‹ Résumé de l'histoire littéraire du PortgualChapitre 22 sur 61 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Le Jaloux, première comédie de caractère, en Europe; Inès de Castro, deuxième Lragédie régulière. — Caraoens, considéré comme poêle dramalique.

Le milieu du seizième siècle vit donc ëclore un phe'nomène littéraire bien digî;e d'attirer l'attention des critiques de notre e'poque : il s'agit de la première comédie de caractère qui ait paru en Portugal, et peutêtre en Europe. Ferreira fronda un vice que l'on reprochait surtout à ses compatriotes et aux Espagnols : il peignit les erreurs de la jalousie, et tira souvent un heureux parti des précautions extravagantes qu'elle inspire. Dans cette pièce, où l'on rencontre une imitation assez naïve des anciens, il ne faut pas s'attendre à trouver un plan fort régulier. Comme Inès de Castro^ le Cioso, Je Jaloux, pêche par l'action ; mais le style en est varié, souvent comique, et souvent empreint de cette teinte locale qu'on ne s'attendrait peut-être point à trouver chez

un imitateur tlts anciens : l'influence du temps perce peut- être mnlgre l'auleur K Je ne peux point résister au désir de faire connaître la manière de Ferreira par une citation ^ c'est Julio le jaloux qui quitte sa femme, et qui est tourmenté plus que jamais par sa funeste passion :

« Ali! que de peines il m'en coûte pour sortir de cette maison! mon corps va dans les rues, et mou âme reste en sentinelle aux fenêtres. Ce qui me fait porter le plus envie aux rois et aux princes, c'est qu'ils sont assez heureux pour que les ^cus d'affaires et les passe-temps viennent les trouver dans leurs habitations. Si je ne craignais d'introduire vme coutume étrange, je fermerais les portes, et je ferais mettre quelques traverses h ces fenêtres j mais, à cause des sots, il faut que cela reste comme cela est. Je ne garderai pas comme mon trésor ir.ou honneur et ma renommée? Ils en rient, les aveugles- ils ne voient pas quelle différence il y a entre une femme et une bourse j ils meurent sur un peu d'or trouvé dans la terre- ils creusent pour l'obtenir; ils le cachent, ils veident sur lui^ ils le gardent comme des reliques, et ne se pcrmeltenl pas même

1 J'ai donné L'analy.se de cette pièce dans la Collection des théâtres étran^L;eis. P'^uy. h; Notice sur le théâtre p-orlugais, dunt j'ai fait précéder ma tiytiuclioi!.

1 68 RESUME DE l'hISTOIRE LITTERAIRE d'y toucher^ et la femme, qui est bien un autre trésor, ils rabandonneut, ils la dédaigaent, ils semblent l'offrir aux larrons- ils appellent impertinent un homme d'esprit qui estime sa femme , qui est éperdu d'amour pour elle. Gens peu expérimentés dans les cboses de ce monde, ces fausses idées n'entrent que dans votre maudite cervelle. Qui a parcouru les terres étrangères agira comme je le fais. Oh I que l'expérience est une bonne maîtresse! C'est pour cela que cet auteur avait tant raison de dire que les gens d'esprit recevaient plus de profit des sots, que les sots des gens d'esprit. Les iraprudens m'ont instruit, et je n'eu trouve pas un seul qui veuille

être instruit par moi.

» Laissons vivre à leur manière ces gens si sûrs d'eux 5 je ne veux me confier qu'à moi et à mes yeux: ce n'est pas encore une garde trop sûre; mais je n'en ai pas d'autre. Ma femme, depuis le moment où elle est venue avec moi aux portes de l'église, ne doit sortir que pour entrer dans la fosse. Si je meurs le premier, et qu'elle soit assez heureuse pour cela, alors elle pourra mener joyeuse vie. Je puis croire que mes enfans sont les miens ^ quant aux autres, leurs femmes le savent; et cependant, au moment où je fais la garde la plus exacte, il me semble , comme si c'était un fait exprès, que je vois pas.^er conlinuellementpar cette rue les galans, les amoureux, les fainéans, les gens à figure suspecte, et que j'entends davantage les tapages qui se font ordinairement durant la nuit, les cris, les concerts et mille aatre.s inventions, tandis qu'il ne se passe

rien dans les autres endroits. Où a-t-ou jamais vu de la fumée sans feu ? w

Quelle que soit la faiblesse del'exëcutioD, l'ide'e qui a fait naître celte come'die n'en e'iait pas moins forte : suivre un caractère dans ses développemens, montrer les suites que peut amener une des erreurs les[plus malheureuses de l'esprit humain, égayer en peignant une faiblesse déplorable, essayer enfin de corriger sescompatriotes, telle était Ja pensée qui guidait Antonio Ferreira à une époque où l'imagination avait besoin avant tout d'être exaltée, oii de brillantes erreurs étaient signalées comme devant servir de modèles, où peut-être enlin la gaîté dégénérait trop souvent en licence, où l'on cherchait surtout à amuser un public ami de l'exagération , parce qu'il y avait de l'exagération dans ses sentimens chevaleresques , et l'on pourrait même dire dans ses besoins de conquêtes.

Il paraît cei tain que le Jalouoc et les autres pièces imitées des anciens étaient plutôt représentées à la cour et dans l'intérieur des écoles que devant la masse du public; il fallait déjà un certain degré d'instruction

pour les comprendre , et elles ne pouvaient flatter les goiits du peuple. On Irouverait peut-être de nos jours que les plaisanteries de Ferreira en étaient souvent assez dignes : là encore, pour être juste, il faut toujours juger selon l'esprit du temps.

C'est d'après cette manière de voir que je suis bien loin de refuser toute espèce de mérite à ces petites pièces connues sous le nom de Farças, où le sacré s'alliait au profane, où l'extravagance se mariait à une admirable naïveté. Ce genre de drames était plus particulièrement consacré aux représentations générales : il faisait les délices de la nation 5 et des guerriers, sans cesse exposés à de nouveaux hasards , ne pouvaient manquer d'applaudir à des pièces qui les délassaient un moment de leurs travaux.

L'auteur du Jaloux a donné une autre pièce intitulée Brisio , que l'on représenta à l'Université, et qui est bien inférieure pour la marche à celle dont je viens de parler; elle offre une preuve nouvelle que, dans le style comique, Ferreira était inférieur à 8a e Miranda, de même qu'il le surpassa une fois dans la première conception.

Mais nous allons bientôt le voir s'élever clans un geure où il efface tous ses rivaux. C'est quand il devient poète tragique qu'il est vraiment admirable, parce que sa noblesse égale sa sensibilité.

Cet événement qui a fourni à Camoens son plus touchant épisode , cette grande inlortune que les autres peuples ont adoptée comme mobile poétique , la moit d'Inès de Castro inspira à Ferreira la seconde tragédie régulière qui ait paru en Europei. Il voulut toucher par un sujet vraiment national. Il se livra à tout l'enthousiasme poétique dont il était susceptible, parce qu'il sentit que cet enthousiasme serait partagé, malgré les lois nouvelles qu'il allait imposer au théâtre.

Cependant, en cherchant à s'éloigner des effets dramatiques demandes p^jr l'époque, il ne sut point tirer de son sujet tout le parti qu'on en exigerait de nos jours. Mais sa simplicité a quelque chose d'antique: C'est, comme le dit avec justesse M. Sané,

I La première due au Trissin, et intitulé eiS'o/:;//onisùe, n'est anlériture que de bien peu d'années, f^oyez Gingutné, et également Sismoudi, Lui. du midi.

une noble émanation de l'école grecque i; et cependant, à mon avis , il y a quelque chose de plus entraînant. On y trouve tout le caractère chevaleresque du seizième siècle uni à la î^ravité des temps héroïques. Peut-être, en examinant attentivement cette pièce, y trouverait-on plus de véritables beautés poétiques que dans Gomes , qui avait de nos jours tant de modèles sous les yeux, et dont l'ouvrage est infiniment plus propre à la représentation.

Ce qui nuit surtout à l'intérêt dramatique , c'est que Ferreira , qui avait déjà tant de difficultés à vaincre , a reculé devant les fortes situations que lui offrait l'amour de don Pedro et celui d'Inès. En admirant sa simplicité, l'on sent combien il est inhabile.

Le prince ne paraît qu'au commencement et à la fin de lajpièce; il laisse aux assassins le temps de couronner leur forfait^ et il n'arrive de nouveau que quand il faut ajouter à la catastrophe par d'effrayantes imprécations. Tout cela vient sans doute des entraves iinposées par les unités que Ferreira voulut observer : leur joug l'effraie, il ne le respecte

» Mercure étranger j X. \^^.

DE PORTUGAL. J'j3

qu'avec faiblesse; on sent qu'il n'e'tait point encore assez liabile pour les ployer à tous les niouveraens de l'imaginaLion. En dou' nant dans ce système dramatique , il devait employer les chœurs comme se liant à Taction'; c'est ce qu'on est le moins disposé à lui pardonner, car c'est ce qui devait être le plus étranger à son siècle. Mais dans la poésie de ces chœurs il y a tant de dignité! Malgré le froid qu'il répandent quelquefois sur la pièce , on sent qu'un grand talent sait se faire absoudre de tout.

Dès le commencement de la pièce, Ferreira se rend maître de la pensée, et son exposition est bien noblement faite pour un poète de cette époque. La scène est sur les bords du Mondego. Inès se promène avec ses compagnes et sa nourrice; la joie anime ses regards; elle invite les jeunes filles au plaisir; sa nourrice va recevoir l'aveu de son bonheur ; le prince doit l'épouser. Je ne puis résister au désir de citer cet adiiii^. rable début :

'( ' Cueillez des fleurs, mes charmanlcs compagnes » Colhey-^ Colhey, alegres , etc.

I'j4 RÉSUMÉ Dli l/lIÏSTOIRE LITTERAIWE

tressez les lis et les roses, pour eu orner vos bloDtks chevelures; que leurs parfums suaves embaument l'air; que Je doux concerts se fassent entendre; vos voix enchanteresses doivent se mêler aux sons de la lyre, pour célébrer le jour heureux où je retrouve ma gloire. »

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