LOUIS XV« — LOUIS XVI
Au commencement du règne de Louis XV eut lieu la dernière peste dont le pays ail été affligé. Depuis ce moment , Tadministration de la santé publique fut si bien réglée dans le port de Marseille, que ce fléau n'a jamais dépassé Tenceinle du lazaret. Un procès fameux vint a lors fixer TaKention publique. Le vieux jésuite Girard, qui dirigeait une jeune iille de Toulon nommée Lacadière , forma le dessein de la séduire. Il exalta d*abord l'imagination de sa pénitente par les doctrines et les pratiques du mysticisme ; puis, lui représentant le trouble dans lequel il avait jeté ses sens comme une possession diabolique, il lui persuada d'acoépter cet empire de Satan, dont l'effet mériloire devant Dieu , selon lui, était de délivrer quelque âme chrétienne de Tétat de péché mortel. Plus tard il mit en avant les maximes d'une secte catholique condamnée par TEglise, qui enseignait que l'homme, une fois arrivé a un certain degré de sainteté, conservait cette sainteté au milieu des voluptés même. La séduction fut consommée. La pénitente dénonça
son confesseur. Le parlement ordonna une information.
La capitale et le pays se divisèrent entre la jeune fille et son directeur : un arrêt du parlement du i 0 octobre 4731 mit hors de cause tous les accusés.
La guerre s'engagea avec la maison d'Autriche qui Youlait renverser du trône de Pologne le roi Stanislas. Stanislas fut vaincu , et le neveu par alliance de Tempereur devint roi de Pologne. La paix s'ensuivit. Puis, l'empereur Charles VI étant mort sans laisser d'autre héritier que sa fille Marie-Thérèse , la guerre recommença. Le ministère français , pour déplacer Taulorité impériale , fit éUre empereur l'électeur de Bavière. Les armées françaises furent battues en Italie : la Provence se trouva à découvert, et, en 4746, quarante mille autrichiens passèrent le Var. Peu à peu le maréchal de Belle-Isle poussa l'ennemi au delà du Var. Mais on ne put empêcher François de Lorraine , mari de l'archiduchesse d'Autriche • d'être reconnu empereur , et de fonder la nouvelle maison impériale d'Autriche.
Quelques années plus tard, le parlement de Provence, à l'exemple des autres parlemens du royaume, fit poursuivre les jésuites étabUs dans son ressort. Cet ordre religieux , qui s'était formé au moment de la naissance du protestantisme, avait pris un rôle entièrement contraire au rôle des réformateurs. Poussant à bout le principe de cathohcisme et d'universahté que ceux-ci avaient renversé, il ramenait toutes choses à l'obéissance passive et À la souveraineté pontificale, là où les autres les
ramenaient au libre examen de la raison et aux souverainetés nationales. Par un singulier rapprochement , tandis que dans les premiers temps les disciples avaient adopté Tun des deux noms de Jésus , les jésuites quinze siècles plus tard avaient adopté Tautre, et il semble qu'ils se préparaient ainsi à fondre l'église et le monde dans leur ordre, et considéraient la confusion du généralat avec la papaulé comme le dernier terme de leurs travaux. La police de l'ordre était despotique, parce quMIs avaient à combatire ; leur morale était relâchée, parce qu'ils avaient à négocier. 28 janvier 4763, le parlement prononça, k une très-faible majorité, la suppression de la compagnie dans le pays.
Cependant depuis le règne de Louis XIII, l'esprit du gouvernement français n'avait pas changé , et l'on vit s'engager une lutte nouvelle entre le roi et les parlemens. Le parlement do Provence ayant défendu aux juges de son ressort d'accorder aucun pareatis aux arrêts des conseils supérieurs qui dans quelques provinces venaient de remplacer les parlemens, cette cour fut cassée; ses soixante-quinze magistrats furent exilés, et la cour des comptes , aides et finances , fut constituée en cour de parlement. Cette compagnie , qui s'insurgeait ainsi contre l'ancien conseil éminent , réservé par le pacte d'union , et intimement lié à la constitution provençale, expliqua dans une adresse au roi ses principes de conduite publique. Suivant elle, le roi était tout-puissant et revêtu de toute souveraineté : il n'avait au dessus
de lui que les règles immuables de la justice, et le rôle delà nouvelle cour de parlement devait être borné à des représentations faites avec vérité et fermeté.
Ijà mori de Louis XV plaça la couronne sur la téte 4774de Louis XVI. Ce prince revint à la légalité , et commença lui-même la réaction nationale contre les der- . niëres usurpations du pouvoir royal. Les parlemens furent rétablis : les cris de joie ^ les illuminations , les bals, les banquets, les députations des ordres, des communautés , signalèrent le retour du parlement dans la capitale. On rapporte qu'au milieu de la fête , un filou ayant été pris en flagrant délit , le parlement le fit relâcher sur la demande du peuple, pour ne point attrister un si beau jour. Mais Tembarras des finances de TElat mit le roi dans une position difficile. Les essais de réforme échouèrent contre les difiicullés apportées par les grands de TEtat ou par les parlemens, et le gouvernement , dans le même esprit de justice et de légalité , recourut k une assemblée de notables. Là , on fut sur le point de s'entendre. Les notables consentirent à rétablissement d'une subvention générale sur les trois ordres, et à un impôt sur le timbre qui devaient combler le déficit; à la création d'assemblées administratives de paroisse, de district et de province qui rapprochaient les pays d'élection de la condition des pays d'états. Le parlement de Paris résista encore, et, le premier dans la nation , il proclama le principe qu'aux seuls étals^éûéraux appartenait le droit de voter l'impôt. Les
DE vmst
parlemens des pays d'éleclion empêchèrent la mise en pratique du nouyeau système administratif « ou parce que les règlemens organiques ne leur avaient pas élé oommuoiqués , ou parce qu'ils Yoyaieol des iocouYéniens dans leur eiécution. Des mesures de rigueur furent préparées contre les parlemens. L'opinion publique demanda les ëtats-généFaux.
£n conséquence du plan général qui introduisait dans les pays d'élection des assemblées représentatives des trois ordres , la cour s'occupait alors du rétablissement des états de Proyence, suspendus, comme je l'ai dit, depuis 1640, et remplacés par les assemblées de communautés. C'était combler les ycbux d'un grand nombre de seigneurs , qui » ne pouvant Jouer un rôle à la cour, voulaient le remplir dans la province. Hais dans les conférences tenues à ce sujet , les nobles et les communes ne s'entendirent point sur le rétablissement des états et sur leur constitution organique, les nobles ne consentaient à discuter d'autre question que celle de la fojmation même, c^est-à-dire, la question de la représen* tation proportionnelle du second et du troisième ordre. L'assesseur en charge Pascalis , les anciens assesseurs élevaient une question préjudicielle , celle de savoir si les possédans-fieb ne devaient point avant tout renoncer à leurs exemptions pécuniaires ; car l'impôt ne pouvait point être voté par ceux qui ne le payaient point, et le droit d'administration était le prix de la contribution aux Gharges. D'ailleurs encore , il fallait résoudre
DE PROVENGE.
ces questions avant la tenue des états, pour ne point amener une scission solennelle entre les ordres. Une assemblée des procureurs du pays nés et joints , sorte de conseil intermédiaire entre les consuls d*Aix procureurs nés, et les assemblées générales, qui fut tenue au mois d'août 4787t ne produisit aucun résultat. L'assesseur Pascalis y soutint les mêmes principes. On dressa un verbal d'opinions, et Ton s'accorda à demander la con- Yocàlion dies états-généraux.
Tandis que la cour recevait un nouvel échec au parlement de Paris » au sujet de la proposition d'un emprunt de quatre ceul quarante millions, et qu'elle éconduisait Topinion nationale, en ajournant à cinq ans la tenue des élals-généraux , les possédans-fiefs de Provence remportaient une demi-victoire sur les communes. Au mois de décembre 1787, les élals du pays s'assf^mblèrent dans l'ancienne forme* Cent vingt-huit seigneurs s'y présentèrent, nombre qui, joint à celui des évéques, des abbés et des commandeurs de Malte» assurait au second ordre une très-grande supériorité sur les cinquante-six voix des vigueries et des communautés. On eut d'abord quelque espoir de se concilier sur les questions du jour. Dans la séance du 8 janvier 178St l'assemblée déclara, à la pluralité des suffrages, fixer les voix des deux premiers ordres, de telle sorte que, réunies, elles seraient égales à celle du troisième. Hais lorsqu'il s'agit d'organiser l'administration intermédiaire des états» les communautés ayant demandé l'égalité des
voix, la noblesse $*en tint aux anciennes règles qui ad-
metlaient deux procureurs joints pour chaque ordre. Plus lard la noblesse offiril une contribution pour la construction et réparation des chemins, et pour Tentretien des bàlards» à titre de faveur seulement, et en déclarant qu'elle ne donnerait rien autre. Le premier février, les états terminèrent leurs séances.
La lutte entre la cour et les parlemens continuait. La cour changea pour lors de système , et revint de la légalité au despotisme. Les ministres imaginèrent , sous le nom de cour plénière , un grand conseil composé de pairs, d'évêques, de magistrats, d'oflBciers de guerre, à la nomination du roi , qui , pour toute l'étendue du royaume, devait enregistrer les actes royaux, et exercer les jugemens en dernier ressort. On créait en même temps dans chaque province de nouveaux tribunaux, pour affaiblir le pouvoir judiciaire des parlemens, ainsi dépouillés de leur pouvoir politique. Le parlement de Paris ayant eu connaissance des projets de la cour, s'empressa de protester contre le renversement de Tordre établi , et de faire une déclaration des droits publics et des lois fondamentales de la monarchie. Le parlement de Provence s'éleva aussi contre le coup d'état qui menaçait son existence et celle du pays. Cependant , le 8 mai 1788, le commandant de la province et un conseiller d*état vinrent présenter à la compagnie divers édits, qui établissaient la ceur plénière , mettaient le parlement en vacance jusqu'à rétablissement complet du
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nouveau système» réduisaient è quarante le nombre des
magistrats; créaient deux grands baillages, i*un à Aix, l'autre à Digne , pour juger en dernier ressort jusqu'à la somme de quatre mille francs , et convertissaient les sénéchaussées du pays en présidiaux» pour juger pareillement en dernier ressort jusqu'à la somme de deux mille francs. L'enregistrement des édits fut forcé , mais les gens du roi refusèrent d'en faire l'envoi aux sénéchaussées du ressort. »
A Topposition des magistrats se joignis bientôt celle des procureurs nés et joints. Les fonctions d'assesseur se trouvaient encore remplies par ce même Pascalis, qui avait soutenu avec tant de zèle les intérêts des communes sur réalité de l'impôt dans Tannée précédente , et qui plus tard périt victime de son attachement aux anmenues règles. Pascalis , après avoir combattu un système qui enlevait au pays son caractère d'état fédéré et non subalterné , en déUruisaot le corps conservateur de ses lois, et en rendant inutiles ses assemblées générales; exhorta les opinans à prendre les mesures nécessaires de salut public. L'assemblée considéra que la nation provençale ne pouvait pas être suballernée à la France, et devait conserver le droit de s'imposer elle-même ; qu'ainsi le tribunal vérificateur des actes du roi » pour la Provence, devait siéger en Provence , et cfii'un corps quelconque ne pouvait usurper vis-à-vis du pays ledroit d'établir les impôts. £n conséquence , elle dédara qu'il serait fait opposition à la transcription et publication
RÉSUMÉ DE L*HlSTOia£
des édite» aolamment de l*édil de la cour plénière; enjoignit aai consuls d'Aix» aussitôt après le rétablissement du parlemeat , de se transporter à la grand cbambre pour prendre acte de cette opposition, et arrêta de oon* sidérer les acles comme nuls el non obvenus , jusqu'à leur enregistrement libre. L'assemblée délibéra en même temps de demander au roi les états-généraui.
Tandis qu'on s'attendait aux mesures les plus sévères, on annonça à Aix la prochaine arrivée du comte de Caramç n , commandant , qui venait négocier avec les cours et avec le pays. Tous résolurent de ne point entrer en négociation, parce que le pays ne devait recevoir aucun échec dans ses antiques libertés. Le 1 0 juin i 788, au moment où le commandant allait arriver dans la capitale , le peuple se porta en foule devant rhôlel du commandement. Il chassa par deux fois un artificier qui préparait des salves de lx)ites ; le commandant fut reçu avec un morne silence ; aucun citoyen ne lui fit visite; et à huit heures du soir, les tambours de la ville s'étant présentés à sa porte pour lui donner Vaubade , le peuple brisa les caisses. Le lendemain ; Tordre de la noblesse, les officiers du parlement , la cour des comptes, aides et finances, le bureau des finances, l'administration intermédiaire du pays , le chapitre métropolitain, les consuls d'Aix à la tète de six cente citoyens, vinrent notifier leurs opinions au commandant. L'orateur de la noblesse, le marquis de Sufiiren-Saint-Tropez, déclara que jamais la cour plénière n'étendrait son autorité sur
la nation provençale , et que ce vœu était irrévocable.
M. Desgalois de La Tour, premier président du parlement , M. d'Alberias , premier président des comptes, parlèrent avec moins de force, mais dans le même sens. Les procureurs nés et joints réclamèrent Texécution des traités passes avec les rois de France. Toutes ces députalious furent saluées par de nombreux applaudissemens.
Le roi ainsi pressé résolut d'assembler les états-généraux. Il fut sursis à rétablissement de la cour plénière, et les parlemens ayant été autorisés à reprendre leurs fonctions, le parlement d'Aix rentra au palais. Le tiers-état obtint aux élats-généraux Tégalité des voix avec les deux premiers ordres. Ce fut dans ces circonstances que se tinrent de nouveau les états du pays , le S5 janvier 4789. Là éclata une scission complète entre le corps des seigneurs de fiefs et le reste de la nation provençale. La présence de cent quatre gentilshommes possédans-fiefs , contre la teneur de Tordonnance des derniers états» laissait subsister les difficultés sur le nombre des suffrages dans les trois ordres. En outre , on pensait alors que les clercs et les nobles formaient des classes dans TEtal , indépendamment de la possession des fie£s et des bénéfices. Les possédans-fiefs et les évéques considéraient avec raison les ecclésiastiques du second ordre et les nobles non possédans-fiefs comme de simples membres de Tordre du tiers, mais c'était une grande faute pour eux de venir in pleno aux états, mal-
RÉSUBIÉ DE LinSTOIRE
gré leurs proQiesses. La session étant ouverte , les vigueries et les communaulés s'empressèrent de conlester la légalité de l'assemblée , tant par rapport à la supériorité des voix de la noblesse que par rapport aux vices d'une représentation nationale, où les ecclésiastiques du second ordre et les nobles non possédans-ûefs n'avaient pas de députés. Les possëdans-fiefs soutinrent la légalité des étals. Les communes demandèrent à délibérer par ordre ; mais les hommes qui plus tard voulurent délibérer par ordre aux étais-généraux, prétendaient délibérer par tête aux états du pays. A chaque séance, & diaqueacte, les communes renouvelèrent leurs protestations, et cependant* le 29 janrier, elles firent signifier à l'assemblée un acte notarié , où , pour ne point faire manquer le service , elles avaient voté llmpôt en corps de communes , avec réserve de leurs reprises contre les deux premiers ordres.
Un homme né dans la noblesse et seigneur de fief, mais longtemps outragé dans sa famille et dans son ordre , qui avait embrassé les intérêts populaires tout à la fois par ambition et grandeur d'Âme , par esprit de ' vengeance contre les nobles et de justice envers le peuple » le comte de Mirabeau vint dans la séance du 30 janvier prêter un appui solennel aux cornnkunes. Il se demanda , dans son discours , si la nation provençale était représentée. Or» le premier ordre n'était pas repré- senté, les prêtres des paroisses n'ayant pas député; le second ordre n'était pas représenté, les uobles non pos-
siédans-fieCs n'ayant pas député ; les communes u étaient pas représentées, y ayant dans l'assemblée des offidere municipaux ei non des élus spéciaux, et les agrégations territoriales y figurant et votant sans aucun rapport avec leur imporlatice relative. II revenait ensuite sur la disproportion effrayante entre les voix des deux premiers ordres et celles des commîmes. Cherchant un remède à ces roaux,il ne le trouvait que dans une assemblée pro^ portionnelle des trois ordres, dans une nouvelle constitution. Mais ce n'était point au roi à donner cette constitution. « Et pourquoi la nation provençale, qui d'oil- » leurs a sur tant de points une constitution très-libre, » ne pourrait*e]le pas corriger les abus qui la dépa* » rent? Serait-ce défaut de pouvoir dans une nation » qui a placé sur le trône ses anciens rois ? Serait-ce » défaut de pouvoir dans une nation qui , plus récem- » ment prise pour arbitre suprême entre ceux qui se » disputaient le droit de la gouverner , a placé la cou- » ronne sur la téte du compétiteur qu*elle a voulu cboi- » sir ? Qu'on ne cite plus ce testament qui léguait des » hommes comme un héritage. Je ne vois le titre de » notre union à la couronne de France que dans Té- » lection libre faite par un peuple qui use de ses droits. » La liberté de peu de nations repose sur un aussi beau » monument. » 11 concluait en invitant Télite des gentilshommes provençaux , à provoquer dans sa magnanimité rinsigne bienfait d'une convocation générale des trois ordres du pays, pour atteindre le but désiré. Ainsi
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parlait en patrideo, pour rdever l^ordre des nobles, cet
homme qui , bientôt faligud de lant d'impérilie , devait agir en tribun plébéien pour le renverser. Les consuls d*Aix , procureurs du pays , portant la yoîx de la vîUe d'Aîx y appuyèrent , conformément à leurs instructions, la convocation générale des trois ordres. Le clergé et les seigneurs attaquèrent avec violence le comte de Mirabeau.
Les commissaires du roi-comte ayant en son nom demandé Toctroi des impôts , la question de l'égalité de contributions entre les ordres revint. Le clergé et la noblesse usèrent de subterfuges. Ds reconnurent en prin* cipela nécessité de la contribution proportionnelle, comme étant le prix de la protection également accordée à tous ; mais on se retrancha derrière les difficultés présentées dans Tapplication de la règle par la constitution provençale ; difficultés sur lesquelles on offrait d*dbord les voies de la conciliation, et ensuite Tarbitrage du roi après les états-généraux. Les communautés et vigueries déclarèrent voter l'impôt chacune en particulier et non en corps d*états. Les hésitations des deux premiers ordres leur furent funestes. La cour était indignée de les voir refuser ce qu'ailleurs on avait accordé", et le peuple les couvrait de murmures et de buées au sortir des séances.
Les étals furent suspendus, parce qu'on allait élire les députés' aux états-généraux dans les assemblées de bail* liages ou sénéchaussées» Le pays entier était dans une
DE PROVEiNCE.
grande effenrescence. Mirabeau s*einpressa de répondre
aux discours dirigés contre lui par les privilégiés dans les dernières séances, il demandait en quoi donc il avait été si coupable : il avait porté, selon son serment, Tavis le plus utile au service du roi et de VEiaU et au bien du pays ; il avait désiré que son ordre fût assez habile pour donner aujourd'hui ce qui lui serait infailliblement arraché demain ; il cherchait quelles expressions de son discours avaient attenté au respect dû à l'autorité royale, ou aux droits de la nation. « Nobles Provençaux, ajou- » tait-il , TEurope est attentive; pesez votre réponse : » hommes de Dieu , prenez garde , Dieu tous écoute. » Que si vous gardez le silence, si vous vous renfermez » dans les vagues déclamations que vous avez lancées » contre moi, souffrez que j'ajoute un mot.
» Dans tous les pays, dans tous les âges, les aristo- » crates ont implacablement poursuivi les amis du peu- » pie , et si , par je ne sais quelle combinaison de la » fortune , il s*en est élevé quelqu^un dans leur sein, » c'est celui-là surlout qu'ils ont frappé ; avides qu'ils » étaient d'inspirer la terreur par le choix de la victi- » me. Âinsi périt le dernier des Gracques de la main » des patriciens , mais atteint du coup mortel, il lança » de la poussière vers le ciel, en attestant les dieux ven- » geurs , et de cette poussière naquit Marins , Marins >; moins grand pour avoir exterminé les Cimbres que » pour avoir abattu dans Rome l'aristocratie de la no- » blesse. »
RÉSUMÉ D£ L'tilSTOifŒ
Mirabeau donnait ensuite d'importantes leçons aux
communes, et il terminait par une courte prolestalîon. Les communautés et les vigueries» la députation de Sisteron, les nobles non possédans-fieb, le clergé séculier et régulier de Marseille , le chapitre des Accoules de la même yillet firent aussi signifier des actes qui concouraient à la demande générale d'une réforme dans les institutions provençales.
Mirabeau, qui était allé faire un voyage à Paris, ne tarda point à retourner en Provence. Reçu avec enthousiasme dans la ville d*Âii , le défenseur du peuple se rendit à Marseille , pour y préparer un mouvement révolutionnaire. Il obtint en accueil, en applaudissemens, en iétes, tout ce qu'on pouvait attendre d'un peuple méridional , autrefois gouverné en république , plein des vestiges politiques de l'ancienne liberté, ennemi du frein, passionné pour Tégalité. Deux fois il fut couronné au théâtre. Le soir on le réaccompagnait chez lui aux flambeaux. Des feux de joie étaient brûlés , et des danses perpétuelles établies devant sa porte. On jetait sur son carrosse des rameaux de palmier , d'olivier et de laurier. On baisait le$ roues du carrosse. Les femmes lui présentaient leurs enfans. Mirabeau reprit ensuite la route d'Âix ; les citoyens de Marseille l'accompagnèrent jusqu'à mi-chemin , et là , sur les anciens confins des peuples salien et marseillais, des cités d'Âix et de Marseille, ils le remirent solennellement, après des discours prononcés de part et d'autre, aux citoyens d'Aix.
Cependant une révolution s'opérait à Marseille. Les jeunes gens et les ouvriers vinrent présenter leurs griefs aux écbevins, et la muliilude appuya les pétitionnaires, à sa manière, en cassant les vitres de THôtel- de- Ville. Bientôt le peuple agit pour son compte, ei demanda une diminution du pain et de la viande. Comme les écbevins hésitaient à raccorderai! rétablit lui-même, enfonça les magasins des marchands de blé accusés de monopole , et menaça d'aller aux greniers. Dans ce danger, le conseil de ville appela dans son sein des députés de toutes les corporations. L'asscmblce confirma la diminution du pain et de la viande, et nomma une commission de surveillance , composée d'un noble non possédant-fief, d'un négociant, d'un chevalier de Saint- Ix)uis, d'un courtier , de deux cultivateurs , d'un capitaine de quartier , de deux tailleurs d'habit , d'un portefaix , d'un cordohnier et d'un jardinier. Le mouvement populaire s'étendit à Aix , où les greniers furent pillés ; à Toulon , où l'on manqua d'incendier l'arsenal ; à Hyères, à Brignoles et dans les lieux circonvoisins.
Ce fut au milieu de ce désordre que se tinrent les assemblées de sénéchaussées pour l'élection des députés aux états-généraux. L'élection des dépulés dans les sénéchaussées était contraire au droit public du pays, parce que les députés provençaux devaient porter dans l'assemblée générale du peuple franfaia, non la volonté
RÉSUMÉ D£ L'HlSTOiaE
de telle ou telle localilé, mais bien la volonté unique du co-é(at de Provence. Les communes , le bas clergé , les simples nobles , avouaient ce principe comme les possédans-fiefs. Si les entrailles des seigneurs se fussent
émues, et qu*ils eussent accordé Tégalilé de l'impôt, on n'eût point souffert les assemblées de sénéchaussées. Mais dans la division qui régnait entre les seigneurs et les autres ordres, ceux-ci n'hésitèrent point à s'y rendre. Les cahiers furent rédigés , les élections se firent, « le comte de Mirabeau fut élu députe de la sénéchaussée d'Aix pour le tiers-étal. Le bas clergé et les nobles non seigneurs proclamèrent la maxime de l'égalité de Timpôt. Un seul posséda nt- fief , M. d'Alberlas-Jouques, marquis de Gréoulx, fit officiellement connaître son intention de contribuer aux charges publiques sur ses biens nobles.
Le 21 avril , les étets reprirent leurs séances, les
communautés et les vigueries renouvelèrent leurs protestations contre la légalite de l'assemblée. L'un des greffiers ayant alors lu un mémoire du roi, qui demandait la délibération sur une partie des contributions non votée, on agita encore la question du moment. Un membre des communes rappela les déclarations des deux premiers ordres faites dans les sénéchaussées , et admettent le principe de l'égalité en matière d'impôt , il parla aussi d'une déclaration des posséda ns-fiefs , dans
un comité du 27 mars » qui contenait le même vœu.
L*archevéque d*Aix, président des états au nom de Tordre du dei^é , confirma sa renonciation aux privil^es pécuniaires. Hais un membre des pQssédans-ûefs se bàla d'expliquer les intentions de son ordre : suivant lui, ceux qui dans le comité du 27 mars avaient aduplé le vœu de la conlribulion proportionnelle » y persisteraient , et on s'en rapporterait à la décision du roi pour le surplus. Les possédans-fiefs firent bientôt connaître aux états une nouvelle délibération qui confirmait celle du %7 mars , sauf et réservé Tintérét individuel des absens et des contredisans » sans d'ailleurs nommer ces absens ou contredisans. Ainsi cet acte , en laissant à chacun la faculté de se dire absent ou contredisant, devenait insignifiant. Cependant la majorité des seigneurs s'y retrancha avec constance , et à peiné quelques hommes plus justes et mieux avisés, M. d'Albertas-Albertas, taut pour lui que pour H. d'Albertas-Géménos son père, MM. Lecamus de Puypin , Sébastiani de Champelos, Gautier d'Artigues, et Dauphin de ïrébillane , suivirent l'exemple de M. d'Albertas-Gréoulx, et déclarèrent consentir à l'eneadastrement de leurs biens nobles, à compter du moment fixé par le tiers. Ce fut là la dernière campagne de la féodalité provençale contre les hommes des communes. Un grand nombre de seigneurs quittèrent les états. Les possédans-fiefs demandèrent alors de délibérer par ordre, et ils ne purent l'obtenir. Le tiersétat » qui avait gardé sa place , adopta un système de
36a RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE
désorganisation. Une dépuUition au roi, la nomination
des procureurs-joints pour chaque ordre , furent aussitôt rejeiées que proposées , e( le 88 avril au soir, fut close la dernière session des étals-généraux de Provence.
Le 5 mai, le roi ouvrit les élals-généraux du royaume. Deux provençaux exercèrent une grande influence sur celte assemblée : le comle de Mirabeau, dëpulé d'Aix, orateur , tribun et homme d'état ; Tabbé Sieyès , député de Paris , homme d'élat , métaphysicien et législateur. Bientôt les communes ayant abandonné le titre d'étatsgénéraux pour celui d'assemblée nationale, se trouvèrent investis de toute la puissance publique. L'ancien édifice social fut démoli pièce à pièce. La difS^renoe des ordres avait disparu; la forme de confédération politique disparut 'paiement* Dans l'entraînement politique de la séance du 4 août, les provinces et les villes firent, avec plus ou moins d'étendue, Tabandon de leur constitution particulière, pour se fondre dans une constitution généraie du royaume. Devant l'élan général des députations provinciales , l'ardeur des députés de Provence et de Forcalquier ne tarda point à se manifester. Les mem^ dres des sénéchaussées du pays s'avancèrent au milieu de la salle, et répudièrent les privilèges dont la conser* vallon avait coûté tant de négociations et de conibals,. parce qu'en ce moment il s'agissait ; non de ruiner la liberté provençale » mais de l'agrandir et de l'étendre à
tous. Une suite de cet abandoo fui la nouvdle distribua
tion du territoire français en qualre-vingt-trois départemeos. Les trois départemeus des Bouches-du^Rhônet du Var et des Bassus-Alpes , remplacèrent la province de Provence. Les Boucbes-du-Bbône eurent sept districts : Aix , Arles , Marseille , Tarascon , Api , Salon et Orange; le Var, neuf districts : loulon» Uyères, Saint- Maximin, Brignoles,Barjols, Fréjus, Draguignan, Grasse et Saint-Paul-de-Vcnce; les Basses-Alpes, cinq : forcalquier, Sisleron , Digne , Castellanne et Barcelonnetle (<790j. Ces divisions se rattachaient plus ou moins aux divisions provinciales , qui découlaient des féodales , et se joignaient la plupart aux démarcations physiques ou politiques des peuplades liguriennes, par Tintermédiallre des cités romaines.
Le système judiciaire fut enveloppé dans la ruine du système politique. Les divers tribunaux du pays , la chambre des comptes, le parlement furent renversés. Le 27 septembre 1790, la chambre des vacations du parlement tint sa dernière sous la présidence de H. le président de Cabre. Dans celle audience, l'ancien assesseur Pascalis vint se présenter à la barre, et, dans une courte harangue , il déplora , au nom de l'ordre des avocats, Tanéantissement de la constitution provençale, la résis" tance opposée par le peuple au vœu d*un nombre de communautés supportant treize ou quatorze cents feux (moitié des charges du pays) , qui demandaient une con-
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TOcaUoa d'élals, et protesta vouloir vivre et mourir en dtoyen provençal, bon et fidèle sujet du roi de France, comte de Provence. Ici finissent la Provence et son histoire.
L'assemblée constituante eut sans doute des vertus et
des lumières, mais ce fui un malheur qu'elle dédaignât de fonder le présent sur le passé, et négligeât Texmple Toisin des institutions anglaises. L'envahissement des prérogatives esseotielles à la royauté , la destruction de raristûcralie amenèrent de terribles résistances , et ces résistances firent naître une « douloureuse lutte. Peutêtre, si d'autres maximes avaient prévalu, la liberté nouvelle aurait résulté sans effort de l'ancienne liberté. Le peuple français aurait emprunté une grande majesté du mouvement révolutionnaire, sans perdre la ma jeté d'autrefois. A la tète de la société fût restée placée la royauté capétienne, cette royauté de huit siècles qui en imposait à TEurope et au monde. La cour des pairs séparée du parlement de Pans , augmentée des chefs des plus illustres familles , f&t devenue le tribunal suprême , le sénat et le conseil perpétuel de la nation. Les états-généraux eussent obtenu une juste mesure de puissance, dès. qu'on aurait voté par téte ou par district et non par ordre ni par province; que les députés du commun peuple des bailliages eussent été dans une certaine proportion avec les députés nobles , et que , frappant au
oœur l'autorité romaine, on eût replacé les gens dYglise dans le sanctuaire. Les parlemens inamovibles sans élre héréditaires, affaiblis de nobles, renforcés de bourgeois, dépouillés des jugemens qu'on eût rendus au peuple, auraient, à charge d'appel , rempli, dans les provinces mieux délimitées, un rôle assez semblable à celui de la pairie dans l'Etat. L'intendance serait devenue , dans ces provinces dépossédées de tout pouvoir exécutif provindaU une sorte de petit ministère propre à lier toutes choses au corps de TEtat , et à centraliser le pouvoir exécutif national* Les circonscriptions des bailliages, élections, vigueries, eussent été régularisées, et c'est dans le terme intermédiaire entre la province et la commune, qu'on eût troiîvé la vraie société municipale , où est le lien de la fédération nationale , le siège des jugemens, la source du mandat et de l'opinion populaire. Ainsi le premier peuple du monde eût reposé grand et paisible, à l'ombre des lois qui brisaient les chaînes de l'esprit humain, en poursuivant ses plans d'agrandissement sur le Rhin et sur les Alpes.
Le pays de Provence , devenu une véritable province française, eût un jour reçu dans son sein les Provençaux du comtat et ceux d'outre-Var, et se fût appuyé, comme aux premiers temps, sur la mer, le Rhône et les Alpes. Il eut conservé, avec son nom, les traditions de sa vieille liberté. U eût vu siéger dans la chambre haute
RÉSUMÉ DE LmTOUŒ
les iliusiralîons qui lui furent chères. La sagesse de son
parlement , ennemi de l'inlervention élrangère , adversaire infatigable de Borne» défenseur des franchises publiques , presque toujours placé à la tête de l'opinion provinciale , les fautes de cette compagnie quand die céda à un misérable esprit de corps, quand elle manqua d'humanité envers les coupables, quand elle rejeta avec mépris la bourgeoisie de son sein , eussent éclairé le nouveau parlement. Nos communes de Marseille et d'Arles qui ne devaient leurs droits qu'à elles , nos vigueries, vénérables vestiges des cités romaines, eussent gardé leur indépendance ; au dedans , administrant avec sagesse ; au dehors , députant de fidèles représentans de leurs besoins et de leurs Tolontés.
Nous , Provençaux, Dauphinois, Aquilains, Bretons,
Alsaciens, tous Français, nous n'eussions eu ni (anl de victoires ni tant de maux, ni l'épuisement universel après une fatgue universelle, ni les insolences du despotisme, ni les calomnies adressées à la liberté ; et notre Gaule nationale et royale eût bien valu cet empire français, modelé sur l'empire romain , sur la monarchie carlovingienne, sur le Saint-Empire, sur les plans de la maison d'Autriche, qui, malgré son nom et son chef, malgré ses fiefe jetés dans la Germanie et dans Tltalie , et Tunion de Rome jointe à son territoire par un grand chemin tracé entre les Apennins et la mer, sur le sol de
la Ligurie et de TEtrurie , est tombé avec fracas , pour donner une haute leçon de la sagesse qui doit présider
aux entreprises humaines.
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Eloge de l'auteur par M, Saudbreuil ,l