‹ Résumé d'un cours d'économie politique [microform]Chapitre 16 sur 22 · DES SALAIRES · texte numérisé non relu

DES SALAIRES

Aujourd’hui le travail est libre; nous ne connaissons plus heureusement ni l’esclavage de l’antiquité, ni la corvée du moyen âge. Au point de vue économique, le rendement de ces deux modes de travail est le plus médiocre : on calculait que trois journées de corvée ne valaient pas plus que deux ‘ de travail libre.

Nous avons appelé salaire la rémunération de ce travail libre. Le mode de rémunération, ou la manière de Axer les salaires, peut présenter divers aspects qui influent sur le rendement; ainsi l’ouvrier peut être payé à la journée ou a la pièce. A la journée, il est peu stimulé, puisque son salaire est fixe et reste le même si peu qu’il produise; la surveillance est nécessaire et absorbe tout le temps du maître; combien de propriétaires de la campagne partagent ainsi la vie de leurs ouvriers, se condamnant à être derrière eux du matin au soir!

Payé à la tâche ou aux pièces, l’ouvrier se presse, le gain qui s’accumule lui fait oublier la fatigue, et le temps lui paraît court. Cependant, aux épo-

ques de trouble, on a vu des ouvriers demander la suppression du travail à la pièce, et son remplacement par le travail à la journée. C’était apparemment le cri des paresseux contre les laborieux ; les premiers voulaient être autant payés que les autres, sans faire le même travail.

Le salaire aux pièces n’est pas sans inconvénient : il peut nuire à l’ouvrier en l’exposant à compromettre sa santé par trop de travail ; il peut nuire à la qualité des produits par la précipitation, et il exige à cet égard une certaine surveillance. Cela est si vrai, que, pour certains travaux trèsminutieux et très-délicats, le travail â la journée lui-même est préférable.

Enfln, l’ouvrier peut être intéressé à l’entreprise elle-même par une participation aux bénéflces. Cependant il faut bien dire que ce système ne se concevrait pas seul, car l’ouvrier ne peut pas attendre les bénéflces. Il lui faut une rémunération immédiate et de chaque jour pour la vie de chaque jour, c’est-à-dire un salaire fixe sur lequel son ménage puisse compter. La participation aux bénéfices vient ensuite comme supplément.

M. Batbie, notre éminent collègue, qui a inauguré en 1864 l’enseignement de l’économie politique à la Faculté de Droit de Paris, cite M. Leclaire, peintre en bâtiments, qui avait fait avec ses ouvriers le traité suivant : il payait un salaire fixe aux ouvriers associés ; il prélevait 6,000 francs pour son

fonds d’exploitation de 100,000 francs, le reste des bénéfices était partagé entre les ouvriers associés et le patron.

Nous pouvons encore emprunter un exemple à M. Michel Chevalier: ils’agit d’un industriel alsacien, Gustave Goldenberg, qui, d’ouvrier, était devenu, fort jeune, patron. Il avait organisé autour de son usine des maisons ouvrières avec jardin, dont l’ouvrier devenait propriétaire par un long amortissement; il pensait que le travail agricole doit toujours être joint au travail inlustriel. Nonseulement il faisait participer ses ouvriers aux bénéfices, mais il les associait même a la direction de l’usine par des délégués nommés par eux, etc. On po-urrait multiplier ces exemples.

On ne saurait qu’applaudir à tous les efforts tentés pour que la participation aux bénéfices devienne pour l’ouvrier un stimulant sérieux, et pour qu’elle s’étende dans l’industrie; mais il ne faut pas oublier que tout ceci requiert la bonne entente entre patrons et ouvriers, les concessions mutuelles, et demeure incompatible avec la défiance, l aigreur et l’esprit d’antagonisme.

Revenons au salaire. Peut-on en fixer la quotité? Nous savons que le capital doit avoir sa part que nous retrouverons plus loin sous le nom d’intérêt. Comment se fait le partage entre le travail et le capital? Nous n’avons pas à rechercher la part de la rente, puisqu’elle résulte spontanément, avons-

nous vu, de l’offre et de la demande, du prix fixé par le marché.

Le partage se fait selon la quantité respective des capitaux ou instruments de travail et du travail lui même; aussi avons-nous vu et auronsnous occasion de répéter que la concurrence des capitaux abaisse leur profit et augmente celui des travailleurs.

Entre les instruments, l’équilibre se produit bientôt dans les rémunérations, quelques inégalités qu’il puisse y avoir à un certain moment , car la concurrence ramène bientôt les choses à la moyenne. De même l’égalité se ^)roduit dans les rémunérations du travail par deux mouvements contraires : l’affiiix des travailleurs vers les professions actuellement les plus lucratives, et la désertion des autres. 11 est bien entendu qu’il ne s’agit ici que de tendances, que l’équilibre ne s’établit pas instantanément. Les hommes ne changent pas ainsi de métier d’un jour à l’autre, mais les adolescents ne se préparent qu’aux meilleurs, et les générations passent si vite, que cette action est plus rapide qu’on ne le pense.

Il est bien entendu qu’en parlant d’égalité, nous • voulons parler d’une égalité proportionnelle à la qualité, si on peut ainsi parler , en même temps qu’à la quantité du travail. Il y a, en effet, bien des causes qui influent sur la rémunération du travail. Nous pouvons en énumérer quelques-unes :

lo L’opération peut exiger plus ou moins d’efforts physiques, ou plus ou moins de dextérité.

2» Elle offre plus ou moins de désagrément ; il y a des professions repoussantes, d’autre part des préjugés à vaincre. Quoi qu’on dise : il n y a pas de sot métier, il n’y a que de sottes gens, le peuple, selon les pays, accorde plus ou moins d estime à l’exercice de telle ou telle profession. Le proverbe signifie seulement que tout travailleur a droit à l’estime que comporte son état, que tout travail a son honneur et son prix. En ce sens, il est paifaitement vrai; mais la même estime ne s attache pas à chaque profession, en ne parlant bien entendu que de celles qui sont honnêtes et avouables.

3" Les professions offrent plus ou moins de dangers; à une époque qui n’est pas très-éloignée, les hommes qui maniaient le mercure étaient voués à une mort rapide ; un agriculteur court évidemment moins de dangers que l’ouvrier qui descend chaque

jour dans les mines, etc.

4o L’apprentissage peut être plus ou moins long, et la profession requérir ainsi plus ou moins d’avances.

0° Certaines professions ont des mortes-saisons : ainsi les hôtels des villes d’eaux dans les montagnes doivent faire en trois mois toutes leurs recettes.

Il est clair que tout ceci doit se retrouver dans le salaire, et qu’il y a égalité de rémunération

lorsque l’inégalité des sommes reçues tient à l’une ou à l’autre des circonstances que nous venons d’énumérer.

Avant d’entrer plus encore dans cette étude , il convient de vider ici une petite querelle. On se demande si le mot de salaire doit être appliqué à la rémunération de tous les services. A notre avis, il n’en doit pas être ainsi ; l’idée de salaire implique, ce nous semble, celle d’une rémunération complète. Il y a contrat commutatif et balance parfaite entre celui qui le donne et celui qui le reçoit, ils sont quittes l’un envers l’autre. Il n’en est pas de même des services du prêtre, du soldat, de ceux qui exercent des professions libérales. Ce qu’ils reçoivent matériellement ne peut pas prétendre à être l’équivalent de ce qu’ils ont donné. Le soldat, lui, donne jusqu’à sa vie; qui oserait dire que sa solde en est le payement exact? Voilà pourquoi ces professions doivent être et sont particulièrement honorées. La société, en entourant ceux qui les exercent de cette considération qui les enveloppe, et qui les élève au-dessus des autres hommes, reconnaît par là même son impuissance à les .payer autrement.

Pour les professions libérales proprement dites, celles de l’avocat, du médecin, etc., il y a encore une autre raison. Le salaire, avons-nous dit, suppose un contrat commutatif, le louage, qui oblige les deux parties l’une envers l’autre. Ainsi, vous

avez confié à un entrepreneur la bâtisse d’une maison, moyennant certaines conditions. Vous ne voulez plus faire construire, vous en êtes le maître, mais l’article 1791 du Code Civil déclare à juste titre que vous êtes tenu d’indemniser l’entrepreneur et de lui donner une somme équivalente au gain qu’il aurait réalisé. Réciproquement, l’entrepreneur ne pourrait se dégager sans vous devoir des dommages-intérêts.

En est-il de même du médecin ou de l’avocat? IN'ullement. Chacun conserve sa liberté d’action à l’égard de l’autre, le client comme le médecin. Le client peut changer de médecin pendant le cours de sa maladie ; il n’a qu’a régler les honoraires des visites faites ; de même le médecin peut se retirer sans être tenu d’aucune indemnité.

Ainsi, ce n’est pas suivre une terminologie exacte que d’appliquer le mot de salaire à des situations aussi différentes ; il vaut mieux, à notre avis , réserver ce nom pour les cas où il y a rémunération complète et contrat de louage, et ceux de traitement ou d’honoraires pour les autres.

Nous avons dit plus haut que le quantum de tous les capitaux ou instruments comparé avec le quantum de tous les travailleurs, détermine la part du travail et de l’instrument dans le produit. Comme ce sont là deux termes essentiellement mobiles, il est dès lors impossible de fixer avec exactitude et à l’avance la part proportionnelle de chacun. Tout

i cè que nous pouvons déterminer, c’est un maximum.

et un minimum.

Le minimum de la rémunération du travail, c est * évidemment la quantité nécessaire à l’existence du

travailleur : s’il ne gagnait plus de quoi vivre, il ne pourrait plus travailler ; c’est ce qui a fait dire que le salaire est au moins égal aux frais d’existence. D’autre part , celui qui fournit l’instrument doit avoir au moins l’indemnité de]la détérioration, c’est-à-dire la somme nécessaire pour le reconstituer, plus une autre indemnité variable qui repréi sente la privation de jouissance que s’impose le

propriétaire. Nous verrons que ce dernier élément existe toujours, et que rien n’est plus chimérique

que toutes les idées de crédit gratuit.

Dès lors, et en somme, les conditions de partage entre le travail et le capital sont déterminées par le rapport des quantités respectives : leur rémunération oscille entre le strict nécessaire à la vie du travailleur, et l’adjonction d’une indemnité quelconque à l’amortissement de l’instrument et du

capital.

Si le salaire normal ou minimum est égal aux frais d’entretien, le salaire courant ou véritable , est soumis à la loi de l’offre et de la demande; il

■J est en général et heureusement plus haut, mais il

peut se faire qu’il soit à un moment plus bas. En tout cas, il devrait osciller sans cesse, se modifier chaque jour, selon les fluctuations du nombre des

travailleurs dans telle ou telle profession, ou de la quantité de capitaux qui y sont employés.

I Mais il y a une force qui s’oppose à ce mouve-

I ment et qui l’enraye, c’est la force de l’habitude,

' la coutume, comme on dit. Chacun reste dans la

situation acquise et craint d’en changer. Ainsi, M. Batbie cite un règlement fait entre patrons et ouvriers typographes en 1850, qui était encore le même en 1862 : dans certaines familles, ne voit-on pas encore de vieux domestiques dont les gages n’ont pas varié depuis un grand nombre d’années?

Si la coutume maintient ainsi le taux des salaires, jusqu’à ce qu’ils haussent définitivement pour les ouvriers comme pour les agriculteurs , par l’effet de l’abondance des capitaux, en sens inverse, il y a des causes qui amènent des changements plus ou moins brusques dans la rémunération du travail. Nous allons étudier les principales, qui sont l'introduction des machines, les oscillations de la population et l’émigration des campagnes vers les villes. Ce sera l’objet d’autant de paragraphes.

g ,1 , — Des machines.

La machine est un instrument qui remplace plusieurs ouvriers, en occupe d ordinaire aussi plusieurs, et demande un gros capital. C’est un outil agrandi. Personne ne maudit l’outil, qui est évidemment nécessaire à l’homme pour travailler.

pour augmenter la force ou l’habileté de sa main. Au contraire, on a vu souvent les ouvriers s insurger contre les machines et les détruire. Ainsi les prud’hommes jurés ont fait brûler à Lyon le métier inventé par Jacquard, là où sa statue s’élève aujourd’hui, sur la place des Terreaux.

C’est que les ouvriers voient dans la machine un concurrent puissant, qui leur enlève leur travail. Elle les blesse non pas seulement dans leur intérêt matériel, mais aussi dans leur amour-propre ; car elle égalise pour un moment le bon et le médiocre ouvrier, puisque l’un et l’autre peuvent n avoir plus qu’à exercer une surveillance facile sur le travail de la machine. Les hommes d’État préoccupés du sort des populations laborieuses, ont plus d’une fois émis les mêmes idées ; enfin, un économiste des plus sérieux, Sismondi, leur a reproché les crises dans les salaires et l’abrutissement des ouvriers, réduits à l’état d’engrenage, et entassés

dans des ateliers malsains.

Examinons la valeur de ces reproches. La machine, avons-nous dit, est un outil, et l’outil est le bienvenu sans doute, mais l’outil est un instrument individuel, à l’usage d’un seul ouvrier, que celui-ci peut se procurer et qui multiplie ou facilite le produit, sans diminuer le nombre d’ouvriers employés. Au contraire, la machine peut supprimer brusquement toute une industrie, ou diminuer momentanément le nombre des bras employés.

Il est bien certain que les chemins de fer ont fait disparaître, du jour au lendemain, postes et diligences, et enlevé par là son salaire à toute la population qui en vivait. Voilà des existences déplacées, des hommes obligés de changer d’industrie, peut-être de pays, surtout lorsqu’ils ne peuvent être employés au service de la machine qui vient de leur enlever leur travail. Il y a donc là un mal indéniable : le déplacement des existences.

Il est certain, aussi, que les machines diminuent de beaucoup le nombre des bras nécessaires à la même production. Sous ce rapport, notre siècle assiste à de véritables prodiges. Un mécanicien et un chauffeur, sur leur locomotive, traînent ce que ne transporteraient pas vingt mille portefaix. L’imprimerie a des machines qui tirent à l’heure jusqu’à dix mille exemplaires d’un journal : il y faudrait des milliers de copistes. On a calculé que le tissage mécanique en Angleterre produit, par les machines et avec huit cent mille ouvriers, le travail de plus de cent cinquante millions d’hommes.

S’il en est ainsi, nous arrivons à cette conclusion que l’humanité n’aurait pas eu assez de bras pour produire ce dont elle jouit aujourd’hui; la force humaine a été ainsi augmentée aux dépens de la nature inerte dans des proportions inouïes. Grâce aux machines, l’humanité jouit donc de forces et de produits qu’elle n’aurait pas eus, sa richesse est grandement multipliée.

Ainsi, partis de ce grief que les machines économisent des bras, nous arrivons à cette conclusion : cette économie est justement leur grand service social. Seulement, cela ne résout l’objection que pour l’ensemble de l’humanité, mais non pour tel ouvrier, qui est atteint dans son travail. Il faut, toutefois, dire que généralement l’emploi des machines augmente le travail dans le même genre d’industrie. Ainsi, en Angleterre, le nombre des ouvriers employés au coton a centuplé depuis l’introduction des machines, parce que la demande a été provoquée par le bon marché; la consommation a sollicité des produits beaucoup plus abondants. Mais cet effet ne se manifeste qu’à la longue, et les souffrances momentanées dont nous parlions tout à l’heure, se produisent tout de suite, dès l’introduction de la machine.

Seulement, ceci ne doit pas nous faire oublier les services immenses qu’elles ont rendus. Grâce à elles, le travailleur a été de plus en plus affranchi du travail pénible. Son intelligence a été employée à la place de sa force musculaire. Aristote disait que l’esclavage ne serait plus nécessaire, lorsque la navette pourrait marcher toute seule. Le capital, sous forme de machine, a réalisé cette hypothèse.

Mais quel est le remède à ces souffrances individuelles, qui semblent être comme la rançon du bien collectif? Ce sont les mêmes que ceux qui s’appliquent à toutes les crises : l’économie, la

prévoyance, les sociétés de secours mutuels, le développement de l’intelligence, qui permet à l’ouvrier de se retourner vers une autre industrie.

Reste le reproche de Sismondi, celui d’abrutir les ouvriers. Ce reproche, il faut le généraliser. Il ne s’adresse pas seulement aux machines, il atteint la division du travail, qui a pour effet de cantonner chacun dans une étroite spécialité, de l’enfermer dans une routine, et de lui enlever ainsi le goût et la fraîcheur du travail.

Cependant la division des fonctions est, nous l’avons vu, la condition même de la civilisation, et la division du travail dans l’industrie, la condition essentielle de la production. Grâce à elle, dit Bastiat, un homme jouit en un jour de ce qu’il aurait mis dix siècles à produire. On connaît l’exemple classique d’Adam Smith. La fal)rication d’une épingle exige dix-huit opérations. Un seul ouvrier n’en ferait qu’une vingtaine par jour, parce qu’il perdrait du temps à changer d’outil, et serait moins habile dans chaque opération. Au contraire, avec la division du travail, dix ouvriers font quarante-huit mille épingles, c’est-à-dire quatre mille huit cents chacun.

Cette division est appliquée non- seulement aux travaux manuels, mais même à ceux de l’intelligence, et là aussi, elle est la condition du progrès. Ainsi, non-seulement, il n’y a plus d’esprits encyclopédiques, à mesure qu’augmente la civilisation.

mais la division se forme dans chaque science, et les spécialistes surgissent. Il suffira de citer l’exemple de la médecine ; que de spécialités sous cet unique diplôme de docteur, et dans cette même science !

Ce n’est pas tout encore : la division du travail s’opère non-seulement d’homme à homme, mais encore de nation à nation, chacune ayant reçu de la nature des aptitudes spéciales : ainsi nous consommons chaque jour le café, le thé, les oranges, etc., tous produits qui nous viennent d’autres climats.

Tels sont les incalculables bienfaits de la division du travail. On lui reproche d’atrophier l’homme, mais l’ouvrier qui ferait des épingles tout entières serait-il plus intelligent que celui qui ne fait que des fractions d’épingles ? Il est permis d’en douter. La vérité est que le reproche de Sismondi s’adresse à tout travail industriel : il y a ici une monotonie forcée. C’est la grande supériorité de l’agriculture d’offrir à ceux qui s’y adonnent un chantier de travail toujours varié, non- seulement selon les saisons, mais chaque jour. La journée, les heures ne sont pas consacrées à un même exercice, c’est une série de labeurs et de soins distincts , c’est la vie elle-même.

Comme on ne peut pas évidemment changer à cet égard la production industrielle, il faut tâcher d’atténuer le mal, en diminuant les heures de tra-

vail, en donnant à l'ouvrier, comme en Angleterre, non-seulement le repos du dimanche, mais celui de l’après-midi du samedi, afin qu’il puisse vaquer à ses affaires ce jour-là, et consacrer le lendemain

à sa famille.

Le même danger pèse sur les hommes voués aux travaux intellectuels, la spécialité est une sorte d’hypertrophie. Combien d’hommes ne rencontret-on pas qui possèdent à fond telle science ou telle branche d’une science, et qui sont d ailleurs d une désolante médiocrité? Le remède est ici tout trouvé . c’est la culture des lettres. Il faut réserver quelques heures aux idées générales, qui mettent en jeu, développent l’ensemble de l’intelligence, et s’adressent à l’àme toute entière : c’est là le domaine propre de la littérature.

Nous n’avons pas encore tout dit sur la division du travail; car elle a engendré les grandes machines qui emploient les grands capitaux, et demandent les grandes usines; elle a donc engendré la grande industrie, qu’il nous faut comparer à la

petite.

Au point de vue de la production, les avantages de la grande industrie sont évidents : elle peut fabriquer à meilleur marche, parce qu elle diminue les frais généraux. Comme ils sont répartis sur une beaucoup plus grande quantité de produits, ils grèvent moins chacun d’eux ; car ils sont loin d’augmenter dans une proportion égale à 1 aug-

mentation du nombre des produits. C’est là une question si importante, que les fabricants sont quelquefois obligés de fabriquer à perte, plutôt que d’interrompre le travail, à cause de la grande déperdition du capital qu’entraînerait l’interruption.

Mais, comme toute médaille a son revers, la grande industrie a aussi de grands inconvénients. Nous venons d’en voir un, le travait ne peut pas cesser à cause du capital engagé. Il y a déjà trop de produits sur la place, il faudrait s’arrêter, et leur laisser le temps de s’écouler : point du tout, il ûiut produire encore, produire toujours.

Dans la i)etite industrie, au contraire, l’interruption est facile.

La grande industrie a besoin d’un grand marché : le pays ne lui suffit pas, elle travaille pour l’étranger. Il faut maintenir quand même ses relations avec son immense clientèle, nouvelle cause qui empêche d’interrompre le travail à un moment difficile. Mais si le marché se resserre, si par suite d’une guerre ou par l’établissement de tarifs douaniers, un grand pays, comme l’Amérique, par exemple, vient à cesser de s’approvisionner en France, une crise énorme survient. Ce sont des chômages pénibles, les économies des ouvriers dévorées en quelques semaines, etc., etc.

Nous pourrions aussi parler des grèves qui sont devenues si fréquentes en Angleterre, en France, en Allemagne, en Amérique même ; ce sont de Ion-

gués et pénibles luttes entre patrons et ouvriers, pour la fixation du salaire, des heures de travail, etc., etc. Il est certain que la grande industrie leur est plus favorable, car elle accumule les ouvriers sous un même toit, elle égalise leur sort.

Dans la petite industrie, qui est plus restreinte dans sa marche, plus disséminée, les souffrances sont moindres; il est facile de retourner, au moment critique, de l’état de petit patron a celui d’ouvrier, sauf à travailler de nouveau pour son compte, lorsque la crise sera passée.

On pourrait faire remarquer aussi que les produits très-perfectionnés sont impossibles à la grande industrie; elle fabrique en grand, et à bon marché, c’est la son mérite; mais il ne peut pas y avoir une surveillance suffisante pour les besognes délicates.

Il est temps d’arriver au grand grief social ; elle détruit la vie de famille. C’est là un terrible reproche contre les grandes machines, les grandes usines, la division extrême du travail.

L’ouvrier quitte son domicile en se levant, la femme également, les enfants aussi, suivant leur âge, pour la salle d’asile, l’école, bu l’apprentissage. Le soir tout le monde rentre fatigué ; il n’y a pas de ménage, de foyer, de vie de famille. Il y a même des industries qui ne peuvent chômer ni jour ni nuit, comme les mines, les forges; l’ouvrier, qui est de service la nuit et qui doit dormir le joui ,

voit à peine les siens.

Dans la petite industrie, la famille est réunie, chacun travaille de son côté, les enfants sont là sous la surveillance des parents. Il serait pénible d’insister sur ces différences ; car il est malheureusement impossible de conclure contre la grande industrie. La loi inexorable de la concurrence est là; il faudrait que le monde entier s’entendît pour changer les conditions du travail, et pour cesser la grande fabrication.

Tout ce qu’on peut, c’est d’amoindrir le mal, en affranchissant au moins la femme. Les salaires, par leur tendance à hausser, à mesure qu’augmente le capital, devraient suffire pour l’entretien de la famille, avec la collaboration de la femme, qui gagnerait assez en soignant la maison et les enfants, au lieu d’être ouvrière elle-même. Quant à l’ouvrier, nous ne pouvons que répéter ce que nous disions plus haut : il faut diminuer les heures de travail, respecter le repos du dimanche, organiser même celui de l’après-midi du samedi, laisser sa place à la vie religieuse et morale, au délassement de l’àrne, comme à celui du corps et des muscles. Il faut surtout l’éducation qui fasse apprécier à l’ouvrier ces inestimables biens, et lui enseigne à les préférer aux dissipations et aux plaisirs grossiers. Les ouvriers anglais, à notre dernière et si riche Exposition universelle, ont été frappés du peu de place que tient la vie intérieure chez les nôtres. Ils ont leur intérieur, eux, bien soigné, bien meu-

■rj-

blé, tout comme les ouvriers américains, dans la plupart des villes, ont leur maison à eux, avec le jardin autour, et ne trouvent à se marier que lorsque cette condition est remplie. Combien nous sommes loin d’un tel état de choses, malgré tant d’efforts, création de cités ouvrières avec amortissement par le loyer annuel, etc., etc.!

g 2. — Population.

Les oscillations de la population influent nécessairement sur les salaires. On comprend que si elle augmente, le salaire doit diminuer, les bras étant plus offerts, et réciproquement si elle diminue, les salaires doivent hausser. L’espèce humaine a reçu de son créateur la faculté de se multiplier dans des proportions plus fortes qu’on ne le croit généralement. M. le baron Guerrier de Dumast a calculé qu’un couple, au bout de cent ans, peut donner trente deux personnes, qui sont au nombre de cinq cent douze en deux cents ans, etc. D’après Euler, en calculant par six enfants en moyenne par couple, la population peut doubler en vingt-cinq ans.

Si telle était en fait l’expansion de l’humanité, il faudrait 'que les moyens de travail et les capitaux s’accrussent aussi vite qu’elle, pour que les salaires ne fussent pas avilis, et les travailleurs mal traités. Ce qui prouve une fois de plus l’intérêt de ceux-ci à l’essor des capitaux, puisqu’il faut.

pour eux, qu’ils devancent celui de la population.

'D’où la question suivante, que se sont posée certains penseurs : l’homme qui vient de naître et qui apporte avec lui deux forces contraires, le besoin de consommer et la puissance de produire, cet homme est-il toujours le bienvenu dans le monde économique?

Il est le bienvenu, si la terre n’est pas toute occupée, comme aux États-Unis, ou bien si de fortes épargnes ont formé de grands capitaux qui attendent des bras pour être employés. Il n'est pas le bienvenu, si les conditions contraires se rencontrent. Le milieu économique est inhospitalier pour lui, si les bras se disputent déjà l’usage des instruments. C’est ce qui est arrivé à l’Irlande : toutes les inventions mécaniques de l’Angletèrre y étaient connues, mais il n’y avait pas d’épargne pour les appliquer. Une population exubérante se disputait les moindres parcelles du sol, la misère y était désolante, jusqu'à ce qu’une famine plus forte ait commencé la dépopulation. L’île sœur avait plus de huit millions d habitants en 1841 * dix ansa[)rès, elle était réduite à six millions et demi, par suite de la maladie des pommes de tôrre.

Un pasteur anglican, Malthus, effrayé à la fin du dix-huitième siècle de l’accroissement de la j>opulation en Angleterre, poussa comme une sorte de cri d’alarme dans un ouvrage intitulé : Essai sur leprincipe de la population. Il établissait qu’un dé-

faut de proportion peut se produire entre la population et les moyens d’existence, et il recommandait ce qu’il appelait la contrainte morale, c’est-àdire qu’il invitait chaque ménage à n’avoir que le nombre d’enfants qu’il peut nourrir. Nous n’insisterons pas sur les arguments produits pour et contre la théorie de Malthus, par la raison qu’en France nous souffrons d’un excès de prévoyance, et qu’il faudrait inviter au contraire les familles à être plus nombreuses.

A cet égard, il y a des différences sensibles, selon qu’on est dans une période ou dans un Etat où l’idée de production domine, au lieu de l’idée de consommation. Celui qui pense à la consommation, au bien-être, ne veut pas beaucoup d’enfants; . il se contente d’un ou deux. C’est le raisonnement instinctif et trop suivi des personnes riches ou aisées, qui veulent pouvoir laisser à chacun de leurs enfants une situation de fortune à peu près semblable à la leur. Dans une famille, au contraire, où la fortune est à faire, où on songe à produire, le

raisonnement est tout autre : les enfants, au lieu d’être un appauvrissement et une charge, sont une richesse. Tout jeunes, ils ne coûtent presque rien et n’ajoutent presque rien à la gêne de la maison; bientôt, ils aident le père de famille, commencent à gagner leur vie, apprennent un état, et, s’ils sont sages, la famille passe vite de la pauvreté à l’aisance. Ceci nous montre combien il faut encou-

rager la production, puisqu’on encourage a\ec elle l'accroissement de la population, dont nous allons

montrer bientôt toute l’importance.

Voyons son histoire en France. D’apres Vauban, dans sa orne royale, elle était de 19 null.on et demi en 1700. Elle aurait été de 21 millions et demi en 17C2, d’après d’Expilly dans son Dicneiinaire inachevé des Gaules. Necher, en 1 /8*, arrivait h 27 millions. Mais ces chiffres n appar enaient qu’à ce qu’on peut appeler la ®

raisonnement, fondée sur des hypothèses et sur l’observation directe. Depuis 1800, on a procédé par voie de recensement régulier tous es

cinq ans ; cette opération est faite par ^

maires. Jusqu’en 18il, le recensement était base sur le domicile, et les absents étaient ainsi marques là où ils devraient être. Mais,,comme la population llottante pouvait rester ainsi en dehors du recensement, dès 1811, la résidence fut subsütuee au domicile, et en 1816 des mesures turent prises pour qu’il s’effectuât le même jour dans toutes les communes. Il fut même appliqué alors aux animaux domestiques. Les agents passaient dans les maisons, et en plus d’un endroit, cette opération inoffensive effraya les esprits et provoqua des e^meutes.

Il résulte des recensements que de 1801 a 1861, anrès l’annexion de Kice et de la Savoie, la population de la France était montée de 27 millions 3iQ 000 à 37 millions 382,225 habitants; en 1866,

l’année la plus forte, elle était de 38 millions 67,064. Le recensement suivant, celui de 1872, retardé d un an à cause de la guerre, n’a plus donné que 36 millions 102,921. Si on en déduit nos fl ères d Alsace et de Lorraine, si violemment arrachés par la conquête, et dont le nombre s’élève à 1 million 597,228, et si on retranche encore les populations annexées de Nice et de la Savoie, qui formaient 669,039 habitants en 1860, on trouve une perte en plus de 366,915, c’est-à-dire cinq quarante-septièmes de diminution sur l’ensemble. La population aurait été en décroissant depuis 1866. C était l’effet de la fatale guerre de 1870; car le recensement de 1876 a donné des résultats moins mauvais. Au lieu de 36 millions 102,921, la France comptait 36 millions 905,788 habitants, ce qui hiit une augmentation de 802,867 en quatre années, ou de 2,1/ pour 100. Il est vrai que, dans ce nombre,

sont compris les Alsaciens-Lorrains fixés en France depuis 1872.

^ ingt départements ont cependant perdu de leur population par suite, disait le rapport de M. le Ministre de 1 intérieur, de l’émigration des campagnes vers les centres industriels, où les attirent une vie plus facile, et l’appàt de salaires plus élevés. Ainsi, tandis que le département de la Haute-Garonne perdait 1,632 habitants, la ville de Toulouse passait de 124,832 à 131,842, avec augmentation de 6, /90. La ville de Bordeaux au"-

mentait de 21,085, et Paris de 137,014 habitants.

Presque tous les départements de la région agricole du Sud-Ouest ont diminué, sous l’influence de mauvaises récoltes persistantes : La Haute-Garonne a perdu 1,632 habitants; l’Ariége, 1,503; le Gers, 1,171; le Tarn-et-Garonne, 246; le Lot, 4,892; le Lot-et-Garonne, 2,369. etc. Les départements qui ont le plus augmenté sont : la Seine, 190,789; la Loire, 40,002; Meurthe-et-Moselle, 39,472; le Rhône, 34,824; la Gironde, 30,093, tous départements qui ont pour chef-lieu une grande

; ville. Un autre recensement a été fait en 1877,

J dont les résultats ont été publiés au mois d’avril

/J*' ' 1879. L’excédant des naissances sur les décès n’a

J été que de 142,622. Le chiffre des mariages est

aussi très-faible, 279,094 : c’est en somme une sta-

tistique peu satisfaisante.

Malthus prétendait que la population pouvait I s’accroître selon une progression géométrique,

[ : tandis que les moyens de subsistance ne croissaient

que selon une progression arithmétique. H faut convenir, sans vouloir nous occuper d’ailleurs de i la vérité générale de sa doctrine, que les faits ne

' se sont pas passés en France selon cette loi; car la

' population devrait doubler en vingt-cinq ans, et

^ nous devrions avoir à ce compte plus de 100 mil-

; lions d’habitants. Si, d’un autre côté, nous exami-

' ‘ rions la progi^ession des moyens de subsistance,

nous trouvons, vers 1821, 4 millions 600,000 bec-

tares ensemencés, qui donnaient 40 millions d’hectolitres, 8 hectolitres et demi à l’hectare. En 1858, il y avait 6 millions et demi d’hectares ensemencés, donnant un rendement de 110 millions d’hectolitres, c’est-à-dire une moyenne de 16 hectolitres et demi à l’hectare; de plus, la production du vin et de la viande s’est fort accrue. Ainsi, les subsistances ont triplé, ou à peu près, pendant que le population n’augmentait que d’un cinquième. C’est que la consommation est devenue infiniment plus grande : aussi la vie moyenne est-elle montée en France, selon les statisticiens, de 33 à 39 ans, ce qui est une compensation qu’il faut signaler au peu d’accroissement de la population. Il y a ainsi plus d’adultes, plus d’hommes dans la force de l’àge.

Malheureusement, cette augmentation des subsistances est enrayée depuis quatre ou cinq ans par une série de récoltes médiocres ou mauvaises, surtout dans le midi de la France, et par de terribles fléaux, comme la maladie des vers à soie, le phylloxéra, etc.

Si nous comparons notre pays aux autres, pour le temps nécessaire au doublement de la population, voici les chiffres en 1851 : le temps variait entre 49 ans pour l’Angleterre et 185 ans pour la Bavière : la moyenne était de 109 ans. Telle était la situation respective de divers pays : Angleterre, 49 ans: Norwége, 54; Saxe, 59; Prusse, 69; Bel-

gique, 82; Suisse, 101; France, 128; Autriche, 172; Bavière, 185.

On voit que la France est l’un des pays où la population augmente le moins. Il faut s’arrêter un instant ici, et rechercher quelle est l’importance de la population. Certains économistes français n’étaient pas effrayés de la dépopulation du pays, parce que la richesse avait à se distribuer entre un moins grand nombre de parties prenantes. Sans doute, il ne faut pas souhaiter la misère et la mort par excès de population; mais quelle distance entre cet excès dont nous sommes bien loin, et la doctrine que nous voulons combattre! C’est ici que le point de vue économique est étroit et insuffisant : à chacun son domaine. Que l’économie politique nous enseigne comment on devient riche, mais qu’elle ne vienne pas nous dire que la conquête de la richesse

pour en jouir est le but suprême, la fin et la destinée de l’homme; d’autres sciences nous le disent.

Interrogeons les hommes d’État : ils ont toujours favorisé la population, parce qu’elle est la base et la force même des nations contre leurs ennemis du dehors. Pour eux le but de la richesse, c’est justement la population. Les économistes ont raisonné comme si nous n’avions pas de voisins, comme si nous étions seuls; mais l’histoire démontre qu’une nation qui se dépeuple court à sa perte, et on voit, en effet, aux époques de décadence, les gouvernants s’efforcer d’amener la multiplication des

familles en favorisant le mariage, et frappant le célibat, comme Auguste, clans les lois caducaires, en accordant des primes et des faveurs aux nombreuses familles, etc., etc.

N‘est-ce pas aussi a cette absence de population,

que la France doit son impuissance de coloniser? En .Algérie, à nos portes, après quarante ans d occupation, nous avons une chétive population de 130,000 Français, moins que la conquête n’a coûte de soldats, tandis que les Anglais et tes Allemands couvrent le monde de leurs nationaux.

' Ainsi la politique conclut à l’augmentation la plus grande possible de la population pour la dé fense du territoire, et l’expansion de la nation au dehors; la religion chrétienne, la morale, la charité, ne tiennent pas un autre langage. Pour elles aussi, la richesse est le moyen, le but est la vie, l’expansion de la vie. La richesse employée au loisir est considérée comme mauvaise, si le loisir n’est pas la forme la plus haute du travail ; car elle détourne l’homme tout à la fois de la vie et du salut éternel. Le but est d’avoir le plus grand nombre possible de vies pourvues de choses nécessaires pour s’entretenir et subsister. Le bien-être materiel. la richesse qu’il faut chercher, c’est pour les individus la santé, en tant qu’elle dépend des choses matérielles, et pour les nations, la même santé se nicanifestant par l’abondance et la diffusion de la

Vie*

Toute la science économique se réduit donc à chercher les moyens les meilleurs d’entretenir la vie et de la multiplier; en ce sens elle est utile et digne d’être étudiée. Mais qu’elle ne nous dise pas que la richesse vaut pour elle-même? car la morale et la religion ont toujours été d’accord pour la regarder ainsi envisagée comme corruptrice et avilissante.

C’est ici le lieu de placer une observation générale sur les écrits des économistes dont nous combattons les doctrines, et dont il nous serait trop facile de citer les noms et les œuvres.

Pour un homme imprégné de l’éducation chrétienne et morale, la lecture des œuvres dont nous parlons a toujours quelque cho.se de peu satisfai- .sant ; une sorte d’instinct avertit qu’on n’est pas en pleine lumière. C'est que, trop souvent, les maîtres de cette science semblent croire que l’homme est fait pour le bonheur, et qu’il peut le trouver dans les choses matérielles. Là est l’erreur capitule. Qu’on nous enseigne le meilleur mojœn de tirer parti du monde que Dieu a mis à notre disposition, rien de mieux, mais que toujours le lecteur sache qu’il n’y a là qu’un but accessoire, et qu’en aucun cas le bonheur de l’homme ne peut résulter uniquement de ce bon emploi des forces matérielles : la richesse ne fait pas le bonheur, dit le proverbe, elle y contribue.

Ce qu’il y a de i)lus intime dans notre nature

proteste : nous sentons, quand nous sommes heur3ux, que le bonheur ne nous ést pas dû. Voilà un tomme frappé dans ses plus chères affections, il a 1 erdu un enfant : j’étais effrayé de mon bonheur, c ira-t-il, et rien n’est plus vrai. Le bonheur effraie (omme le crime. 11 semble que le châtiment doive nous attendre embusqué quelque part, sous la jorme du malheur. Combien de fois ne dit-on pas, !,ans que l’envie s’en mêle, en voyant un homme !ieureux i il lui arrivera quelque chose.

Ce sentiment a été développe par 1 éducation dirétienne, et expliqué par le dogme du péché original; mais au fond, l’humanité l’a toujours connu, [^appelons-nous l’histoire ou la legende de Poly 2rate, tyran de Samos. Comme il était plein de prospérités, Amasis, roi d’Égypte, lui écrivait :

« Vos prospérités m'épouvantent. Je souhaite à ceux qui m’intéressent un mélange de biens et de maux ; car une divinité jalouse ne souffre pas qu’un mortel jouisse d’une félicité inaltérable. Ménagez-vous des peines et des revers, pour les opposer aux faveurs constantes de la fortune. » On sait le reste ; l’anneau jeté à la mer, retrouvé dans un poisson, et Polycrate, mort crucifié sur le mont Mycale, en face de Samos, après d’horrihles tourments.

Trop d’économistes ont froissé ce sentiment intime, en nous représentant nous ne savons quel terne bonheur, quel triste âge d’or sans reflet, par

le développement successif des biens matériels, et « le culte du nlaisir. >

Laissons à la science économique ses véritables limites, et ne lui demandons pas quelles sont les perspectives de l’homme, d'où il vient, pourquoi il est sur la terre, et où il va.

Pour revenir à la population, en l’envisageant exclusivement selon l’économie politique, nous devons consigner ici une dernière observation. C’est que la dépopulation rend impossible, comme nous le verrons en son lieu, l’application des doctrines du libre-échange. Une nation n’est en état de le supporter que si le nombre des travailleurs augmente chez elle : car, s’il diminue, la maind’œuvre augmente, et il lui devient impossible de lutter contre sa voisine, où la population s’accroît au contraire, et où, dès lors, les salaires restent stationnaires, ou vont même en s’abaissant. Ce dernier peuple, avec le libre-échange absolu, s’emparerait du marché de l’autre, et ruinerait ce qui pourrait y rester de travailleurs.

Ainsi, même au nom de l’économie politique, nous arrivons à cette conclusion : qu’il faut jeter un cri d’alarme sur l’état de la population en France, comme quantité et comme qualité. Car c’est encore une lamentable observation, mais l’abâtardissement de la race frappe tous ceux qui participent à la révi sion du contingent annuel : la taille a constamment décru depuis le commencement du siècle, sauf dans

r innée 1835; on a été obligé de l’abaisser siiccessi- Y iinent jusqu’à l"'5i, et on a même parlé desuppriner tout minimum. Il y a donc là une plaie béante, U le lèpre qui ronge la société française, dans cette t( ndance à ne pas repeupler, et nous aurions été coupable de nous tenir dans l’ornière d’une science é roite et mesquine, et de ne pas dire ce qui est la vh’ité.

g 3. — Emigration des populations des campagnes

vers les villes.

rv

Nous avons constaté ce mouvement des ouvriers agricoles vers les villes, et nous avons môme donné q lelques chiffres qui prouvent que la désertion des départements voués à l’agriculture et qui s’est s irtout produite à partir de 1836, n’a pas cessé. En 1831, neuf villes avaient seules plus de cinq iante mille habitants; il y en avait dix-neuf dès 1 i36 ; le nombre des villes de vingt mille âmes é ait monté de trente-quatre à soixante-dix-neuf. La France tend de plus en plus à imiter l’Anglet( rre, où l’ensemble des populations urbaines est p.us grand que celui des populations rurales.

Les causes de ce mouvement sont multiples : il y a d’abord et avant tout l’exemple des propriétî.ires; les ouvriers suivent le capital qui est, nous l<i savons, l’un des agents nécessaires à la prodiiclion. Si les classes riches s’en vont vers les

villes, c’est apparemment dans l’espoir de s’y trouver mieux, et il est tout naturel que les autres suivent l’impulsion qui leur est ainsi donnée, et ne veuillent pas rester dans l’isolement.

Ce funeste exemple ne date pas d’hier. C’est à la prédominance de la cour sous Louis XI\ , qu’il faut l’attribuer. Qui ne se souvient de ces personnages qui considéraient l’exil dans leurs terres comme un grand malheur, de Bussy Rabutin, le cousin de M‘"“ de Sévigné, qui ne cessait, pour mettre fin a pareil exil, de harceler le roi de ses lettres et de ses basses flatteries, par l’intermédiaire du duc de Saint- Aignan?

A cette séduction de l’exemple, viennent se joindre l’appât d’un salaire plus élevé, et celui des ' plaisirs, ün ouvrier qui gagne 2 francs par jour dans un pays pauvre apprend qu’à la ville, on a des salaires de 5 à 6 francs. Il ne calcule pas les frais d’entretien, les dépenses de toute sorte, l’en^ traînement, et il espère améliorer son sort.

Il faut dire aussi que depuis trente ans, les dépenses publiques se sont prodigieusement accumulées à Paris et dans tous les villes, et ont été une nouvelle cause d’attraction pour les campagnes, où les travaux publics se réduisent à rien ou presque rien.

La loi militaire apportait aussi sa pierre à cette œuvre, quand elle exigeait sept ans de service. Aujourd’hui le soldat est libéré au plus tard à

vingt-cinq ans ; il a moins pris l’habitude des villes et peut arriver plus tôt au mariage.

Enfin, la grande industrie, qui masse les ouvrier dans les usines, draine les campagnes environnantes par l’espoir de salaires constants d’une sorte de place. C’est comme l’attrait des fonctions publiques, qui sont préférées aux professions libres par les personnes qui ont recai une éducation complète. Elles aiment mieux* la sécurité de ces fonctions avec leurs appointements médiocres que les chances de gain et de perte, le.s alternatives de succès et de revers, les luttes en un mot de l’avocat, du médecin, du commerçant, etc. Tel est le caractère français.

Cet état de choses, cette dépopulation a des inconvénients très-graves, à des points de vue divers. Pour l’économiste, elle offre le double danger de raréfier la main-d’œuvre agricole, et d’exposer ces populations devenues urbaines aux chômages de la grande industrie, qui engendrent la misère. Pour le moraliste, les dangers ne sont pas moins grands ; les diverses classes de la société se pénètrent et se rapprochent à la cam])agne, à cause de l’identité des intérêts; tout le monde y est soumis aux mêmes maux, et attend les mêmes biens. A la ville, au contraire, l’isolement est devenu complet; autrefois on vojmit, même à Paris, des maisons qui abritaient sous le même toit, les divers états de fortune, qui se rencontrent dans la

société ; les locataires des différents étages se connaissaient et s’entr’aidaient mutuellement. Aujourd’hui, les nouvelles constructions ont chassé les ouvriers vers les extrémités : là, ils vivent en dehors de l’opinion publique, dans des garnis, sans famille; là se forment ces liaisons irrégulières, devenues si nombreuses, et que notre Code Civil encourage d’une manière inconsciente, en n’admettant pas le concubinat comme un état juridique, avec ses obligations, et la possession d’état comme preuve de la paternité.

Enfin, la santé publique se ressent gravement de cet état de choses, et avec elle la population générale. C’est à la campagne que se forment les générations robustes, c’est à la ville que les hommes s’étiolent. Qu’on ne nous cite pas l’exemple de l’Angleterre! Nous répondrions qu’elle n’a pas notre climat, et qu’il n’est pas sûr que ses villes fussent aussi peuplées, si elle jouissait de notre soleil.

Tel est le mal. Quant aux remèdes, le principal est à la portée de chacun de nous. Il faut donner le bon exemple et revenir nous-memes à la campagne, l’aimer, rendre à la terre ce qu’on en retire, l’embellir ; en un mot, y mettre son luxe. Il ne faut pas s’y réfugier pour faire des économies, pour n’y montrer que l’esprit de lucre et d’avarice, et le désir de tout emporter pour aller faire figure quelques mois à la ville.

' Le gouYernement peut avoir aussi son action dans cette œuvre, par la création de travaux utiles, comme routes, canaux, chemins de fer, et par le développement de l’instruction primaire et de l’éducation. Trop souvent, un jeune homme qui a un peu mieux profité que les autres des enseignements du maître, se croit supérieur à ses voisins, déclassé et déplacé à la campagne, il lui faut la ville : que tous les jeunes gens soient également et suffisamment instruits, et ceci disparaîtra.

. Il faudrait aussi organiser l’assistance publique dans les campagnes; on l’a déjà fait pour les enfants. C’est une grande séduction sur les esprits que d’avoir îx sa portée des soins pour les malades et les infirmes, comme on les a dans les villes.

Dans les rases campages, il n’y a rien, ni bureau de bienfaisance, ni société de secours mutuels, ni caisse d’épargnes, rien qu’un peu de médecine et de pharmacie gratuites. Ce n’est pas que la charité y fasse défaut : les populations rurales, du moins dans le pays où ces lignes sont écrites, sont trèsportées à s’entr’aider, les malades sont soignés et veillés par les voisins, mais il y a loin de la h ce sentiment de sécurité que donneraient des institutions fixes, comme des petits hospices et hôpitaux, à chaque chef-lieu de canton, des bureaux de bien- / faisance pour plusieurs petites communes groupées ensemble, etc.

Enfin, nous espérons que les hauts salaires que

gagnent aujourd’hui les ouvriers ruraux retiendront les nouvelles générations, qu’elles ouvriront les yeux à cette vérité que tout ce que produit la campagne a augmenté, et tend à augmenter de valeur, que ce que produit 1 industrie, au contraire, tend toujours à diminuer. Ce que vendent les paysans vaut plus; ce qu’ils achètent leur coûte moins, pour des causes qui seront développées plus loin, et dont la principale est celle-ci : que les produits agricoles ne sont pas susceptibles d une extension indéfinie, et ne peuvent pas se faire une concurrence illimitée comme les produits industriels. Ainsi l’agriculture, en dépit de la mauvaise période, de la crise qu’elle traverse en ce moment, tend a devenir l’une des professions les plus lucratives.

Tel est le mal, tels sont quelques remèdes. Comme nous ne voudrions pas que ceci ressemblât à un réquisitoire contre les villes, disons en terminant que ces dernières, par leurs hommes d’étude, ont rendu à leur tour service à la campagne, et ont engagé l’agriculture dans des voies de progrès, où elle est devenue plus féconde, par la découverte de procédés meilleurs et l’invention des machines.

Page 1