RÉSUMÉ
DE LlîTSTOirŒ
Don Inigo Jagnès, gentilhomme espagnol, si connu depuis sous le nom de saint Ignace de Loyola , jeta les premiers fondements de la société des Jésuites.
Né dans la province de Biscaye , en 149 1 ? Ignace j après une éducation très négligée, s'était d'abord décidé pour le parti des armes; mais un boulet de canon sorti des rangs français lui ayant cassé la jambe droite au siège de Pampelune , son ardeur belliqueuse se
trouva tout-à-coup singulièrement modérée ,
et c'est pendant sa convalescence que ses idées tournèrent vers la dévotion,
Ignace , qui jusque là n'avait mis aucun frein à ses passions déréglées , eut beaucoup de peine à renoncer au monde; plus d'une fois le malin esprit lui suscita des tentations auxquelles il fut bien près de succomber (i) ; mais enfin la grâce l'emporta, et, sorti vainqueur d'une lutte si difficile, il ne tarda pas à comprendre la haute mission que le ciel lui destinait.
Au milieu des visions et des jets de lu-? mière qui, de tous côtés, illuminaient son àme , il distingua clairement le mystère de la Sainte-Trinité (2). Voilà certes un fait des plus intéressants ; mais ce qui doit paraître bien plus intéressant encore aux Jésuites, c'est que , pendant une espèce de ravissement
(1) De Selva , Histoire de don Inigo , liv. I, chap. xx, xxii, xxv; t. I, pag. 29 , 32 , 41 > in- 12 , 1738. 1
(2) Orlandln , Historiée Societalis Jesu lib. I, cap» xxvn, pag. 7 ; in-fol. , 1620.
extatique qui dura huit jours, Dieu lui révéla le plan et les progrès miraculeux de la compagnie qu'il devait un jour établir (i).
Les nombreux pèlerinages qu'il entreprit dans les premières années de sa conversion le firent passer pour fou aux yeux de quelques pécheurs endurcis , qui poussèrent même l'irrévérence jusqu'à comparer ses saintes expéditions aux courses divertissantes du chevalier de la Manche; mais il n'en poursuivait pas moins sa pieuse carrière : et ayant rencontré sur sa route un Sarrasin assez mal avisé pour soutenir que Marie avait cessé d'être vierge en devenant mère , Ignace se mit en devoir de le pourfendre, et l'au tre ne dut son salut qu'à la vitesse de sa mule (2).
Son zèle lui attira quelques disciples; mais
(1) Ibid. , cap. xxviii , pag« 7.
(2) Dupin, Histoire de l'Église, seizième siècle T part, III, chap, iv , t. II, pag. x^yg , in-8*, 1703.
comme il n'avait salué les sciences que de très loin, il reconnut tout le tort que pouvait lui faire son ignorance, et résolut de commencer ses études , quoiqu'il fût alors âgé de trente-trois ans.
Quelque temps après, s'étant rendu à Alcala pour y faire sa philosophie , il voulut essayer de diriger les consciences. Mal lui en prit; car le grand vicaire de cette ville ayant fait droit aux plaintes de quelques personnes, Ignace fut mis en prison (i), et on ne lui rendit saiiberté que sous la condition expresse qu'il s'abstiendrait d'enseigner au peuple les mystères de la religion jusqu'à ce qu'il eût étudié quatre ans en théologie (2). Il prit le parti de se retirer avec ses disciples à Salamanque, où il essuya les mêmes disgrâces (3).
(1) Dupiîi , ubi supra, pag, 1482.
(2) Ibid. , pag. i483.
(3) De Seïva , chap. xxi.
Ennuyé de ces oppositions, et résolu d'acquérir un titre qui lui donnât droit de catéchiser, il vint à Paris, dont l'Université passait alors pour la première du monde. Il entra au collège de Montaigu , et se remit aux éléments de la grammaire (i).Le démon, voyant ses peines , s'offrit de lui donner de grandes lumières et de lui découvrir le sens des passages les plus obscurs de l'Ecriture; il aima mieux prier ses maîtres de lui administrer le fouet quand il manquerait à son devoir que d'accepter ces offres diaboliques (2).
Ignace ne perdait point de vue l'idée de s'associer des coopérateurs. Ses disciples d'Espagne l'ayant abandonné, il fallut songer à faire de nouveaux prosélytes , et, comme tous les moyens lui paraissaient bons pourvu qu'il en vînt à son but, on rapporte qu'il
(x) Histoire des Religieux de la Compagnie de Jésus, liv. I , t. I , pag. 44 > in- 12 , 1740. (2) Ibid, , pag. 35.
gagna un jour l'âme d un docteur en jouant avec lui une partie de billard (1).
Ses premières conquêtes furent Lefèvre,quî avait été son répétiteur , et François Xavier, devenu fameux par le zèle inutile qui le transporta dans les Indes. A ceux-ci se joignirent ensuite Lainez? Salmeron, Bobadilla etRodriguez.
Afin de les ûxer par un engagement solennel, il les mena le jour de l'Assomption 1 534 dans l'église de Montmartre (2), oùLefèvre, qui avait été reçu prêtre depuis peu, leur dit la messe et les communia dans la chapelle souterraine. Après le service , ils firent chacun en particulier un vœu par lequel ils s'obligèrent (3) à renoncer au monde aussitôt qu'ils auraient achevé leur cours de théolo-
(1) De Selva , liv. II , ehap. xxvm , t. I , pag. îoî.
(2) Histoire des Religieux de la Compagnie de Jésus s liv. ï, t. I, pag. 57.
(3) De Thon, Histoire universelle , liv. XXXVII, t. III, pag. 54o, in-4° s 1740.
gie; à embrasser une pauvreté perpétuelle, à travailler toute leur vie pour la gloire de Dieu et pour le salut des âmes; et en conséquence de s'embarquer pour Jérusalem , afin de convertir les infidèles. Us s'engagèrent, s'ils trouvaient des obstacles à l'exécution de ce dessein , d'aller à la fin de l'année à Rome, et d'y offrir leurs services au pape , vicaire de Jésus-Christ, sans faire avec lui aucune convention, sans condition et sans aucune restriction , pour tous les lieux du monde.
L'année suivante , Ignace retourna malade en Espagne, et bientôt après se rendit à Venise pour s'acquitter de son vœu. Là, ayant pris les saints ordres , et ramassé ses compagnons dispersés , il renonça au dessein d'aller à Jérusalem, et se dirigea vers Rome avecLefèvre et Lainez, tandis que les autres, continuant leurs exploits dans les villes voisines, prêchaient et administraient les sacrements.
Ignace était sur le point d'entrer dans la
8 KÉSUME DE l/HISTOlRE
sainte capitale , lorsque le père étemel lof apparut avec Jésus portant sa croix , et souffrant de cruelles douleurs (i). Le père recommanda nos pèlerins à son fils , et celuici promit de les assister à Rome. Cette vision fut cause qu'il donna depuis à sa société le nom de Compagnie de Jésus (2).
En ce temps - là le luthéranisme s'était établisans presque aucune contradiction dans le nord de l'Europe. Des progrès plus étendus pouvaient anéantir à jamais les foudres du Vatican. Le secours d'une Société qui faisait vœu de servir, sous l'étendard de la croix, Dieu seul et le pontife romain son vicaire sur la terre ; qui s'attachait spécialement à l'exécution des ordres du pape et de ses successeurs ; qui jour et nuit devait être armée pour acquitter une obligation si grande 5 servait puissamment à seconder les vues toujours
(1) Dupin , Histoire de l'Église > seizième siècle partie III , chap. iv; t. II , pag. i486.
(2) De Thou , Mis t. univers. , ubi supra.
DES JESUITES. g
ambitieuses de la cour de Rome. La circonstance ne pouvait être plus favorable, Paul III approuva le nouvel institut.
Ignace, ayant été nommé d'une voix unanime général de la petite troupe, dirigea ses soldats vers différents pays. La protection singulière du pape et le zèle que la Compagnie marquait contre les hérétiques , engagèrent plusieurs princes , qui entrèrent alors dans des guerres de religion a à lui donner des établissements dans leurs états.
La rapidité avec laquelle les Jésuites se sont répandus dans toutes les régions de la terre, sera toujours un phénomène étonnant pour ceux qui savent combien ils ont éprouvé de contradiction partout où ils cherchaient à se fixer. En 1 5Zj-0 , lorsqu'ils présentèrent leur supplique à Paul III, ils ne parurent qu'au nombre de dix. En i54-3 , ils n'étaient encore que quatre-vingts. En 1 545. ils n'avaient que dix maisons; mais en 1 549 ils possédaient deux Provinces, une en Es-
10 RESUME JDE i/hISTOIRE
pagne, l'autre en Portugal , et vingt-deux Maisons. En 1608, Ribadeneira comptait vingt-neuf Provinces et deux Vice-Provinces, vingt-une Maisons de Profession, deux cent quatre-vingt-treize Collèges, trente-trois Maisons de Probation , d'autres Résidences au nombre de quatre-vingt-treize , et dix mille cinq cent quatre-vingt-un Jésuites. Dans le catalogue imprimé à Rome en 1679, on trouve trente-cinq Provinces, deux Vice- Provinces , trente-trois Maisons Professes , cinq cent soixante-dix-huit Collèges, quarante-huit Maisons de Probation, quatrevingt-huit Séminaires , cent soixante Résidences, cent six Missions, et en tout dix-sept mille cent cinquante-ciqq Confrères , dont sept mille huit cent soixante et dix Prêtres. Selon le calcul du père Jouvency, en 1710, ils étaient dix-neuf mille neuf cent quatrevingt-dix-huit Jésuites. Enfin, lors de leur destruction en 1764? on en comptait plus de vingt-deux mille.
On crut que Paul IV, qui avait quelques motifs particuliers de mécontentement contre ]a Compagnie, lui serait contraire; cependant elle augmenta encore beaucoup sous son pontificat. Le général avait envoyé à Paris quelques écoliers sous la conduite de d'Eguia , et ensuite sous celle de Dominicus ; mais François Ier ayant ordonné à tous les sujets de Charles-Quint de vider le royaume, la plus grande partie de cette petite Société se vit contrainte de se retirer à Louvain (j). Treize néanmoins furent assez adroits pour rester incognito dans le collège des Lombards, sous la conduite de Viole. Ce Viole avait reçu ordre de faire Profession entre les mains de Guillaume Du Prat, évêque de Clermont, bâtard du fameux Du Prat, chancelier, cardinal et légat qui avait voulu acheter la Pa-
(i) Dupin, Histoire de V Église, seizième siècle, partie III , chap. iv, t. II , pag. i^çj5.
pauté douze cent mille livres. Ce prélat qui couvrait les Jésuites de sa protection puissante, en établit dans sa ville de Billom , logea ceux qui étaient à Paris dans son hôtel, et par son testament légua à la Compagnie des sommes considérables à condition qu'elle établirait des collèges en Auvergne pour y enseigner la jeunesse.
Ignace s'était insinué à Rome auprès du cardinal de Lorraine , qui lui avait promis de protéger son institut à la Cour de France aussitôt qu'il y serait de retour. Il lui tint parole : et Henri II , à la sollicitation de ce cardinal, fit expédier en janvier i55o des lettres patentes par lesquelles il agréait et approuvait les Bulles que les Jésuites avaient obtenues , et permettait auxdits Frères de bâtir, des biens qui leur seraient aumônés, une Maison et un Collège dans la ville de Paris seulement , et non dans les autres villes , pour y vivre selon leur Règle et leurs Statuts ; et mandait à ses Cours de
Parlement de vérifier lesdites lettres patentes (1).
Cette affaire ayant été présentée au Parlement quatre ans après, le troisième jour d'août, la Cour arrêta que les lettres du roi et le bref du pape seraient communiqués à révêque de Paris et à la Faculté de Théologie, pour, les parties ouïes, être ordonné ce qi}e de raison (2).
Suivant cet arrêté, la Faculté de Théologie donna le premier décembre de la même année son avis par écrit. Il contenait en substance (3), que cette nouvelle Société s'arrogeait le titre inouï de Compagnie de Jésus ;
(1 ) Histoire des Religieux de la Compagnie de Jésus , liv. III , t. II, pag. 17J , in-12, 174°'
(2) Du Boulay, Historia (Juive rsitatis 3 t, VI, pag. 5jo , in-fol. , 1673. — Le Mercure Jésuite, t. I, pag. 3 1 4 5 in-8° , i65i .
(5) Du Boulay, Ibid. > pag. 672. — Le Mercure Jésuite , t. î, pag. 020. — De Thou , Histoire universelle > liv. XXXVII, t. III, pag. 54i.
l4 RÉSUMÉ PE Ii' HISTOIRE
qu'elle recevait indifféremment et sans choix toutes sortes de personnes , les scélérats , les infâmes ; qu'elle n'avait ni règle ni constitutions, ni manière de vivre; ni aucun des usages qui distinguent les autres religieux des personnes du siècle; qu'elle avait obtenu une infinité de privilèges , de libertés et d'indemnités, principalement en ce qui concerne l'administration des sacrements, au préjudice des évêques et du clergé ; qu'ainsi , cette Société lui semblait déshonorer l'ordre monastique et religieux, dont elle énervait la discipline, en se dispensant des pieux exercices qui entretiennent la ferveur et soutiennent la vertu ; qu'elle donnait même occasion d'enfreindre les vœux , de se soustraire à l'obéissance due aux prélats, de dépouiller injustement les seigneurs ecclésiastiques et autres de leurs droits , et d'introduire dans le gouvernement de l'État et de l'Église le trouble, les plaintes , les procès 9 les dissensions , les disputes , les jalousies, les révoltes, les divisions
DES JÉSUITES. l5
de toute espèce ; que, par toutes ces raisons , cette Société paraissait à la sacrée Faculté dangereuse pour la religion , parcequ'elle troublait l'Eglise, qu'elle renversait la discipline monastique , et tendait plus à la des^ truction qu'à l'édification.
Les Confrères de la Société furent* saisis
d'étonnement à la vue de cette délibération de la Faculté de Théologie. Ils crurent qu'il fallait s'accommoder au temps; et dans l'espérance que la haine qu'on avait conçue pour le nouveljnstitut s'adoucirait peu à peu, ils gardèrent un profond silence.
D'après l'arrêté de la Cour, on pria Eustache Du Bellay, évêque de Paris, de dire son sentiment.
Ce prélat répondit par écrit (1) que cette Société, comme tous les nouveaux ordres, était infiniment dangereuse ; que clans les
(i) Du Boulay , ubi supra, pag. 5yo. — Le Mercure Jésuite, t. I, pag. 3 1 5. — De Thou , ubi supra, pag. 542,
l6 RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE
circonstances présentes, elle paraissait instituée plutôt pour exciter des troubles que pour établir la paix et la concorde dans l'Église. Il désapprouvait particulièrement le nom de Jésuites, comme un titre plein d'arrogance, par lequel ces Pères s'attribuaient à eux seuls ce qui convenait à l'Église catholique , qu'on peut proprement appeler l'assemblée ou la société des fidèles, dont Jésus-Christ est le chef ; comme si, en prenant ce nom pour eux seuls, ils eussent voulu faire'entendre qu'eux seuls composaient l'Eglise. Ce prélat observait que, dans les privilèges accordés à cette Société parole pape Paul ITI , il y avait beaucoup de choses contraires au droit commun , et préjudiciables à l'autorité et à la puissance des évêques , des curés et des universités. Il en concluait que puisque le pape avait obligé les confrères de cotte Société à instruire les Turcs et les infidèles, et à leur prêcher la parole de Dieu , il était plus à propos qu'on leur donnât des
maisons qui en sont proches , de même que les chevaliers de Rhodes furent autrefois placés comme en sentinelle sur les frontières de la Chrétienté.
Ce jugement de l'évêque et de la Faculté de Paris furent pour ces Pères une épreuve bien sensible. Ils essuyèrent les mortifications les plus humiliantes de la part des prédicateurs, des curés et des professeurs. Cependant ils se retirèrent dans le quartier Saint-Germain, où ils se prétendirent exempts delà juridiction de l'évêque, et continuèrent à exercer leurs fonctions malgré l'interdit qu'il avait lancé contre eux(i). Le prieur de Saint-Germain * curieux de faire valoir les droits de son église \ les y laissa tranquilles. Ignace, qui vivait encore, et qui avait remplacé son ancienne pétulance par une patience opiniâtre , exhorta ses disciples
(1) Histoire des Religieux de la Compagnie de Jésus , liv. III, t. II , pag, 249.
l8 RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE
à ne se pas rebuter, et à tout espérer du temps. Pour les consoler, il obtint de l'inquisition d'Espagne un décret qui censura la conclusion de la Faculté (1),
On cite comme une chose singulière une prédiction qui , vers cette époque , fut faite en Irlande par George de Bronsvel , archevêque de Dublin.
« Il y a une fraternité , disait-il , qui s'est » élevée depuis peu , qui s'appelle les Jésui- » tes, qui en séduiront plusieurs; qui, vivant » la plupart selon les Scribes et les Phari- » siens , tâcheront d'abolir la vérité. Ils en » viendront presque à bout , car ces sortes » de sens se tournent en plusieurs formes: » avec les Païens, ils seront Païens; avec les » Athées , ils seront Athées ; avec les Juifs , » ils seront Juifs ; avec les Réformateurs, ils » seront Réformateurs, exprès pour connaître
(i) Étienne Pasquier , Catéchisme des Jésuites , liv. ïiï , chap, xx, pag. 464, in-18, 1677.
DES JÉSUITES. ig
n vos intentions, vos desseins, vos cœurs et » vos inclinations. Ces gens sont répandus » par toute la terre. Ils seront ^dmis dans le » conseil des princes , qui n'en seront pas » plus sages ; ils les enchanteront jusqu'au » point de les obliger à révéler leurs cœurs » et leurs secrets les plus cachés : ils ne s'en » apercevront point. Néanmoins, Dieu, à la » fin , pour j ustifier sa loi , retranchera promp- » tement cette société , même par les mains » de ceux qui l'ont le plus secourue et se » sont servis d'elle ; de sorte qu'ils devien- » dront odieux à toutes les nations. Ils se- » ront de pire condition que les Juifs; ils » n'auront point de place fixe sur la terre , » et alors un Juif aura plus de faveur qu'un » Jésuite. »
On ne dit pas si l'archevêque de Dublin était, comme Ignace, sujet à des ravissements extatiques, pendant lesquels l'avenir se déroulait devant lui : ce qu'il y a de certain , c'est que jamais prédiction ne fut ni plus
20 KÊSUMÉ DI L'HISTOIRE
clairement énoncée , ni plus complètement vérifiée; et, malgré les témoignages les plus authentiques sur lesquels ce fait s appuie (1 ), l'historien se demande encore s'il n'a point été imaginé après coup.
L'armertume des disgrâces essuyées en France , et, vers le même temps, en Flandre et en Espagne, fut adoucie par les magnifiques établissements que le saint patriarche sut procurer à ses enfants dans la capitale du monde chrétien. L'abondance des aumônes l'avait mis en état d7y bâtir une très jolie maison de campagne. Ces dotations fort étendues depuis ont donné aux Jésuites la facilité d'entourer le souverain pontife à Rome , au nombre d'environ six cents, et de régir de là le monde entier.
Ignace , dont la santé s'affaiblissait de jour
(i) Voy. Les procès contre les Jésuite s, pour servir de suite aux Causes célèbres, pag. 210, in-12, 1750; et les Annales d Irlande , par Jacques Varans , réimprimées à Dublin, en 1703 , pag. 198.
DES JÉSUITES» il
en jour , fit nommer Jérôme INadal pour son vicaire, et mourut le 3i juillet i556, à 1 âge de 65 ans , avec la satisfaction de voir sa Société déjà si répandue qu'elle possédait au moins cent Collèges, sans compter les autres Maisons (1).
Les Jésuites ont fait des efforts d'imagination incroyables pour tracer aux races futures un portrait digne du fondateur de la Société.
On lit cette inscription sur son tombeau :
QUI QUE TU SOIS QUI TE REPRESENTES DANS TON ESPRIT L'iMAGE DU GRAND POMPEE , DE CÉSAR OU D'ALEXANDRE , OUVRE LES YEUX A LA VERITE, ET TU VERRAS SUR CE MARBRE
qu'IGNAGE a été plus grand que tous ces conquerants,
(i) Histoire des Religieux de la Compagnie de Jésus, livi III, t. II, p*g. 5o8.
22 RÉSUMÉ DE l'hISTOIUE
Si , en ouvrant les yeux à la vérité , on ne distingue pas très clairement qu'Ignace ait surpassé Alexandre , César ou Pompée , on verra sans doute que, doué d'un génie actif et entreprenant , il a légué aux siens le secret de remuer les passions des hommes , héritage qui ne pouvait que fructifier entre des mains habiles.
A la mort du patriarche , la Société fut agitée par des guerres intestines qui manquèrent de la soulever contre elle-même. Il y avait tout lieu de croire que les suffrages se réuniraient sur Nadal,pourlegénéralat ; mais Lainez, le plus ancien des compagnons d'Ignace , et qui paraît l'avoir conduit dans la plupart de ses entreprises , fit indiquer une congrégation pour procéder à l'élection d'un général. Comme la guerre qui s'était allumée entre Paul IV et Philippe II ne permettait pas aux Espagnols? sur lesquels il comptait beaucoup de se rendre à Rome , on ne put tenir l'assemblée que deux ans
après. En attendant 1 élection, Lainez eut le crédit de se faire nommer Vicaire général pour l'interrègne. Ce succès excita les murmures de quelques Jésuites qui se plaignirent qu'il avait absorbé toute l'autorité. L'esprit de faction remua dans la Compagnie, et la contestation devint si vive, que le cardinal Carpi fut chargé de calmer les esprits (1). Il donna des adjoints à Lainez et lui ordonna de ne rien faire sans les avoir consultés.
Enfin, en i558, l'assemblée se tint et Lainez fut élu. Paul IV avait nommé le cardinal Pecheco pour assister à la congrégation et lui notifier qu'il désirait que le généralat ne fût point perpétuel , mais seulement pour trois ans , et que les Jésuites récitassent en chœur les heures canoniales selon la pratique de tous les ordres religieux (2). Nos Révérends pères se soumirent en apparence,
(1) Histoire des Religieux de la Compagnie de Jésus, liv. IV, t. II, pag. 32 î.
(2) Ibid. , pag. 434-
M KÉSUMÉ DE l/lilSTOIKJi
et vinrent à bout de laisser mourir sa sainteté sans lui avoir rien accordé.
On a vu qu'une des premières maximes de la Société était de s'accommoder aux temps, sans jamais se rebuter. En conséquence de ce principe, et malgré les affronts essuyés à * Paris , ayant cru. entrevoir une lueur de succès dans la protection des Guises, qui étaient à la tête des affaires de François II 9 elle crut le moment favorable pour recommencer ses poursuites auprès du Parlement.
Après des lettres de jussion , multipliées et toujours sans effet, le Colloque de Poissy les admit enfin dans le royaume le i5 septembre 1 56 1 ; mais ils furent reçus par forme de Société et de Collège, et non de Religion nouvellement instituée , à la charge qu'ils seraient tenus de prendre un autre nom que celui de Société de Jésus, ou de Jésuites^) ; que chaque Évêque, dans son diocèse,
(i) Le Mercure Jésuite, V I , pag. 327, in-8°? i65i; —
aurait une juridiction entière sur eux, comme sur les autres prêtres ; qu'ils ne pourraient rien faire au préjudice des Evêques, des Chapitres , des Curés, des Universités et des autres ordres , ni contre leur autorité et leurs fonctions; qu'ils seraient gouvernés suivant le droit commun , et qu'ils renonceraient aux privilèges qui lui étaient contraires. On ajouta que , s'ils n'observaient régulièrement ces conditions , ou que si dans la suite ils obtenaient de nouveaux privilèges des papes , l'approbation de leur Société faite par ce décret serait tenue comme révoquée dès à présent (1).
En vertu de cette délibération , ils ouvrirent à Paris le Collège de Clermont (aujourd'hui Louis-le-Grand) ; mais comme l'Université réclamait contre la liberté accordée à
De Thou , Histoire universelle, liv. XXXVII , t, III , pag. 543, in-4°, 1740.
(1) Dupîn, Histoire de V Eglise > seizième siècle , partie III, chap. iv; t. II, pag. 499, in-8° , 1705.
la Compagnie, l'affaire fut pour la seconde fois portée au Parlement , et les confrères du Collège lui présentèrent une requête par laquelle ils demandaient que la cour interposât son autorité afin qu'on ne les empêchât plus à l'avenir d'instruire la jeunesse.
Avant que l'affaire fût plaidée, l'Université de Paris consulta Charles Dumoulin ; ce savant jurisconsulte répondit, par écrit que de très justes raisons obligeaient l'Université à remplir un de ses plus indispensables devoirs en faisant cette sommation aux Jésuites, pour les contraindre par les voies de droit à se désister de ces sortes de prétentions ; qu'ils établissaient une nouvelle Compagnie contre les anciens décrets des conciles, et même d'un concile général célébré à Rome sous Innocent III , l'an 12 15 ; que l'établissement
(1) De Thou, Histoire universelle , ubi supra, pag,
des Jésuites ne tendait pas seulement à la ruine de tous les ordres en particulier , mais qu'il étaittrès dangereux pour toutle royaume en général; qu'il n'y avait point d'homme sage qui n'appréhendât que sous prétexte de la liberté qu'auraient les Italiens et les Espagnols, dont cette Société était particulièrement composée, d'aller et de venir d'un royaume dans un autre , il ne se trouvât bien des espions i qui feraient connaître nos secrets à nos ennemis ; que cet ordre n'étant pas approuvé ne pouvait passer pour légitime ; qu'il semblait n'être institué que pour tendre des pièges aux mourants et s'emparer de leurs biens ; que d'ouvrir un nouveau Collège au milieu de l'Université à laquelle ils ne voulaient pas obéir et se soumettre , c'était une chose monstrueuse ; que ces nouveaux maîtres étaient inutiles et superflus dans cette Université, où il y avait un grand nombre d'écoles et de collèges ; qu'ils apportaient en France de nouvelles superstitions ; qu'ils
fascinaient les yeux des peuples ; qu'ils violaient déjà les édits de pacification , et troublaient la tranquillité publique ; qu'enfin, ils occasioneraient dans la suite de plus grands troubles.
La cause fut plaidée en Parlement, les chambres assemblées. Pierre Versons parla pour la nouvelle Société, et finit son discours en louant son origine et son institution (1). Etienne Pasquier plaida pour l'Université contre la Compagnie, qu'il appela une secte ambitieuse (2), qui n'avait qu'une apparence de religion , née en Espagne , élevée en France et formée à Venise , d'abord persécutée à Rome , reçue ensuite et comblée de privilèges excessifs , contraires au droit commun. Il dit qu'elle avait été condamnée par la Faculté de Théologie de Paris , et rejetée par l'évêque de ce diocèse ; que maintenant,
(1) Voy. Du Boulay , Historia XJnwersitatis , t. VI, pag. et seq.
(2) Ibid. , pagr 6o/j et seq.
DKS JÉSUITES. 29
sous prétexte d'enseigner gratuitement la jeunesse, elle causait une infinité de maux ; que d'un côté elle épuisait les familles par des testaments suggérés, et que de l'autre elle séduisait la jeunesse et la corrompait; qu'elle fascinait les jeux des enfants par de vaines superstitions , et que par ce moyen elle jetait déjà les semences des séditions et des révoltes qui éclateraient quelque jour à la ruine du royaume. Pasquier conclut en s 'adressant aux juges : « Vous , dit-il (1) , vous-mêmes, a Messieurs , qui tolérez aujourd'hui les Jésuites,vous vous reprocherez quelque jour, »mais trop tard , d'avoir été trop crédules , .«lorsque vous verrez les suites funestes de » votre facilité , et le renversement de l'ordre »et de la tranquillité publique , non seulewment dans ce royaume, mais dans tout le l monde chrétien , par les ruses , les supercheries, la superstition, la dissimulation, les
(1 ) De Thou, Histoire universelle, Hv. XXXVII , t. III, pag. 545,
3o RÉSUMÉ DE i/HISTOIRK
«feintes , les prestiges et les détestables arti- »fîces de la nouvelle Société. »
Lorsque Pasquier eut terminé , Versons répliqua ; enfin l'avocat général Dumesnil , magistrat distingué par son esprit et sa probité , parla le dernier. Après s'être beaucoup étendu sur les nouveaux ordres et sur l'extrême danger où l'on exposait, en les recevant, non seulement la religion 5 mais encore l'état , il conclut contre les Jésuites, qu'étant engagés par des vœux , ils ne devaient en aucune façon être admis dans le corps de l'Université pour y enseigner la jeunesse , et il requit que la cour avisât à quoi elle pourrait et devait employer le legs de l'évêque de Clermont , pour conserver dune autre manière la mémoire et la volonté du testateur (1).
La cause ayant tenu deux audiences entièreSjleParlementjOu persuadéqu'il n'yavait rien à craindre pour l'avenir , ou en haine
(i) Du Boulay ? ubi supra , pag. 65o et seq. — Le Mercure Jésuite , t. I , pag. 36o.
DES JÉSUITES. 3î
des protestants pour la défaite desquels on croyait que les Jésuites étaient destinés , fut d'avis qu'on [délibérât plus amplement sur cette affaire ; et néanmoins il accorda aux Jésuites la permission d'ouvrir publiquement un collège pour enseigner la jeunesse.
Le plaidoyer de Pasquier fit du bruit : nos Révérends pères , qui croyaient avoir pris toutes lesmesuresnécessairespourquel'Universiténe trouvât point d'avocats propres à la défendre , furent bien étonnés de rencontrer un athlète aussi vigoureux dans un jeune homme auquel ils n'avaient seulement pas songé: leur réponse à Pasquier , qui s'immortalisa par cette cause 9 me paraît un des morceaux les plus curieux qu'aient fournis les archives de la compagnie de Jésus. La pièce est authentique (1) , et je ne sache pas qu'aucun de ses écrivains l'ait jamais désavouée.
« Que Pasquier rêve jusqu'à ce que quel-
(i) Yoy. V Histoire des Religieux de la Compagnie de Jésus , liv. VI , t. III, pag, 5i i et suîv.
5j2 résumé de l'histoire
» qu'un de notre compagnie, ou quelque autre »pour le public, fasse un recueil de ses ignorances , rêveries, âneries , malignités et hé- » résies , pour lui dresser un tombeau où il ®soit encoffré tout vif , où les corbeaux et les » vautours viennent de cent lieues à l'odeur » de son cadavre , dont les hommes n'oseront » approcher , de cent pas sans boucher leur »ne& pour la puanteur, où les ronces et les » orties croissent , où les vipères et les basilics » nichent, où les ehats-huants et les butors » chantent.
» Pasquier est un porte-panier, un ma- »raud de Paris , petit galant , bouffon , plai- » santeur , petit compagnon , vendeur de sor- » nettes , simple regage , qui ne mérite pas » d'être le valeton des laquais, bélitre, coquin »qui rote, pète et rend sa gorge ; fort suspect » d'hérésie, ou bien hérétique, ou bien pire; »un sale et vilain satyre , un archi-maître » sot par nature , par bécarre et par bémol ; »sot à la plus haute gamme , sot à triple se-
DES JÉSUITÈS. 33
«nielle, sot à double teinture, et teint en » cramoisi, sot en toutes sortes de sottises.
» C'est un pasquin , un gros veau , un «buffle , et qu'à laver la tête d'un âne on n'y »perd que sa lessive ; bouffon auquel il faut » bailler le bonnet jaune plumaché de plumes »de coq , la marotte à la main ; serpenteau, »crapaudeau, catholique de bouche, héré- » tique de bourse , déiste , et peu s'en faut »athéiste de cœur; pie babillarde, oison «bridé, qui se débride licencieusement pour » embouer , envilainer et souiller la belle blan- » cheur et le net plumage des cygnes. »
Pendant que nos cygnes se donnaient tant de mouvementpour êtrereçusen France, ils tenaient déjà le timon des affaires en Portugal. Le roi Don Sébastien était en minorité (1) et avait pour confesseur le P. Gonzalez , Jésuite. La reine Catherine, régente, et grand'-
(i) Histoire des Religieux de la Compagnie de Jésus > liv. VI , t. III, pag. 214? in-is , i74°-
3/f RÉSUMÉ DE l/lIISTOIRE
mère du roi i était entre les mains du P: Torrez; enfin un troisième Jésuite se trouvait être le confesseur du cardinal Henri, grand oncle du monarque.
A l'imitation de ces princes , tous les seigneurs de la cour s'étaient mis sous la direction des Jésuites, de sorte que nos Religieux avaient une autorité presque sans bornes tant dans le royaume de Portugal que dans les Indes qui en dépendaient.
Sous le règne précédent , Jacques Miron , un de leurs Pères , avait refusé de diriger la conscience de Jean III , parceque cette fonction lui paraissait étrangère à l'esprit et au but de son Institution. Ignace, instruit de ce refus 5 écrivit à Miron :
« Ces sortes de commissions honorables » ne sont nullement incompatibles avec votre » vocation : vous ne devez ni mépriser les fonc- » lions les plus basses, ni craindre les plus relevées; car vous n'êtes pas des Solitaires con- » centrés dans des cloîtres. A la vérité vous de-
» vez chercher dans les hôpitaux de quoi » exercer votre zèle , mais vous ne devez pas » non plus fuir les palais des princes (î), »
Les remontrances du saint, remarque très judicieusement l'historien anonyme que je cite , n'ont été que trop bien suivies par ses Compagnons; non seulement ils n'ont plus refusé depuis ce temps-là de fréquenter les palais , et de se charger de la conscience des monarques, mais on les a vus réduits au désespoir lorsqu'ils ne pouvaient plus parvenir à ces brillants emplois.
Au reste, les annales de la Compagnie n'indiquant pas les hôpitaux où elle exerçait son zèle , il faut bien se tourner vers les palais des princes : voyons donc comme elle s'y conduisait.
Catherine, princesse de beaucoup de mérite, traversait quelquefois les Jésuites dans
(i) Histoire des Religieux de la Compagnie de Jésus? iiv. III, t. II, pag. 180.
leurs projets, et surtout dans cet empire absolu qu'ils s'efforçaient de prendre sur lesprit de son petit-fils s ceux-ci s'en aperçurent , et formèrent la résolution de lui faire ôter la régence.
La reine , instruite de leurs menées? ayant découvert qu'on tirait parti de quelques secrets qu'elle n'avait révélés qu'à son confesseur, le congédia (1) ; mais les deux autres Jésuites redoublèrent leurs intrigues, et ils vinrent à bout d'écarter cette princesse (2), quoique le testament de Jean III portât qu'elle n'abandonnerait le gouvernement que lorsque Sébastien aurait vingt ans révolus. La régence passa au cardinal Henri ; c'était un génie fort borné, à qui on espérait bien donner des lumières ; néanmoins il s'aperçut presque aussitôt que son confesseur le tra-
(1) Histoire des Religieux de la Compagnie de Jésus , liv. VI, t. III, pag. 217.
(2) Ihid,, pag. 218.
hissait aussi (1) ; tous ses efforts furent inutiles, il ne put le chasser de sa cour.
Le roi tenta lui-même en vain de se débarrasser de ces Pères. Ils lui avaient donné pour ministre le grand-inquisiteur, homme insolent et lâche , et ils eurent l'effronterie de menacer le jeune monarque de son tribunal redoutable, auquel les rois, dirent-ils, sont soumis comme les derniers des sujets (2) : le prince se laissa effrayer , et les enfants du bienheureux Loyola purent tout à leur aise manier les rênes du gouvernement.
La Compagnie, dont le crédit avait beaucoup baissé dans les dernières années de ce règne, reprit faveur sous le cardinal Henri, qui devint roi de Portugal après la mort déplorable de Don Sébastien. Le P. Henriquez, confesseur du cardinal , le domina si absolument, qu'il lui persuada de faire passer la
(1) Histoire des Religieux de la Compagnie de Jésus # liv, VI , t. III, pag. 2i 8,
(2) Ibid. y pag. 222,
58 RÉSUMÉ DE L HlSTOi RÉ
couronne sur la tête du roi d'Espagne, au préjudice des héritiers légitimes. Don Antoine 5 à qui le trône appartenait , fut cependant reconnu roi par les états ; mais il ne put tenir contre Philippe II. Les Jésuites d'ailleurs firent révolter en un même jour toutes les villes maritimes contre leur véritable souverain, et causèrent le massacre d'une multitude de Français venus à son secours. Us en furent quittes , dit notre grand historien de Thou, pour obtenir du pape une indulgence particulière qui les a absous de toutes ces violences.
Ces forfaits leur furent reprochés? en 1 594 , par l'avocat célèbre Arnauld (1) , plaidant pour l'Université; et le Parlement les rappela en ces tenues dans ses remontrances de i6o4' « S'il nous est loisible entrejeter quelgue » chose des affaires étrangères dans les nôtres , » nous vous en dirons une pito)rable qui se
(î)Du Boulay, Historia Universitatis> t. VI, pag. 836^
»voit en Y Histoire du Portugal. Quand le
» roi d'Espagne entreprit l'usurpation de ce
» royaume, tous les ordres de religieux fu-
»rent fermes en la fidélité due à leur roi; les
» Jésuites seuls en furent déserteurs pour
«avancer la domination d'Espagne, et furent
» cause de la m ort de deux mille tant religieux
» qu'autres ecclésiastiques dont il y a bulle
«d'absolution (1). »
En 1 577 5 ta Société remua de nouveau
pour avoir entrée dans l'Université de Paris.
Le Cardinal de Bourbon , qui protégeait
les Confrères , manda chez lui le recteur et
des députés, et leur ordonna de la part du
pape et du roi de recevoir les Jésuites ; sur la
représentation des députés et du recteur,
que cet institut ne pouvait qu'apporter un grand trouble à l'Université, le Cardinal consentit que l'affaire fût portée au corps des magistrats réunis.
(1} Le Mercure Jésuite > t. I, pag. 5g5 , in=S°, i65î,
La délibération n'ayant pas été favorable aux Pères, le Cardinal manda encore chez, lui le recteur et son comité. Ils y trouvèrent une nombreuse assemblée d'évêques et de magistrats. Le Cardinal employa de nouveau de prétendus ordres du pape et du roi pour engager l'Université à recevoir les Jésuites : le recteur objecta la difficulté de savoir si ces Pères étaient Séculiers ou Réguliers.
Le Provincial des Jésuites, présent à ce débat 9 où jusqu'alors il avait gardé le silence 9 se leva tout-à-coup ? et répondit que les Jésuites étaient véritablement Réguliers par leurs vœux, non pas cependant absolument ; mais sous la condition qu'ils ne pourraient vouer, qu'en observant cette loi d'enseigner publiquement tous les arts; que le pape l'avait expressément prononcé dans une bulle (1).
Il est bon de remarquer que quatorze an-
(i) Du Boulay , Hist. TJnwersit. > t. VI , pag. y6{«
nées auparavant ces Pères, pressés par Les magistrats de s'expliquer sur leurs qualités , s étaient tirés d'affaire par un trait de logique aussi lumineux, a Interrogés à plusieurs re- » prises, dit Pasquier (1) , s'ils étaient Reli- » gieux ou Séculiers, on n'a pu tirer autre » réponse d'eux sinon qu'ils étaient taies squales; tellement que pour cette réponse, » souvent réitérée , ils ont apporté ce com- »mun proverbe, que les Jésuites sont tels » quels. »
Apparemment le recteur Et les députes ne se trouvèrent pas à la hauteur de cet argument jésuitique, car ces Pères eurent la douleur de se voir encore une fois repoussés par l'Université.
En 1.576 commencèrent les premiers mouvements de cette sainte Ligue qui désola la France pendant près de vingt années. Mezeray nous apprend que les Jésuites en
(1) Du Boulay, Hist. Universit., t, VI, pag, 611,
L±2 RÉSUMÉ DE l/HISTOiRE
furent les paranymphes et les trompettes (i)e Les Pères Pigenat, Matthieu, Commolet et Rouillet se sont immortalisés par leurs fureurs pendant ces temps malheureux.
Deux membres de la Confrérie furent assez hardis pour proposer à Henri III d'autoriser la ligue et de consentir à en être le chef. L'un deux, Edmond Auger, confesseur du roi , se croyait si sûr de son affaire , qu'il se vantait partout d'avoir bien tâté te pouls de ce prince et Jaugé profondément dans sa conscience. 1
Henri III » néanmoins , ayant alors refusé de se rendre aux sollicitations pressantes de son favori, le P. Auger fut retiré de France par Aquaviva, cinquième général delà Société, à la demande, comme on le suppose, du roi même , excédé des importunités de son confesseur.
(i) Mezcray , Abrégé chronologique t sur l'année 1 5 76 * t. III , pag. liai, in-4°, 1667,
i)ES JÉSUITES. f\7)
Laretraite du P. Auger diminua un moment le crédit des Jésuites; mais ils surent bientôt le ranimer.
«Comme la Compagnie, dit Pasquier (1), »est composée de toutes espèces de gens, les » uns pour la plume , les autres pour le poil , » aussi avaient-ils entre eux un P. Henri Sam- » mier, homme disposé et résolu à toutes sor- »tes de hasards. II fut par eux envoyé, en » l'an 1 58 1 , vers plusieurs princes catholiques »pour sonder le gué; et à vrai dire* ils n'en «pouvaient choisir un plus propre , car il se » transfigurait en autant de formes que d'ob- » jets , tantôt habillé en soldat , tantôt en prê- »tre, tantôt en simple manant les jeux de
)> dez, cartes , g , lui étaient aussi familiers
» que ses heures canoniales; et disait qu'en ce » faisant il ne pensait pécher, d'autant »que c'était pour parvenir à une bonne » œuvre, et afin de n'être pas découvert dans
(i) Etienne Pasquier, Catéchisme des Jésuites, liv. III, chap. xi, pag. 594, in-i8, 1677.
» les diverses contrées où il voulait négocier. »
Cet homme si déterminé parcourut l'Allemagne , l'Italie et l'Espagne , espérant soulever ces puissances contre Henri III, qu'il accusait de favoriser les huguenots (1). Claude Matthieu , surnommé le courrier de la ligue, se joignit à lui. Les intrigues de ces Pères procurèrent un traité que Philippe II conclut avec les Guises le dernier décembre 1 584- H portait, « une Confédération et » Ligue offensive et défensive entre Philippe » et les princes catholiques , pour eux et pour » leurs descendants, afin de conserver la religion tant en France qu'aux Pays-Bas; » qu'advenant la mort de Henri III, le Cardi- » nai de Bourbon serait installé dans le trône, »et que tous les princes hérétiques relaps en » seraient exclus à jamais (2). »
(1) Etienne Pasquier , Catéchisme des Jésuites ^ liv. III, cbap. xi, pag, 394.
(2) Mezeray, Abrégé chronologique, sur Tannée i584? t. III. , pag. 1 162 , in-4°î 1667.
Les Jésuites étaient reconnaissants du zèle avec lequel le Cardinal de Bourbon les avait servis. Cependant la capitale devint le centre de la Ligue : les Seize, animés par les prédications de la Compagnie et guidés par ses conseils, mirent tout en combustion; c'est ce que TUniversité de Paris rappelait dune manière si énergique cinquante ans^après cet horrible événement.
« Votre Société , disait-elle (1) en apos- »trophant les Jésuites, était généralement « portée à allumer ce que les gens de bien vou- » laient éteindre. . . Commolet et Rouillet res- » tèrent les seules trompettes de la sédition , >et l'un d'eux (Commolet) fut si impie de » prêcher dans Saint-Barthélemi, même après » la conversion d'Henri IV, qu'il fallait un » Aod, fût-il moine , fût-il soldat, fût-il goujat 9 » fût-il berger. Un procès- verbal témoigne
(i) Seconde Apologie pour l'Université de Paris , partie I, pag. 169, in-8° , i645.
y» que le conseil de la Ligue se tenait en votre à maison Professe, près Saint-Paul; et on y voit » qu'un de vos Pères persuada de députer le » prévôt Vatus pour faire une entreprise sur «la ville de Boulogne, afin d'y faire aborder «l'armée que l'on attendait d'Espagne ; votre » Collège de la rue Saint-Jacques servait aussi «quelquefois aux conciliabules secrets, et » aux conjurations horribles des ennemis de «l'état qui voulaient y établir la domination «étrangère. C'était dans vos maisons que les » Seize étudiaient les excès de la rébellion ; «en un mot, votre demeure était un repaire «de tigres et une caverne de tyrans; les as- » sassins y venaient aiguiser leurs épées con- »tre la tête augiiste de nos rois; Barrière y «vint animer sa frénésie par la doctrine fu- » rieuse et les conférences du P. Varade ; «Guignard y composait ces horribles écrits « qui le firent pendre après ; le P. Matthieu y « faisait signer par les Seize une cession entière du royaume à Philippe, roi d'Espagne^,
DES JÉSUITES, [y]
»et Jean Chastel y apprenait les belles leçons »du parricide qu'il commit ensuite en la » personne du meilleur de tous les princes; »le panégyrique de Jacques Clément était »le plus ordinaire entretien de ces assem- » blées. »
Henri III, qui d'abord n'avait considéré la sainte Coalition que sous son côté ridicule , fut bien surpris d'apprendre au bout de trois mois que la moitié du royaume avait déserté ses drapeaux pour passer dans le camp des Ligueurs, Le mot Religion ^ècxil en gros caractère sur les bannières des Guises, avait opéré ce nouveau miracle ; car la religion, que les rois regardent comme le seul instrument capable de maintenir les peuples , est une arme terrible qu'ils mettent entre les mains de tout le monde , et dont un ambitieux ou même un simple fanatique peut faire usage pour renverser le monarque le plus puissant» Henri III se déclara chef de la Ligue. Il croyait par là s'en rendre maître : on ne lui permit
pas même d'en être esclave. Ce prince succomba sous le fer d'un moine animé par les prédications et les menées secrètes du confessionnal de la Compagnie.
Ayant reconnu trop tard sa faiblesse , Henri avait imploré le secours du roi de Navarre, son beau-frère, et tous deux réunirent leurs forces et campèrent dans les environs de Paris. Les Ligueurs, frappés de consternation à la vue des troupes qui investissaient étroitement leur ville, pensèrent sérieusement à détourner l'orage. Les sieurs de la Chastre , de Villeroi,et autres, délibéraient dans le cabinet du duc de Mayenne sur le parti qu'ils avaient à prendre , lorsqu'un nommé Bourgoing, prieur des Jacobins de Paris, s'y présenta, et dit qu'un des frères de son couvent, nommé Jacques Clément, jeune homme dévot , visionnaire, persuadé que les anges descendraient du ciel pour venir à son secours, ou qu'aumoins il obtiendrait la palme dumartyre, avait pris la résolution, pour faire cesser la
persécution dont Henri menaçait les bons catholiques , de sacrifier sa vie en arrachant celle de ce roi.
Pendant cette discussion , Bussi-Leclere apporta au duc de Mayenne , de la part d'un Augustin qui venait de dire la messe devant les membres du Parlement détenus à la Bastille, un paquet de lettres que ces illustres captifs l'avaient chargé de faire secrètement parvenir à Henri III. On jugea aussitôt que ces lettres pouvaient servir de passe-port à Jacques Clément. « Au pis aller , dit le sieur » de la Chastre , c'est un moine perdu qui se ©dévoue lui-même pour le salut public. »
On donna le paquet au prieur Bourgoing; on y ajouta une ample instruction verbale et recommandation , au cas que le moine fût pris, de ne nommer personne, si ce n'est son prieur auquel on promit une escorte pour se réfugier en Flandre, le coup venant à manquer.
Le soir du lundi 3i juillet 1589, le jeune
:>o réslmé bfe l'histoire
moine arrive à Saint-Cloud ; il y couche , et îe lendemain se présente devant la maison qu'occupait le roi. Les gardes lui refusent le passage ; il insiste. Le bruit de cette altercation parvenant jusqu'aux oreilles du prince : « Laissez-le approcher , s'écrie-t-il ; on dirait » que je chasse les moines 3 et ne veux pas les *voir. » Henri III était alors placé sur le siège de sa garde-robe. Jacques Clément s'approche , lui présente les lettres dont il était porteur , et pendant que le roi en prend lecture , le moine sort de sa manche un grand couteau et le lui plonge dans le bas-ventre. Le roi n'expira que le lendemain 2 août. Quant au moine , il fut assommé sur l'heure.
Les Jésuites ne se contentèrent pas de donner des éloges publics à cette action exécrable , et de la faire célébrer dans leurs écrits de ce temps , ils allèrent encore plus loin ; le jour où cet événement arriva , ayant été chassés ignominieusement deBordeaux5 où ils avaient Toula poignarder le maréchal de Matignon'
DES JESUITES. 5l
pour s'emparer ensuite de la forteresse (i), ces Pères eurent l'impudeur de dire que Dieu avait fait en leur faveur un miracle , afin de les venger de l'affront qu'ils avaient essuyé (s).
Malgré les intrigues des ligueurs , Henri IV se fit proclamer roi. La couronne lui appartenait par droit de naissance, il lui fallut la conquérir. Les Jésuites 9 à la tête du conseil des Seize j soutinrent la révolte pendant cinq années > d'une main recevant l'or du roi d'Espagne % recevant de l'autre les absolutions du cordelier Peretti, devenu pape sous le nom de Sixte-Quint.
Dès le 7 août, le duc de Mayenne fit publier et enregistrer un édit par lequel on reconnaissait pour roi le cardinal Charles de Bourbon, qu'on nomma Charles X. On conserve des pièces de monnaie frappées en l'honneur du
(1) De Thou, Histoire universelle, liv. XCIV,t. VII, pag. 4io, m-4°, 1740.
(2) Lés Jésuites criminels de lèse-majesté , partie II, pag. 162,111-12, 1760,
nouveau règne. Ce Charles X , vieillard peu capable , et que la Ligue considérait en effet comme un fantôme au nom duquel elle s'arrogeait la suprême puissance , était alors prisonnier à Chinon. Henri IY avait cru devoir s'assurer de sa personne. L'année suivante , il le fit transférer au château de Châtenai, en Poitou, et c'est là que mourut ce monarque éphémère.
Bien que le cardinal de Bourbon fût proclamé roi dans Paris et dans presque toute la France , le parlement de Bordeaux refusa de reconnaître Charles X. De son côté, le parlement de Toulouse enjoignit d'observer exactement la bulle d excommunication lancée par Sixte-Quint contre Henri IV.
Dans cette bulle , le pape le déclarait pour la seconde fois indigne et incapable de succéder à la couronne de France ^ comme atteint et convaincu de plusieurs crimes notoires.
Le roi de Navarre se crut obligé d'écrire au souverain Pontife pour s'opposer à sa bulle
d'excommunication 5 et fit afficher sa lettre à Rome , aux portes même du Vatican. Cette lettre était ainsi conçue : « Henri, par la » grâce de Dieu, roi de France et de Na~ »varre , prince souverain de Béarn , premier »pair de France , s'oppose à la déclaration »et excommunication de Sixte-Quint , soi- -disant pape de Rome, la maintient fausse, » et en appelle comme d'abus en la cour des » pairs de France , desquels il a cet honneur » d'être le premier; et en ce qui touche le » crime d'hérésie , et de laquelle il est faus- » sèment accusé par la déclaration , dit et » soutient que Monsieur Sixte -Quint , soi- » disant pape , sauve sa sainteté , en a faus- » sèment et malicieusement menti, et que lui- )) même est hérétique , ce qu'il fera prouver »en plein concile libre et légitimement as- » semblé, auquel s'il ne consent et ne s y » soumet , comme il est obligé par ses droits » canons même , il le tient et déclare pour » Ante-Christ et hérétique , en cette qualité
» veut avoir guerre perpétuelle et irréconciliable avec lui... Que si par le passé »Ies princes et rois ses prédécesseurs ont abien su châtier la témérité de tels galants a comme est ce prétendu pape Sixte , lors» » qu'ils se sont oubliés de leur devoir et passé »les bornes de leur vocation , confondant le » temporel avec le spirituel , ledit roi de Na- »varre, qui n'est en rien inférieur à eux, es- »père que Dieu lui fera la grâce de ven- »ger l'injure faite à sa maison, à son sang »et à toutes les cours de parlement deFran- »ce (i)... s
Soit par conviction , soit par politique ; Henri IV prononça son abjuration. Mais ce prince, qui croyait en être quitte pour une messe | ne tarda point à reconnaître sa méprise. « N'est-ce pas une chose étrange de la » malignité du cœur des hommes, disait-il
(i) Pierre de UEstoïle , Journal de Henri III, t, t'y pag. 465, in- 12 , ï 744-
«à Sully (1) , que d'en voir qui font profes- »sion d'être religieux , auxquels je ne fis ja- «mais mal , ni n'en ai volonté , qui attentent » journellement contre ma vie ? L on m'avait «tant de fois dit que me faisant catholique «toutes ces mauvaises volontés cesseraient, » et que M. du Mayne et ses parents n'at- » tendaient que cela pour me reconnoître ; «mais je commence à voir qu'il y a dans » leur cœur plus d'ambition et d'avarice que « de religion et de justice. «
Un complot qui se forma un mois environ après l'abjuration de Henri IV prouva clairement en effet que le catholicisme était bien plus le prétexte que le motif de la ligue.
On arrêta dans Melun un jeune homme nommé Barrière , qui , à la suite de quelques confidences indiscrètes, fut soupçonné d'y être venu pour assassiner le roi. Après avoir
(i) Suliy , Économies royales , t. I, chap. iu, pag, 197, in-foL , 1662.
usé de tergiversations, selon les admirables leçons de ses maîtres , Barrière avoua et le crime qu'il avait médité et de qui il avait pris conseil. Il déclara qu'ayant consulté Àubry , >curé de Saint-André-des^Ârcs^àParis, celui-ci loua fort son intention , et le renvoya au P. Varade, recteur des Jésuites ; que ce dernier l'engagea beaucoup à persister dans sa résolution 5 l'assurant qu'elle était sainte, et l'exhortant à avoir bon courage , à être constant à se confesser et à faire ses pâques ; que dès lors il le mena dans sa chambre et lui bailla la bénédiction.
Barrière ajouta qu'on le fit communier le lendemain au collège des Jésuites; qu'il eut alors occasion de s'entretenir avec un des Pères qui prêchait souvent mal du roi, et que cet honnête homme trouva son dessein très pieux et très méritoire. Barrière confirma sur l'échafaud ses dernières déclarations ; il fut exécuté. Mais Varade et le curé de Saint- Ândré-des-Âres 9 qui étaient dans Paris avec
les Ligueurs, demeurèrent impunis, On dit même (1) que le roi leur fit donner un saufconduit quand ils voulurent quitter la capitale.
Le Parlement et l'Université, qui s'étaient volontairement exilés pendant les fureurs de la Ligue, rentrèrent pour prêter le serment de fidélité quand les troubles furent éteints. Les curés et les autres ordres imitèrent l'exemple de ces corps respectables , les Capucins seuls et les Jésuites refusèrent de reconnaître l'autorité du meilleur des rois.
Le serment qu'on leur présenta était ainsi conçu : « Je promets et jure de vouloir vi~ » vre et mourir dans la foi catholique , apostolique et romaine, sous l'obéissance de » Henri IV , roi très chrétien et catholique de )) France et de Navarre. Je renonce à toutes » ligues et assemblées faites contre son ser-
ti) Du fioulay , HisL Université, t. VI, pag. 8i5,
58 KÉ SU M i de l'histoire
» vice , et je n entreprendrai rien contre son » autorité (1). »
Cette fois la Société ne fut point parjure : elle méditait de nouveaux crimes, aucun Confrère ne put se résoudre à prêter le serment.
L'Université fit un décret , portant qu'il fallait juridiquement citer les Jésuites en justice , pour les chasser tous sans exception. On adjoignit des députés au recteur afin de poursuivre cette grande affaire.
Les curés de Paris intervinrent. Ils prirent Louis Dolé pour leur avocat, et l'Université choisit pour le sien Antoine Arnauld, qui donna le jour à l'illustre solitaire de Port- Royal. Les Jésuites firent chèrement payer au fils, dans la suite, le patriotisme que le père montra dans cette occasion.
Comme le mécontentement était universel, on crut que la Société n'échapperait pas à ce
(i) Du Bouiay, HisL Université s pag, 8i4 et seq*
des jésuites. 5g nouvel orage ; mais elle aussi avait médité sur sa position difficile : cependant, commele plus pressé était de se dégager de cette lutte terrible, elle fit tant jouer d'intrigues , qu'elle parvint à prolonger la cause jusqu'aux vacances du Parlement.
Sur ces entrefaites , Jean Chastel résolut d'assassiner le roi. Ce fanatique, qui étudiait au collège des Jésuites, avait souvent entendu dire à ces Pères qu'on rendrait un grand service à la religion en tuant Henri IY; qu'il était hors l'Eglise, et qu'on ne lui devait aucune obéissance avant qu'il fût approuvé par le Pape (1).
Plein de cette belle maxime , Chastel se mêle un jour à la foule des courtisans qui venaient saluer le roi chez Gabrielle, sa maîtresse. Il pénètre jusqu'à la chambre du prince, et , au moment où celui-ci se baisse
(i) Anti-Cottori) chap. n, pag. 109; in- 12, 1738. « — Le Mercure Jésuite , t. I, pag. 5^5, in-12, i63i.