Q2 RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE
nfession ou la déclaration du prêtre au- « quel il s était confessé ; ce qui n était pas » possible, ce confesseur voulant demeurer » inconnu.
» Qu enfin toute la ressource de la compagnie, dans 1 état déplorable où le malade se «trouvait réduit , était d'en faire part à votre «Parlement, en le suppliant detre persuadé »que ses démarches n'avaient d'autre objet » que le bien de la religion et celui de l'état.
«Telles sont, Sire, les circonstances qui » ont déterminé votre Parlement à mander le » Curé de Saint-Etienne-du-Mont.
» Si la qualité de sujet de Votre Majesté «lui imposait l'obligation de répondre avec » modestie et soumission à des Magistrats dé- »positaires de votre autorité, celle de Curé *) ne lui en imposait-elle pas une plus grande » encore, de donner l'exemple de l'obéissance » due au Souverain , à laquelle il doit sans « cesse exciter par ses paroles ceux des ci- « toyens qui sont confiés à ses soins ?
DES JÉSUITES. îgS
» Mais. Sire, ce Curé, oubliant le respect et "l'obéissance qu'il vous doit, se présente de- »vant votre Parlement assemblé, avec une » assurance 9 ou, pour mieux dire, avec une » audace qui n'annonçait que trop le projet » qu'il avait formé de méconnaître l'autorité » que le Parlement exerce en votre nom.
» On lui parle avec bonté , on lui demande » les motifs de ses refus ; il répond : J'en ai » rendu compte à mon Archevêque, et j'ad- » ministrerai les sacrements quand il me le » prescrira.
» Malgré une réponse aussi peu soumise , » l'on continue de lui parler avec le même » ménagement. On l'interpelle pour la se- » conde fois de déclarer les motifs de ses refus » réitérés : c'est alors qu'il élève sa voix pour «dire qu'il en rendra compte à son Arche- »vêque, et qu'il fera tout ce qu'il lui or- » donnera.
» Enfin, pour la troisième ibis on lui de- » mande s'il n'a pas d'autre réponse à faire; il
î 94 RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE
» ne répond que par un non, prononcé avec un »air de mépris tellement affecté, que votre » Procureur-Général et ses collègues, témoins » du refus fait par le Curé de Saint-Étienne- » du-Mont , de rendre compte de sa conduite , »et justement indignés de l'indécence qui » avait accompagné ce refus, prennent leurs » conclusions , requièrent qu'il soit décrété de «prise de corps, et proposent en même temps » d'inviter ce Supérieur ecclésiastique à faire » administrer les sacrements au malade dès »le jour même. »
Fatigué d'un scandale qui tous les jours allait croissant , par un arrêt du 1 8 avril 1752, ie Parlement déclara que la Constitution de la Bulle Unigenitus n'était point un article de foi- On acheta dans Paris aussitôt plus de dix mille exemplaires de cet arrêt mémorable , et chacun disait : Voilà mon billet de confession.
Le règne que les Jésuites déshonoraient par ces farces dégoûtantes était celui de Louis XV.
La régence ayant passé dans les mains du Duc d'Orléans après la mort de Louis XIV, pendant quelques années les Jansénistes respirèrent; mais la faiblesse du nouveau lloi permit aux Molinistes de ranimer une querelle qui commençait à s'éteindre , et les billets de confession furent par eux imaginés.
Malgré l'arrêt de 1752 . les Porte-Dieu (on les désignait alors de cette manière) continuaient de refuser les sacrements aux malades ; Louis XV crut devoir interposer enfin son autorité.
Voici les principaux articles de 1 edit qu'il fit lire au Parlement:
i°Bien que la Bulle ne soit pas une règle de foi 9 on la recevra avec soumission,
20 Malgré la loi du silence, les Evêques pourront dire tout ce qu'ils voudront, pourvu que ce soit avec charité.
3° Les refus de sacrements seront jugés par les tribunaux ecclésiastiques et non civils 5 sauf appel comme d'abus.
4° Tout ce qui s est fait précédemment au sujet de ces querelles sera enseveli dans l'oubli.
Cette déclaration , comme on s'en doute , ne satisfit point la Compagnie : elle murmura contre les concessions faites par le prince à la tranquillité publique ; prétendit que c'était méconnaître les droits du Pape que d'imposer cette loi du silence; intrigua, cabala, aidée par l'Archevêque de Beaumont, qui acquit une si grande célébrité dans cette affaire; et de nouveau une Sainte Ligue fut sourdement formée. Nous allons voir quel en fut le résultat.
Le 5 janvier 1757, sur les six heures du soir, Louis XV allait monter en carrosse pour se rendre à Trianon , lorsqu'il se sentit frappé et s'écria : On m'a donné un furieux coup de poing ! Puis passant sa main sous sa veste , et l'ayant retirée ensanglantée :Je suis blessé? ajouta-t-il (1).
(1) Précis historique concernant D amie ns ; imprimé
Tous les yeux se tournèrent aussitôt vers un homme qui gardait son chapeau sur sa tête, et qui précisément était derrière le Roi. Les gardes s'en emparèrent. On trouva dans ses poches trente-sept louis d'or , un livre de prières et un couteau à deux lames , dont une de forme ordinaire , et l'autre semblable à celle d'un canif. C'est de cette dernière lame que l'assassin se servit. La blessure du prince n'était pas dangereuse.
Robert-François Damiens, auteur de ce crime , avait été successivement laquais ? apprenti serrurier, soldat, et enfin, pendant quinze mois, garçon de cuisine et valet de réfectoire au collège des Jésuites à Paris. Il fut chassé par ces Pères, et rentra dans leur Collège, où il resta en tout trente mois. Il en sortit encore, se maria, eut des enfants, et servit plusieurs maîtres.
Torturé par les gardes du corps , qui le te-
au commencement des Pièces originales et procédures du procès , pag. 2o,in=40-
naillèrent avec des pincettes rougies au feu , il dit plusieurs fois : Qu on prenne garde à Mgr. le Dauphin ; qu'il ne sorte point de la journée (1).
Outre ce propos, dit l'Auteur des Anecdotes de la Cour (2) , on a remarqué que dans ses réponses il s7est presque toujours servi du mot nous; et dans le premier moment, quand on lui demanda s'il avait des complices, il répondit: Si j'en ai ^ ils ne sont pas ici.
Damiens dit aussi dans sa prison 9 à un sergent qui le gardait à vue : Tout misérable que je suis , il ne tiendrait qu'à moi de faire votre fortune. Le sergent le presse de s'expliquer : Je n aurais qu'à vous dire mon se-* cret , ajoute Damiens (3).
(1) Précis historique concernant Damiens , pag. 21,
(2) Anecdotes sur la Cour de France, pag. 161 , cité par M. Dulaure, Histoire de Paris, t. VII, pag. 391 , 2e édit. , i823.
(3) Iniquités découvertes , pag, 41- — ' M. Dulaure, ci- dessus ? pag. 394,
Une jeune fille , âgée de treize ans ei demi, nommée Descouflet , suivant les écoles des filles de Saint-Joseph, dit à une pensionnaire nommée Geoffroi, Le Roi sera assassiné demain , ou plutôt elle dit, le jour même de l'assassinat, et quelques heures avant, Le Roi est assassiné ou le sera ce soir (1).
Quelques mois avant l'assassinat du Roi, un particulier crut devoir découvrir des choses trop effrayantes. Il fut renfermé au Mont- Saint-Michel (2).
Plus de quatre-vingts personnes furent arrêtées à cette occasion , et un petit nombre d'elles subirent l'interrogatoire. Il existait évidemment une conspiration dont on craignait de faire connaître les auteurs (3).
Le Comte Zaluski, résident à Paris en
(1) Iniquités découvertes, pag. 37. — M. Dulaure , pag. 395. — Pièces originales et Procédures du procès de Robert-François Damiens , pag. 449 et su*v.
(2) Iniquités découvertes , pag. 40 , 41-
(3) M. Dulaure, Histoire de Paris, t. VII , pag,
qualité de grand référendaire de Pologne, déclara que , quelques jours avant l'attentat, un homme qui lui était connu (l'abbé de la Chapelle) vint lui dire qu'il savait , à n'en pouvoir douter, qu'on voulait détrôner le roi, et le chargea d'en prévenir la reine , de laquelle le Comte Polonais était parent. Le 5 janvier au matin cet abbé revint trouver le Comte Zaluski, lui demanda s'il avait mis à profit le secret qu'il lui avait confié. Sur la négative, l'abbé lui répondit : Tant pis , monsieur, tant pis; il ne sera plus temps, si vous ne pariez à l'instant et si vous ne faites la plus grande diligence. Ce second avis fut méprisé comme le premier (i).
Enfin, et les débats du procès n'ont pu détruire cette dernière charge qui ne mérite pas moins d'attention que les autres , envi-
(i) Iniquités découvertes , pag. 3g.~— Précis historique concernant Darniens , pag. 29 . — M. Dulaure , cidessus, pag. 095.
ron trois quarts d'heure avant son attentat, Damiens fut abordé par un quidam qui mystérieusement lui dit : Eh bien ? et auquel il répondit d'un air inquiet : Eh bien! J'attends. Ils ne se séparèrent qu'après avoir causé à l'écart deux ou trois minutes (1).
Ces faits, nous le répétons, démontrent avec évidence qu'il existait un complot dont Damiens fut l'instrument.
Mais pour faire connaître les instigateurs du crime, faut-il nommer encore ces hommes puissants qui, Jorsdu procès deRavaillac, paralysèrent d'une manière si miraculeuse l'activité de la Justice? Dans son excellente Histoire de Paris , M. Dulaure nous paraît avoir jeté une lumière assez vive sur cet horrible mystère. Voici des preuves d'une autre nature , qu'il est bon d'ajouter aux siennes.
(i) Précis historique concernant Damiens , pag. 19. — Pièces originales et procédures , in~4°j Pag- 77-
Lorsque l'assassinat fut commis , la voix publique accusait les Jésuites : on ne craignait pas de dire hautement que ces Pères avaient voulu noyer dans le sang du Prince la loi du silence sur la Bulle Unigenitus. Que fait cependant la Compagnie? pour toute justification, et cette même année,* elle réimprime la détestable Théologie de Busembaum, un de ses Confrères, ouvrage dans lequel l'homicide, le parricide et le régicide sont enseignés à découvert.
Je choisis cette proposition entre plusieurs tout aussi concluantes : « Pour con- » server sa vie ou l'intégrité de ses mem- »bres, il est permis, dit Busembaum (i), » de tuer son propre père ou son Prince , à » moins que de leur mort il ne résultât de » trop grands inconvénients , comme des » guerres , etc. »
(i) Extrait des assertions soutenues et enseignées par les soi - disants Jésuites, 1762, in- 12 , t. IV , pag. 36g. ^
Les Jésuites, mandés au pied die la Cour pour s'expliquer sur la réimpression du livre , déclarent n'en avoir aucune connaissance et désavouent sa doctrine.
Personne ne fut la dupe de cette nouvelle fourberie ; chacun comprit au contraire que, dans le monde entier , ces Pères seuls étaient intéressés à réimprimer un ouvrage dont ils ont fait cinquante éditions successives, de l'aveu même des journalistes de Trévoux, qui lui donnent les plus grands éloges (1).
Mais, sur ces entrefaites , le P. Zaccheria , Jésuite italien , blâme la conduite de ses Confrères de France. Au nom de la Société , il fait et publie l'apologie de Busembaum, et particulièrement de sa doctrine régicide (2). Pour concilier ces contradictions apparentes,
(1) Voyez le Journal de Trévoux du mois d'août 1729 , art. 85; Nouvelles littéraires, pag. i^Si et suiv.
(2) Textes des Jésuites condamnés au feu par arrêt du 6 août 1761 ? 1761 , in-i2 , pag. 190, et suiv.
2<>4 UÉSUMK DE î/hISITOIRE
il suffit de se rappeler les réponses du Père Gotton.
J'ai lu quelque part qu'un Jésuite , prêchant au petit Saint-Antoine , dit à l'occasion de ce livre brûlé par arrêt du Parlement 5 que pour un demi - feuillet qu'il fallait ôter parcequ'il ne valait rien , il semblait dur de brûler tout l'ouvrage. Apostrophant ensuite les magistrats qui avaient prononcé la condamnation du livre , le prédicateur les accusa d'être impitoyables, et d'avoir des cœurs de plomb.
L'année suivante , Joseph Ier, Roi de Portugal, fut assassiné sur les onze heures du soir, comme il revenait du château de Belem. Les conjurés tirèrent sur son carrosse plusieurs coups de carabine qui blessèrent assez dangereusement le Prince, et sous lesquels il eût infailliblement succombé , sans sa présence d'esprit et le courage de son postillon.
Les Jésuites étant bien convaincus d'être
les premiers auteurs de cet infernal complot, on brûla vif le P. Malagrida, et la Compagnie entière fut chassée de Portugal par un édit célèbre dont voici la traduction :
« Don Joseph , par la grâce de Dieu , Roi » de Portugal , etc.
»Je fais savoir que depuis le temps des » opérations ordonnées pour l'exécution du » traité des limites des conquêtes , ayant ac- » quis les preuves les plus claires et les plus » authentiques, tant par les informations que » j'ai fait faire que par les faits évidents qui » se sont passés sous les yeux de trois armées , p de la résolution clandestinement prise et » mise à exécution par les supérieurs des «Religieux de la Compagnie de Jésus de » ces Royaume et Etats , d'usurper tout le «royaume du Brésil; j'ai pris avec toute la » bonté et toute la clémence imaginable les «moyens que la prudence et la modération » m'ont pu inspirer , pour obliger ces Reli- »gieux de se désister de ce téméraire et
20Ô RÉSUMÉ DE l/HISTOIRE
» insolent projet. Mais ils l'avaient poussé si «loin, et avec tant d'artifice et de violence, » qu'en moins de dix ans toutes les puissan- » ces de l'Europe réunies n'auraient pas été » assez fortes pour en empêcher l'entière » exécution, si je n'eusse pris les mesures les » plus promptes et les plus efficaces pour en » arrêter le progrès. La nécessité devenant » de plus en plus urgente , j'ai épuisé pour » cette fin tous les moyens que pouvait pro- » curer la réunion des suprêmes autorités , » pontificale et royale. D'abord , avec le se- » cours de la première, je me suis efforcé de «faire rentrer les susdits Religieux dans l'ob- »servance de leur institut, par la réforme » que le Saint Père Benoît XIV avait ordonnée »à ma sollicitation : ensuite, par ma pleine » puissance, je leur ai défendu de se mêler «d'aucune affaire temporelle, spécialement » d'administrer les habitations des Indiens de » l'Amérique, et d'usurper ia domination sur »les personnes , les biens et le commerce de
»ces peuples. C'était l'effet naturel que devaient avoir les lois salutaires que j'ai pu- » bliées à ce sujet.
«Tels sont les moyens par lesquels j'ai » tâché de guérir les susdits Religieux de « cette contagieuse corruption dont les a in- » fectés leur soif hydropique de s'emparer des » gouvernements temporels, de faire de nom- «breuses acquisitions de terres, d'états, d'in- »térêts de commerce, afin qu'ils pussent » rendre à Dieu le culte qu'ils lui doivent , et »être utiles à leur prochain comme de bons » et véritables Religieux , et de fidèles ministres de l'Eglise. Je voulais empêcher^par là »que l'entière dépravation de leurs mœurs » ne fit totalement périr dans mes Royaumes » et Etats une Société qui n'y était entrée que » pour les édifier, et qui avait toujours été «protégée avec distinction par les Seigneurs »Rois mes glorieux prédécesseurs, et par «moi-même qui me suis toujours fait gloire «d'imiter leur piété.
2o8 hésumé de l'histoire
»Mais tous les efforts que j'ai faits, tous »les soins que j'ai pris pour la conservation » des Religieux de cette Société , ont été ren- »dus inutiles par eux-mêmes. Ils ont op- »posé à tous les bons effets que ces efforts »et ces soins devaient avoir, les attentats »les plus inouïs. A la face de tout l'univers, «qui en a été scandalisé , ils m ont déclaré , «et ont soutenu contre moi dans mes états » d'outre-mer , une guerre cruelle et per- «fide. Au dedans de mon propre Royaume » ils ont suscité des séditions intestines ; ils en «sont venus jusqu'à armer, pour faire périr «ma Royale personne, ceux de mes sujets » qu'ils ont trouvés capables de se laisser corrompre, et les ont précipités dans l'horri- » ble attentat commis la nuit du 3 septembre «de Tannée dernière avec des circonstances «abominables, qui jamais n'avaient étéima- » ginées parmi les Portugais. Après avoir «manqué cet exécrable coup, si mécham- » oient comploté contre ma vie Royale, après
DES JÉSUITES. 20g
» que la divine Providence m'en a eu préservé »par les miracles les plus grands et les plus » admirables, ils ont poussé leur perfidie au » point d'attenter ouvertement contre ma ré-
• putation, en forgeant et répandant par toute » l'Europe une multitude d'impostures aussi » affreuses que manifestes, mais qui ont
• tourné contre eux par la juste indignation «qu'elles ont excitée dans toute l'Europe.
«Pour venger, ainsi qu'ils m'y obligent
• indispensablement , ma réputation royale 5
• qui fait comme l'âme et la vie de toute la
• monarchie que la divine Providence m'a «confiée; pour conserver pleine et entière «l'autorité inséparable de mon indépendante » souveraineté ; pour maintenir la paix publi- » que de mes Royaumes et Etats ; pour assu-
• rerla tranquillité et défendre les intérêts de Dînes fidèles et louables sujets ; pour extirper
• du milieu deux des scandales si énormes » et si inouïs ; pour leur donner satisfaction
• sur les griefs intolérables de tous les sus-
210 KÉSUMÉ DE L'HISTOIRE
» dits attentats, et prévenir toutes les funestes » conséquences que leur impunité pourrait » entraîner après elle : après avoir pris les »avis de plusieurs Ministres habiles, reli- » gieux , pleins de zèle pour la gloire de Dieu, » pour mon royal service, l'honneur et le »bien commun de mes Royaumes et de mes » sujets , qu'il m'a plu de consulter, et aux » sentiments desquels j'ai cru devoir me eon- «former, je déclare les susdits Religieux » corrompus comme il a été dit ci-dessus, dé- » chus de la manière la plus déplorable de leur » saintlnstitut,et trop manifestement infectés » des vices les plus grands, les plus abomina- » bles, les plus invétérés et les plus incorrigi- » bîes, pour pouvoir revenir à l'observation de »leur règle; je les déclare rebelles notoires, » traîtres, vrais ennemis et agresseurs , tant »par le passé et qu'encore à présent, de »ma royale personne, de mes Etats, de la »paix publique de mes Royaumes et, Seigneuries, du bien commun de mes fidèles
DES JÉSUITES. 21 i
» sujets. J'ordonne à ceux-ci qu'ils aient »tous à les tenir, regarder et réputer comme » tels, et je les déclare, dès maintenant, en «vertu de cette présente loi, dénaturalisés, » proscrits et exterminés ; ordonnant que «réellement et en effet ils soient chassés de » tous mes Royaumes et Seigneuries de telle » manière qu'ils ne puissent jamais y rentrer.
»Je défends, sous peine de mort naturelle et irrémiscible , et de confiscation de »ious biens au profit de mon trésor et cham- » bre royale , à tous et chacun de mes sujets , » de quelques état et condition qu'ils soient, »de donner entrée dans mes Royaumes et » Seigneuries, ou à plusieurs , ou même à un * seul des susdits Religieux, d'avoir aucune » correspondance , verbale ou par écrit , avec » cette Société, ou avec quelqu'un de ses » membres, avec ceux même qui seraient » sortis de ladite Société , avec ceux égale- »ment qui y sont entrés et y ont fait profes- » sion dans tous autres pays que dans mes
512 RÉSUMÉ DE î/hïSTOIRE
» Royaumes et Seigneuries ; à moins que les » personnes qui les recevraient chez eux, ou » qui auraient commerce avec eux , n'en «aient auparavant obtenu de moi une per- » mission spéciale et immédiate.
»Ces défenses sont fondées sur ce que, si » dans les autres ordres réguliers il se trouve » quelques membres corrompus , le corps » s'est au moins maintenu dans une observance louable et édifiante; mais dans la- » dite Société c'est le corps même et le régime
• que la corruption a gagné et infecté »
(Le reste regarde l'enregistrement de ledit. )
Récapitulons les divers griefs énoncés dans cet édit d'expulsion des Jésuites. On y voit, i° leur révolte au Paraguay, contre les souverains d'Espagne et Portugal ; 2° leur commerce scandaleux en Amérique; 3° enfin, l'assassinat du roi Joseph, aussitôt que ce Prince veut faire exécuter le Bref de Benoît XIV , touchant la réforme que les dé-
DES JÉSUITES. 2l3
bordements de ces Pères avaient rendue indispensable.
Cette soif de s enrichir , qui ne fut qu'une des causes secondaires de leur expulsion en Portugal , devint l'unique motif de leur bannissement en France, où Ton avait des reproches bien autrement graves à leur faire; et encore, comme on va le voir, cette catastrophe n'arriva-t-elle que par la maladresse de la Société.
Le P. Lavalette, Jésuite employé dans les missions des îles de l'Amérique, fit une banqueroute d'un million cinq cent deux mille francs aux sieurs Léoney frères et Gouffre, négociants à Marseille. Ce n'était pas le coup d'essai delà Compagnie. A Séville, en 1642, par une banqueroute non moins fameuse, elle avait réduit plus de cinq cents familles à la mendicité, Mais parceque les Jésuites avait eu assez de crédit pour ne point faire de restitution en Espagne, ils crurent qu'il en serait de même en France , et, à cet
iU4 RÉSUMÉ DE f/Hi S TOI RE
égard, ils poussèrent si loin ia confiance ou l'aveuglement qu'avec la facilité -de -plaider devant la Commission du Conseil établie alors pour juger les procès sur le négoce d'Amérique, il demandèrent, afin de rendre leur triomphe plus éclatant , qu'on portât l'affaire au Parlement de Paris.
La cause fut plaidée à ia grand'chambre avec une solennité sans exemple. L'avocat Gerbier se fit, en parlant contrela Compagnie, une réputation égale à celle que les Arnauld et les Pasquier avaient si glorieusement acquise autrefois.
Le 8 mai 1761, le Supérieur Général , et en sa personne les Corps et Sociétés des Jésuites, furent condamnés à acquitter la somme de un million cinq cent deux mille deux cent soixante et seize livres deux sols un denier , portée aux lettres de change tirées par le frère Lavalette, Jésuite, sur lesdits négociants , et en outre , à cinquante mille francs de dommages et in-
DES JÉSUITES. 2l5
térêts à leur profit, et en tous les dépens.
Le public accueillit cet arrêt avec des battements de mains bruyants et prolongés.
Quelques Jésuites, assez hardis pour n'avoir pas craint d'assister à l'audience , furent reconduits chez eux par les huées et les quolibets de la populace.
Dans ce procès scandaleux, les Jésuites prétendirent n'être point responsables des traites tirées parleur confrère Lavalette, parceque, suivant leurs Constitutions, la maison de la Martinique où il faisait son commerce était une de celles que ces Pères appelaient Maisons de Résidence. Or (toujours suivant ces mêmes Constitutions ) une Maison de Résidence est fondée; le Gouvernement et l'administration en sont abandonnés au seul Supérieur Général ; le régime de l'Ordre ne peut pas disposer des biens et des revenus de cette maison; d'où il résultait que le Père Lavalette étant seul administrateur, était aussi seul débiteur.
2\6 RÉ SU ME DE l'hISTOIRI
Pour corroborer ce beau raisonnement et ses conséquences, les Jésuites enfilaient une kyrielle de Bulles enregistrées dans leurs Constitutions , et prétendaient ne s'en point départir. Cette révélation perdit la Compagnie- La Cour devait avoir et eut effectivement l'envie bien naturelle d'examiner ces Constitutions fameuses, qui jusqu'alors étaient restées secrètes ; elle ordonna donc qu'un exemplaire serait déposé sous trois jours au Greffe, afin qu'il en fût fait un rapport.
Cependant les Jésuites reconnurent presque aussitôt leur faute, et par leurs intrigues obtinrent que le Roi et son Conseil procéderaient seuls à cet examen. Le 3 1 mai 1761, Louis XV fit placer sur le bureau de la Cour une Lettre de Cachet dont la teneur suit :
ce De par le Pvoi, »TSTos a niés et féaux, désirant prendre
»par nous-même connaissance des Consti- » tutions des Jésuites , déposées au Greffe de » notre Parlement en vertu de l'arrêt de notre- »dite Cour, du 17 avril dernier, nous vous » faisons cette lettre pour vous dire que notre » intention est que vous députiez le premier «Président et deux Présidents de notre Parle- »ment , pour qu'ils aient à se rendre près de » nous avec nos Avocats et Procureurs-Généraux, dimanche matin, premier du mois »de juin prochain, et qu'ils nous apportent »les Constitutions des Jésuites déposées au «Greffe de notre Cour? en vertu de l'arrêt » susdit. Si n'y faites faute , car tel est notre «plaisir (1). »
Le Parlement remit au Roi l'exemplaire demandé ; mais il décida en même temps que les Jésuites en apporteraient un autre dans trois jours.
Le 6 août 1761, la Cour, toutes les Chambres
(1) M. Gilbert des Voisins, Procédure contre l'Institut et les Constitutions des Jésuites , pag. 20, m-8°, i8q5.
2lS RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE
assemblées 9 a ordonné et ordonne que vingtquatre ouvrages des Théologiens Jésuites « seront lacérés et brûlés en la Cour du Palais, )> au pied du grand escalier d'icelui, par l'exé- » cuteur delà haute-justice, comme séditieux, » destructifs de to ut principe de la Mor aie chré- » tienne, enseignant une doctrine meurtrière »et abominable, non seulement contre la » sûreté et la vie des citoyens, mais même » contre celles des personnes sacrées des » souverains... ; fait inhibitions et défenses »par provision auxdits Prêtres, Ecoliers et » autres de ladite Société , de continuer au- » eunes leçons publiques ou particulières de » Théologie, Philosophie ou Humanités , » dans les Écoles , Collèges et séminaires du » ressort de la Cour, sous peine de saisie de »leur temporel, et sous telle autre peine
» qu'il appartiendra. ; fait très expresses
» inhibitions et défenses à tous les sujets du » E.oi de fréquenter les Ecoles , Pensions, Sé- » miaaires ? Noviciats et Missions desdits soi-
» disants Jésuites; enjoint à tous étudiants , » pensionnaires , séminaristes et novices de » vider les Collèges, Pensions, Séminaires »et Noviciats de ladite Société, et à tous » pères, mères, tuteurs, curateurs ou autres » ayant charge de l'éducation desdits étu- »diants,delesen retirer ou faire retirer, et de » concourir, chacun à leur égard, à l'exécution du présent arrêt comme bons et fidèles » sujets du Roi, zélés pour sa conservation. »Leur fait pareillement défenses d'envoyer » lesdits étudiants dans aucuns Collèges ou «Ecoles de ladite Société. Le tout à peine, «contre les contrevenants, d'être réputés » fauteurs de ladite doctrine impie , sacrilège , » homicide, attentatoire à l'autorité et sûreté » dela personne des Rois , et comme tels » poursuivis selon la rigueur des ordonnances (î) , etc. »
Le 29 août, le Roi donna des îettres-pa-
(1) M. Gilbert des Voisins , ci-dessus ? pag, 5g et suir.
220 RÉSUMÉ DE l/lIISTOIRE
tentes qui ordonnent au Parlement de surseoir pendant un an à l'exécution de l'arrêt du 6 août. Le Parlement fit diverses remontrances sur ces lettres-patentes.
Le 2 8 novembre suivant , le Conseil dçs dépêches entendit le rapport des Commissaires du Conseil, chargés d'examiner l'Institut et les Constitutions des Jésuites. 11 fut décidé que les Evêques qui se trouvaient à Paris seraient chargés de prononcer sur ces quatre points:
i° L'utilité dont les Jésuites peuvent être en France , et les avantages ou les inconvénients qui peuvent résulter des différentes fonctions qui leur sont confiées ;
2° La manière dont ils se comportent dans l'enseignement, dans leur conduite, et sur les opinions contraires à la sûreté de la personne des Souverains ; sur la doctrine du clergé de France , contenue dans la déclaration de 1682 , et en général sur les opinions ultramontaines ;
3* La conduite des Jésuites sur la subordination qui est due aux Evêques et aux supérieurs ecclésiastiques, et s'ils n'entreprennent point sur les droits et fonctions des pasteurs ;
4° Quel tempérament on pourrait apporter en France à l'autorité du Général des Jésuites, telle qu'elle s'y exerce (i).
Nos Pères prirent si bien leurs mesures, que sur cinquante et un Prélats qui composaientl'assemblée, ils en gagnèrent quarantecinq , et que les six opposants ne purent pas même obtenir une ombre de réforme dans le régime général de la Compagnie.
Ceux qui prétendent en connaître l'économie, la distribuent en six classes qu'ils appellent (2) des Prof Is , des Coadjuteurs spirituels, des Écoliers approuvés, des Fibres lais ou Coadjuteurs temporels, des Novices, des
(1) M. Gilbert des Voisins, ci-dessus, pag. 123.
(2) Voyez V Encyclopédie pour les détails qui suivent.
À ffiliés ou A dj 'oints , ou J ésuites de robe courte. Ils disent que cette dernière est nombreuse, qu'elle est incorporée dans tous les états de la société , et qu'elle se déguise sous toutes sortes de vêtements.
Outre les trois vœux solennels de religion , les Profès qui forment le corps de la Compagnie font encore un vœu d'obéissance spéciale au chef de l'Eglise, mais seulement pour ce qui concerne les missions étrangèrese
Ceux qui n'ont pas encore prononcé ce dernier vœu d'obéissance s'appellent Coadjuteurs spirituels.
Les Écoliers approuvés sont ceux qu'on a conservés dans l'Ordre après deux ans de Noviciat,'et qui se sont liés en particulier par trois vœux non solennels , mais toutefois déclarés vœux de Religion , et portant empêchement dirimant.
C'est le temps et la volonté du Général qui conduiront un jour les Ecoliers aux grades de Profès ou de Coadjuteurs spirituels.
Ces grades , surtout celui de Proies, supposent deux ans de Noviciat , sept ans d études , qu'il n'est pas toujours nécessaire d'avoir faites dans la Société ; sept ans de Piégence , une troisième année de Noviciat ? et Page de trente - trois ans , celui où Notre Seigneur Jésus - Christ fut attaché à la Croix.
Il n'y a nulle réciprocité d'engagements entre la Compagnie et ses jécoliers , dans les vœux qu'elle en exige ; l'écolier ne peut sortir, et il peut être chassé par le Général.
Le Général seul, même à l'exclusion du Pape , peut admettre ou rejeter un sujet.
L'administration de l'Ordre est divisée en Assistances , les Assistances en Provinces, et les Provinces en Maisons.
Il y a cinq Assistants; chacun porte le nom de son département , et s'appelle V Assistant, ou d'Italie , ou d'Espagne , ou d'Allemagne , ou de France , ou de Portugal.
Le devoir d'un Assistant est de préparer les
2â4 RÉSUMÉ DE ^HISTOIRE
affaires , et d'y mettre un ordre qui en facilite l'expédition au Général.
Celui qui veille sur une province porte le nom de Provincial; le chef d'une Maison , celui de Recteur.
Chaque Province contient quatre sortes de maisons: des Maisons Professes qui n'ont point de fonds, des Collèges où l'on enseigne, des Résidences où vont séjourner un petit nombre d'Apostolisants, et des Novicials.
Les Profès ont renoncé à toute dignité ecclésiastique ; ils ne peuvent accepter la crosse , la mitre ou le rochet que du consentement du Général.
Qu'est-ce qu'un Jésuite? Est-ce un prêtre séculier? est-ce un prêtre régulier? est-ce un laique? est-ce un religieux? est-ce un homme de communauté? est-ce un moine? C'est quelque chose de tout cela , mais ce n'est point cela»
Lorsque ces hommes se sont présentés dans
les contrées où ils sollicitaient des établisse-* ments , et qu'on leur a demandé ce qu'ils étaient, ils ont répondu tels quels, taies quales (1).
Ils ont dans tous les temps fait mystère de leurs Constitutions, et jamais ils n'en ont donné entière et libre communication aux magistrats.
Depuis la Bulle qui les établit et qui les nomma Jésuites^ ils en ont obtenu quatrevingt-douze autres qu'on connaît, et qu'ils auraient dû cacher, et peut-être autant qu'on ne connaît pas.
Ces Bulles, appelées Lettres Apostoliques 3 leur accordent depuis le moindre privilège de l'État monastique jusqu'à l'indépendance de la Cour de Rome,
Outre ces prérogatives , ils ont trouvé un moyen singulier de s'en créer tous les jourSo Un Pape a-t-il proféré inconsidérément un
(i) Voyez ci-dessus , pag. 4
22& RÉSUMÉ DE t/hISTOIRE
mot qui soit favorable à l'Ordre , on s'en fait aussitôt un titre , et il est enregistré dans les fastes de la Société à un chapitre qu'elle appelle les oracles de vive voix , vivce vocis oracula. Si un Pape ne dit rien , il est aisé de le faire parler.
Le régime de la Société est monarchique , toute l'autorité réside dans la volonté d'un seul.
Soumis au despotisme le plus excessif dans leurs Maisons, les Jésuites en sont les fauteurs les plus abjects dans l'état. Ils prêchent aux sujets une obéissance sans réserve pour leurs souverains; aux Rois l'indépendance des lois et l'obéissance aveugle au Pape ; ils accordent à ce dernier l'infaillibilité et la do» mination universelle , afin que, maîtres d'un seul , ils soient maîtres de tous.
Le Général a le droit de faire des Constitutions nouvelles ou d'en renouveler d'anciennes, et sous telle date qu'il lui plaît; d'admettre ou d'exclure , d'édifier ou d'anéantir,
d'approuver ou d 'improuver , de consulter ou d'ordonner seul , d'assembler ou de dissoudre , d'enrichir ou d'appauvrir , d'absoudre , de lier ou de délier, d'envoyer ou de retenir, de rendre innocent ou coupable , coupable d'une faute légère ou d'un crime , d'annuler ou de confirmer un contrat, de ratifier ou de commuer un legs, d'approuver ou de supprimer un ouvrage 3 de distribuer des indulgences ou des anathèmes? d'associer ou de retrancher; enfin , il possède toute la plénitude de puissance qu'on peut imaginer dans un chef sur ses sujets ; il en est la lumière, l'âme, la volonté, le guide et la conscience.
Si ce chef desposte était par hasard un homme violent, vindicatif, ambitieux , méchant , et que dans la multitude de ceux auxquels il commande il se trouvât un seul fanatique 5 où est le prince , où est le particulier qui fut en sûreté sur son trône ou dans son foyer?
228 RÉSUMÉ DE i/HISTOIRE
Les Provinciaux de toutes les Provinces sont tenus d écrire au Général une fois chaque mois; les Recteurs, Supérieurs des Maisons, et les maîtres des Novices , de trois mois en trois mois.
Il est enjoint à chacun des Provinciaux d'entrer dans le détail le plus étendu sur les Maisons , les Collèges , tout ce qui peut concerner la Province; à chaque Recteur, d'envoyer deux catalogues, l'un de l'âge, de la patrie, du grade, des études, et de la conduite des Sujets ; l'autre, de leur esprit, de leurs talents, de leur caractère, de leurs mœurs ; en un mot de leurs vices et de leurs vertus.
En conséquence , le Général reçoit chaque année environ deux cents états circonstanciés de chaque royaume, et de chaque Province d'un Royaume , tant pour les choses temporelles, que pour les choses spirituelles.
Centre où vont aboutir tous les secrets de
DES JÉSUITES. 22g
1 état et des familles , et même des familles royales ; aussi instruit qu'impénétrable ; dictant des volontés absolues , et n obéissant à personne ; prévenu d'opinions les plus dangereuses sur l'agrandissement et la conservation de sa Compagnie, et les prérogatives de la puissance spirituelle ; capable d'armer à nos côtés des mains dont on ne peut se défier, quel est l'homme sous le ciel à qui ce Général ne pût susciter des embarras fâcheux, si, encouragé par le silence et l'impunité, il osait oublier une fois la sainteté de son état?
Dans les cas importants, on écrit en chiffres au Général.
Mais un article bizarre du régime de la Compagnie de Jésus, c'est que les hommes qui la composent sont tous rendus par serment espions et délateurs les uns des autres.
A peine fut-elle formée, qu'on la vit riche ,; nombreuse et puissante. En un moment
elle exista en Espagne, en Portugal, en France , en Italie , en Allemagne , en Angleterre 5 au Nord , au Midi , en Afrique , en Amérique, à la Chine , aux Indes, au Japon : partout également ambitieuse, redoutable et turbulente ; partout s 'affranchissant des lois, portant son caractère d'indépendance et le conservant, marchant comme si elle se sentait destinée à commander à l'univers.
A cette analyse assez fidèle du plan général de l'Institut des Jésuites il est bon d'ajouter quelques détails particuliers qu'on trouve dans un livre intitulé la Monarchie des Solipses.
Ce livre sort de la plume d'un Jésuite célèbre qui, après avoir été pourvu des premières charges de sa Compagnie, en fut des» titué à cause de sa gratide probité. C'était un des hommes les plus honnêtes et les plus savants de son siècle ; on ne peut douter qu'il ne connût à fond l'esprit et les règles
DES JÉSUITES. 23 l
de la Société , dont il entend parler sous le nom de la Monarchie des Solipses. 11 fut bien heureux de s'être concilié l'amitié du chef de l'Eglise et des Cardinaux, car on l'enleva* et il aurait disparu pour toujours , si le Pape n'avait promptement ordonné au Général de le représenter.
On lit dans la préface (1) que la Société est un Corps politique qui n'a d'autre but que son agrandissement , et qui sacrifie tout, jusqu'à la Religion , pour s'élever à la Monarchie universelle : que le vice y triomphe de la vertu, et que l'on n'y obtient des charges que quand on sait flatter , feindre et calomnier.
Melchior Inchofer , auteur du livre dont nous parlons ; assure (2) que les Solipses ont une forme de Gouvernement inconnue : que c'est un accord merveilleux de la royauté
(1) La Monarchie des Solipses , préface, pag. in-12, 1721.
(2) Ibid. , chap. i , pag. i et suiv.
avec le sacerdoce , de la prudence avec la dissimulation , de la magnificence avec le mépris de l'éclat , de l'économie avec les plus grandes richesses.
Tout dans cette Monarchie dépend de la volonté du Souverain , c'est-à-dire du Général. On croit ce qu'il décide. La raison ou le sens commun ont beau se révolter, on ne les écoute pas. ïl n'est point permis de répliquer , à moins que de s'exposer à quelque punition. Les sujets doivent au contraire tout écouter, applaudir à tout, approuver tout... Suivant la trente-sixième Constitution générale , il est effectivement ordonné aux Jésuites de se regarder comme des cadavres.
Les Solipses ne connaissent point de Jurisprudence (î) , pareeque leurs jugements ne sont fondés ni sur les lois ni sur la raison , mais seulement sur l'autorité de leur Souve-
(i) La Monarchie des Solipses, chap. vi, pag. 44 et suiv.
rain. Ils agitent cependant en particulier, et devant des disciples choisis , des questions d'Etat qu'ils appelent questions monarcales. Alors leurs principales disputes roulent sur le moyen de faire des conquêtes et de les conserver , sur l'art , l'utilité et la nécessité de feindre; sur les amphibologies , les équivoques et les restrictions mentales ; sur la manière d'improviser à propos toutes sortes de syllogismes captieux, selon les différentes circonstances du lieu , de la chose et du temps. C'est dans cette science qu'ils excellent. Il n'y a point de difficultés qu'ils n'aplanissent , point d'objections qu'ils ne détruisent mieux que tous les jurisconsultes de l'Europe. Il s'ensuit qu'ils font une étude particulière de tromper tout le monde.
Ils ont en philosophie et en théologie une grande liberté pour les sentiments, et c'est se rendre recommandable parmi eux que d'inventer et d'enseigner différentes opinions.
2j\ RÉSUMÉ DE l/HISTOIRE
Il importe peu qu'elles soient vraies ou fausses , pourvu qu'elles aient la grâce de la nouveauté.
Leurs docteurs peuvent se placer au-dessus deceux de Jérusalem 5en ce qu'ils n'expliquent point leurs lois, lesquelles au reste sont si obscures et embrouillées , qu'ils ne parviendraient jamais à les rendre intelligibles ; cependant ils se mêlent d'interpréter celles des autres nations , de les corriger et d'en introduire de nouvelles. L'auteur pourrait citer plusieurs exemples à l'appui de ce qu'il avance , mais il se contente de celui de Santarel (î). Ce Jésuite prétend que le Pape peut punir les Rois et les Princes de peines temporelles , qu'il les peut dépouiller de leurs états pour le crime d'hérésie , qu'il est même en droit de dispenser ses sujets du serment de fidélité.
(j) Santarel est caché sous le nom de Resultantius , Son livre porte pour titre, De l'hérésie , du schisme, de V apostasie , et du pouvoir qu'a le Pape de punir le crime»
Melchior dit (1) que cette Monarchie possède la plus grande partie de l'or et des pierres précieuses que roulent le Gange, le Tage et les autres fleuves. Elle est, seule , plus riche que tous les royaumes de la terre. Le principal soin des Gouverneurs de Provinces est que rien ne se perde, afin qu'ils puissent représenter toutes ces richesses en bon état. Elles sont divisées en quatre parties. La première est destinée pour le trésor royal, la seconde pour la pharmacie publique, la troisième pour la monnaie, et la quatrième est envoyée par présents aux princes voisins. Ceux-ci se tiennent fort heureux dune telle faveur, parcequ'il est rare que les Solipses fassent paraître leurs libéralités; mais ce n'est qu'un appât tendu à l'amour-propre et à la faiblesse. La nature et le prix des dons offerts obligent les princes qui les reçoivent à quelques condescendances ; ils ne veulent pas payer ces
(i) La monarchie des Solipses , chap. xix, pag. 2/^8,
présents d'ingratitude ; il les paient peu à peu de leur liberté.
À la suite de la Monarchie des Solipses on trouve le Jésuite sur Vèchafaud, ouvrage d'un nommé Jarrige , autre membre de la Compagnie. Comme on n'a jamais entendu parler de lui depuis la publication de son livre , cette fois , on le suppose , il coûta cher à l'auteur. Chacun sait ce que les Jésuites en ont pu faire , 'personne ne sait ce qu'ils en ont fait. Jarrige traite aussi du gouvernement de la Compagnie de Jésus , qu'il appelle une assemblée de traîtres. Tout ce qu'il dit mérite la plus grande attention.
Le volume se termine par une Instruction auxPrinces sur la manière dont se gouvernent les Jésuites. Nous en extrairons les passages suivants :
Leur Générai réside ordinairement à Rome (1) , et tous les autres lui rendent une obéissance entière et sans bornes.
(i) Instruction auxPrinces , etc. , pag. 554-
Le devoir des Provinciaux est de donner avis à l'Assistant de toutes les affaires du royaume. Ils s'informent exactement de 1 état, des qualités , du caractère , de l'inclination et des intentions des princes. Ils font partir à chaque ordinaire des dépêches pour les Assistants, et les instruisent de ce qu'ils ont découvert , ou de ce qui vient d'arriver. Les Assistants en font part au Général , qui les assemble tous, et alors ils font une espèce d'anatomie de l'univers.
Le Général n'a que des nouvelles certaines. Il connaît mieux les forces, les revenus, les dépenses et les desseins des princes que les princes mêmes.
Les Jésuites peuvent décrier les rois auprès des autres souverains , les faire mépriser de leurs peuples , attendu que par les confessions ils connaissent ceux qui leur sont ou ne leur sont pas affectionnés.
L'auteur conclut que pour l'intérêt du public , non seulement les princes ne doivent
pas se confesser à des personnes qui font une étude si particulière des états , mais qu'ils ne doivent pas même permettre que leurs confidents, leurs conseillers , leurs secrétaires et les autres principaux ministres les choisissent pour confesseurs.
Les Jésuites ont coutume d'appeler leur religion une grande Monarchie , comme s'ils étaient les maîtres des souverains et de leurs ministres. Il n'y a pas long-temps , dit l'auteur (1), qu'un de leurs principaux Pères ayant à parler au nom de la Société à un Prince , commença son discours par ces paroles : Notre Compagnie fut toujours en bonne intelligence avec votre sérénité ^ etc.
Il est impossible , ajoute notre auteur (2), que des hommes si bouffis d'arrogance , et qui forment de si hauts projets > ne soient
(1) Instruction aux Princes . etc. , pag.
(2) Ibid., pag. 392.
DES JÉSUITES. 9.3g
pas toujours amateurs des nouveautés. Ce sont eux qui les cherchent et qui les font naître, parcequ'ils les regardent comme un moyen sûr d arriver aux affaires detat, où nous avons vu qu'ils sont si habiles. C'est pourquoi les Jésuites sont incompatibles avec un Prince qui aime la paix et la conservation de son royaume , parcequ'ils sont les maîtres d'y exciter une infinité de troubles. Ils peuvent même l'en dépouiller et le faire passer sous la domination d'un autre , si ce Prince ne veut pas leur être favorable , ni se gouverner par leurs conseils.
Louis XV désirait conserver les Jésuites ; mais, entraîné par l'évidence des faits, ce monarque avait résolu de réduire en France leur autorité. Il entama quelques négociations auprès de leur Général, Laurent Ricci, qui gouvernait alors le monde chrétien au nom du trop faible Clément XIII. Voici la seule réponse qu'il en reçut : Sint ut sunt^ aut
non sint. « Qu'ils soient tels qu'ils sont, ou qu'ils ne soient plus. »
Qu'ils ne soient plus! s'écrie le Parlement d'une voix unanime ; et, présentant au Roi le Recueil monstrueux des assertions soutenues et enseignées par la Compagnie , il déclare que ces passages tendent à rompre tous les liens de la société civile , « en autorisant le vol , le «mensonge, le parjure, l'impureté' la plus » criminelle, et généralement toutes les pas- » sions et tous les crimes, par l'enseignement » de la compensation occulte des restrictions «mentales, du probabilisme et du péché phi- »losophique ; à détruire tout sentiment d'hu- » manité parmi les hommes, en favorisant » l'homicide et le parricide... à exciter , par «l'enseignement abominable du régicide, les » alarmes les plus vives et les mieux fondées » sur la sûreté même delà personne sacrée »des Souverains... , à renverser les fonde- »ments et la pratique de la religion , et à y «substituer toutes sortes de superstitions, en
DES JÉSUITES. ja4l
«favorisant la magie , le blasphème, Virréli- »gion et l'idolâtrie (i). »
C'est à ce livre qu'il faut recourir pour se faire une idée juste de la corruption des doctrines jésuitiques. On y voit cinq Confrères qui enseignentla manière de blasphémer (2); deux autres approuvent le sacrilège (3) ; dixsept permettent l'adultère, l'impudicité, la pédérastie , assurant que ces actions n'ont rien qui oiïense les lois de la nature , et par conséquent la morale générale (4). Vingtneuf prouvent l'excellence du faux et du parjure (5); cinq admettent qu'un juge pout prévariquer (6) ; trente-quatre démontrent corn
(1) M. Gilbert Des Voisins, Procédure contre l'Institut et les Constitutions des Jésuites, pag. i56.
(2) Extrait des assertions soutenues et enseignées parles soi-disant Jésuites, t. II, pag. 100 et suîv. , in-12, 1762.
(3) Ibid. , pag. 108 et suiv.
(4) Ibid., t. III, pag. 66 et suivantes,
(5) Ibid. , pag, 90 et suiv.
(6) Ibid. , pag. 242 et suiv,
>2[\2 RÉSUMÉ DE l/fllSTOIRK
me on doit voler et receler (1), et, dans certains cas, trente-six autorisent l'homicide (2), deux le suicide (3), et soixante-quinze le régicide (4).
De pareils principes , soutenus par le poignard et le poison, dit un historien moderne (5), ne pouvaient manquer de jeter le trouble dans les états, et attirer contre eux la malédiction des princes et des peuples; aussi furent-ils bannis successivement de tous les pays.
De Sarragosse , en i 555 De la Valteline, en i566.
De Vienne, en i568.
D'Avignon, en 15^0.
D'Anvers , de Ségovie , de Portugal , en 1578.
(1) Extrait des assertions soutenues et enseignées par les soi-disant Jésuites , pag. 252 et suiv
(2) Ibid. , pag. 096 et suiv.
(3) Ibid. , t. IV, pag. 74 et suiv'
(4) l6id>, pag. 90 et suiv.
(5) Mis t. abrég. des Je s. et des Missionnaires Pères de la Foi, t. TI, pag. 288, in-3°, 1820.
D'Angleterre, en 1579, 1 58 1 et 1 5g8 . Du Japon, en 1587.
De Hongrie et la Transylvanie, en i588.
De Bordeaux, en 1589.
De toute la France , en i5g^.
De la Hollande , en 1696.
De la ville de Tournon , en 1697.
Du Béarn , en 1597.
D'Angleterre, de nouveau , en 1601 et 160/i.
De Dantzick et Thorn , en 1606.
De Venise , en 1606 et 161 2.
Du royaume d'Amura au Japon , en 161 3.
De Bohême , en 161 8.
De Moravie, en 1619.
De Naples et des Pays-Bas , en 1622.
De la Chine et de l'Inde , en 1622.
De Malte, en i634-
De Russie , en 1676 et 1723.
De Savoie , en 1729.
De Portugal, en 1759.
D'Espagne, le 2 avril 1767.
Du Royaume des Deux-Siciles , le 3 novembre 1767.
Du duché' de Parme , le 8 février 1768.
De l'Ile de Malte , de nouveau , le 22 avril 1768.
Après un examen de dix-huit mois de la part
i>l\t\ RÉSUMÉ DE L* HISTOIRE
des magistrats, les Jésuites sontpour la seconde fois chassés de France en novembre 1764; et Louis XV déclare (1) leur Institut « inadmissible par sa nature dans tout état policé, » comme contraire au droit naturel, attentatoire à toute autorité temporelle et spirituelle , et tendant à établir dans l'Église et »dans les états, sous le voile spécieux d'un » Institut religieux , non un Ordre qui aspire » véritablement et uniquement à la perfection » ëvangélique , mais plutôt un Corps politi- » que, dont l'essence consiste dans un activité » continuelle pour parvenir, par toutes sortes »de voies, directes ou indirectes , sourdes ou » politiques , d'abord à une indépendance » absolue , et successivement à l'usurpation
» de toute autorité.
» A ordonné et ordonne (2) que
» tant ledit Institut que ladite Société seront
(1) M. Giibert de Voisins, Procédure contre l'Institut et les Constitutions des Jésuites > pag. 287, in-8°, 1823.
(2) Ibid. , pag, 5o6.
DES JÉSU MES. jfo
y>et demeureront exclus du royaume ^ irrévoca- » blement et sans retour^ sous quelque prétexte, » dénomination et forme que ce puisse être. Entendant ladite Cour garder et observer à «perpétuité les dispositions du présent arrêt, »en tout ce qui concerne l'exclusion défini- »tive et absolue desdits Institut et Société » du Royaume, comme un monument de sa «fidélité à la Religion et au Roi, et comme » une maxime inviolable dont elle ne pourrait jamais se départir sans manquer à son «serment et aux devoirs que lui impose la » sûreté de la personne sacrée des Rois, l'intérêt des bonnes mœurs, celui de Tensei- «ment public et de la discipline de l'Église * «le maintien du bon ordre et de la tranquil-
«lité publique Faisant ladite Cour(i )
«très expresses inhibitions et défenses à tou- «tes personnes, de proposer, solliciter ou de- «mander en aucun temps et aucune occa-
(i) M. Gilbert de Voisins , ci-dessus , pag. 307,
2^6 RÉSUMÉ DE i/hISTOIRE
» sien le rappel desdits Institut et Société, à v peine par ceux qui auraient fait lesdites » propositions , ou qui y auraient assisté ou «acquiescé, d'être personnellement réputés »conniver à l'établissement d'une autorité » opposée à celle du Roi même , favoriser la » doctrine régicide, constamment et persévé- » ramment soutenue dans ladite Société, et » en conséquence poursuivis extraordinaire- » ment..*.,..,.
» Relativement à la doctrine morale et pratique constamment et persévéramment en- » seignée sans interruption dans ladite Société, déclare (1) ladite doctrine morale et » pratique, dont l'uniformité résulte des Constitutions mêmes desdis Institut et Société , » et de la conduite constante de ladite Société, »et des Supérieurs et Généraux d'icelle, à l'é- » gard de tous ceux qui l'ont enseignée et pu- » bliée , perverse , destructive de tout principe
(i) 3M[. Gilbert de Voisins s ci-dessus , pag. Soj*
»de religion, et même de probité; injurieuse »à la morale chrétienne , pernicieuse à la «société civile, séditieuse, attentatoire aux «droits et à la nature de la puissance royale , »à la sûreté même de la personne sacrée des » Souverains et à l'obéissance des sujets; propre à exciter les plus grands troubles dans » les États , et à former et à entretenir la plus f> profonde corruption dans le cœur des hom-
»mes »
Les Jésuites se retirèrent à Rome , où, avec l'aide de Clément XIII, qui leur était entiè rement dévoué , ils intriguèrent pour obtenir leur rappel en France ; mais le masque était tombé, et pour toute réponse aux libelles dans lesquels ils traitaient les membres du Parlement de scélérats et d'hérétiques , ces Pères furent vers la même époque ignominieusement chassés de plusieurs autres pays.
Enfin la Cour de Rome sanctionna ellemême l'extinction de cetie Société dange-