‹ Résultat des courses; comédie en six tableauxChapitre 46 sur 73 · SCENE IX · texte numérisé non relu

SCENE IX

LESTEREL, ARSÈNE CHANTAUD

Bonjour, Chantaud... Nous n'avons pas pu vous attendre, pour la médaille... Vous avez été retenu à la Banque, n'est-ce pas ? Nous avons à parler de choses sérieuses. Mais, d'abord, les affaires. Vous avez la traite ?

CHANTAUD

Non, monsieur.

LESTEREL, tvt'S inquiet.

Comment!... Vous n'avez pas touché les douze cents francs ce matin ?

CHANTAUD

Si, monsieur.

LESTEREL

Eh bien ?

CHANTAUD

Je les ai perdus.

LESTEREL, troublé .

Comment, perdus ?... Dans la rue?

CHANTAUD

Non. Aux courses.

LESTEREL

Aux courses!... Vous avez perdu mon argent aux courses !... Voyons, Chantaud, ce n'est pas possible... il y a quelque chose que je ne sais pas... Vous avez perdu aux courses les douze cents francs de la traite ?

Oui, monsieur.

LESTEREL

La traite n'est pas payée ?

CHANTAUD

Non, monsieur.

LESTEREL

Mais vous saviez que j'étais sous le coup d'un protêt... Vous n'avez pas fait ça...

CHANTAUD

Je vais vou? dire comment c'est arrivé... Ça s'arrangera... Ne vous faites pas de mauvais sang, je vous garantis que ca s'arrangera...

LESTEREL, Colèrc.

Ma traite n'est pas payée... ? Ma traite n'est pas payée ?

CHANTAUD

Non.

LESTEREL, furieux.

Ah! misérable! Vous me tuez!... Vous me tuez !... Vous êtes un bandit I... Voilà vingt ans que je travaille... Aux courses! Mon argent! l'argent de la traite!... Il l'a joué ! Voleur! Voleur! Ah! vous allez me payer ça! {Il le saisit à la gorge.) Mon argent! Vous allez me rendre mon argent!... Vous entendez ?... je veux que vous me rendiez mon argent !

CHANTAUD

Allons... doucement, monsieur Lesterel... J'ai tort... mais je vous défends de me toucher...

LESTEREL

C'est vrai... Ce n'est pas à moi de vous prendre au collet... D'autres vont s'en charger...

CHANTAUD

Qu'est-ce que vous allez faire ?

LESTEREL

Ce que je vais faire ?... Vous faire arrêter, mon bonhomme, et ça ne va pas être long.

CHANTAUD

Me faire arrêter, moi !

LESTEREL

Et vous savez ce que ça coûte, un vol par abus de confiance !

CHANTAUD, colère.

On vous le rendra, votre argent.

LESTEREL

On me le rendra! Quand?... Est-ce que vous empêcherez le protêt qui va m'être signifié demain ? Est-ce que vous me rendrez la confiance de mes fournisseurs ?... Je vous dis que je vais vous faire fourrer en prison... et je ne sais pas ce qui me relient de vous casser la figure auparavant. [Geste.) Filou ! Voleur !

Eh bien, non, je ne suis pas un voleur !

LESTEREL

Vous ne m'avez pas volé ?

CHANTAUD

J'ai été volé, moi ! Laissez-moi vous dire comment ça s'est passé... Après, vous ferez ce que vous voudrez.

LESTEREL tombe sur une chaise et éclate en sanglots. Oh! oh! oh!... Faillite!... Je suis en faillite, moi!... Et ma pauvre petite Lucie... Je n'ai plus rien... rien... Je n'oserai plus me montrer... Je suis perdu!... Si j'avais assez de courage, je me tuerais ! J'ai envie de me tuer, moi I... J'ai envie de me tuer. (// sanglote.)

CHANTAUD, gagné par l'émotion.

Je vous demande pardon, patron... Ecoutez... J'ai touché les douze cents francs ce matin, et je ne pouvais aller à la Banque que de quatre à six... c'est ce qui est la cause de tout... Et puis, j'ai rencontré un homme qui m'avait déjà fait gagner... il m'a donné un renseignement... il était sûr... J'ai

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perdu... pas beaucoup... Mais je n'avais plus assez pour aller payer la traite... J'ai voulu me rattraper... J'ai encore perdu...

LESTEREL, qui ne V écoute pas, pleurant toujours.

Tout le monde pourra m'appeler voleur, maintenant.

Ecoutez-moi... A la dernière course, il me restait quatre cents francs... C'est là qu'on m'a volé... le cheval Réveillon devait ffas'ner... il avait battu tous les autres... Je le prends... Dès le début de la course, je vois qu'il arrivera... Il n'avait qu'à se laisser aller... Il fait les deux tours devant le peloton... Moi, vous dire si j'étais content 1... Je calculais qu'en prenant une voiture, j'arriverais encore avant la fermeture de la Banque. C'était si sûr, que je n'attends pas la fin... Je cours au guichet pour être payé le premier... On n'affiche pas... Je reviens... Toute la foule était en rage. Le Jockey de Réi'eillon avait arrêté son cheval avant le poteau... Je vous dis, tout le monde était comme fou... On a bousculé les gardiens, on a envahi le pesage... On s'est rué sur le propriétaire, qu'était pâle et qui souriait tout de même, la crapule ! On lui a crié : Voleur ! Voleur ! Je voulais avoir sa peau, à ce bandit !... Il s'est réfugié chez les jockeys, et il en est sorti entre quatre sergents de ville qui l'ont protégé et conduit jusqu'à sa voilure... Elle est partie au grand trot, et moi, je suis resté là, comme une bête... comprenant seulement le mal que j'avais

fail...Vous croyez que c'est juste, ça?... Voilà un homme qui a volé ; tout le monde l'a vu... et il a volé des milliers de pauvres bougres comme moi, des commerçants, des gens à qui il a pris leur pain... A'ous croyez qu'on l'arrête ? Ah ! ben oui ! c'est un monsieur, il travaille dans le grand... Si on lui envoie des sergots, c'est pour qu'on n'y fasse pas de mal, pour le reconduire jusqu'à son équipage... Mais moi, moi qui ne suis qu'un malheureux, moi qu'on entraîne! moi qu'on a trompé, volé... ça... je suis bon à prendre et on me mettra en prison ! Voilà où nous en sommes. Mon vrai crime, alors, c'est pas! de vous avoir volé ; mon vrai crime, c'est d'être un| pauvre, c'est d'être un ouvrier... c'est de voler mille | francs au lieu de voler un million... Puisque c'est' comme ça... c'est bien... envoyez chercher les sergents de ville... mais, parole, si c'est les mêmes, si c'est ceux qui défendaient l'autre, je ne sais pas si je pourrai m'cmpêchcr de rigoler !

LESTEKEL, SC Ici'ant.

Vous rigolerez si vous voulez. En attendant, je vais vous faii'e conduire au poste. (// va vers le fond. Chantaud court après lui et le retient.)

CHANTAUn

Monsieur Lesterel!... C'est pas sérieux, dites?... C'est pour me faite peur ?... Vous n'allez pas me faire mettre en prison?...

LESTEREL

Vous n'aurez que ce que vous mérilez... I.aisseznioi passer...

CHANTAUD

Ecoutez... Vous ne perdrez pas un sou... J'ai une sœur, en province, qui est riche... Je vais aller la trouver... Vous serez remboursé...

LESTEREL

Ce sera trop tard, je vous l'ai déjà dit.

CHANïAUn

Réfléchissez... Nos enfants devaient se marier ensemble...

LESTEREL

Heureusement, ce n'est pas fait...

CHANTAUD

Vous ne pouvez pas...

Pourquoi?... Si j'avais un Hls... vous entendez, un fils... et qu'il eût été voleur, je l'aurais mis entre les mains des gendarmes, sans remords, sans pitié... Laissez-moi passer. . .

CHANTAUD

C'est pas possible! Vous savez bien que je suis un honnête homme... J'ai eu un moment de folie, de faiblesse, si vous voulez... mais, jusqu'à présent... regardez, j'ai les cheveux blancs, M. Lesterel.. et je n'ai jamais volé un sou... vous me connaissez... Voj^ons, c'est pas possible que j'aille en prison, moi !

LESTEREL

Si je vous laissais partir, vous iriez recommencer chez un autre. C'est assez de moi!

CHANTAUD

Malgré toute votre colère, M. Lesterai, vous devez bien voir que je souffre... et vous savez bien que je ne recommencerai pas.

LESTEREL

Qui sait ?

CHANTAUD, à mi-voix, sans éclat.

Vous êtes bien méchant... Non, non... je ne veux pas vous fâcher... vous avez raison... mais tout de même... [Joignant les mains.) Ne me faites pas arrêter. Oh! je vous en prie! je vous en prie! je vous en prie ! Réfléchissez... Toutes les victimes que vous feriez !... Et puis... il y a surtout... il y a surtout... maman... Elle va avoir quatre-vingts ans, patron... Elle m'aime comme on aime le bon Dieu... Vous la tueriez... Je vous en supplie... pour elle... Tenez, à genoux I Je vous en supplie à genoux. (// se met à genoux et lui prend les mains.)

LESTEREL, essayant de se dégager.

Relevez-vous !

CHANTAUD

Oui, je vous obéis, mais ne me déshonorez pas mon iils... ne faites pas qu'il traîne toute sa vie le nom d'un... d'un voleur. Ne me tuez pas maman, M. Lesterel... ne me tuez pas maman !

LESTEREL

Soit.

CHANTAUD

Ah ! vous me pardonnez ?

LESTEREL

Non, certes.

CHANTAUD

Non, non... vous ne me pardonnez pas, mais enfin vous avez pitié de moi...

LESTEREL

Pas de vous, mais des innocents...

CHANTAU D

Oui... je vous remercie... je savais bien que vous ne me feriez pas mettre en prison... Ce n'était pas possible qu'un homme fasse tant de mal à un autre homme... et aux innocents... V^ous êtes bon, M. Lesterel, bon, très bon.

Asseyez-vous là et écrivez ce que je vais vous dicter.

CHAXTAUD

Oui, monsieur! [Il s'assied.]

LESTEREL, dictant.

Je soussigné, Arsène Chantaud..

CHAXTAUD, écrivant.

« Je soussigné, Arsène Chantaud.

LESTEREL

Reconnais avoir volé,,.

CHANTAUD Oh!

LESTEREL

Reconnais avoir volé...

CHANTAUD, écrivant.

« Reconnais avoir... » Je ne peux pas! Je ne peux pas !

LESTEREL

Il le faut,

CHANTAUD

Mais... ce papier-là... qu'est-ce que vous voulez en faire ?...

LESTEREL

Ce qui sera utile.

Je ne puis pas écrire ça...

LESTEREL

Aimez-vous mieux le dire h la Cour d'assises?

CHANTAUD, écrivant.

« Reconnais avoir volé... »

LESTEREL

A M. Lesterel, mon patron...

CHANTAUD

« A M. Lesterel, mon patron... »

LESTEREL

La somme de douze cents francs.

CHANTAUD

« La somme de douze cents francs. »

LESTEREL

Datez et signez.

CHANTAUD date et signe.

C'est fait.

LESTEREL, qui a relu par-dessus son épaule. C'est bien, donnez !

CHANTAUD, après une hésitation.

Voilà ! [Lesterel met le billet dans son portefeuille. Long silence.)

Vous pouvez vous en aller.

CHANTAUD

Merci, monsieur. (// s'éloigne lentement.)

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