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Résultats de l'examen de dix mille observations de hernies, recueillies a la consultation des bandages au Bureau central du 4 février 1881 au 11 août 1884

Je m'étais depuis longtemps promis, lorsque mes fonctions m'amèneraient à la consultation des bandages au Bureau central, de vérifier les résultats des statistiques de Malgaignc et de celles de la Société des bandag'es de Londres touchant la fréquence relative des diverses espèces de hernies, leur fréquence suivant les sexes, suivant les àg'es, etc. Mais lorsqu'à la fin de l'année 1880, je fus chargé de ce service, je m'aperçus aussitôt que tels étaient les hasards des séries, chez les hernieux qui se présentaient à mon observation, que de petites statistiques ne pouvaient donner que des indica tions tout à fait aléatoires, et que, pour éviter les erreurs de ce chef, il faudrait réunir un nombre de faits extrêmement considérable, mille ou deux mille tout au moins.

Je me mis donc à la lâche, mais, à mesure que s'accroissait le nombre de mes observations, je dus reconnaître que les résultats auxquels j'arrivais différaient dans une telle mesure de ceux fournis par les statistiques les plus importantes, et leur étaient même tellement opposés que, pour pouvoir entraîner la conviction, ils devraient s'appuyer sur un nombre de cas, sinon égal à celui sur lequel étaient fondées ces statistiques, du moins assez respectable pour qu'on ne put pas lui reprocher son infériorité. Je me résolus donc à relever toutes les indications relatives à chacun des hernieux qui se présentaient à la consultation, jusqu'à ce que je pusse établir ma statistique sur dix mille observations

conséculives recueillies par moi-même. La comparaison des résultais fournis par ces dix mille observations et de ceux donnés par des tranches successives de deux mille observations composant cet ensemble devait d'ailleurs me fournir des vérifications précieuses. Ce travail, commencé le 4 février 1881, fut terminé le 11 août 1884; pendant ce temps je ne manquai la consultation des bandages que pendant la durée du concours d'agrégation en chirurgie, dont je fus un des juges en 1883; je ne pris aucun congé, et, sauf pour quelques jours très rares oîi, par le fait d'un retard accidentel, je trouvai la consultation déjà commencée par le bandagiste à mon arrivée, ces dix mille observations représentent bien la totalité des hernieux, hommes, femmes et enfants, qui dans cet espace de temps se sont présentés à la consultation des bandages au Bureau central.

Tous ces malades ont été examinés par moi-même, et examinés d'une façon aussi complète que possible; mon attention s'est toujours portée non seulement sur la hernie pour laquelle ils venaient demander du secours, mais sur tous les autres orifices herniaires : pour chacun de ceux-ci je répétais, pour chaque sujet, les explorations qui permettent d'affirmer l'cxislence ou la non-existence d'une hernie. C'est ce mode d'investigation complet et rigoureux qui explique que la proportion des hernies doubles ou multiples que j'ai constatées dépasse de beaucoup celle que renferment les autres statistiques.

Toutes les hernies reconnues ont été réduites par moi, quand elles étaient réductibles; leur irréductibilité n'a été admise qu'après des tentatives sérieuses et souvent répétées. Après la réduction j'ai toujours exploré le trajet herniaire par l'introduction du doigt, quand celle-ci était possible.

J'ai moi-même procédé à l'interrogation de tous les malades sans exception. Je leur demandais leur âge, la date précise à laquelle était apparue leur hernie ou chacune de leurs hernies, la cause à laquelle ils rapportaient son apparition, la marche qu'elle avait suivie dans son développement. Je notais leur état de santé actuel ou antérieur à la

hernie; tous les accidents dont celle-ci avait pu être le siège, le traitement suivi, le port ou l'absence d'un bandage: enfin leur profession, les commémoralifs personnels et les antécédents héréditaires étaient relevés avec le même soin.

Pour facilitei- et abréger ce travail, j'avais fait imprimer des feuilles d'observation de couleurs différentes pour les hommes, les femmes, et les sujets de moins de (juinze ans. Sur ces feuilles, les divisions transversales correspondaient aux variétés anatomiques de hernies : inguinales, divisées en pointes de hernie, hernies interstitielles, pubiennes, scrotales; hernies crurales, divisées en marronnées (petites) et grosses crurales; hernies ombilicales, ventrales, obturatrices, lombaires, traumatiques ou cicatricielles.

Les divisions verticales correspondaient au côté atTeclé par la hernie; à son volume, aux dimensions de l'anneau, à la nature du contenu, à la réductibilité de la hernie, à l'époque de son début, au traitement suivi antérieurement, au traitement prescrit à la consultation.

En bas de la feuille se trouvaient quelques cases réservées à l'âg-e du malade, à sa profession, à son état général, aux observations particulières à ajouter à ces données.

Gbaque malade qui passait à la visite avait sa feuille, sur laijuelle étaient inscrits un numéro d'ordre et la date du jour.

J'apportais le plus grand soin à la détermination de la variété anatomique de chaque hernie; celle-ci étant reconnue, je n'avais qu'à pointer sur la feuille la catégorie dans laquelle rentraient la hernie ou les hernies dont j'avais constaté la présence. Je pointais de même ou j'inscrivais de ma main toutes les circonstances sur lesquelles portait mon interrogation. Toutes les fois que le cas présentait quelque chose de particulier, d'insolite ou d'intéressant à un point de vue quelconque, j'ajoutais une note manuscrite au bas de la page et très souvent un croquis représentant la forme de la hernie, son volume, son siège, sa direction, ses rapports.

Qu'on me permette de le répéter encore, ce qui fait le mérite de cette statistique, c'est qu'elle est toute personnelle : tous les malades ont été observés, toutes les hernies constatées

cl manipulées par moi-même; j'ai moi-même procédé à Tinlerrogatoire de tous les siijels, toutes les notes ont été prises de ma main \ Il n'y a donc dans les faits tels que je les ai réunis, d'erreurs que celles qui pourraient résulter d'une faute de diagnostic ou d'une erreur de notation de ma part : le soin que j'ai mis à ces constatations m'autorise à croire que leur nombre est aussi restreint que possible.

J'aurais certainement hésité à entreprendre ce travail si j'avais pu prévoir ce que le dépouillement et la collation de ces matériaux devaient me demander de temps. Depuis plus de dix ans, j'y ai consacré tout ce que mes occupations et mes autres travaux m'ont laissé de loisirs, et c'est aujourd'hui seulement que je suis à même d'en communiquer les résultats au Congrès de l'Association française de chirurgie.

Au point de vue de ces résultats, mon travail se divise en quatre parties :

Dans la première j'envisage la fréquence de la hernie dans les deux sexes, et, dans chacun d'eux, la fréquence relative des diverses espèces de hernies : j'étudie cette fréquence pour toutes les variétés analomiques appartenant à chacune de ces espèces, en faisant entrer en compte le volume de la hernie, le côté qu'elle affecte et les diverses associations qu'elle peut présenter avec des hernies de la même espèce ou d'une espèce différente.

Dans la seconde partie, j'ai étudié les relations de la hernie avec l'âge de ceux qui la portent; la fréquence générale des hernies et la fréquence de chaque espèce de hernie aux difTérents âges de la vie. J'ai indiqué les lois qui régissent le développement des diverses espèces de hernie aux périodes successives de l'existence; l'intervalle qui, chez le même individu, sépare l'apparition de deux ou de plusieurs hernies; les diirérences qui existent dans l'époque de leur développement entre les hernies congénitales et les hernies acquises,

1. Pendant quelque temps néanmoins j'ai eu recours aux bons offices de mon ami le U' Asterio Jobini, ()ui voulut bien me servir de secrétaire, et M. Despouliains, l'employé attaché à la consultation, inscrivait la profession des hernieux sur les feuilles d'observation.

entre les hernies simples et qui sont demeurées telles, et les hernies qui se compliquent ultérieurement de l'apparition d'une autre hernie. Au cours de ces développements, j'ai cru trouver une voie sûre qui m'a permis d'établir la fréquence générale des hernies, par rapport au chiffre de la population.

La troisième partie renferme l'étude des conditions étiologiques qui ont une influence manifeste sur le développement des hernies • influence de l'hérédité, influence des professions, influence de la grossesse et de l'accouchement. Enfin, j'ai cherché la part qui revenait aux états palholog-iques préexistants ou aux causes accidentelles dans leur production.

Dans la quatrième partie, j'ai passé en revue les complications et les accidents des hernies qui s'étaient antérieurement produits, ou qui existaient chez les malades soumis à mon intervention. La considération de ces documents m'a amené à poser quelques conclusions sur les dangers auxquels exposent les hernies et sur les déductions que l'on peut en tirer au point de vue des indications de l'opération de cure radicale.

Sur chacun de ces points, j'ai comparé les résultats de ma statistique à ceux des statistiques précédemment recueillies par d'autres auteurs, aux chitTres donnés par Malgaigne*, à ceux de la Société des bandages de Londres, tels que nous les font connaître les relevés de Wernher ^ et ceux plus récents de Macready ^ J'ai indiqué les dissidences qui se trouvaient entre mes résultats et ceux (souvent même contradictoires) qu'indiquaient ces auteurs et j'en ai recherché les raisons. J'ai dû, en certains endroits, m'appuyer sur les statistiques de recrutement qui ont été gracieusement mises à ma disposition par M. l'inspecteur général Dujardin- Beaumetz, alors directeur du service de santé au Ministère

1. J.-E. Malgaigne, Leçons clini()ues sur les hernies, recueillies par Gelez. Paris, 1841. — Recherches sur la fréquence des hernies selon les sexes, les âges et relativement à la population. Paris, 1840.

2. A. VVerhner, Zur slalistik der [lernien, Archiv. f. klln. Cldruriiie, 1869, t. XI, p. 355.

3. Jonathan F. G. H. Macready, A treatise on ruptures. Londres, 1893.

— iode la guerre, tantôt sur la statistique du dénombrement de la ville de Paris et du département de la Seine, tantôt enfin sur des documents inédits que j'ai dus à l'obligeance de M. le D"" Jacques Bertillon.

Pour permettre de saisir avec plus de facilité les lois d'accroissement ou de décroissance dfc la fréquence des hernies suivant les âges, j'ai construit des tracés graphiques où ces variations numériques, correspondant à des intervalles de temps égaux, pussent être suivies pour chaque variété de hernie.

Enfin partout, les chiffres sur lesquels se fonde toute cette statistique, ont été disposés en tableaux synoptiques.

On s'étonnera peut-être de ne trouver dans ces pages aucun détail relatif au traitement des hernies qui se sont présentées à mon examen et aux résultats de l'application des bandages. C'est que la consultation des bandages du Bureau central est un milieu très peu favorable à ce genre d'observations; la grande majorité des hernieux ne s'y présentent qu'une fois, d'autres n'y reviennent qu'après un certain nombre d'années; tous ou presque tous mettent une telle négligence à vérifier la contention de leur hernie, qu'on ne peut tirer aucune conclusion de l'étal où celle-ci se présente à un second examen, sur l'efficacité du traitement par les bandages. Les notes très détaillées, très nombreuses, souvent intéressantes et curieuses que j'ai recueillies sur ce point manquent donc du caractère de continuité qui eût permis de faire une application générale des résultats observés et de les faire servir à la statistique. Est-il besoin de dire qu'au moment où j'ai recueilli ces documents, l'opération de la cure radicale commençait à peine à compter, et qu'il s'en fallait de beaucoup qu'elle fut entrée dans la pratique journalière des chirurgiens?

Tous les calculs nécessités par le groupement des matériaux que j'avais réunis et pour leur utilisation dans un but déterminé, ont été faits par moi-même. Ils ont tous été soumis à un contrôle minutieux, à des vérifications répétées qui me permettent d'en garantir l'exactitude. Je tiens d'ailleurs à la disposition de ceux qui voudraient les consulter non seulement

mes observations, mais les relevés qui m'ont permis de les grouper et d'établir les chiffres que je présente aujourd'hui. J'aurais désiré qu'il me fût permis d'abréger l'exposition de ces résultats, mais en me bornant à donner le résumé et en quelque sorte les conclusions de ces recherches, j'aurais substitué mon affirmation aux faits, qui seuls doivent être ici mis en lumière.

Dans les résultats que j'expose, j'abandonne à la critique tout ce qui est appréciation, interprétation, conclusions personnelles. Les faits, les chiffres seuls sont certains, car ils résultent d'une observation scrupuleuse, toujours continue, de laquelle toutes les causes d'erreur ont été autant que possible écartées. On ne saurait leur opposer les résultats des statistiques antérieures, les unes basées sur un nombre de faits beaucoup trop restreint, les autres recueillies par des observateurs multiples, avec des garanties tout à fait incertaines de compétence et de soin. Si quelque jour un chirurgien entreprend de recueillir lui-même et d'analyser un nombre de faits égal ou supérieur au mien, avec la même patience et la même attention, les chilTres qu'il produira viendront, j'en suis certain, confirmer ceux qui ressortent de mes recherches.

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