SCÈNE VIII LESTEREL VICTOR
lesterel Voulez-vous rester, Victor? j'ai besoin de vous parler.
VICTOR
Volontiers.
LESTEREL
Asseyez-vous, Qu'est-ce que vous prenez?
VICTOR
Une fine Champagne.
LESTEREL
Garçon, deux fines ! [Un temps.) Mon cher Victor, je sais que vous voulez épouser Lucie, je sais qu'elle ne s'y refusera pas, et, de mon côté, ce mariage me sourirait beaucoup, car j'ai pour vous la plus grande estime et une réelle affection. Mais, avant de vous laisser vous engager plus nettement, je dois vous dire quelle est ma situation... Mon pauvre ami, je suis à la veille d'une faillite... Je ne l'ai évitée jusqu'ici qu'avec la plus grande peine... Si je ne reçois pas la commande d'Amérique d'un jour à l'autre...
VICTOR
Ce n'est pas un mariage d'ai'gent que je veux faire... Vous le croyez, n'est-ce pas?
LESTEREL
Je le crois, mais je suis un honnête homme et je vous dois toute la vérité... Hier, j'ai passé par des transes mortelles... J'ai dû, ce matin, refuser le payement d'une traite de 1,200 francs. Heureusement, MM. Chamel et C''^ ont bien voulu me faire une avance sur leur commande qui n'est pas livrée et votre père est allé à la Banque payer l'effet. Le protêt est évité, cette fois encore. Combien de temps cela durera-t-il? Je l'ignore... Voici un exposé très complet
de ma situation. Je l'ai prépax'é cette nuit pour vous. Mon actif et mon passif se balancent, mais je manque des capitaux nécessaires pour le courant... Voyez... Ah! j'ai oublié d'inscrire l'avance de MM. Chamel et C'"'. [Au garçon qui apporte les fines c/iainpagne.) Donnez-moi de quoi écrire. [Sur un geste de Victor.) Non, non. Je veux que tout soit en ordre. [Le garçon revient et s'en va. Lesterel écrit.) Voilà... Mon cher enfant, je ne suis pas un aigle, je le sais bien, mais, toute ma vie, j'ai été un honnête homme. J'ai souci de mon honneur commercial plus qu'on ne peut l'imaginer. Je ne sais pas encore ce que c'est qu'un protêt. Le jour où je ne pourrai pas éviter que ma signature soit déshonorée, je fermerai boutique, je donnerai tout ce que j'ai, et vous verrez par mon bilan que mes créanciers ne perdront rien. La vertu que j'estime le plus, c'est la probité.
VICTOR
Je crois que vous traversez un moment difficile, mais que vous vous en tirerez.
LESTEREL
Je le crois aussi, mais j'ai voulu vous présenter la situation sous son jour le plus défavorable.
Mon père va vous demander la main de mademoiselle Lucie.
LESTEREL
Ne vous laissez pas entraîner, mon enfant, par des idées de roman. Vous pouvez très bien renoncer à ce mariage après ce que je viens de vous dire. A
voti'e place, c'est peut-être ainsi que j'agii'ais. Les affaires sont les affaires.
VICTOR
Je vous en prie... Vous me faites de la peine.
LESTEREL
Alors, voici ce que je vous propose. Je ne donnerai pas de dot à Lucie, je ne le puis pas. Tant que la maison sera en danger, je resterai seul en nom. Le jour où les affaires reprendront, vous serez ruon associé, et, naturellement, je vous laisserai le tout après ma mort. J'ai trouvé la formule d'un acte qui arrange tout cela.
VICTOR
C'est trop beau... et je...
LESTEREL
Non. Je vous préviens que ces conditions sont définitives. Je n'en veux pas d'autres.
VICTOP
Soit. J'accepte. [Poignée de mains.)
Je VOUS remercie... Oui... oui... je suis bien content de voir Lucie mariée à un brave garçon comme vous. (^Entre Arsène Chantaud.)
ARSÈNE CHANTAUD
Bonjour, messieurs.
VICTOR
Voici mon père... Je vous laisse seul avec lui.
LESTEREL
C'est cela.
VICTOR, à son père.
Bonjour, père... Je te laisse avec M. Lesterel... Nous venons de causer... Je suis bien heureux... Tu peux tout lui dire...
CHANTAUD
Va retrouver là-bas ta mère et ta grand'raère. Elles te mettront au courant de ce qui se passe...
VICTOR
Mais...
Va...
CHANTAUD