ITALIE
Ce n'est que dans trois parties de ce royaume , les - États romains , la Tos^ cane et la république de Yenise^ que les Juifs eurent une sorte d'existence polrtique et une grande importance commerciale. Leur 'Séjour de trois siècles dans le royaume de Naples, d'où les bannit Charles-Quint en i54o, ne leur permit pas d'y jeter ces profondes racines qui ailleurs semblaient les incruster dans le sol en dépit des arrêts de bannissement. Ils connaissaient d'ailleurs l'inflexible opiniâtreté du gouvernement espagnol ; ils savaient braver ses bûchers, quand il se contentait de punir; il fallait obéir, quand il proscrivait.
D'ailleurs les états voisins leur offraient
ùu asile ; le voyage était court;' le déj^lacement facile; aussi n'opp6sèrent-ik pas cette résistance passive et souvent victorieuse par laquelle ils avaient si souvent neutralisé tant de mesures violentes, oppressives et spoliatrices. Aussi depuis leur bannissement de Naples ik ne reparurent plus dans ce royaume , et maintenant encore on compterait à peine quelques familles juives dans cette ancienne province de la monarchie espagnole.
On a vu combien la politique dès papes, politique toute commerciale, il faut le dire, fut changeante et versatile à l'égard des Juifs. Parmi les papes du seizième siècle, un seul montra un esprit franchement fanatique daris les persécutions qu'il leur fit subir. Ce fut Grégoire XIII, qui célébra par une brillante fête les rigueurs saiuUarts de la Saint- Barthélémy. Tous les autres avouaient naïvement l'intérêt de commerce qu'ils avaient à protéger les Juifs ou à les ptoscrire. Le seizième siècle finit d'une manière déplorable pour les Israélites des Etats romains. Clément VIII an-^
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fwlle les lois tolérantes de Sixte-Quint, ot renouvelle la bulle d'expulsion de Pie Y; mais aux villes de Rome et d'Ancône que celui-ci leur avait permis d'habiter, il ajoute celle d'Avignon.
Ceux des Juifs qui ne profitèrent pas de la permission allèrent grossir le nombre de leurs frères qui, sous Pie V, s'ér talent réfugiés en Toscane et dans les ^tats de Venise.
On a dû remarquer avec surprise que dans les bulles qui bannissaient les Juifç des villes et des bourgs des Etats romains, la ville de Rome, la capitale du saint Siège, était toujours exceptée. Clément VIII voulut colorerd'un prétexte religieux cette exception, qui n'avait pour véritable principe que la cupidité des papes dont le bras était assez long pour atteindre lesJuifs à cent lieues,mais jqui cependant trouvaient plus commo-r de de les pressurer dans Rome même.
S'il fallait en croire Clément VIII, le privilège accordé aux Juifs de demeurer dans Rome était fondé sur cette raison que les Juifs ne devaient pas être éloignés de Rome et de la vue du pape,
aSa Tiésvui bk L'Histoias afin dMtre toujours à portée de se convertin Malgré cette preuve touchante 4%»térfitpour le salut de leur âmei les Juifs ne se convertissaient pas plusi Rome que partout ailleurs, et maintenant encore, si la capitale du monde chrétien voit de temps à autre un Juif abjurer la foi de ses pères, c'est presque toujours quelque intrigant qui arrive des comptoirs de Péra ou des rives de la Seine, laver dans l'eau du baptême d'anciens méfaits, et chercher dans les finveurs papales les ressources qu'il n'a pu trouver dans une honnête industrie, ou dans d'honorables talens.
Si cependant de trop rares conversions viennent édifier la ville sainte, la faute n'en est pas aux papes, qui n'ont rien négligé (sauf les moyens dç rigueur dont la plupart d'entre eux se sont abstenus* c'est une justice qu'il faut leur rendre) pour augmenter le nombre des convertis. Un pape du dix-septième siècle.
Innocent XI, se distingua par la ferveur de son zèle à christianiser les Juifs, en même temps que par la mansuétude de ses mesures. On devait cependant at~
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tendre moins de tolérance que de tout autre, de la part d'un pontife qui trouvait Louis XIV trop doux, trop paternel pour ses sujets protestans, et qui poussa, le roi dévot vers l'horrible atrocité des dragonnades. Plus clément pour les Juifs que pour les réformés, Innocent XI se contenta de perfectionner le système de conversion qu'avaient établi Paul lY, Grégoire XIII, etc., et dont le principal moyen consistait dans une prédication hebdomadaire que les Juifs étaient obligés de subir le samedi, au sortir de lasynagoguc. En vain Innocent XI obtint -il de ses prédicateurs qu'ils seraient modérés dans leurs sermons, miracle presque inoui dans lesfastes de l'Eglise catholique ; en vain voulut-il qu'ils s'abstinssent de prononcer à haute voix les noms de Jésus et de Marie, pour ne pas effaroucher les oreilles hérétiques de l'auditoire; les moyens de persuasion échouèrent comme ceux de la violence ; force fut à ce pontife et à ses successeurs de tolérer ce qu'ils n'auraient pu empêcher que par des violences impolitiques, et de se borner à prier le vcn-
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dredi saint ' pour ces Juife obstiqé^ et endurcis, aussi inflexibles devant le^ prëdicans de l'Eglise romaine que devant les bûchers de l'inquisition.
C'est une chose bien digne de remarque que cette horrible inquisition qui avait vers<5 en Espagne et en Portugal le sang d'un si grand nombre de Juifs, et qui, transplantée en Italie pour y poursuivre la réforme, y parvint si bien qu'elle Tancfantit en vingt années^ fut impuissante pour y étouffer le judaïsme, et n'essaya rot^me pas sérieusement de disputer le sol italique aux débris de la nation juive. Toute la rage des inquisiteurs s'était tournée vers les réformés, objet spécial de leur mission sanguinaire. En i54o Tinquisition espagnole, sous les auspices de la cour pontificale, vint s'établir en Italie avec son immense développement de terreur, d'espionnage et de supplices; et en i56ô, il n'existait plus v.n Italie un seul Protestant: tous avaient été tues ou s'é* taicnt faiis catholiques. Quoique les
*■ Tous li'9 vendiedis saints, le pape jMÎe pour \en VmenSy U» Ilëréii'fucs cl l«i Jiiilj.
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poursuites de ce tribunal atroce fussent particulièrement dirigées contre les réformés, nombreux surtout dans la Calabre, il n'en fallut pas moins aux Juib un courage héroïque pour se maintenir inébranlables en présence de ce tribunal de saiigy qui, pour se populariser en Italie, au sein d'une population fanatique mais douce, avait modifié la.fran* che et ouverte férocité espagnole, par une allure sombre et mystérieuse, par des supplices aussi secrets que les jugemens, aussi prompts que la délation. La conservation des Juifs en Italie, aumilieu de cette sanglante période de vingt années, est peut -être Tun des traits les plus admirables de leur histoire.
£t les Juifs ne se contentaient pas de vivre dans l'obscurité du commerce, dans le silence de la vie domestique; ils avaient leurs écoles, leurs académies, leurs savaus, leurs gens de lettres. Les discussions sur leTalmud, les querelles rabbiniqu(?s suivaient leur cours comme à Jérusalem ou à Tibérias. On leur fermait une synagogue à Lorette ou il Pésaro ; ils en rouvraient dix à Venise ou
aS6 ' '^ %Ésèki DB L'HISTOlks ^
k lloâèiie. Leurs académies étaient florissîantes; leurs synagogues .avaient des docteurs célèbres. Les Juib de Venise se distinguèrent surtout par leur activité, leur sciencei leur habileté dans les afjpaires. Pendant que l'imprimerie fondée par BomberguemuItipliaitlesBiblés et les savans commentaires , un Juif vénitien, Henriquez, était envoyé en Dalmatie par le sénat de la république pour traiter de la paix avec la maison d'Autriche.Le sujetde la guerre est assez curieux pour être raconté. Les Uscoques, peuplade de bandits, pillaient souvent les marchands jui& établis dans le territoire de la république, qui voyageaient pour leur négoce ; Venise voulut prot^r ses sujets; mais le gouvernement autrichien, avec cet esprit de lumière et de philosophie qui l'a de tout temps distingué, prétendit qu'il ne fallait protéger que les voleurs, parce qu'ils étaient "^ chrétiens. Le Juif Henriquez vint à bout de terminer à la satisfaction du sens commun cette contestation ridicule qui avait fait verser du sang. Pendant que les Juifs marchands de Venise
trouvaient ainsi protection dans le sé^ natf les Juifs lettrés soutenaient dignement l'honneur de la littérature rabbinique. Au premier rang brilla Siméon Luzzati, auteur du Socrate , ouvrage où il prétend prouver combien est faible l'entendement humain quand il n'est pas conduit par la révélation. Un docteur célèbre, Samuel Nachmias, abjura le judaïsme avec sa famille ; il écrivit contre les superstitions judaïques, et mourut fort vieux à Rome en 1687.
Un autre rabbin, Mardochée Korkos, pensa qu'il valait mieux éclairer ses coreligionaires qu'abjurer leur croyance, et que pour écrire contre les superstitions juives, il n'était point nécessaire d'apostasier. Korkos écrivit un traité contre la Cabale, ouvrage plein de raison, que les rabbins dévots se sont bien gardée de faire imprimer.
Les imprimeries juives ne manquaient point pourtant. La célèbre imprimerie de Soncino, petite ville du duché de Milan, où quelques Juifs, partis de Spire, s'étaient établis à la fin du quinzième
258 . AiSstJMÉ x>^ l'histoire siècle, rivalisait d'activité et de sttoeè^ avec celle de Venise. Un nombre iiti-* mense d'écrits rabbiniques, reprodoits par là presse, sortaient de la poussière où ils étaient ensevelis, et allaient au loin occuper les veilles pieuses des docteurs et des talmudistes.
Mantoue, Padoue,Ferrare,Modène, se distinguèrent par leurs acade'mies fécondes en rabbins illustres. Nous citerons Menachem Rabba, de Padoue, prédicateur célèbre, mort en i6i5; Jacob Tzaphalon >, habile médecin, juriste profond, qui fut le chef de la synagogue de Ferrare, et qui fit imprimer à Venise plusieurs ouvrages de morale et de science. Dans l'un de ces ouvrages, intitulé Pierres précieuses^ et qui est un recueil de pensées pieuses, précédé de quelques prières, il s'en trouve une à l'usage des médecins lorsqu'ils vont voir leurs malades. Beaucoup de personnes aujourd'hui prendraient cela pour une épigramme : de la part d'un médecin habile comme Tzaphalon , c'était tout simplement un trait de modestie et de
■ Ne à llome, eu iG3o.
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religiod; mais on ne voit pas bien pourquoi l'auteur n'aurait pas fait ati$ai uiie prière à l'usage des malades, lorsiqu'ils sont visités par leurs médecins.
Le plus illustre des rabbins du dix-* septième siècle fut Jéhudah Ârié, plus connu sous le nom de Léon de Mo« dène K Né dans la ville dont il prit le nom, ce savant, qui joignait à une grande érudition, une haine pour les Chrc liens qu'il ne prenait pas la peine de cacher, se donna beaucoup de mal pour prouver, par des recherches d'une subtilité puérile, que Jésus-Christ était VAnte-Cknst, ou un dieu étranger. Ces travaux, qui n'auraient point fait vivre sa mémoire, et qui n'auraient servi qu'à prouver de quelle extrême liberté de conscience on jouissait alors à Modène et à Venise, furent heureusement effacés par d'autres plus sérieux, plus recommandables, et qui ont placé Léon de Modène parmi les écrivains les plus distingués de sa nation. Tel est son Traité des cérémoiàies juiçes , ouvrage d'une ré-
« Mon à Venise, en i645, igé de soixanle-
a6o ' &isùMi&"DE l'histoire patatioa européenne; tel est encore le glossaire qu'il publia sous le titré de la pouche du lioth et où sont recueillis tous les mots qui ne sont ni tout-à-fait hébreux, ni tout*à-fait chaldéens, et qui appartiennent en propre à l'idiome rabbinique, ouvrage nécessaire à l'intelUgence des docteurs modernes, et qui range Léon de Modène parmi le petit nombre de rabbins juifs qui ont préféré les travaux d'une saine érudition aux puériles et ridicules investigations de la science talmudique.
Remarquons ici que, depuis le seizième siècle, époque où prit naissance l'esprit d'examen, et d'où doit dater l'ère de la régénération sociale, la littérature rabbinîque, littérature scissionnàire et anti-sociale par sa nature, a toujours été en décroissante A quelques exceptions près, exceptions honorables et que nous avons signalées, cette littérature fut aussi stationnaire qu'elle était bornée dans son but et dans ses résultats. Ce fut le plus étonnant spectacle d'immobililé qui ait jamais été oITort par IMntclligcncc humaine. Mais
DES JUIFS MODEENES. SlSl
k mesure que tombent les barrières qui séparaient les Juifs de la grande société, à mesure que les progrès du temps amènent des améliorations dans les institutions ou dans les mœurs, cette littérature, toute de ralliement et de coalition, doit perdre peu à peu son caractère primitif, et finir par disparaître entièrement. On a vu comme elle perdit chez les Maures ce caractère primitif,comme elle sut enfin se nadontdiser et seconder les progrès de Tesprit humain, chez ce peuple spirituel et éclairé qui fit participer les Juifs aux bienfaits de sa civilisation précoce. En Orient, sous des princes tolérans, sous le ciel qui vit son berceau, au milieu de peuples semblables aux Juifs par les institutions et les mœurs, on la voit jeter un vif éclat, grandir avec la civilisation, périr avec elle. £n Occident, chez des peuples d'un caractère, d'un sang, d'un culte, d'un climat, d'un gouvernement tout divers, on la voit briller à mesure que la civilisation recule, s'éteindre à mesure qu'elle avance, disparaître enfin à mesure que s'opère la fusion politique et intellec-
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tuelle des débris d'Israei et de la grande famille européenne. ^ ,
Il est peu de contrées où cette fddoti ait rencontré et rencontre encore de plus grands obstacles qu'en Italie, 6t cependant telle a été l'impulsion donnée à l'esprit humain depuis le seizième siècle, telle est cette nécessité puissante qui semble emporter toutes les résistances, et assurer d'avance le triomphe de la raison, qu'en Italie comme partout ailleurs, périssait la littérature rabbinique, à mesure qu'avançait la révolution françâbe, qui devait terminer cette grande lutte, ou du moins assurer pour un avenir plus ou moins prochain la victoire de Tintelligence sur la force, et jeter les bases d'une morale universelle.
Les Juifs d'Italie virent enfin briller cette aurore d*une régénération complète, qui devait trop tôt s'évanouir, mais dont lis n'attendront pas en vain le réveil. On ne peut se figurer combien le passage dos Français en Italie fit de bien à la civilisation de ces contrées, et combien le gouvernement impérial, qui ne répudia pas, à l'égard des Israé-
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lites, les principes politiques que la rdvolution avait consacrés , fut ft^cond pour les Juifs d'Italie, comme pour tous ceux de l'£mpirc, en résultats salutaires et glorieux i«
Prenons pour exemple le royaume de Sardaîgne, où les Juifs n'avaient autrefois qu'un droit d'asile : toutes les professions honorables leur étaient interdites ; on leur défendait surtout d'acquérir des biens ruraux. Le commerce de fripier, la faculté de prêter à dix-huit pour cent, voilà tout ce qu'on leur permettait. En 1810, sous l'empire, on comptait dans les anciens étals deGc^nés, de Piémont et de Sardaigne, dans une population juive de cinq mille cinq
* Un seul acte du gouvernement impérial (nous Favons dît page 179 de ce Bcsumc) fut contraire aux Israélites , et mérita le blâme du tous les esprits justes et philanthropes. Ce fut le décret du 17 mars 1808. Ce décret, fait pourtant dans des intentions louables et élevées, di^nes de Tauteur de la convocation du Sanhédrin, avait le tort de vouloir arrivrr à la justice par rini<|uité, et au droit commun par ï'i violation de ce droit. "Soxis y rrviciidrons plus tard.
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