INTRODUCTION
Observations préliminaires. — Origine de la nation Polonaise. — Mœurs. — Production du sol. — Commerce. — État des citoyens. — Beaux-arts^ litté' rature. — Constitution primitive.
, Il n'y a pas encore un siècle ^ une nation existait en Europe , qui semblait avoir conservé quelques traditions des républiques de l'antiquité grecque et romaine; sa physionomie rappelait celle de ces peuples, dont l'existence entière fut un long combat pour la liberté.
Mœurs antiques, habitudes sobres, mo-
a BEMJftie
dération dans la prospérité , résignation dans l'infortune, alliance de la valeur guerrière et des goûts pacifiques : telles étaient les vertus qu'elle déployait au milieu de l'Europe civilisée et corrompue. Elle eût pu, comme le plus grand nonjtb.re des sociétés modernes, acheter, par le despotisme, le repos et la sécurité ; mais elle ne crut pas la liberté trop chère, au prix des orages politiques et des discordes civiles!^ Jalouse de ses droits, jalouse même ae leurs abus, elle aima mieux subir les périls d'une constitution îniparfaite que de CQurir les hasards d'une réforme dont le pouvoir arbitraire eût pu se prévaloir. Un si périlleux courage, une si noblç erreur, s'il faut lui donner un tel nom , peuvent n'être pas bons à imiter; mais il faut les honorer, sous peine d'être injuste : sans doute ils ont coûté cher à la Pologne j. la politique de ses voisins redouta l'existence d'une nation indépendante et fière , et la contagion de sa liberté tumultueuse ; la cupidité fut d'accord aveo la politique. Victime des abus de la force, fà Pologne a disparu du globe;
DB L HISTOIEB DB POLOGHB. O
mais ceux qui l'ont rayée de la liste des nations n'ont pu Feffacer du souvenir des hommes. La nation n*est plus ; sa g[Ioire brille encore de tout son éclat.
Tant qu'il j aura des cœurs sensibles à rhéroïsme » on Tadmirera , on la plaindra , on détestera ses oppresseurs^
L'histoire de Pologne ne saurait manquer d'intérêt. De monarchie devenue république , une grande portion de ses annales représente un drame plein de chaleur et de mouvement. Souvent on se croit transporté à Sparte , à Rome ; on voit l'orageuse tribune ; on assiste aux combats de la parole ; on observe l'arène ensanglantée. Souvent les partis s'arment 9 se heurtent; il semble que la société tojit entière va se dissoudre; mais bientôt, comme par l'effet d'un pouvoir magique, le câline sort de la tempête même; quelquefois, avec un sentiment de surprise , on voit une population immense se lever spontanément en masse, former une ligue, entrer en campagne, et, dans ces mouvemens de guerre civile, n'exercer cependant qu'un pouvoir légal , et reconnu par la
constitution. La Pologne en effet est, pour l'homme accoutumé à la marche régulière et sourde des sociétés modernes, un phénomène continuel. Tout ce qui est ailleurs réputé crime prend ici le nom de vertu. Le désordre même a ses règles ; la guerre civile a son code.
C*est une organisation à part, une or-* ganisation peu favorahle, sans doute, à cette foule d'esprits qui préfèrent le repos à tout, mais précieuse pour ctf petit nombre d'hommes qui regarde les passions comme la source des vertus, l'activité et le mouvement comme nécessaires à notre nature , et les orages même comme utiles à l'ordre universel.
f D'où sortit cette nation généreuse, et si diff'érente des autres peuples du continent? des fables environnent et cachent son origine. Aucun de ses monumens n'a survécu aux ravages du temps ; les statues des premiers chefs, leurs édifices construits sans art, ont péri.
Quelques fabuleuses chroniques sont à peu près les seuls guides de l'historien.
Une colonie vint s'établir vers l'année 55o sur les bords de }a Yistulo,
DE l'hISTOI&E de POLOGNE. 5
Elle en chassa les anciens habitan^^- Mais cette colonie fut-elle originaire de la ville de Pâle en Colchide (i) ? émigra-t-elle de la Sarmalie ? doit-on ado^pter l'opinion des écrivains recommandables 9 qui , dans la nation polonaise , reconnaissent une division de ce peuple nombreux, que Ton vit se répandre dans tout l'orient de l'Europe , vers le cinquième siècle, sous le nom de Slave ou, d'Esclavorfiêfi), Enfin le nom de Pola^ quesj d'abord adopté par les Polonais, signifie-t-il posterltas Lechi^ descendans de Lech (premier duc de Pologne) , ou doit-il son origine au mot pôle, qui, dans la langue esclavonne, veut dire plaine, et qui désigne exactement la conûguration topographique de la Pologne , dont la surface unie n'offre aux yeux qu'une vaste campagne, entrecoupée de lacs et de rivières? d'autres résoudront ces obscurs et fort inutiles problèmes.
/^Ce qu'il importe seulement de savoir,
(i) Sarnicii , annales Polonorujn»
(2) Rulhière , Atiarchie de Pologne, 1. 1"»" . page I". ^ ,
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D RE8VME
c'est que les Polonais furent une nation fière et braye , loyale et généreuse par caractère 9 capable de dévouement 9 et susceptible des plus grands sacrifices^ ' Leur histoire est pleine de nobles traits de courage; nulle part on ne vit de plus beaux exemples de cette yertu chevaleresque dont la France prétend avoir conservé les traditions. Les Polonais allient aux qualités morales la force et la beauté du corps. La maison d'un gentilhomme fut toujours l'asile des vertus domestiques et d'une généreuse hospitalité/Long-temps les nobles conservèrent dans leurs mœurs une simplicité patriarcale. Jusqu'au règne de Sobieski, quelques chaises de bois, une peau d'ours $ une paire de pistolets, deux planches couvertes d'un matelas, composaient le mobilier d'un citoyen auquel sa fortune eût permis l'aisance.
Leur nourriture était aussi frugale que leur ameublement était modeste. Quelques légumes, peu ou point de viande, une soupe aux pommesde terre, formaient leur principal repa?; Celte sobriété ne laissait point.de prise à la cor-
Dl L HISTOIAB DB POLOGHE. 7
ruptlon; aussi les Polonais ont* ils conservé leurs mœurs pures , plus long-* temps qu'aucuue nation de l'Europe.
.11 ne fallut pas moins que deux siècles d'anarchie, et le ïong séjour de troupes étrangères dans leurs provinces pour altérer cette simplicité d'habitudes si favorable aux vertus qu'impose la liberté. ^ y
Sans être remarquable par une extrême fécondité, le territoire de la Pologne offre 9 dans sa vaste étendue, des provinces où régnent à la fois l'abondance et le commerce. Les plaines fertiles de l'Ukraine, cultivéjes par les soin'» de l'un des plus grands rois (Etienne Balhori) sont couvertes d'inépuisables moissons. Le froment de la Podolie et de la Wolhynie, et le seigle de la Lithuanie croissent presque sans culture.
La Samogîtie produit en abondance le lin et le chanvre. D'immenses vergers s'élèvent près des montagnes. On y cultive la vigne, mais avec moins de succès. Des expoi^ations assez considérables en bled , ajoutent à la fortune de l'Etat. Anciennement la Pologne et la
Russie Rouge, produisaient le miel en abondance. Si l'on en croit les historiens 5 le sol était couyert de ruches.
Les vieux Polonais recueillaient l'hydromel , leur boisson chérie, dans des cuves d'une si vaste dimension, que l'on vit des hommes s'y noyer. Mais ce qui seul eût pu assurer la fortune des Polonais, ce sont les salines de la haute Pologne. À*
C'est un spectacle curieux pour les naturalistes que ces mines de sel fossile qui s'étendent sous le sol , et qui , distribuées en corridors, se prolongent à perte de vue, ofîrant, pour ainsi dire, de souterraines cités, et tles édifices cachés dans les entrailles de la terre. Le voyageur admire la grandeur et la propreté de ces longues allées qui se croisent en tous sens. Ici des chapelles et des autels taillés dans le roc, et ornés d'un crucifix; là, des chambres aussi vastes qu'une église; les murailles en sel fossile étîncellent à la clarté des flambeaux, comme si elles étaient parsemées de diamans. Dans l'une des .grottes spacieuses, un torrent tombe
avec fracas , et roule à plus de dix toises de profondeur (i). L'exploitation de ces mines produisait' des sommes considérables, qu'une meilleure administration eût pu doubler encore.
' Ayec de pareils élémens de prospérité, la nation polonaise pouvait se rendre l'une des plus redoutables de TEurope; mais inquiète et toujours agitée , ne , connaissant d'autre trésor que la liberté intérieure , et , par un abus de cette indépendance, se jetant souvent dans l'anarchie , elle ne sentit pas assez le prix de l'industrie. Un certain nombre de familles possédaient d'immenses richesses ; mais l'Etat fut toujours pauvre.<Les Polonais , comme les républicains <^ l'antiquité, croyaient que, pour rester libre, il suffit d'un sabre ; ils ignoraient que , dans notre civilisation moderne , la richesse est un moyen et une garantie d'indépendance.
Ils s'étaient privés d'ailleurs de ce qui
(i) Guide duvoyageuv en Poh^^ne et dans larépuhîique de Cracoyie, (Varsovie, i8ao,)
10 REIfVllË
constitue la force principale des empires f le concours libre du peuple.
C'est ici que se présente un étrange problème. Voués sans cesse au culte de la liberté^ les Polonais ont regardé continuellement l'égalité comme une chimère. On voit l'esclavage absolu de la glèbe régner chez eux à toutes les époques. Pensaient - ils ^ à l'exemple de Rousseau , que sans la servitude la liberté ne peut se maintenir (i)? ou, comme certains philosophes de l'antiquité, distinguaient - ils deux natures dans l'espèce humaine? A l'exemple de l'antique Sparte, la Pologne posséda de nobles institutions, et la perpétuité du servage; des ilotes naissaient, vivaient, mouraient, à côté de citoyens investis d'une liberté sans bornes. Quand on parle de cette nation , lorsqu^on écrit son histoire, il s'agit toujours de la noblesse, du sénat, du roi, jamais d'une population privée d'existence morale et politique.
On ne peut douter que ce vice fon-
(i) Contrai social, liv. III , chap. XV.
DE L HIï^TOlRE'DE POLOGNE. 1 1
dameDtal de la constitution polonaise n'ait contribué à rendre sans remède les calamités produites par l'anarchie.
A la noblesse seule était réservé le droit de porter les armes et de combattre l'ennemi. Lorsque les puissances Toisînes se liguèrent contre la liberté polonaise , elle n'eut à leur opposer que des gentilshommes, et le peuple qu'elle ayait dédaigné n'eut point d'intérêt à la défendre. Spectateur et rictime des éternels débats de ses maîtres, leurs triomphes le trouvèrent sans joie , et leurs infortunes sans larmes , tant il est vrai que là où il n'y a pas de liberté , il n'y a point de patrie.
"Hien n'approche du honteux esclavage dans lequel languissaient les paysans polonais. Chacun de ces infortunés travaillait cinq jours la semaine pour le compte de son tyran, un seul jour pour lui et sa famille. Le maître pouvait vendre son serf; s'il le tuait, une modique amende de i5 livres était la seule réparation qu'exigeât la loi.
Long-temps les gentilshommes eurent le droit de faire atteler les paysans à
13 AË5UJIL1&
leurs voitures. Un de. ces barbares allait-il à la chasse, il s'amusait , dit un Yoyageur, à tirer sur des paysans comme sur des moineaux» Si sa chasse était mauvaise j il volait Les bœufs de son voisin.
Lç même voyageur, qui paraît avoir exagéré, iselon Tusage , prétend « qu'un noble fit un jour dévorer par ses chiens de chasse un paysan qui avait eu le malheur d'effaroucher son cheval; » il ajoute un fait que son atrocité nous permet de révoquer en doute : « Un Radziwill, dit-il, fit ouvrir le ventre à un de ses sujets pour y mettre ses pieds, comme un remède au mal qui le tourmentait (i). » En lisant ce trait abominable, on se rappelle involontairement qu'à l'assemblée constituante de France, le député Lapoule accusa d'horreurs à peu près semblables quelques seigneurs féodaux. Il prétendit « qu'un droit barbare les autorisait, dans cerUins. cantons, à faire éventrer deux de leurs vassaux au retour de la
(i) Vautrin. Observateur en Pologne,
DE l'histoire de pologne.^^ i5 chasse 9 pour se délasser en. mettant leurs pieds dans les corps sanglans de ces malheureux (i ). »
( Le paysan polonais 5 accoutumé dès l'enfance à Tesclayage, semble au reste porter légèrement ses peines. Il les oublie en chantant. Souvent il compose sur ses infortunes une romance plaintive; quelquefois on l'entend fredonner une chanson contre ses tyrans. Les chansons lithuaniennes particulière-
I ment sont originales et piquantes. Le
proverbe suivant est populaire parmi
\ les paysans : Un homme n^est Jamais
malheureux tftnt qvCil a de quoi manger.
\ Cette seule phrase porte témoignage
I de la misère des villageois de la Po-
' logne.
Un peuple sans cesse occupé à combattre pour sa liberté ne peut guère se
I livrer à l'étude pacifique des lettres et
des arts. Les Polonais n'ont pas néanmoins entièrenient négligé ces moyens
(i) Voyex le Moniteur, séance du 4 août
l4 RÉSUME
d*illustration nationale. Leur littérature, sans atteindre à la richesse des littératures anglaise , française et italienne , n'est pas sans quelque gloire. La Pologne a donné naissance à quelques savans célèbres, parmi lesquels la postérité a distingué l'illustre Copernic , né à Thorn , vers la fin du i5* siècle. On compte dans l'histoire de cette nation deux âges littéraires^ l'un où l'érudition et les sciences historiques l'emportèrent sur la poésie encore à son berceau; l'autre , qui eût été plus fécond, si les infortunes et l'anéantissement de la patrie n'eussent détourné les esprits t des conquêtes de la littératurej[Le pre- ; mier âge fut le règne de Sigismond-Auguste, vers le milieu du 16* siècle.
Alors parut l'un cles premiers anna- ; listes polonais, Cromer; l'orateur historien Orzechowski j le célèbre poêle ' Kochanowski, traducteur des psaumes | de David, et qui fut surnommé de son j' temps le Pindare de la Pologne ; - ses ?
deux frères, qui traduisirent en vefs,.
l'un l'Énéïde , l'autre la Jérusalem délivrée; Gornicki, publiciste à la fois et
DE l'hISTOIBE de POLOGNE. 1 5
historien, et une foule d'autres écriyainâ moins distingués 5 mais non pas sans mérite. Le second âge littéraire des Polonais est encore près de nous. Stanislas-Auguste, après le premier partage de son royaume , voulut consoler la patrie en inspirant le goût des lettres. Ses efforts ne furent pas sans succèsVOnvit, dit un écrivain, plusieurs hommes d'état étudier sérieusement l'état physique , politique et économique de leur patrie; tout annonçait pour la Pologne le beau siècle des lettres , lorsque l'anéantissement de la Pologne vint paralyser tous les efforts des hommes éclairés (i). »
.Plusieurs des écrivains qui se formaient alorsexistent encore. Sous la protection éclairée de l'empereur Alexandre, l'université de Varsovie et celle de "Wilna rivalisent d'ardeur et de zèle pour entretenir le goût des bonnes études, Cracovie jouit toujours d'une uni-
1(1) Tableau de la Pologne ancienne et moderne, par Maltebiun , |^ag.^^ ,^
l6 RéSDMÉ
versité établie par Gasimir-le-Grand.
Parmilespoetesdontla Pologne s'enorgueillit aujourd'hui, l'admiration publique a remarqué le célèbre Niemsewicz , jadis compagnon d'armes de Kosciuszko, et qui succède honorablement tiux Krasickî et auxNaruscewitz, qui fleurissaient sous Stanislas - Auguste. )(
Mais ce qui distingue essentiellement les Polonais de toutes les époques, c'est leur succès dans un art farorisé par leurs institutions même ; le talent oratoire était jadis populaire en Pologne.
L'éloquence s'apprenait presque sans étude ; elle était une des habitudes sociales de ces citoyens , formés , dès leur jeunesse, aux combats de la tribune.
Les Polonais sont presque tous éloquens; leur imagination brillante est secondée et servie par une élocution facile et riche , dont on chercherait vainement un exemple chez la plupart des autres nations de l'Europe.
Ce serait une recherche pénible et vaine que celle de la constitution primitive des anciens Polonais. Il est à
DE L'HISTOIRB de POLOGNE. ^^
croire que cette société, en se formant, n'eut, comme toutes les autres nations, aucun pacte éèrît , et que toute leur législation originaire consistait dans un principe unique, l'omnipotence de la nation assemblée. Ce principe, qui paraît avoir présidé à la formation de toutes les sociétés européennes, était particulièrement admis chez les peuples d'origine slave qui fondèrent successivement une foule d'Etats dans le nord de l'Europe; il survécut long- temps chez ceux de ces peuples qui eurent le bonheur d'échapper à la domination romaine. Les Polonais furent au nombre deces heureuses peuplades. «On trouve sur leurs frontières, ditRulhière, un ancien fossé qui marquait les limites de l'empire romain , seul monument qui soit resté de leurs ancêtres. Les Polonais étaient libres avant qu'aucune histoire les eût nommés ; e|; il était reconnu en Europe, ajoute le même historien, chez toutes les nations que Rome n'avait poiùt subjuguées, qu'un homme libre ne peut être taxé ni gouverné que de
iS RESUME
son aveu. Tel fut sans doute le principe de la constitution polonaise (i). »
Cette constitution, long-temps incertaine 5 ne se forma que par l'usage. Elle a varié plus d'une fois dans le cours de l'existence de la nation polonaise. Mais le principe de la souveraineté de tous les hommes libres ne subit jamais aucune atteinte. Ainsi nous voyons l'autorité 5 d'abord presque absolue , remise entre les mains des ducs ; elle est confiée ensuitçàdouze oligarques; de nouveaux ducs leur succèdent, et sont euxmêmes remplacés par des oligarques nouveaux; enfin la nation préfère le pouvoir d'un seul au despotisme de douze tyrans, et cette monarchie tempérée , et soumise à l'approbation des Etats , se perpétue pendant plus de neuf cents ans. Mais insensiblement minée par les manœuvres des grands et déshonorée par les fautes des rois, elle se change en république élective. C'est seulement alors que se forme et se corn*
{\y Anarchie de Pologne, p«g. lu
DB l'hIvSTOIIPIE DE POLOGNE. IQ
plète successivement un pacte constitutionnel écrit. La Pologne conserye des rois 9 mais plus de dynasties. Elle a demandé et obtenu tous les dangers d'un système électif, et toute la gloire d'une législation républicaine. Mais de la liberté sans bornes naît l'anarchie, et de l'anarchie l'anéantissement de la puissance publique. Dans une situation aussi funeste , qu'un voisin ambitieux se présente , et il faut périr.
Telle est en abrégé l'histoire de Pologne. Point de peuple, et une nation formée du clergé et de la noblesse , livrée à l'anarchie. AJlais si un État ainsi organisé , ou plutôt désorganisé , pré sente au philosophe un spectacle profondément triste , contbien n'est-ii pas consolé par l'image d'une foule de yertus individuelles I Aucune nation n'a produit autant de grands courages , d'actes héroïques, de faits dignes d'exciter l'enthousiasme. La lutte anarchiqûe des Polonais nous afflige ; mais la noblesse des caractères nous élève, et leur vertu nous attendrit. II faut reconnaître que si l'organisation du gou-
vernement et de la société offrent, dans ce pays ^ tout ce que l'on peut imaginer de plus contraire à Tordre, au repos, à la stabilité , aucune combinaison politique ne fut plus propre à exalter rhomme , à doubler ses facultés , à créer , à multiplier les héros.
Un grand écrivain ( i ) a dit que la religion causa peu de troubles dans cette partie du monde. Nous oserons être d'un avis différent. Si les annales polonaises n'offrent point ces odieuses guerres de religion qui souillent les pages de l'histoire de France, on ne peut nier que l'intolérance n'ait exercé sur cette contrée une continuelle et fatale influetKïe. La réforme de Luther, adoptée ayec enthousiasme en Pologne , ayait été à la veille de triompher. Le clergé catholique , aidé par le nonce du pape et par les jésuites , s'en vengea cruellement sur les réformés. On les vit successivement dépouillés de toutes leurs prérogatives , et privés de toute fonc-
fi) Voltaire, Essai sur les mœuns.
DE L HISTOIRE DE POLOGNE. Il
tioD publique. La population polonaise, instruite parle clergé, conçut par degré»
une profonde horreur pour eux, et lorsque Catherine et Frédéric s'efforcèrent de les faire réintégrer dans leurs droits, ils rencontrèrent des obstacles qui deyinrent le prétexte du premier démembrement.
Il faut le dire, le catholicisme a régné sur les Polonais ayec toutes le»
superstitions dont l'environne un zèle areugle. Ce fut l'excès de ce. zèle qui priva la république de ses plus utiles^ alliés, des Cosaques , civilisés avec tant de soin, et ménagés par la politique ha^ bile d'Etienne Bathori. Ce fut encore le catholicisme qui, plaçant sur le trône le fanatique Sigismond III, donna naissance à la guerre de succession entre la Suède et la Pologne, guerre funeste qui amena Charles -Gustave jusque dan» Varsovie , et qui fut comme le premier pas vers l'abîme où la république devait s'engloutir. Si elle eût conservé l'alliance des Cosaques, si Gustave- Adolphe, Charles-Gustave et Charles XII n'eussent point commencé l'œuvre
achevée par la Russie et la Prusse, si eniiu ces deux puissances n'eussent pas été invoquées parles dissidens, peut-être la république de Pologne existerait encore.
Popr compléter cette démonstration, citons un voyageur dont les récits ne doivent obtenir sans doute qu'une confiance relative , mais dont le tableau suivant ne peut manquer entièrement de ressemblance. «Les Polonais, dit ce voyageur, font beaucoup de proslernemens , prient Dieu à voix haute , frappent sans cesse leur poitrine dans les temples, étendent les bras en croix, se soufflètent, se flagellent publiquement sous le sac tous les dimanches de darême , pendant que le prêtre et le choeur des femmes chantent des hymnes , et se repaissent saintement de la vue d'une chair mortifiée et sanglante; mais toutes ces pratiques monacales ne leur apprennent point la morale ; ils les allient même à leurs vices ; le voleur fait dire une messe pour n'être pas découvert dans le vol qu'il médite ; l'ivrogne fait le signe de la croix sur son verre et s'enivre ; l'assassin fait bénir son sabre
DE L^BISTOIRE DE POLOGNE. a5
et fend la tête à son ennemi. Le voluptueux jeûne le samedi et séduit sa voisine le dimanche (i). »
Les jésuites, qui ont fait payer à tous les Etats l'admission de leur dangereuse société f ont donné à la Pologne de grands dignitaires , des confesseurs de
l'i roi 9 et même des rois (2). Leurs conseils ont égaré l'un des plus grands monarques delà Pologne (3). On les a vus armer les citoyens dans l'enceinte de Cracovie. La ville de Thorn n'a point oublié les échafauds dont elle fut pour ainsi dire sillonnée par eux. Leur fatale influence doit être mise au nombre des causes de la ruine de la Pologne.
•f Le tableau de ces causes a été déjà tracé par une main savante (4) ; peutêtre le temps en fera-t-il découvrir de nouvelles <, échappées aux regards des contemporains. Quant à nous, dont les
(i) Vautrin. Observateur en Pologne , pag 478.
(2) Jean Casimir,
(3) Sobieski,
(4) Rulhière.
•24 BÉSUMÉ
récits abrégés ne peuvent présenter que les masses 9 et dont la faible rue ne saurait mesurer cette immense carrière^ nous laissons ce travail à de plus habiles; heureux si le lecteur trouve bien rempli le cercle borné dans lequel nous* avons dû nous renfermer.
yj^iJOC^
DB l'hISTOIBE de POLOGNE. a5
Gbog&àphie db là Pologite.
La géographie de la Pologne n'offre pas moins de variations que son histoire même. Cet État , borné dans son origine , et devenu successivement l'un des pFus vastes de l'Europe, puisqu'il s'étendait de la Baltique à la mer Noire, a été ensuite réduit à diverses époques , puis démembré deux fois , et enfin anéanti. Napoléon essaya d'en rétablir une portion , et annexa plusieurs provinces au royaume de Saxe ; depuis , l'acte du congrès de Vienne a combiné différemment une partie de l'ancienne république de Pologne. Le meilleur, et peut-être même le seul moyen de faire comprendre au lecteur l'ensemble de cette géographie pour ainsi dire mobile, est d'offrir, dans un ordre chronologique , la progression croissante et décroissante du territoire polonais, depuis les temps connus. Nousempruntaps une
a6 RÉSUMÉ
partie de ce tableau à un ouvrage utile , publié il y a quelques années (i).
900. La Pologne se compose de la grande et de la petite Pologne et de la Silésie.
1008. Boleslas Chrobry, I" de nom, réduit en étal de vasselage toute la Russie jusqu'à Kiow , ainsi que la Moravie.
1040. La Prusse et la Moravie sont incorporées à la Pologne.
1084» La Russie Rouge est enlevée par les Hongrois.
ii38. Partage en 4 duchés ; 1** la Silésie, Craco vie, Syradîe et Lencicza ; 2** la Mazovie ; 3" le reste de la grande Pologne ; 4° Sendomir et le reste de la petite Pologne.
1146. Perte de la S^lésie.
1 194. Conquête de la Pomérellie.
iai5. Le duché de Mazovie devient indépendant.
(1) Tableau de la Pologne , par Maltebrun , pag. 21 -2/;.
i553. Conquête définitive de là Russie Rouge par les Polonais.
i586. Première réunion de la Lithuanie et de ses dépendances, savoir : la Volhynie , la Riowie, la Podolie.
1401. La Moldavie et la Yalachie se mettent sous la protection de i la Pologne.
1466. La Prusse occidentale se soumet à la Pologne. L'ordre teutonique conserve le reste comme un fief polonais.
i5oi. Réunion définitive de la Lithuanie. '
i56i. La Llvonie est annexée à la Pologne. La Courlande et le Semigalle sont réduits en fiefs.
161 1. Conquête de Smolensko.
1621. La Moldavie et la Valachie cessent de relever de la Pologne.
1629. Les Suédois s'emparent de la Livonie.
1657. La Prusse ducale est cédée à perpétuité à l'électeur de Brandebourg.
1667. Smolensko et Kiow sont cédés aux Russes. om.e^^yGoogk
177a. !•'. partage. La moitié delà Russie Blanche, laRussie Rouge , une partie de la petite Pologne, la Prusse polonaise, etc., sont usurpées. De 58,ooo lîeûes carrées , il n'en reste plus que a6,ooo»
1795. IPpartage. La Pologne perd plus de 1 5,000 lieues carrées. Il n'en reste que 1 1 ,000 ; les parties démembrées sont : presque toute la grande Pologne, la Courlande , le reste de la Russie Blanche , la moitié de la Russie Noire, la Podlésîe, le Wolhynie , l'Ukraine et la Podolie.
1795. Anéantissement.
1807. Une petite portion de l'ancienne 1809. Pologne est érigée en duché de Varsovie, et donnée à l'électeur de Saxe.
1814. Le duché de Varsoyie est réuni à l'empire de Russie , et est s concédé en toute propriété à l'empereur. Cracovie çst déclarée yille libre.
Dl L HISTOIRE DE POLOGNE. 2Q