RÉSUMÉ Î>E L'HISTOIRE
reuse. « Considérant , dit le vertueux auteur »du bref de 1770, que la Société de Jésus »ne peut plus faire espérer de bien; qu'il » n'est pas même possible que tant qu'elle «subsiste l'Eglise recouvre jamais une paix » durable; déterminé par ces puissants mo~ » tifs 5 pressé par d'autres que les lois de la ^ prudence nous fournissent ^ et que nous te-
» nons secrets au fond de notre cœur tout
» mûrement considéré ? de certaine science »et pleine puissance apostolique, nous éteignons et supprimons ladite Société (1). »
Ce Bref à jamais mémorable fut l'œuvre de Ganganelli, parvenu au Pontificat sous le nom de Clément XIV. Immédiatement après cette publication , ce Pape courageux fit arrêter Laurent Ricci; mais on prétend que celui-ci et les siens se consolèrent de leurs disgrâces, persuadés que la prédiction faite parleur troisième Général deux cents années
(1) Voyez les notes.
DES JÉSUITES. 2/f9
auparavant ne tarderait pas à s'accomplir. « Nous nous sommes introduits sous la » forme de brebis, disait François Borgia, »nous régnons comme des loups; on nous » expulsera comme des chiens , et nous reparaîtrons comme des aigles. »
C'est apparemment pour hâter le moment de cette réapparition qu'on empoisonna Clément XIV huit mois après l'extinction de la Compagnie ; mais lui-même avait prévu le sort qu'on lui réservait. « Cette suppression , » disait-il , me donnera la mort : je ne m'en »repens point; j'ai dû le faire. »
Les Jésuites , chassés de Rome et de toute la chrétienté, se réfugièrent en Russie, où Catherine II , occupée alors de la civilisation de son vaste empire , les chargea de seconder ses nobles projets. Paul Ier, qui en 1797 occupa le trône de cette princesse, donna ensuite à la Compagnie divers établissements.
Néanmoins, le premier janvier \ 816, Vèm-
pereur Alexandre adressa au sénat cet Ukase ou Décret :
« Revenu, après une heureuse conclusion » des affaires extérieures , dans l'Empire que »Dieu nous a confié, nous avons été informé »par de nombreux rapports et par de nombreuses plaintes des circonstances suivantes :
» L'Ordre religieux des Jésuites de l'Église » Catholique, Apostolique, Romaine, avait été » aboli par une Bulle du Pape. En consé- »quence de cette mesure , les Jésuites furent «expulsés, non seulement des Etats de l'E- »glise, mais aussi de tous les autres pays; » ils ne purent demeurer nulle part. La Russie »seule, constamment guidée par des senti- «ments d'humanité et de tolérance , les con- » serva chez elle, leur accorda un asile , et leur «assura leur tranquillité sous si puissante » protection. Elle ne mit aucun obstacle au » libre exercice de leur culte ; elle ne les en «détourna ni parla force, ni par des per-
»sécutions , ni par des séductions: mais en » retour elle crut pouvoir attendre de leur «part de la fidélité, du dévouement et de » l'utilité. Dans cet espoir, on leur permit de «se vouer à l'éducation et à l'instruction de » la jeunesse. Les pères et les mères leur con- «fièrent sans crainte leurs enfants pour leur » enseigner les sciences et former leurs mœurs.
» Maintenant il vient d'être constaté qu'ils * n'ont point rempli les devoirs que leur im- » posaient la réconnaissance et cette humilité » que commande la religion chrétienne, et » qu'au lieu de demeurer habitants paisibles »dans un pays étranger, ils ont entrepris »de troubler la religion grecque, qui, depuis »les temps les plus reculés, est la religion «dominante dans notre Empire, et sur la- » quelle, comme sur un roc inébranlable, «reposent la tranquillité et le bonheur des » peuples soumis à notre sceptre. Ils ont corn» »mencé d'abord par abuser de la confiance » qu'ils ont obtenue; ils ont détourné de no»
»tre culte des jeunes gens qui leur avaient été «confiés et quelques femmes d'un esprit «faible, et en conséquence les ont attirés à »leur Église. Porter un homme à abjurer sa » foi , la foi de ses aïeux, éteindre en lui l'a- »mour pour ceux qui professent le même » culte , le rendre étranger à sa patrie , semer »la zizanie et l'animosité dans les familles , » détacher le fils du père et la fille de la mère 5 «faire naître des divisions parmi les enfants » de la même Eglise , est-ce là la voix et la «volonté de Dieu, et de son Fils divin Jésus- » Christ, notre Sauveur, qui a versé pour «nous son sang le plus pur, afin que nous » menions une vie paisible et tranquille > dam » toutes sortes de piétés et d! honnêtetés ?
«Après de pareilles actions, nous ne som- >> mes plus surpris que l'Ordre de ces Religieux «ait été éloigné de tous les pays , et qu'il ne «soit toléré nulle part. Quel est, en effet, le- » tat qui pourrait souffrir dans son sein ceux » qui répandent la haine et le trouble? Con-
»stamment occupés à veiller sur le bien-être »de nos sujets fidèles, et considérant comme »un devoir sacré d'arrêter le mal dans son » origine, afin qu'il ne puisse mûrir et pro~ »duire des fruits amers , nous avons en conséquence résolu d'ordonner :
» i° L'Eglise catholique romaine de Russie »doit être remise dans l'état où elle se trou- » vait sous le règne de notre aïeule de glorieuse mémoire l'impératrice Catherine II ;
» 2° Tous les membres des Jésuites doivent »être sur-le-champ chassés de Pétersbourg;
•> 3° L'entrée de nos deux Capitales doit » leur être interdite à l'avenir (i). »
Cet Ukase effectivement s'exécuta le même jour: on renvoya aux parents les enfants qui étaient élevés dans l'Institut de la Compagnie, et les Confrères furent poliment conduits hors de la ville par des officiers de Police.
Tel est notre but, et nous croyons l'avoir
(i) Voyez le Moniteur, jeudi , Ier février 1816.
atteint sans contestation aucune , de prouver que les Jésuites ont excité des troubles dans tous les pays où ils se sont établis.
Et pourtant Pie VII déclare que le monde catholique demande d'une voix unanime le rétablissement de la Compagnie! et en conséquence de cette persuasion , qui fait si peu d'honneur à ses lumières, ce Pape, en i8i4> a rappelé les Jésuites dans toute la chrétienté !
Que dis«je? les Souverains n'ont même plus le droit de s'opposer aux envahissements de cette secte audacieuse et perfide. « Nous » ordonnons , dit le Pontife (1) , que les pré- «sentes Lettres soient inviolablement observées en tout temps Déclarons nul et
»de nul effet tout acte à ce contraire, de » quelque autorité qu'il émane , sciemment ou
» par ignorance Qu'il ne soit donc
» permis à personne d'enfreindre ou de con-
(i) Voyez les notes.
» tredire, par une entreprise téméraire, la teneur de notre Ordonnance; et si quelqu'un »ose le tenter, qu'il sache qu'il encourra » l'indignation du Dieu Tout-Puissant et des «Bienheureux Apôtres Pierre et Paul. »
Terminons cette esquisse historique par un portrait delà Compagnie, qui, pour être tracé depuis plus d'un siècle, ne laisse encore aujourd'hui rien à désirer.
«Je sais que la plupart des Jésuites sontémi- »nemment instruits, que, sous ce point de » vue , ilspourraient être infiniment utiles aux » Empires; mais sachant également qu'ils ne «font servir la religion qu'à leur utilité per- «sonnelle ; que cet extérieur de piété cache » une ambition démesurée et des ressorts compliqués d'intrigues, dont le jeu ne tend «qu'à grossir leur opulence, et à établir ou «affermir la domination du Pape, ou plutôt «la leur, dans tous les États de l'Europe; que «leurs écoles ne sont qu'un instrument de » tyrannie ; qu'ils sont trop ennemis du repos
» pour faire espérer qu'ils ne voudront plus » se mêler des affaires de mon Empire , je » renonce donc à les prendre , et ne puis » m étonner assez qu'il existe encore des s Cours en Europe qui ne veulent pas ouvrir »les yeux sur eux et sur leur insidieuse conduite. Quelque chose que l'on publie de la » fine politique d'Espagne et de France, je » trouve leur prudence en défaut, de tolérer » chezelles une Congrégation qui a su acquérir » la propriété de tant de domaines en Europe » et en Amérique , qui leur a suscité tant de » maux , et qui a été la cause de la mort sacri- » lége de plusieurs de leurs Rois. »
Celui qui résumait en dix lignes l'histoire générale des Jésuites se nommait Pierre-le~ Grand (1).
(i) Voyez La Harpe, Cours de littérature , jt. XVII, pag. 558 , in-8°, ï8io.