DE LA RENTE
C’est sous ce nom, emprunté, dans cette acception, à la langue anglaise, qu’on désigne, en économie politique, le produit net des agents naturels
et en particulier de la terre.
Dans l’acception des gens du monde, le mot rente s’applique à l’ensemble des revenus d’une personne : un tel a dix, vingt mille francs de rente. Dans la langue juridique, ce mot s’entend du droit d’exiger d’une personne des prestations périodiques appelées arrérages : un tel a une rente perpétuelle ou viagère de telle somme, qui lui est servie par telle personne.
Il paraît surprenant au premier abord que l’homme ait à payer le service des agents naturels. Mais nous ne devons pas oublier la distinction ci-dessus posée entre les agents naturels limités, comme la terre, et les agents naturels illimités. Les premiers seuls peuvent donner lieu à la rente au profit du propriétaire qui les détient. Les seconds ne peuvent donner lieu à la rente que dans des circonstances exceptionnelles, où ils se trouvent limités ou localisés.
Prenons l’exemple de deux moulins à vent dans un pays accidenté; l’un est mieux placé que l’autre pour recevoir le vent : il fait donc plus d’ouvrage dans le même temps. Mais si l’autre moulin, moins Lien placé, reçoit encore une rémunération suffisante, l’autre, le mieux placé, toutes choses étant égales d’ailleurs, reçoit davantage, puisqu’il moud plus de blé. Ce surplus, il le doit bien à la force et à la régularité du vent; ce surplus, c’est la rente.
De même, dans le prix de bail à ferme d’une terre, il peut y avoir et il y a d’ordinaire deux éléments distincts : la rémunération des instruments incorporés dans le sol, du travail antérieur, et celle de la fertilité naturelle, qui ne se rencontre pas nécessairement, mais qui se rencontre d’habitude dans le revenu foncier : c’est ce dernier élément qui est la rente de la terre.
Dans la pratique, elle est toujours mêlée à la rémunération du travail antérieur; on ne pourrait pas distinguer la partie du prix affectée à la fertilité naturelle et à la fertilité artificielle. 11 ne faut pas croire pour cela que la rente naisse des exigences du propriétaire; elle naît du prix des denrées flxé lui-même par la loi de l’offre et de la demande, et de l’inégale fertilité des terres. Il est certain qu’au marché le prix du blé est le même, qu’il soit né sur des terres fertiles, ou médiocres, ou mauvaises. Le consommateur ne s’occupe pas des frais de production; il ne s’occupe que de la valeur
du produit. Tout dernièrement, un grand industriel nous disait que le blé de l’Amérique du Sud arrivait à Toulouse au prix de 19 francs les 80 kilogr. Il l’achetait, en concurrence avec ceux du pays, sans se préoccuper de savoir si le blé porté à la halle par les propriétaires des environs leur avait coûté à produire plus ou moins de 19 francs les 80 kilogr.
C’est là une vérité d’évidence. Si donc le cultivateur, qui opère sur une terre mauvaise, se retrouve encore et ne se décourage pas, celui qui opère sur une terre de première qualité, laquelle lui donne avec le même travail et les mêmes frais une récolte double de celle qu’obtient le premier, celui-ci est plus rémunéré de ses peines et soins. Ce surplus, c’est la rente, qui peut s’accroître et diminuer par les oscillations de l’offre et de la demande, par l’abanJon de terres médiocres ou la mise en culture de terres nouvelles.
S’il fallait donner une formule à peu près exacte de la quantité de la rente, on pourrait dire qu’elle est représentée par la différence entre le fermage de la plus mauvaise terre et celui de la meilleure, si ces terres sont affectées à la même culture, si toutes choses sont égales d’ailleurs.
En un mot encore, il y a produit net et rente toutes les fois que la valeur du produit excède les frais de production.
M. Thiers a démontré dans son livre sur la Pro-
priété qu6 Ici FGiitG foticiGFG diiïiinuG Gii prGSGncG de la multiplication des capitaux mobiliers et de la baisse de l’intérêt. La terre qui rapportait il y a soixante ans, en Normandie, 3 1/2 et 4 pour 100, rapporte aujourd’hui 2 et 2 1 /2. A Rome, avons-nous vu, du temps de Caton, le colon partiaire n’avait guère que le huitième de la récolte; aujourd’hui,
c’est moitié. Ainsi la part du cultivateur s’est toujours agrandie, celle du propriétaire a toujours été en diminuant ; mais pour qu’elle descendît à zéro, il faudrait que la terre arrivât à ne rien va-
loir, comme dans les pays neufs, où elle na pas été encore défrichée et cultivée, le Far-W est améri-
cain, par exemple.
Cette théorie de la rente de la terre, qui paraît si évidente, a été definitivement formulée pai Ricardo, économiste anglais, en ces termes ; « Une partie du fermage correspond aux qualités naturelles du sol » . Mais elle a été vivement combattue ])ar Carey, économiste de Philadelphie, et par Bastiat. Pour ces derniers, la valeur des produits de la terre ne serait exactement que l’équivalent des capitaux et du travail, et la force végétative ne recevrait pas de rémunération. L une de leurs principales raisons consiste à dire qu il reste de par le monde des terres fertiles à cultiver; comme si chacun de nous ne préférait pas })ayer la rente, en achetant les denrées au propriétaire du sol, plutôt que de s’expatrier, et d’aller en Amérique
ou ailleurs s’attaquer à une terre vierge. Ajoutons que nulle part cette force de l’habitude, cet amour du pays, cette timidité ou cette absence d’esprit d’entreprise qui nous font rester chez nous au lieu d’émigrer, n’ont autant d’empire qu’en France. Le peuple français est le plus casanier de tous. Ainsi ce qui maintient la rente, c’est l’existence même de la société.
Au fond, ce qui inspirait Bastiat, c’était le désir de répondre aux socialistes, qui reprochaient au propriétaire de faire payer des biens gratuits. Mais nous avons établi le droit de ce propriétaire à la fertilité naturelle, parce qu’elle est comme la récompense du travail. Sans celui-ci, en effet, sans la fertilité artificielle, la fécondité naturelle serait inutile à l’homme, personne n’en profiterait : d’où cette conséquence que l’auteur de la fertilité acquise peut à bon droit recevoir le prix de l’autre qui en est inséparable, si la valeur des produits, déterminée par la loi de l’offre et de la demande, est supérieure à la valeur du ^travail et des amendements confiés au sol.
Enfin, il n’est pas vrai de dire que le propriétaire exige la rente; car ce n’est pas lui qui fixe le prix, c’est l’offre et la demande : on ne saurait trop le répéter.