‹ Résumé de l'histoire des juifs modernesChapitre 10 sur 24 · LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

LITTÉRATURE

Des Juifs d'Occident, depuis le cinquième jusquau seizième siècle.

Ce n'est guère qu'au onzième siècle que la littdraturc rabbinique, qui avait jcrd en Orient un long éclat , vint se transplanter dansTOccident. Déjà, vers la fin du dixième siècle, les rabbins apparurent en grand nombre en Espagne; et ce fut principalement dans ce pays que vinrent se fixer les docteurs juifs bannis d^Orient par le sultan Cajem.

Les Maures, que leur admirable organisation rendait propres à la fois aux arides travaux des sciences exactes comme aux inspirations sublimes de la poésie, communiquèrent cette double vocation à l'imagination non moins brillante des Juifs, qui jusque là ne s'estait appliquée qu'aux arguties les plus subtiles de la science the'ologique . On sait quelle renommée ils acquirent en astronomie, et surtout en médecine, où leurs succès devinrent célèbres dans l'Europe entière. Ils ne se distinguèrent

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pas moins par Téclat de leurs travaux littéraires f et, dis le onzième siècle, nous voyons un Juif de Malaga, Salomon Gabirol , briller comme poète , comme moraliste et comme philosophe, en même temps qu^il se distingue par ses connaissances scientifiques ; un Juif de Cordoue, Isaac Ben Geath, fort instruit dans les lettres grecques, traduire des poésies arabes en vers hébreux pleins d'élégance ; un Juif de Barcelone, Isaac, fils du* Ruben, composer des ouvrages de morale, de grammaire et de jurisprudence. Les travaux théologiques, pour n'Olre plus exclusivement cultivés, ne perdent point cependant leurs partisans ni leurs soutiens.

Plusieurs docteurs publient des commentaires sur le Pentateuque et sur le Talmud. Les plus célèbres furent Samuel Cophni, de Cordone, mort en 1034.; Isaac Alphési, né à Fez.en Afrique, en ioi3, auteur d'un grand ouvrage qui est un abrégé du Talmud, et que les Juifs appellent le petit Talmud; Isaac Bar Baruch, né à Cordowe, cm io35, auteur du Kuppath lïorrochelim ( boîte

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des aromates ), commentaire des passages les plus difficiles du même ouvrage ; et enfin Joseph Hallevy, né à Cordoue en 1077 ; un mot suffira pour en faire Téloge : ce fut le maître de Maimonidcs.

Parmi les rabbins de cette époque qui se signalèrent en France, on remarque Gerson le Vieux, théologien célèbre qui fit de nombreux disciples, et Joseph Ben Gorion, connu sous le nom de Gorionides. Ce rabbin conçut l'idée de refaire l'histoire de Flavien Josèphe, qui, écrite en grec, était encore, au onzième siècle, tout-à-fait inconnue des Juifs. Il faut lire cet ouvrage, si l'on veut avoir une idée de l'extravagance humaine. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que les Juifs non éclairés ( et malheureusement, dans beaucoup de contrées, c'est encore le plus grand nombre) professent le plus profond mépris pour le véritable Josèphe, et n'ajoutent foi qu'à l'histoire de Gorionides, assemblage des fables les plus ridicules, des erreurs les plus grossières, des mensonges les plus absurdes, que l'imagination

de rhomme ait pu jamais enfanter >.

Le douzième siècle fut le grand siècle littéraire des Jui&. Le th<i'âtre de la gloire rabbinique fut l'Espagne et le midi de la France. Les livres d'Aristote et ceux de Platon, traduits par les Arabes, influèrent puissamment sur la philosophie juive, et la tirèrent des abîmes théologiques où elle s'était enfouie jusque là. Un rabbin se montra alors, qui reproduisît les plus belles inspirations du platonisme, dégagées de ces nuages où trop souvent le philosophe grec enveloppa sa haute pensée. Nous avons nommé Maimonides. Disciple d'Averroès, il partagea sa disgrâce, et se réfugia en Egypte, où il passa le reste de sa vie, éclairant de ses leçons ses frères et le monde. Le jour où s'éteignit cette lumière de VOrient ( comme on l'appelait ) fut mis au nombre des jours

s Dans cette histoire, on lii <|u^AU>xaiu1re avait un œil noir et un œil bleu, et des dents trés-aîgucs; qu^étant en Asie, il irouva i\k:}> arbres qui sortaient de terre au lever du soleil, et y rentraient ensuite; des co<|s c|ui vomissaient du feu, des ciseaux qui parlaient grec, olc.

88 EÉSUMi DB L*HISTOIRS *

de deuil par les synajgogues da Caire 9 de Jérusalem et d'Alexandrie.

Ses ouvrages sont nombreux. Ceux qui exercèrent l'influence la plus directe et la plus puissante furent ses Treize Articles ci ses Huit Chapitres, qu'on peut regarder comme les deux professions de foi de ce philosophe. Elles respirent le plus pur déisme et la morale la plus élevée. Dans tous ses autres ouvrages, et principalement dans son commentaire sur la Misna et dans son More Neookim ( McUn fortt ou RépétiUon de îaLoi)y Maîmonides se proposa pour Lut de coordonner le Talmud , de le simplifier, et de débarrasser l'interprétation des Livres saints d'une foule d erreurs qu'y avaient attachées les préjugés et les traditions rabbiniques. Son système d'interprétation, fondé sur Tintelligence et sur la raison, fut vivement combattu par les rabbins de France et surtout par ceux de Montpellier, fortement dévoués aux traditions et ennemis de toute réforme. Un parti non moins nombreux se déclara pour le rabbin philosophe; il s'ensuivit une polémique

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tres-vÎTC et très-animëè ; quelques rabbins brûlèrent les ouvrages du réformateur , mais Maimonides resta grand homme.

Aben-Ezra, ne h Tolède vers Tan 1099, se rendit célèbre par Te'tendue et la variété de ses connaissances : théologien, philosophe, mathématicien, astronome, grammairien, poète, médecin, il réunit plus d'un genre de gloire.

Parmi ses polies, on distingue son ( antique de l'Ame 9 fiction ingénieuse oii il suppose qu'au moment du sommeil, l'âme remonte vers Dieu, de manière que chaque nuit elle va rendre compte au créateur des actions de l'homme, et revient chaque matin reprendre sa place. Âben-Ezra passe pour Tinventeur du mode des divbions en vertu duquel on partage la sphère céleste, par le moyen de l'équateur, en deux parties égales. Mab ce savant paraissait avoir des idées plus justes des choses d*en haut que de celles de ce monde. 11 fut l'un des plus ardcns adversaires de Maimonides et de sa réforme. Ce fut l'un des docteurs les plus attachés à la tradition

90 aàiuifÉ DE l'histoire

et à la lettre de TEctiture. Â la tête de ce : parti se trouva aussi Halieviy Ben- Dior, rabbin 00 Pescairei auteui* du^^^ pïier Hakkahala ( Livre des Traditions ).

Cet ouvrage est un monument précieux de chronologie rabbinique ; l'atitcur a voulu prouver que , par une succession continue, les dogmes de la religion se sont transmis d'Adam à Noé, de Noé à Abraham, d'Abraham à Moïse, etc.

jusqu'à l'année ii4-ii où s'arrête Hallevy Ben-Dior, qui déroule ainsi sous nos yeux l'histoire des pères, des princes et des docteurs de la nation juive.

Un ouvrage curieux se présente ici :

c'est le Cozri, dialogue à la manière de Platon, du rabbin Judas Hallevy. L'auteur suppose un entretien entre le roi de Cozar, un philosophe païen, un Chré* tien, un Mahométan et un Juif. Ce dialogue est une discussion sur la vérité de la religion de Moïse, et les interlocuteurs traitent une foule de questions morales et politiques qui découlent assez confusément de la question principale, mais qui sont résolues avec une sagesse et souvent une hauteur d'idées assez rc-

marquables pour le temps. Judas Hallevy, qui mourut en ii^Ot fut aussi poète. Son hymne sur la ruine de Sioii est célèbre, et mérite sa renommée par la richesse des images et la grâce touchante des pensées. 11 écrivit le Cozii en arabe ; et cet ouvrage a été traduit en hébreu et en latin.

Parmi les défenseurs des opinions de Maimonides , se signala le rabbin Alpharagy qui embrassa et propagea avec une chaleur extrême les doctrines de ce philosophe. Il écrivit, prêcha contre les traditions, et toutes les cérémonies inutiles dont est surchargé le cuite. 11 fit de nombreux disciples, et eut beaucoup de partisans dans la Castiile et dans le royaume de Léon.

Le plus célèbre des partisans de Mai* monides fut David Kimchi, rabbin do Narbonne, surnommé le prince des grammairiens. Ce savant commenta toute la Bible. On lui doit un lexique hébréobiblique, le meilleur que les Juifs possèdent. David Kimchi, dont le pore s'était signalé par ses connaissances autant que par sa haine violente contre les

aai se monwa a^ docteurs, P^'^^x^

^Wi Abraham «a^ ^ 'jj„d nombre SùSnguèventpJ«"^S,eienù^^^^ Souvrages dop-^^XUre toul part- XJa ëcrlvam ^ "" %vons nommé d;Jà, cuUcr,etqu««°-%enjammaeTj^ «««''^ f ^los les commencemeos dèle, nd dans le ^^^^ ^ ,3.

«a"s a«}^* ac la nation 1"\'«^ ^,^^ ^* .1 1 1 Palestine , i A^. . Perse ,

DES lUIFS MODERNES. gZ

nVn citerons point d'exemples, pour ne pas mettre sous les yeux de nos lecteurs des puérilités dignes tout au plus des contes bleus ou des Mille et une Nuits. Benjamin dcTudèle est un voyageur à peu près aussi fort en géographie que l'historien José phe second, en histoire. Ce qu'il faut consigner comme tràs-digne de remarque, et comme pouvant constater l'ignorance profonde et obstinée de la masse des Juifs à cette époque et aux époques postérieures, c'est que Benjamin passa, et passe manie encore chez quelques Israélites fort arriérés en histoire, pour un voyageur véridique, pour un savant historien, bien autrement recommandable que les Xénophon, les Thucydide, et autres conteurs de la païenne et damnable antiquité.

Tout n'est cependant pas à dédaigner danis Benjamin de Tudcle. Il y a quelque raison et quelque caractère devéracité dans ce qu'il dit de la France et de riulie. Ce voyageur, qui n'extravague pas toujours, vit à Paris, lorsqu'il y passa vers le milieu du douzième

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siècle Y une synagogue célèbre, :dirigée par de savans docteurs profondément versés dans l'étude de la loi. Il vit les célèbres écoles talmudiques de la Champagne, d'où sortirent ces commentaires connus sous le nom à^Tosaphot ( additions ), et qui sont imprimés à la suite du Talmud. Mais ce fut surtout dans le midi de la^ France que se miontrè* rent en foule d'illustres rabbins, d'ardens controversistes. LVcole de Montpellier, à la tôte de laquelle se trouvait Rabbi Salomon, condamna et brûla le Guide des îtommes égarés, ouvrage de Maimonides. A cette nouvelle, les éco* les de Narbonnc et de Béziers, auxquelles se joignent toutes celles de la Provence, excommunient les rabbins de Montpellier. Les synagogues de France, qui d'abord avaient embrassé le parti dcSalomon et lancé i'anathcrae contre celles de la Provence, condamnent à leur tour les décrets de Montpellier, sur la décision des écoles de la Catalogne et de TAragon, choisies pour arbitres de ce grand procès. Mais l'esprit des synagogues de France resta le m(^-

DES JUIFS MODERNES. gS

me ; 9tUachées aux opinions anti-ratio> nelles des traditionnaires, ennemies de toute idée philosophique, appuyées uniquement sur le Talmud et sur la doctrine de l'autoritë, elles ne se signalèrent que par la direction fausse ou stérile des talens qu'on vit sortir de leur sein. Parmi les plus illustres rabbins de France, il faut citer Jarchî, né à Troyes en Champagne, vers Tannée 1106. Ce savant, d'une prodigieuse érudition talmudique, parcourut l'Italie, laGrèce, la Terre-Sainte, et alla en Egypte voir Maimonides, qui ne parvint cependant pas à en faire un homme éclairé, puisqu'une des opinions de Jarchi était : qi^ il faudrait croire aux rabbins, quand même ils diraient que la droite est la gauche, et que la gauche est la droite. Jarchi mourut à Trêves, âgé de soixante-quinze ans. L'admiration des Juifs lui décerna le tilre âc prince des com-^ mentaieurs, et le premier livre hébreu imprimé fut un de ses commentaires sur le Pentateuque, qui parut à Ueggio

en i^jS-

Ce ne fut qu'au treizième siècle que

96 m^UMÉ DE L*HXSTOIllS

l'Italie put opposer des écoles jaivçâ à celles de France et d'Espagne. Les irévolations dont l'Asie fut à cette époque le théâtre augmentèrent le nombre des Juifs d'Europe, et la tolérance des papes permit à ceux qui s'étaient établis en Italie d'élever des synagogues autour desquelles se réunissaient des sa vans illustres et des disciples fervens, animés par ce mouvement scientifique et intellectuel qui se manifestait alors dans l'ancienne patrie des arts. Le milieu du treizième siècle vit paraître en Italie un écrivain juif très - distingué , que quelques biographes ont fastueusement ' qualifié du titre de Voltaire des Hébreux. Ce polygraphe, nommé Emmanuel, ne manquait ni d'imagination qi de philosophie ; il se fit une réputation de critique et de grammairien par son Eoen bochcn ( îa Pierre de touche ), ou\Tage de grammaire et d'exégèse; de commentateur habile, par ses scholies sur le Pentatcuque , sur les Prophètes , les Psaumes, les Proverbes, les Cantiques, sur Job et sur Ruth ; de poète enfin , par son Mechabberolh, recueil de poésies

OÙ il traite de l'amour et des autres passions humaines. Un Juif napolitain^ Antoli Jacob, qui vivait sous l'empereur Frédéric II, composa, outre pn traité philosophique sur le Pentateuque, plusieurs traductions qui prouvent l'étendue et la variété de ses connaissances. Ce savant traduisit en 'hébreu Y Exposition d'Aoermès sur Us Hores d*A' rislote, le iiçre d'ALunazar sur les soplustes, VIsagogue ele Porphyre et VAimageste de Ptoiémée,

Cependant les Juifs d'Espagne soutenaient la gloire et l'éclat do leur littérature, au milieu d'cvénemens qui semblaient devoir lui porter un coup mortel. L'affaiblissement de la puissance des Arabes ne ralentit ni leur courage ni leur zèle. Beaucoup de rabbins s'occupèrent alors de faire passer de l'arabe dans l'hébreu un grand nombre d'ouvrages utiles. D'autres, plus livres aux travaux de l'imagination, se distinguèrent comme poètes. Au premier rang se signala Judas Charizi, auteur du Takemoni, ouvrage divisé en cinquante sections, partie en prose riméc,

98 . nésuMi DE l'histoire partie en vers. C'est un dialogue entre deux savans.qui discourent sur une foule de sujets moraux, scientifiques et littéraires. Pour donner une idée de cet ouvrage bizarre, oii brille toute la richesse du génie oriental, nous citerons le chapitre 4o, traduit par notre plus savant orientaliste ( M. le baron Sylvestre de Sacy ).

DISPUTE ENTRE Lk PLUME ET l'ÉPÉE.

« Une nuil, racontait Hdman-Ezra- » chi, j'étais étendu sur mon lit, le som- » meil avait fui de mes yeux. Tandis M que, tourmenté de douleurs vives et n de tranchées aiguës , je m'agitais pé- »♦ nibicmcnt sur ma couche , j'entendis » que Ton frappait à la porte de ma mai- M son à coups redoublés. Comme l'on » persistait à frapper, je m'écriai : Quel » est donc Thomme qui demande b en- » trer au milieu des ténèbres rt de Fob- » scurité de la nuit? C'est, me ropondit » celui qui frappait, un voyageur égaré » de son chemin, et qui, privé de toute >» ressource , est en proie aux plus cui- » santés douleurs. Au son des paroles

DIS JUIFS MODEENES. 99

» qui échappaient de sa langue aussi » afBIëe que la lame d'un rasoir, j^ap- » pelai mon serviteur et lui donnai l'or- » dre d'ouvrir au voyageur. Lorsque 9 celui-ci fut entré, appuyé' sur son bâ- » ton, portant son bagage, et vêtu d'haie bits vieux et déguenillés , je me mis » à le considérer attentivement ; mais » quel fut mon étonnement, lorsque » je reconnus mon cher camarade , le M docteur dont la société fait mes dé- M lices ! Ma joie fut celle d*un homme 3» qui a trouvé un riche butin ; tous mes » chagrins s'évanouirent et furent ou- M bliés ; un plaisir inexprimable s'cm- » para de moi. Je lui fis servir ce qui » se trouvait dans ma maison , et il » mangea de tous les mets que je lui » présentai. Quand il eut achevé son » repas, et remercié Dieu de ces dons, » il commença a déployer tous les trén sors de son éloquence, et à ouxnir tous M les écrins de sa sagesse. Je pris aussi- » tôt de Tencre et dos tablettes, pour » mettre par écrit les paroles qui sor- » taient de sa bouche. Mais à peine I» avais- je commencé à écrire, que la

lOO EkSUMi VZ L'HlSTOlilE

» plame se brisa dans ma main : j'en » saisis promptement une autre ; elle se » brisa pareillement , et je la jetai avec

V dépit. Pourquoi donc, me dit Cha- » ber-Hakkini, jettes^tu cette plume?

• Dieu même en a fait choix ; garde-toi » bien de la détruire, car elle est une n source de bénédictions. Si tn connais- » sais l'éminence de son mérite, tu te n donnerais bien de garde de la jeter M ainsi. Peut-être ignores-tu les paroles » pleines de sens, et les sages discours M par lesquels elle a fait preuve de son » prix? Si tu le désires, je suis prêt à

V t'en instruire , et je ne t'en refuserai p pas la pleine communication. Parle, » lui dis-jc : mes oreilles sont ouvertes M pour donner une libre entrée h tes » paroles, et la lumière de ton visage a » agrandi et fortifié mes yeux. Chaber » prit la parole et dit :

M Aux temps passés, une contestation » s*éleva entre lis ministres du roi qui » tenaient la plume pour l'exécution de a» ses volontés, et les généraux qui corn- 9» mandaient ses armées.

• L'éloquence , dirent les premiers,

OES JUIFS UODKtlNËS. lOI

» est notre partage : nous sommes les » héros des délibérations et des conseils.

» Les oracles de la prudence sortent de » notre bouche, et c'est sur eux que nous » avons établi les fondemcns do i'em- M pire ; ils sont les liens qui en unissent M et en consolident la charpente. Notre » main tient la plume , instrument de » grand prix, au pouvoir duquel rien ne » saurait résister, qui terrasse les géans, » qui donne rintelligcnce aux simples.

M Si sa taille est petite et n'a rien de re- » marquable , si son extérieur semble » faible et impuissant , les braves qui » ont tiré le glaive du fourreau sont ce- » pendant contraints à reculer devant j* elle ; elle réduit au néant les princes D enflés de leur grandeur.

» Puis, prenant la lyre poétique, ils a» ajoutèrent :

» Oui, nous sommes l'inébranlable » soutien de la gloire; la plume dans >» nos mains est l'honneur du diadème.

» A nous seuls appartient le faîte des » grandeurs: nous foulons aux pii'ds les » astres du firmament. Ceux c]ui ma- » nient le glaive ne sont que nos escla-

loa . nisnjfB ds l*histoirb « ves; I&fer de notre lance pénètre leurs , cœurs et s'y enfonce sans résistance.

» Que dites-vous là? répondirent les » chefs des armées. Ne sommes-nous » pas les lions des combats, les braves » au cœur intrépide? Nous faisons jaillir » la flamme du sein des glaives qui s'en- » tre-choquent , et la terreur que nous » inspirons rend les contrées désertes et ^ inhabitées. Les peuples qui y faisaient » leur séjour les quittent avec un cœur « déchiré: les enfans abandonnent leurs •• pères, pour se soustraire à notre fu- » reur. A nous seub appartient l'épéè » qui , sans avoir de langue, parle puis- » samment , qui , sans prunelle, porte » partout ses regards pénétrans. Dans M sa course impétueuse , semblable au » torrent de Kissoun et aux eaux du M Phison , elle entraîne tout ce qui lui » résiste. Quand les appuis du royaume » se rassemblent en présence du Très- » Haut, elle les surpasse tous de la tête ; » car c'est elle qui a la' couronne des » rois, le diadème des oints du Sei- » gneur. Elle veille à la garde de ceux * çui la portent ; et les victimes de sa

DES JUIFS MODERNES. Io3

» «vengeance sont comme le sable de la » mer.

» Prenant ensuite un style plus relevé^ » ils chantaient :

» Semblable à cette portion de la » victime consacrée à l'Ëtcrnel , qu'un » pontife ëlèvc au-dessus de ses au- » tels, le glaive sorti du fourreau brille » entre nos mains et menace la tête de » nos ennemis. Au jour de Teffroi , » quand les plus braves cherchent un » asile contre le danger, notre bras dé- » couvert affronte le combat. Tclle.pros- » père une vigne arrosée des eaux du » ciel , telle notre épée, abreuvée du » sang de ses victimes. Elle parcourt la » terre avec la rapidité de réclair ; elle » prend son vol , et le mâme instant » la voit se poser sur la iùte de nos en- » nemis !

» Lorsque de part et d'autre ils eurent » ainsi parlé, l'épée et la plume se pré- » scntcrent pour défendre ellos-mtîrars » leurs droits. C'est moi , dit IVpéo, qui » inspire le courage et la force à mes bra- » ves : c'est de moi que les vautours et les V lionceaux attendent leur nourriture:

I04 Al^Ulfé DE L HISTOIRE

» Tant que j'existerai, ils n'éprouveront » ni la faim ni la soif: car je les nourris a» de la chair des h(5roS| je les enivre du » sang des plus braves guerriers. Com- » ment oserai t-elle se comparer h moi, >» la plume que^ mes feux consument , » que je foule sous mes pieds? Com- » ment un frêle roseau à demi brisé, M semblable à la ronce et à l'ortie , au- » rait-il l'audace de disputer de rang M avec moi ? Pour peu que mon bras la » touche, il la brisera : le vent a souf- » flé sur elle, et il n'en est pas même » resté de trace.

M La vérité est sortie de ta bouche, re- » prit la plume, et tout ce que tu as dit » est véritable. Oui» c'est toi qui verses » le sang; tu es connue par ta violence » et ta cruauté. Ah ! que de sang tu as >» répandu ! que d'innoccns tu as égor- M gés depuis le jour que tu as com- » mencé d'exister! Jamais tu n'as cessé » de dépeupler la terre, de remplir les n places de cadavres, de séparer les en- » fans de leurs pères, de les arracher du » sein de leurs mères. Si tu te prévaux » contre moi de ta force, apprends que

DES JUIFS XODEBNES. lo5

» ce n*est pas dans ma force que cod- » dlste ma paîssance, mais dans l'esprit » qui m*anîme. De quel firent oses-tu » te comparer avec moi? Je suis un » homme d'une vie pure et sans tache, » qui habile les tentes; toi, tu es un va- » gabond qui ne fais ta demeure que » dans les déserts , dont toute la oon- M duite n'est que crimes , que meurtres M et brigandages : tu n'as pour repaire » que les montagnes escarpées, les ro- M chers qu'habitent les chamois , le lit » que se sont creusé les torrens, ou l'ob- » scurité des sombres et antiques forâts.

» Quiconque te voit se hâfe de prendre » la fuite; mon aspect, au contraire, » inspire la joie ; ma socie'te, une pleine » confiance. On le regarde comme un » homme souille et contagieux , comme » un misérable proscrit de la sociélé.

» Les voleurs et lt»s impios, les hommes *» qui ne sont que péché dès le ventre de M leur mère, ceux-là seuls entre les morj» tels recherchent ta compagnie. Pour » moi, aucun impie n'est reçu dans ma M demeure ; le pécheur n'a point de " part à ma société; il n'ose pas mCme

J06 aisuicÉ Ds l'histoire

» lever les yeux sur moi, Celui-^là est » digne de me servir qui marche dans' M les voies de l'innocence; je ne me M trouve que dans la main des hommes » vertueux. Je reçois les ' hommages » des premiers d'entre les humains; » les monarques n'ont point de secrets M pour moi ; c'est par mon ministère X» que leurs desseins s'accomplissent, et » lorsque je suis avec le Roi des rois au » milieu de son temple, tu n'as pas la » permission d'en approcher.

M Ces bravades, reprit l'épée, et les V mensonges que tu profères, ne méri- » tent pas que l'on y réponde. Interroge M seulement les jours anciens qui ont » précédé ton existence : ils te répon- » droot et t'apprendront que c'est avec » mon secours que le roi triomphe de M ceux qui s'élèvent contre lui et sou- M met les rebelles ; qu'il subjugue ses » ennemis et les traîtres qui veulent se- » couer le joug. Les villes fortifiées, les ••remparts et les citadelles, ne sont » conquis que par moi ; c'est à moi que » le roi doit la conservation de sa pnis- » sance ; sans la crainte que j'inspin*,

' » sa grandear ne saurait se mainlcnir » un instant ; je le préserve de ses op- » presseurs, j'envoie ma terreur devant » lui, j'ëcrasc ceux qui l'attaquent, tou- » tes les cohortes de ses ennemis et tous M les peuples chez lesquels il porte la n guerre : à la vue du glaive dont sa » main est armée, qui d'entre eux ose- » tait encore tenir forme ?

» Lorsque la plume entendit les dis- » cours pleins de fierté et de dédain » avec lesquels l'épée s'élevait contre n elle , elle lui adressa les vers sui- » vans :

» Je garde le silcnre, mais lorsque >» je rassemble mes armées, je fais trem- » hier par mes paroles les hommes les » plus fiers; mes discours sont lorne- » ment de la Xùic des rois, mes parabo- » les excellentes sont la joie des cœurs.

» C'est de moi que l'Eternel sVsl servi » pour tracer les dix commandemens » qu'il a donnés sur le mont Ilorcb, M afin qu'ils fussent l'héritage de son » peuple. Quand l'épée se lève, je dresse » mon élcnflard au-dessus de sa ttUe; au »» jour oïl clic ose fe mesurer avec moi,

AXSUMi DE l'hISTOIBE

» je reste debout, et elle tombe étendue » à mes pieds.

9 A ce récit, dit Héman - Ezrachi, » lorsque j'eus entendu ces éloquéns » discours de mon ami , j'écrivis ses » paroles sur les tablettes de mon cœur; M je les gravai avec une pointe de fer.

» Je passai plusieurs jours avec lui; • mes heures et mes années s'écoulaient M dans la joie et les délices, jusqu'à l'in- » slant où le temps me blessa de la flè- » che de sa séparation, et me sevra du te lait de sa compagnie. >»

Quoique de semblables citations sortent de notre cadre , nous avons cru }>ouvoir nous permettre celle-ci , qui donnera une idée de la poésie hébraïque, modifiée toutefois par l'influence XQUSulmane et le contact de la brillante imagination des Arabes.

Cette époque fut féconde en philosophes , en astronomes et en géographes. Beaucoup de Juifs se distinguèrent comme traducteurs. Une famille, celle des Tybbon, se voua spécialement à ce genre de travail. Moses Aben Tybbon traduisit de l'arabe la géométrie

DES lUIFS MODEKNES. IO9

d'Eaclide, les commentaires d'Abu- Achmed sar Aristote, les aphorismes d'Hippocrate , etc. , etc. Alphonse X, roi de Castille et de Léon, prince passionné pour l'étude de l'astronomie, donna ordre à Judas Haccohen de traduire en espagnol l'ouvrage arabe d'Avicenne sur les étoiles. Celte traduction parut en ia56.

Parmi les écrivains inutiles, c'est-àdire les écrivains dogmatiques et cabalistiques, brilla au premier rang un rabbin dont nous avons déjà parlé, et qui appartient à l'Orient par sa vie et par sa mort, Moïse Bar Nachroan, dit Ramlfam, décoré des noms fastueux de Prince de la cabale , de Luminaire f de Couronne de sainteté. Ce rabbin , né à Gironne en ii94>« mourut à Jérusalem, où il était allé fonder une synagogue. Du reste, on remarque dans les écrits de Nachman, au mi* lieu de toutes les divagations de la cabale et de toutes les subtilités de la science théologique, les principes d'une morale pure et élevée. Rambam fut

Ik

1 1 ÂiSUM é DE l'histoire

l'un, des partisans de Maimonid^s, et* combattit pour sa cause.

Pour compléter ce tableau sommaire de la littérature juive en Espagne du*rant le treizième siècle, il nous reste à parler du célèbre Isaac Ben Sid, rabbin de Tolède, sous la direction duquel furent rédigées les fameuses Tables Alpîionstnes. « Les tables astronomiques de Ptolomée étaient devenues défectueuses, et l'on sentait le besoin d'en com-.

poser de nouvelles : plusieurs essais avaient été faits, mais sans bonheur :

Alphonse voulut combler ce vide. Il rassembla donc à Tolède, du vivant de son père, tous les savans qui jouissaient de quelque réputation, Chrétiens, Juifs ou Arabes. Abcn Sid fut placé à leur télé. On voyait sous lui les rabbins Samuel Jehuda, l'AIfaki, et autres. L'ou« vrage parut le même jour où Alphonse monta sur le trône, le i*'' juin laSa ; lesTables furent également fixées i cette date, et coûtèrent, dit-on, à Alphonse, 4oo,ooo ducats. Les Tables alplionsinés sont fondées sur les mêmes hypothèses que celles de Ptolomée pi y a

seulement quelque différence dans le -mouvement moyen des planètes. Les rédacteurs adoptèrent le prétendu mouvement d'oscillation ou de trépidation des étoiles en longitude, inventé ou renouvelé par Thébith ; or, comme les étoiles s'étaient avancées, depuis Ptolom^, de plus de 1 5®, il y avait nécessairement erreur; ils conçurent alors l'idée de réunir le mouvement progressif au mouN'ement de Thébilh, et conformèrent ces hypothèses accumulées, aux nombres mystérieux de la cabale, plutôt qu'aux observations astronomiques.

Il est inulile de dire toutes les méprises qu'enfanta ce système. Alphonse ne tarda pas à s'apercevoir que le mouvement de trépidation était contraire aux phénomènes célestes ; éclairé par les saines idées d'Ablategnius, il (il faire une seconde édition de ses Tables, qui parut en ia56. Dans celle-ci, le mouvement des étoiles était direct d'un degré en soixante-six ans. Ces Tables ont été originairement composées en hébreu, et traduites en latin par T. Moïse Cariathiarim. Ce sera toujours un titre in>

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contestable de gloire pour les rabbins d'avoir éleyé à. l'astronomie et à la chro^ ^nologie un monument dont les progrès de la science ont diminué la valeur, mais qui témoignera cependant de la science des rabbins et de leurs utiles travaux '. »

Le treizième siècle fut pour les Juifs de France un temps d* épreuve. Une guerre à outrance fut déclarée h leurs livres saints, et notamment au Talmud, dont on brûla un nombre prodigieux d'exemplaires. Beaucoup de Juifs furent égorgés par les croisés de France avant le départ pour la Terre-Sainte.

Ces persécutions ne ralentirent pas le zèle des rabbins pour la science, et plusieurs se distinguèrent dans cette triste époque.

Le quatorzième siècle, l'un des plus féconds en désastres pour la nation juive , ne vit point cependant s'éteindre pour elle le flambeau des lettres; mais les persécutions produisirent , selon l'usage, une tendance au fanatisme, qui fut le caractère dos écrits rabbini-

* Jnrfs (f Occident f par M. Arlliur Reu^^not.

DES JUIFS MODERNES. Il3

ques de cette époque. Les rabbins de Barcelone se signalèrent par la publication d'un décret qui défendait aux Juifs d'étudier la philosophie avant vingt ou vingt-cinq ans, âge où leur esprit était imbu déjà de tous les préjugés nationaux. Parmi les théologiens qui se firent un nom dans le quatorzième siècle, il faut citer, en Espagne, la célè* bre famille des Ascer. Le plus distingué des membres de cette docte famille fut Jacob Ben Ascer, qui publia à Tolède, sous le titre à^Arbaa Turrim ( les quatre ordres ), un savant et curieux commentaire des lois de Moïse. Mcnachen Ben Zérach, né en i3o8, dans la Navarre, après avoir vu son père, sa mère et quatre de ses frères mis à mort sous ses yeux, dans les horribles massacres iles Pastoureaux, chercha un asile en Espagne, où il s'illustra par son Tzéda ïîaddarech ( manuel pour la route ), traité fort estimé du culte et des cérémonies judaïques. Gersonides Lévi, né on ia88, à Baniolas, écrivit dos commentaires sur presque tous les livres de rÉcriture sainte , et, ce qui vaut mieux.

Xl4 &és17Mi DX l'hISTOI&S

sur lesouvragesd'Âxistote et d'Âverroès.

Vers l'an i3oo, Samuel Ben Benaste traduisit en hëbreu le livre de la Consolation^ de Boèce. D'autres rabbins, qu'il est inutile de nommer, se distinguèrent comme théologiens, et comme caballstes. Pendant ce siècle, la poésie ne resta pas sans culture. A la tête des poètes de cette époque se place Bedrasci, également remarquable par l'élévation du style et la profondeur de la pensée. Son principal ouvrage est le Bcchinaih Olam (appréciation du monde ), Tune des productions les plus distinguées de la littérature rabbinique.

Plusieurs écrivains français ont traduit en prose ce traité de philosophie religieuse, dont plusieurs pages n'auraient pas été désavouées par l'auteur des Tusculanes et des Devoirs. Ce qui n*est pas moins honorable pour la mémoire de Bedrasci, c'est qu'il s'éleva avec force contre Tabsurdc et funeste dcrret de la synagogue de Barcelone, qui défendait aux jeunes Israélites d'étudier la philosophie avant l'âge où les préjugés d'une première éducation les

DBS JUIFS MODERNES. Il5

auraient prémunis dëjà contre le danger des lumières.

Un autre poète célèbre de cette époque, Joseph Ben Jachia, né en 1280, changea en vers tous les traités et tous les commentaires qu'il avait faits sur le Talmud : c'était du talent bien mal employé.

Pendant ce siècle, les rabbins espagnols cultivèrent les sciences avec succès. 11 faut remarquer cependant que leurs études se portèrent uniquement sur la médecine et l'astronomie. Ils se distinguèrent et beaucoup de Juifs se distinguent encore par un grand dédain pour la physique et la chimie, qu'il n'est pas, en effet, toujours facile de concilier avec les livres saints. Parmi les savans de ce siècle, nous citerons Jacob Ben Machir Ben Tybbon, qui traduisit en hébreu les Élémens d'Éiciide; M eirÂlgudes, célèbre médecin, qui traduisit les Éthiques d'Aristote, et enfin Isaac Bar Samuel Ben Israël, auteur du JcsodOlam (fondement d u monde},grand ouvrage astronomique, qui se termine par un traité de chronologie juive.

Il6 fiisUUK 0£ L*HISTOIfiE

La France ni l'Italie ne produisirent, au quatorzième siècle, aucun écri-' vain juif qui mérite d'être cité. Cependant cette dernière contrée vit s'élever alors la fameuse et riche académie de Bologne, fondée par la puissante famille de Hannaariro , qui érigea dans cette ville la plus belle de toutes les synagogues d'Italie.

La découverte de l'imprimerie, au quinzième siècle, ne fut pas pour les Juifs, comme on Ta observé avec raison, un événement aussi important que pour les Chrétiens. Leur littérature, qui n'avait point sommeillé, n'eut pas de réveil. L'imprimerie, en multipliant les productions des langues étrangères, ne lit que redoubler leur haine et leur antipathie pour tout ce qui n'était pas Iiébreu; tandis qu'au contraire les savans chrétiens recherchèrent les principaux ouvrages de grammaire écrits par les rabbins , et ces livres furent imprimés des premiers. C'est en Italie, à Soncino, dans le duclié de Milan, que parurent les premières impressions hébraïques. Une Bible in-folio fut pu-

VES JUIFS MOOE&HES. 117

j>Uée en i486. Ce ne fut qu'au commencement du seizième siècle que les canctères^ hébreux furent connus dans les imprimeries de Paris. On sait quoi degrë de perfection atteignit en ce genre Robert Etienne.

L'expukion des Juifs d'Espagne, en 14921 frappa au cœur la littérature rabbinique. Parmi les derniers rabbins qui s'illustrèrent en Espagne , au quinzième siècle, il faut citer Joseph AIbo, auteur du Ikkarim (ou fondemens)^ ouvrage oii brillent, au milieu des subtilités du rabbinisme, les lueurs d'une philosophie sage et éclairée.

Une vie bizarre et aventureuse, une érudition immense, une activité d'esprit prodigieuse et s'appliquant à tout avec un égal succès, beaucoup d'agitation, de mouvement, de gloire, un caractère ardent, élevé, audacieux, voilà ce qui nous frappe dans Abarbanel ', qui fut la gloire du judaïsme au quinzième siècle.Tour à tour conseiller d'Alphonse V, chef des finances de Fcrdi-

* Né à Lidbooae en i437, mort à Venise en i5o8.

Il 8 '' JUÎSDMi DK X'ilISTOpLE

nand leÇathpIiqiie, chassé d'Espagne par l'intoIéraQt ëdit de ce prince, de Naples par la conquête des Français,' vainqueurs d'Alphonse II, dont il avait gagné la confiance et qu'il voulut suivre dans sa fuite ; passant à Corfou, après la mort de ce prince ; appelé à Venise pour concilier un différend survenu entre les magistrats de celte république et le roi de Portugal; à la fois financier, diplomate , homme de science et de cour; négociateur habile, et théologien profond ; infatigable au travail ; aussi versé dans l'érudition chrétienne que dans la science talmudique ; possédant Moïse et Platon, Aristote et Maimonides ; tel fut Abarbanel, qui eut aussi peu de fixité dans ses opinions que dans sa vie, et dont les nombreux écrits portent l'empreinte d'un esprit vaste et mobile, d'une imagination ardente qui se déploie jusque dans ses commentaires sur les livres saints, où il développe les lumières d'une haute raison et d'une admirable sagacité >.

' Les principaux écriu d^Abarbaod sont:

Pcruscfta/ftattotah (commentaire sur la loi)^

BBS JUIFS MODEENE8. 1 19

Parmi les rabbins espagnok du quinzième siècle qui étendirent la sphère de leurs travaux au-delà de la Bible et du Talmud, il faut citer Joseph Ben Scem Tov, qui dcrivit en arabe un commentaire sur V Ethique d^Aristote, et Abraham Bivasc, qui fit le résumé des livres analytiques du même écrivain. Dans la multitude d'auteurs dogmatiques et cabalistiques qui s'of&ent à nous, nous citerons Joseph Gigatella, surnommé le Cabalisie dhin. Une célébrité plus réelle fut celle de David Vidal, médecin habile et poète distingué, auteur du Michiam le Daoid (auréole de David), et du Cheter Thorah (couronne de la loi ). Un autre médecin, Salomon Ben Yirga, se rendit illustre par uu ouvrage hbtorique, Sceçei Jehuda ( la verge de Juda), où il raconte les calamités du peuple hébreu, ouvrage souvent im-

Rosch ainanah (le principe de la foi); Pcrusch al nebjiru rischonim (commentaire sur If 'S premierf piophéles); Maschmia jeschnali (le prédicateur du salut), ouvrage où il entretient les Juifs dans Tespoir de leur rétablissement, etc., etc. ^

1 20 ' RÉSUMA DE l/HISTOniiS

primë^ et qui jouit d'une grande renommée parmi les Juifs. Terminons cette nomenclature en citant un autre annaliste, Abraham Zacut, auteur du Juchassin , ouvrage de chronologie qui embrasse toute Phistoire juive, depuis Moïse jusqu'à l'annëe iSoo.

Tels furent en Espagne les derniers efforts de la littérature rabbinîque. Les %Tuifs proscrits transportèrent ailleurs leur industrie, leurs lumières et leurs préjugés, abandonnant l'Espagne à l'inquisition et à ses~ bûchers.

Ils furent en Italie ce qu'ils avaient été partout, faisant de la philosophie avec le Talmud, et de la science avec la cabale. Un écrivain original se montra pourtant dans ce siècle : ce fut Judas, fils d'AbarbancI, qui écrivit, en latin, selon Bartholocci, en italien , selon Wolf, trois Dialogues sur l'amour, ouvrage dégagé de tout le fatras rabbinique, et qui mérite une place à part, tant pour l'exécution que pour le sujet, parmi les productions de la littérature juive. Nous citerons plusieurs grammairien et critiques, tels qu'Elias, sa-

DES JUIFS MODEENES. 121

vant Massorète, qui mourut à Venise, en 1549» ^P^^^ avoir enseigne l'hébreu à Tëcole de Padoue; Joseph Kolon Tsarphati, profond talmudiste de Pavic; Elias de Candie, qui joignit la pratique de la médecine à l'enseignement de la philosophie; et enfin Mosès Chaviv, écrivain fécond, qui publia un traité de poésie sous le titre de Darche Noham (le chemin d'aménité), et qui fit imprimer à Naples, en 14.8B, le commentaire d^Âben Ezra, sur Je Pentateuque. Un médecin célèbre, Elias Bar Juda, publia le Sepher Tltoledcili , livre où il traite des maladies des femmes grosses. Cet ouvrage curieux comme monument de la science à cette époque, est écrit sous la forme d'un dialogue entre un père er sa fille. La fille (Dina) découvre ses maux à son père (Jacob), qui lui enseigne \qs remèdes.

Le quinzième siècle n'offre en France aucun rabbin , aucun écrivain juif, qui mérite d'être cité. Proscrits, persécutés, ne respirant pour ainsi dire qu'en fraude, les Juifs durent négliger

m AÉSUMÉ DE l'hISTOI&E

ces travaux littéraires dont rien n'avait pu jusque là les dëtourneri ou s'ils les cultivèrent encore, ce fut en s'enveloppant d'un mystère que l'avenir n'a pu percer. Ce que nous disons du quinzième siècle s'applique également au seizième, qui fut tout aussi stérile pour les lettres juives en France. C'est désormab l'Italie qui fixera nos regards, comme le dernier asile de la littérature rabbinique.

Cette littérature jeta au seizième siècle un assez vif éclat. Un Juif de Naples, Abraham de Balucès, professeur à Padoue, publia sous le titre de Miknè Abram (le peuple d'Abraham), une excellente grammaire. Un Dictionnaire en trois langues (en hébreu, en italien et en latin),oùsont consignées toutes les va* riations qu'a subies l'idiome hébraïque depuis les livres saints, est dû aux veilles d'un Juif de Spolètc, David de Pomis, né en iSao. Tzemach Daçid (le germe de Dand), tel est le titre de cet important lexique, dont l'auteur publia d'autres ouvrages écrits en langue vuU gaire. Mantouc voit naître un historien.

DES JUIFS MODEENKS. 1^3

Azarîa de Rubeis, qui se distingue par des travaux d'histoire et de philologie, d'une portée supérieure à celle des écrivains rabbiniques. Dans son Méw Emam (la lumière des yeux), il combat les préjuge de sa nation, s'élève contre le mépris qu'elle professe pour les historiens étrangers, et discute avec talent plusieurs points litigieux de chronologie et d'histoire. Joseph Cohen, né en 14.97 à Avignon, écrit Thistoîre des guerres des Français et des Turcs dans la Terre-Sainte, ainsi que celle des exils de la nation juive jusqu'à l'année i553.

Un Portugais, Samuel Usquès, fait paraître à Ferrare, en i558, les Confiafions et Us TrUmlaiions d'Israël (consoiaçam cts tnbulacœns de Israël), Cet ouvrage, divisé en trois dialogues, traite i® des infortunes du peuple juif avant et après la ruine du premier temple ; 2" de leurs malheurs pendant la durée et après le renversement du second temple; 3* de leurs infortunes postérieures, jusqu'à leur expulsion d'Espagne et de Portugal. Le plus célèbre écrivain du temps fut un écrivain cabalistc, Ghc-

1^4 RÉSUMÉ DK l'hISTOIAE

dalia, né à Imola, mort 4 Turinf en i588, aiîteur du ScalsceUth Hakkabala ( la chaîne de la cabale), ouvragé dont la première partie, fort estimée même des Chrétiens, présente un tableau de la chronologie sacrée et de la succession des docteurs jui&, jusqu'au temps ob écrivit Tau leur. Les deux autres parties de l'ouvrage traitent, entre autres matières, des astres, de l'âme , de la formation du fœtus, des anges, des démons, de l'enfer et du paradis. C'est en dire assez sur leur importance. Un écrivain moins connu, quoique d'un ordre supérieur, Abdias Sphornus, réfu^te, dans son Or Ammîm (la lumière du peuple ), la doctrine des épicuriens et des athées. Un Juif tunisien, que Bombergue attache à son imprimerie comme correcteur, Jaoob Ben Chaiim, donne ses soins à l'édition de la célèbre Bible rabbinique de i525, pour laquelle il met à contribution toutes les Bibles antérieures. Il rétablit le texte sacré dans toute sa pureté, et développe ses idées dans une savante préface. Un géographe, Abraham Ben Mordachaï, publie

une Lettre sur le çoyage du monde ( Igghcreth occhoth olam), le meilleur ouvrage que les Juifs possèdent en ce genre. £n dépit de l'ordonnance de Grégoire XIII qui, en i58i, avait défendu aux Juifs l'exercice de la médecine, un Juif de Naples, Arie Abraham, né en i54at ^^ ^^^^^ célèbre dans cette science ; et ses Dialogues sur l'or, où il traite de l'usage de ce métal dans la médecine, ont fait penser que les Juifs eurent les premiers connaissance de l'emploi qu'on pouvait faire de l'or dans l'art de guérir. Telle fut la littérature juive au seizième siècle : quoique son caractère le plus général soit la fixité, et qu'elle ait été stationnaire de fsa nature, on voit pourtant que son domaine s'est agrandi; mab ce qu'elle gagna en étendue, elle le perdit en éclat. Le grand siècle du rabbinisme fut le douzième.

ia6 EésuMK BK l'uistoi&e

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