‹ Résumé d'un cours d'économie politique [microform]Chapitre 13 sur 22 · Grande et petite culture · texte numérisé non relu

Grande et petite culture

Au nombre des objections contre la réserve, nous avons vu qu’on lui reproche d’avoir produit le morcellement des terres, et d’être ainsi défavorable à la bonne culture ; et nous avons affirmé que

la présence d’un grand nombre de petits ou moyens propriétaires n’est pas une mauvaise condition économique, Le moment est venu de prouver la vérité de cette assertion. Cela nous donnera, du reste, l’occasion de dire un mot de l’agriculture.

L’agriculture est la première et la principale des industries : la première dans le temps, la principale quant à l’importance, soit à cause du grand nombre de bras qu’elle emploie. — plus de dixhuit millions d’hommes, contre cinq à six millions en France, pour les autres industries, — soit à cause du capital qu’elle met en œuvre, soit à cause du but et du résultat de ses efforts, qui est de fournir les subsistances dont nous vivons, et la plupart des matières premières des autres industries.

Elle est la base de la nation comme elle l’a été de la civilisation. Les forces d’une nation se mesurent, en effet, à deux éléments : le nombre de ses habitants, et les ressources dont ils disposent, deux éléments qui dépendent de l’agriculture, puisqu’elle fournit les ressources, et qu’elle règle la population en la nourrissant.

Revenons à l’objection contre la réserve. Nous avons vu qu’en fait, il n’est pas vrai qu’elle soit la cause du morcellement des terres. La vraie cause, c’est la prospérité des ouvriers cultivateurs, qui veulent tous arriver à ia propriété. En France, d’après M. Hyppolyte Passy, la propriété foncière

est entre les mains de cinq à six millions de tenanciers, tandis qu’en Angleterre il n’y en a que deux cent cinquante mille.

Ces cinq millions de tenanciers fournissent environ dix millions et demi de cotes, c’est-à-dire d’articles appartenant au même propriétaire dans le ressort de la même perception. Cinq millions et demi de cotes sont au-dessous de 5 francs, deux millions de o à 10 francs, trois millions de 10 à 50 francs, six cent mille au-dessus de 100 francs. Ces dernières représentent à elles seules les deux tiers de la propriété, c’est-à-dire forment ce qui reste de grande propriété, et la moyenne propriété, qui est cultivée par le propriétaire lui-même avec sa famille, ou par des collaborateurs étrangers. Le troisième tiers, qui en Angleterre appartient aux grandes familles aristocratiques, appartient en France aux petits paysans cultivateurs.

Tel est chez nous l’état du morcellement; faut-il s’en plaindre au point de vue de la production? Telle est la question qui nous amène à comparer la grande et la petite culture.

Nous supposons pour un instant qu’il s’agit ici simplement d’économie politique, qu’il n’y a qu’une question de production engagée. Au premier abord, le désavantage de la petite culture paraît évident : les capitaux ne peuvent s’y appliquer, la variété des cultures qui maintient la fertilité est impossible, l’homme qui n’a qu’un hectare de terre ne

peut pas nourrir des bœufs, etc.; son travail remplace tout.

En sens inverse, la grande propriété accueille tous les progrès, permet l’emploi des machines, l’adjonction de l’industrie à l’agriculture, etc.

Nous croyons cependant que la petite propriété a sa place à côté de la grande et de la moyenne, et qu’elles se rendent de mutuels services. Il est certain que l’agriculture a grandement progressé en France. Un savant allemand, qui n’est pas de nos amis, M. de Sybel, disait dans une conférence à Bonn, en 1872, que la production de l’agriculture française était montée de deux à six milliards, depuis 1789. Le 'morcellement n’a donc pas été si nuisible au progrès agricole.

En premier lieu, la petite culture est seule possible pour tout ce qui exige une grande main-d’œuvre, comme le jardinage, la vigne, le tabac : tout cela est de la petite culture, sur quelque échelle que ce soit fait d’ailleurs. Les machines y sont impossibles, et le capital d’exploitation ne peut pas être sensiblement augmenté.

Cette petite culture faite chez lui par le petit propriétaire, développe l’amour de la propriété qui naît du travail et grandit avec lui. Le petit tenancier, captivé par cet amour du sol, n’abandonne presque jamais les champs pour la ville, contrairement à la tendance funeste de ceux qui n’ont pas de terre, et qui sont toujours disposés à émigrer

'‘l vers les grands centres et à y porter leurs bras, parce qu’ils se flgurènt qu’ils gagneront davantage.

Ainsi la petite propriété fait travailler, et dès lors elle accroît nécessairement la somme des pro- ; duits; car il y a eu l’emploi d’une force tirée du

1 néant, puisque le cultivateur n’aurait pas travaillé

de même chez autrui, comme instrument de la grande culture. Ce point de vue domine tout, et il nous montre toujours la propriété comme le plus actif stimulant pour la mise en œuvre des forces matérielles et intellectuelles de l’homme.

En outre, la petite culture et la grande s’aident et se soutiennent l’une l’autre ; elles se complètent ' au lieu de se gêner. Le grand ou le moyen propriétaire peuvent faire des tentatives d’amélioration ' que le petit imitera à son tour, quand le succès

I aura répondu h, l’attente. D’autre part, le grand

■ I propriétaire a besoin du petit pour son exploi-

I tation, et celui-ci trouve dans son salaire les pre-

1 miers éléments de l’épargne qui lui permettra de

I s’arrondir.

I La Société d’agriculture de Toulouse estime à ' 50 pour 100 le nombre des petits propriétaires qui

/ cultivent à la fois et pour eux et pour autrui dans

" la Haute-Garonne, et c’est peut-être inférieur à la

réalité.

Toutefois, on ne peut nier que l’acquisition de la propriété par les paysans n’ait pour effet de diminuer successivement le nombre des ouvriers à la

journée, et de faire renchérir la main-d’œuvre dans les campagnes. Les doléances à cet égard des propriétaires qui ne travaillent pas de leurs mains ne sont pas nouvelles : au dix -huitième siècle, on parlait avec regret du temps de Sully et d’Henri IV, et bientôt peut-être on parlera avec regret du temps présent. Elles ont cependant quelque chose de fondé : il est fâcheux que ces propriétaires soient dans des conditions de plus en plus difficiles d’exploitation, que cela puisse leur inspirer le dégoût de la campagne et le désir de vendre leurs terres, faute de pouvoir les faire valoir. Mais qu’y faire? Le paysan propriétaire, indépendant, ne se soucie plus de travailler chez autrui, il use de son droit et il est heureux à sa manière.

Revenons à la grande culture : elle est plus favorable, avons-nous vu, pour les céréales, l’élève des bestiaux, etc. D’éminents esprits se sont demandé si on ne pourrait pas combiner par l’association les avantages de la petite propriété avec ceux de la grande culture.

Ainsi, pour prendre un exemple, la fabrication économique des fromages exige au moins quarante ou cinquante têtes de bétail. Dans le Jura français et suisse, les petits propriétaires, qui sont loin d’avoir ce nombre de vaches, s’associent; chaque matin et chaque soir on porte le lait au siège social : il est éprouvé, mesuré et versé dans le dépôt commun par le berger de la société; plus tard,

chacun a droit au produit, au prorata de sa fourniture. « J’ai passé, dit Rossi, pendant six ou sept ans la saison de l’été et celle de l’automne dans une maison de campagne, à quelques pas d’un de ces établissements, et je n’ai jamais ouï parler d’une plainte, d’une querelle, d’un procès entre associés. Pourquoi, ajoute-t-il, ne pas imiter ce procédé? » Les paysans d’une même commune s’associeraient pour travailler et se partageraient leurs récoltes en proportion de leurs biens respectifs : le paysan n’est pas ennemi de l’association, le métaj'age le prouve.

Nous n’avons aucun espoir de voir se réaliser de semblables associations, et voici pourquoi : dans l’association fromagère, il y a simplement société de produits; c’est comme si dans un pays vinicole on versait la vendange dans des cuves communes pour partager ensuite le vin ; mais il n’y a pas association d’exploitation, ce qui serait tout autre chose : chacun n’a travaillé que chez lui et pour lui.

On ne doit pas vouloir les contraires : les uns peuvent préférer l’automne au printemps ou d’autres le printemps à l’automne, mais personne ne peut demander que les arbres portent les fleurs et les fruits en même temps. Voyons l’enchaînement des idées : la petite propriété naît de l’amour de la terre, transmis par l’hérédité au paysan; cet amour croît et se fortifie par le travail de cette même

terre, et ce travail lui-même quelle est sa cause, son stimulant? C’est l’intérêt personnel, c’est-à-dire le sentiment contraire à celui de l’association.

Au moyen âge, dira-t-on, on a cependant vu des familles qui vivaient et travaillaient ensemble, confondant tous leurs intérêts, formant ce qu’on appelait des communautés à pot et à pain. Mais c’était le seigneur qui était propriétaire : l’amour de la terre n’éloignait pas de l’association. De plus, on ne s’était pas associé pour travailler en commun, on travaillait en commun parce qu’on était associés j c’est l’affection et surtout le besoin de se défendre, de se soutenir mutuellement, qui avaient d’abord produit la société et en demeuraient le ciment. Les idées romaines dominaient encoie, et on sait que la société était envisagée a Rome comme une sorte de fraternité : qiioddam jus fraternitatis. Aujourd’hui, nous ne la comprenons plus que comme une mise en commun de biens et d’intérêts, nous n'acceptons plus la vie commune : un Jeune ménage considère comme une mauvaise fortune d’avoir à vivre auprès des parents, soit

du mari, soit de la femme.

Nous disions tout à l’heure que le paysan, petit propriétaire, ne veut même plus aller travailler chez autrui, autant que l’exigerait peut-être son intéièt. Comment admettre qu’il consentirait à suppiimer toute limite, à joindre son champ à celui de \ingt autres, à travailler sur cet ensemble comme sur sa

pièce de terre ; qu’il renoncerait à comparer sa récolte avec celle de son voisin, à s’enorgueillir ou à se plaindre, deux plaisirs, et à cet autre plaisir de gratter un peu en creusant le fossé, de pousser plus loin le sillon, de se livrer enfin aux dépens du voisin à ces petites usurpations dans lesquelles les paysans sont passés maîtres !

De telles associations sont donc chez nous de véritables utopies. Nous devons accepter la petite culture avec ses avantages et ses inconvénients; nous devons même estimer qu’il n’y a pas lieu de nous plaindre; car, serait-il vrai, ce qui n’est pas, avons- nous vu, que la petite culture est moins productive, elle se recommanderait encore par des avantages supérieurs, qui ne sont plus du domaine

de l’économie politique. Ecoutons à cet égard Rossi. Parlant de ces cinq millions de propriétaires fonciers, de ces cinq millions de familles attachées au sol, il disait, dans son cours d’économie politique : « Ce rapport intime qui s’établit « entre le fonds de terre et son propriétaire, ce tf sentiment particulier qui unit l’homme au sol dont il est le maître, prend sa source dans les a profondeurs de notre nature. C’est que le sol, « par sa stabilité, seconde nos pensées d’avenir, a offre une base à nos projets et une garantie de « durée. Tandis que la richesse mobilière se montre « aussi fragile et fugitive que nos organes, notre « santé, notre vie matérielle, la terre seule nous

« semble immortelle comme notre àrne. Qu’ils ont « méconnu notre nature, qu’ils ont mal compris le « langage des faits, ces hommes qui ont essayé de « nous persuader que notre dernier mot était la « tombe! L’homme serait-il donc la proie d’une « constante et invincible illusion, lui qui ne s’oc- « cupe que de l’avenir!

« Qui n’a remarqué l’esprit sérieux, réfléchi, la « conduite sage et digne, les vues solides et con- « servatrices des populations essentiellement com- « posées de propriétaires fonciers? Fortement « attachées a leurs droits, elles ne mettent pas fa- « cilement en oubli leurs devoirs, lîllles n’aiment a pas les aventures, ne se livrent pas au folles es- « pérances, et ne pardonnent pas à l’esprit de dé- « sordre les malheurs et les crimes dont il accoma pagne ses coupables tentatives. La liberté trouve a en elles son plus ferme appui, l’anarchie une « résistance insurmontable.

« Empressons-nous d’ajouter que non-seulement « sous le rapport moral et politique, mais aussi au « point de vue de l’économie nationale, il n’y au- 8 rait aucune raison de trop s’effrayer de cette « subdivision du sol, qui enfante des propriétaires a dont la rente territoriale est inférieure à cent « francs. Que sont ces hommes, à proprement par- * 1er? Des travailleurs qui ont acquis la propriété « d’un métier, qui réunissent à la moralité d’une « vie laborieuse, le sentiment et la dignité d un

« planches et de cordes, et relegue dans un bouge « obscur et enfumé, ils ont acquis une machine « naturelle, de la verdure, de l’air, de la lumière, « du soleil, le bonheur de leurs enfants, la santé

« de leurs familles. »

Voilà de saines et fortifiantes paroles , dignes d’un homme qui, grâce à l’étendue de son esprit et à l’universalité de ses connaissances, pouvait et savait voir de haut et d’ensemble, et mettre chaque

chose et chaque science à sa place!

g 6. — Des différents modes de faire valoir dans le

pays toulousahi.

Nous avons dit plus haut 1 importancG dô 1 agri culture dans l’ensemble de notre pays; elle est encore plus grande dans celui que nous habitons, dans le pays toulousain. La proportion des ouvriers de l’industrie aux ouvriers agricoles y est de un à cinq, sept à huit mille contre plus de cinquante mille. Il n’est donc pas hors de propos d’examiner le mode de faire valoir les terres, qui intéresse l’économiste; car il est un élément de la production et du progrès agricole. L’une de leurs conditions essentielles est en effet de créer au cultivateur un intérêt continu à ne rien négliger pour féconder de plus en plus le présent et l’avenir. Nous emprunterons la plupart des éléments de ce paragra-

phe au savant ouvrage du regretté M. Théron de Montaugé, sur ragriculture, et les Classes rurales dans le pays toulousain^ ouvrage couronné par l’Académie française.

Les régimes en vigueur sont au nombre de trois : le fermage, le métayage, le faire-valoir du propriétaire.

Fermage.

Dans le bail à ferme, le propriétaire cède au fermier le droit d’exploiter, moyennant une prestation en argent ou en denrées, ou en argent et en denrées. C’est le système qui a prévalu en Angleterre, en Belgique et dans le nord de la France.

Il y a encore peu d’années, le fermage était à peu près inconnu dans la Haute-Garonne, et il n’y joue encore qu’un rôle très -secondaire. Il est appliqué soit à de grands domaines, soit surtout aune multitude de petits lots généralement consacrés aux cultures fourragères. Aussi, l’arrondissement de Saint-Gaudens a-t-il à lui seul plus des trois cinquièmes des fermiers du département : il y a jusqu’à cent quatre-vingt-quinze fermiers pour 43 hectares de prairies arrosables. Il résulte d’une enquête administrative, qu’il y avait naguère treize cent dix-huit baux authentiques dans le déi>artement, contre treize mille exploitations conduites par métayers ou maîtres-valets.

Le bail est, du reste, à l’état rudimentaire, d’une durée qui ne dépasse pas neuf ans ; ce qui apporte

un obstacle invincible à tout progrès. Le fermier est plutôt disposé à épuiser la terre qu’à l’améliorer.

Avec un plus long bail, il pourrait lui confier des capitaux, mais le propriétaire aurait une certaine répugnance à donner son consentement, parce qu’il voudrait aussi avoir sa part des augmentations de revenus. Cet obstacle ne serait pas insurmontable, grâce à des combinaisons qui permettraient à chacun de profiter de la plus-value résultant des améliorations. Par exemple, le preneur aurait le droit, à l’expiration du bail de neuf ans, de le continuer moyennant une addition, convenue d’avance, au prix originaire; ou bien le bail étant contracté pour vingt ans, le bailleur pourrait, au bout de neuf ans, reprendre son bien, moyennant indemnité au fermier; de cette façon, celui-ci serait certain d’être récompensé de ses avances, et le propriétaire pourrait l’aider en se contentant d’un prix plus faible au début.

La principale amélioration serait encore la formation d’une classe de fermiers instruits et riches. Un exemple a été donné dans le département de Tarn-et-Garonne par un agronome éminent, notre collègue de la Société des Agriculteurs de France, M. de Beauquesne, ancien élève de l’École polytechnique, qui a pris à bail une terre de quatre cents hectares pour un long temps, et y applique, avec sa science et son activité , sa grande fortune.

Dans un ordre bien plus modeste, les paysans propriétaires, qui sont connus sous le nom de pages, seraient une classe toute trouvée d’excellents fermiers, mais ils aiment mieux vivre sur leur bien.

Si le fermage peut être, du reste, au point de vue agricole, le mode d’exploitation le plus parfait, il est dangereux au point de vue social par l’absence complète du propriétaire, qui est bien vite et trop oublié.

2“ Métayage ou colonage partiaire.

Comme le nom l’indique, c’est le mode d’exploitation dans lequel le métayer se charge de travaux moyennant la moitié de la récolte brute, ou toute autre base de partage : misérable système de culture, disait Arthur Young, le célèbre voyageur anglais, qui parcourait la France vers 1789, alors que les sept huitièmes de notre pays étaient cultivés par métayers ; agriculture misérable, répétait Mathieu de Dombasle : à coup sûr, le système le plus misérable et le moins favorable au progrès, dit à son tour M. Théron de Montaugé.

Ihi effet, dit-on, le plus souvent les métayers n’ont d’autre capital que leurs bras, et la culture languit forcément. Le maître ne fait pas d’avances parce qu’il ne doit retirer qu’une part des bénéfices; le métayer ne veut pas de son côté d’innovations, parce qu’il ne songe qu’à sa subsistance, que l’innovation implique un sacrifice momentané qu’il ne peut supporter à cause de sa pauvreté et du peu

de durée du contrat. Le progrès est donc enrayé par le double intérêt du bordier ou métayer et du

propriétaire.

Il a aussi pour l’économiste un vice radical, signalé par Adam Smith ; c’est d’exclure les végétaux qui réclament les plus grands frais de production, parce que le métayer se paye sur la récolte brute. Prenons un exemple : le seigle exige 45 francs de frais de production [pour rendre 1 25 francs à l’hectare; le blé, 120 francs pour rendre 250; le fermier préférera le blé, puisqu’il aura un rendement de 120 francs au lieu de 80 ; le métayer préférera le seigle, car il aura 15 francs de bénéfice, au lieu de 5 francs, après ses avances déduites.

Cet inconvénient peut, à vrai dire, êtr^ pallie par les règles du partage, qui ne sont pas invariablement fixes : ainsi le métayer pourrait prendre les deux tiers de la récolte. Cependant il y a là encore un certain obstacle au progrès, puisqu’il consiste justement dans l’adoption des cultures qui requièrent de grandes avances. Aussi le métayage perd-il chaque jour du terrain, et tend-il à se resserrer dans l’ouest, le centre et le midi de la

France.

Ainsi parlent ses détracteurs. Cependant, il faut remarquer qu'il se pratique dans presque tout le midi de l’Europe. Il faut qu’il y ait pour cela quelques raisons ; la première, c’est que pour bien des propriétaires il n’y a pas à opter; ils devraient

prendre pour fermiers ceux qu’ils prennent pour métayers, et les inconvénients seraient pires, à

cause du manque de surveillance.

D’un autre côté, dans le Midi, bien des terres léclament à la fois une grande main-d’œuvre et l’intervention constante du propriétaire. Sismondi, (.ans le tableau d’une métairie de la Toscane, cal- (.ulait que sur 1,275 livres de produit total, il y en iivait 850 provenant des vins, huiles et cocons, outes petites cultures que le métayer peut trèsbien faire sans avances, avec ses bras et ceux de ia famille. Le fermage aurait la de graves inconvénients, car les terrains ne rapportent que moyenaant de grands travaux, de grands frais de plantation et d’irrigation que le propriétaire seul a pu faire, et qu’il doit surveiller pour éviter des détériorations.

Revenons à la Haute-Garonne. Ici l’exploitation par maîtres-valets tend a se substituer au métayage. Cependant les métayers, qui étaient trèspauvres, souvent à mendier, par exemple vers 1763, ainsi que cela résulte d’une curieuse enquête manuscrite ordonnée par l’archevêque de loulouse, sont aujourd’hui bien plus aisés; üs ont participé a la prospérité commune. Dans l’arrondissement de Muret, plus des deux tiers des métayers sont en même temps propriétaires, un sur dix dans celui de Villefranche, la moitié pour tout le département. Les paysans commencent à s’habi-

tuer à l’idée ciu’ils peuvent avoir des métayers riches, sans que ceux-ci les aient volés.

Le partage des fruits varie du maximum de la moitié au minimum du quart; ce n’était qu’un huitième pour le métayer du temps de Caton. 11 est vrai que M. de Montaugé avait entendu dire qu’il en est encore ainsi sur certains domaines pour les céréales. Les conditions sont très-vai tables quant au paiement de l’impôt, à la fourniture des semences, au profit et aux pertes des bestiaux : mais il y a toujours une clause fatale : le bail est annuel, le fermier ne peut donc fournir que son travail.

Tel est le côté économique; voyons le côté moral. C’est ici que le métayage a trouvé des défenseurs, M. Léonce de Lavergne entre autres, qui le considère de ce chef comme le meilleur mode d exploiter. On dit bien que c’est une suspicion continuelle, que le propriétaire doit être dupe ou odieux, que le métayer le trompe toujours, etc. Ce sont là des boutades, et la vérité est que tant Amlent les

hommes, tant vaut la chose.

Rien ne s’oppose à un certain progrès, dès qu’il y a confiance réciproque : l’un fait la dépense des drainages, marnages, etc., l’autre fournit le travail, et tous deux prospèrent. Il faut pour cela que le métayer soit laborieux et docile, et le maître droit et actif. Il n’est pas rare de voir des familles de métayers établies depuis des généra-

lions sur un domaine, et qui s’y enrichissent. Il y a ainsi un rapprochement de personnes très-désirable : la présence nécessaire du propriétaire à certaines époques de l’année, et une habitation qui le rappelle toujours. Cependant nous reconnaissons volontiers que là n’est pas l’avenir.

3° Faire-valoir du propriétaire.

Un pays, dit Jean-Baptiste Say, aurait de grands éléments de prospérité si beaucoup de propriétaires instruits étaient répandus dans les campagnes et en perfectionnaient l’agriculture, soit dir(;ctement par de bons procédés, soit indirectement par de bons exemples.

Le faire-valoir est donc le desideratum ; il se présente sous plusieurs aspects bien distincts : tantôt le propriétaire est à la fois le maître et l ouvrier, la tète et le bras : c’est le petit tenancier dont nous avons déjà parlé.

Tantôt le propriétaire se borne à inspirer la direction et à se faire représenter : c’est ce qui arrive pour la grande propriété. Tantôt enfin, comme dans les moyens domaines, le propriétaire peut être associé aux travaux manuels, ou se borner à les diriger et surveiller.

Nous ne reviendrons pas sur le petit tenancier et la petite culture, dont nous avons fait ressortir l’importance au point de vue économique et social. Quant aux propriétés gouvernées par un régisseur, la statistique portait leur nombre à huit cent

fP

quatre-vingt-neuf en 1 862 pour la Haute-Garonne. ^ Mais il y a bien des différences de situation : il y a le simple surveillant ou homme d aftaires préposé par le maître présent et dirigeant, et celui qui remplace le maître et gouverne tout en son absence. Ses gages sont d’ordinaire une quantité invariable de denrées, la jouissance d’une certaine étendue de terre, plus une part proportionnelle dans les bénéfices. C’est comme une commandite où l’un fournit ses capitaux, l’autre son industrie.

Ce n’est pas là un régime de progrès ; car il est très-difficile de trouver un régisseur assez probe et assez intelligent pour que le propriétaire ose lui confier les avances nécessaires. « Il ost fréquent, dit M. Théron de Montaugé, d’entendre parler de régisseurs infidèles et promptement enrichis, dont l’aisance contraste avec la gêne du maître. »

Nous ne parlerons pas non plus du propriétaire qui travaille de ses mains avec des domestiques . car cette condition ne diffère pas sensiblement de celle du petit tenancier, qui fait tout lui-même. Comme domestiques et maître mènent alors exactement la même vie, le maximum de travail est

obtenu de chacun.

Reste le fiiire-valoir direct du propriétaire moyen ou grand, qui n’est pas lui-même cultivateur. Il lui faut des collaborateurs, soit des domestiques nourris par lui, dirigés et surveillés par lui, soit des maîtres-valets. Ce dernier système est de

beaucoup le plus employé dans notre département et de beaucoup le plus avantageux. En 1862, six mille deux cent quatre-vingt-neuf exploitations étaient ainsi dirigées par maîtres-valets, deux mille dans chacun des arrondissements de Ville- %

franche et de Muret, mille sept cent quatre-vingtquatre dans celui de Toulouse, cent quatre-vingtonze dans celui de Saint-Gaudens. I

Le maître-valet est un entrepreneur de main- •

d’œuvre qui s’oblige à tenir un certain nombre de personnes à la disposition du propriétaire, moyen- i

liant des conditions stipulées. Les gages se compo- '

sent d’une somme en numéraire, d’une quantité déterminée de terre pour la subsistance de la famille, et de quantité proportionnelle dans les produits de la culture et quelquefois dans l’élève des bestiaux, ce qui les intéresse à l’entreprise. \

M. Théron de Montaugé considère comme bonne

cette condition des maîtres-valets, et dit qu’elle leur assure une existence douce et tranquille. Elle a été encouragée depuis 1807 par la fondation de médailles que la Société d’agriculture de la Haute - Garonne distribue annuellement au nombre de quatre, une pour chaque arrondissement.

Elle offre encore cet avantage de nécessiter la surveillance incessante du propriétaire, qui doit empêcher le maître- valet de se laisser aller à l’indolence, et diriger le travail de cet atelier qui ne chôme jamais. Cependant cette surveillance est

moins accablante que celle qu’on doit exercer sur de simples domestiques qui n’ont ni responsabilité, ni intérêt : il faut partager leur vie sans partager leur travail.

Ainsi le propriétaire est obligé de résider presque toujours à la campagne, ce qui est fort avantageux à tous les points de vue. Au point de vue économique, la terre reçoit ce qu’on en retire, ses produits ne sont pas dissipés au loin, l’épargne se forme plus aisément, parce que à moins de dépenses viennent se joindre des profits quotidiens et inappréciables : on peut dire qu’on vit sur sa terre et de sa terre. Rien de touchant à cet égard comme les lettres d’une pauvre femme, Desbordes -

Valmore, que Sainte-Beuve appelait le poëte de la douleur. Elle avait marié sa fille à M. Langlais, mort ministre des finances au Mexique, et elle quittait Paris aux vacances pour aller habiter la campagne de son gendre. Ses lettres peignent son étonnement naïf, sa joie, lorsqu’elle compare l’abondance, en quelque sorte gratuite de la campagne, avec la misère coûteuse de la capitale. Ici, il faut tout acheter, fait-elle observer, jusqu’à la fleur et au brin d’herbe; aux champs que de petites récoltes qui réjouissent et ne coûtent rien!

Au point de vue social et moral, c’est un grand bien que le mélange de toutes les classes dans la vie rurale. Chacun y gagne ; les paysans apprécient l’instruction, la présence d’hommes d’une

éducation élevée les élève eux-mêmes; car il est sensible qu’il faut une force extérieure, un levier ou un exemple et un enseignement, pour s’élever au-dessus de soi-même.

Ceux qui ont reçu le bienfait d’une éducation supérieure n’y gagnent pas moins de leur côté; ils trouvent à la campagne le calme, l’apaisement de la vie fiévreuse et factice ; le coup d’œil se redresse et des questions qui paraissent grosses k la ville,, vues sous leur véritable aspect, deviennent misérables, lorsqu’on est en contact avec la vie réelle. La campagne enseigne aussi le prix du travail, on voit ce que coûte à produire le sac de blé dont le prix se dissipe si rapidement k la ville, on y apprend la longue patience, les projets lentement caressés et k lointaine échéance, et ce que nous appellerons la reconnaissance du temps k qui sait compter sur lui.

Enfin et surtout les familles s’y fondent : c’est Ik qu’est le toit commun qui réunit k certaines époques les membres dispersés; Ik, sont les tombeaux des ancêtres, les sépulcres et les lares des aïeux, comme disaient les Romains; Ik, le cimetière où l’on reposera soi-même; autant de sujets de réflexions graves et propres k détourner de la frivolité et de la dissipation.

En terminant, il est bon de faire remarquer combien le sort des populations rurales s’est amélioré, bien qu’elles ne cessent pas d’émigrer vers les villes.

pour des causes que nous retrouverons plus loin. Voici des termes de comparaison que nous empruntons k M. ïhéron de Montaugé, qui avait le bonheur de posséder des registres bien tenus, depuis au moins 1789. En 18C6, le salaire des maîtres-valets, sur son domaine de Périole, auprès de Toulouse, atteignait, par homme, k 484 fr. 58 c., avec lesquels, selon les mercuriales, il aurait pu obtenir dix-neuf hectolitres cinquante-huit litres de blé. En 1789, sur le même domaine, le maître- valet n’avait que 195 fr. 15 c., équivalent k onze hectolitres trentequatre litres de blé; l’augmentation est de 72 p. 100.

Le journalier était soumis k un maximum fixé par une ordonnance de 1762, k huit, dix, douze et quinze sols, suivant la saison ; il était défendu au propriétaire de lui donner davantage sous peine d’amende. Il est bien entendu que cette loi du maximum était tombée en désuétude , comme ses pareilles. En somme, de 1786 k 1789, le salaire d’un vigneron était de 147 fr. 94 c., ou sept hectolitres quatre-vingt-onze litres de blé, et en 1866, de 391 fr. 44 c., ou dix-huit hectolitres quatrevingt-quatorze litres, ce qui donne une augmentation de 125 pour 100.

Ces chiffres sont bons k citer; ils viennent k l’appui de ce que nous n’avons cessé de dire dans cette étude sur la propidété : que la prospérité des riches profite forcément aux pauvres; car elle leur revient sous forme de salaires agrandis, par suite

du développement de la consommation et de l’abondance des capitaux, deux causes qui, en faisant augmenter la demande du travail, font augmenter aussi sa part dans le produit, dans la distribution de la richesse, qui va faire l’objet du livre troisième.

Page 1