‹ Résumé de l'histoire littéraire du PortgualChapitre 21 sur 61 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

OEuvres diverses de Camoens.

Nous allons retrouver iei tout le talent de Camoens, et nous sentirons son génie se réveiller : c'est qu'il laisse parler son cœur^ c'est que toujours il peint ses propres infortunes. Cependant, au milieu de grandes beautés, souvent les défauts dus à son siècle se font vivement sentir j mais ce n'est jamais quand il est fortement ému, et les concetii qui déparent quelques-uns de ces morceaux, ne se montrent qu'à l'instant oii le cœur cesse de parler^ et où l'imagination se livre à tous ses caprices.

J'ignore si La Harpe avait jamais essayé de lire les poésies diverses de Camoens. On a la preuve qu'il était hors d'état de les comprendre!, et le jugement rigoureux qu'il en a porté offre une preuve bien curieuse

1 Du reste La Harpe affirmait que Camoens manquait du génie qui invente, et il avait lu l'épisode dV\damaslor.

de la manière dont on savait apprécier alors la littérature étrangère^. Je me trompe eu qualifiant ce jugement de rigoureux; il est ridicule, et des écrivains d'un vrai mérite en ont déjà fait justice. D'ailleurs Camoens se venge lui-mcme quand ou peut le lire.

J'ai traduit un choix de ses morceaux , qui paraîtra incessamment 2 j mais ce genre de poésie où le sentiment est tout, où l'in ven tioa n'est rien, perd sans doute beaucoup dans une version privée de l'heureuse harmonie qui en fait souvent le charme principal.

Dans les poésies de Camoens on retrouve le poète tout entier, on surprend ses affections, on s'afflige de ses douleurs, on s'émeut de ses fortes pensées. C'est un de ces hommes privilégiés sûrs d'intéresser toujours en parlant d'eux, parce qu'ils font sentir un ardent besoin d'exhaler leurs plaintes , ou de célébrer de nobles impressions.

Souvent Comoens s'est oublié cependant.

i F'of. à ce sujet la défense de Camoens contre les critiques de cet auteur, par M. Aranjo de Azevedo, Cte da Barca. Mem. de liUeratura portugueza.

* Chez Louis Jane t.

l36 RESUME DE l'hISTOIRE LITTERAIRE

il a pris part à de grandes afflictions; on le voit digne interprète des plaintes d'une nation^d'une mère ou d'un ami, et il est bien grand alors, quand il écarte ses souvenirs pour prendre part aux douleurs des autres, et qu'il y unit la sienne.

Dans quelques raomens, on sent qu'il a fallu bien des infortunes, pour lui i^vir les illusions d'une imagination brillante et d^un cœur tendre; on comprend qu'il e'tait fait pour la douce joie, et qu'il eût anime les plaisirs comme il a déploré les chagrins: c'est une âme susceptible de toutes les impressions, et qui fut triste parce que le sort la fit telle.

La collection des œuvres diverses de Canioens est assez considérable , et il paraît prouvé qu'on lui a attribué plusieurs morceaux qui ne sortirent jamais de sa plume. Il est aisé cependant de distinguer les choses qui lui appartiennent , de celles qu'on a offertes sous son nom; il y a un caractère particulier qui les fait reconnaître i.

Je pense que c'est principalement dans les sonnets qu'on sent ia fraude littéraire, et

i Voy. la belle édition de M. de Souza.

DE PORTUGAI/. 187

le choix doit être fait avec circonspection. Jamais Camoens ne put corriger ses œuvres diverses. Elles furent publiées, seize ans après sa mort, par Fernand Rodrigues Lobo Surrupita. Un peu plus tard, JNlanoel de Faria recueillit plusieurs morceaux, qu'il ajouta à ceux que l'on avait déjà donnés; il dépouilla même Diogo Bernardrs de quelques pièces, qu'il prétendait avoir été prises au grand poète. Cette incertitude fait doublement regretter que le malheureux Camoens ait été volé à Mozambique, où on lui prit le manuscrit de ses œuvres diverses, qu'il avait préparé sous le litre de Parnasse portugais.

Le recueil, tel qu'il nous est parvenu dans la dernière collection, contient trois cent un sonnets , seize cancôes ou romances , douze odes : elles sont pour la plupart élégiaques ; quinze églogues, où domine une teinte locale très-remarquable, et une grande observation de la nature; quatre sextines : les seutimens de l'auteur se montrent là avec énergie; virjgt et une élégies , dans lesquelles on peut assez facilement retrouver les principales circonstances de la vie du poète.

l38 RÉSUME DE L*H1ST0IRE LITTERAIRE

Le recueil est terminé par des stances, des redondiihas et d'autres poésies légères, parmi lesquelles on remarque cette espèce de satire intitulée : Disparates da India, qui fit exiler l'auteur de la capitale des Indes portugaises. Je parlerai des comédies de Camoens en m'occupant de la poésie dramatique.

L'espace dont je puis disposer est trop peu considérable pour faire de nombreuses citations. J'offrirai cependant ici quelques morceaux , sans m'astreindre toujours à l'ordre qu'ils gardent dans le recueil , mais en essayant de rappeler par le sujet l'époque où ils durent être composés.

«ïJe suis dans un état si incertain, que je frissonne en éprouvant un feu brûlant. Je pleure et je ris dans le même moment, sans aucun sujet apparent. Ma pensée embrasse le monde entier , et elle ne peut rien saisir. Tantôt je délire, tantôt ma raison revient: tout ce que j'éprouve semble être Teffet de la folie; mon àme exhale un feu terrible, des ruisseaux de larmes coulent de mes yeux. Je suis sur la terre, et ma pensée s'élance dans l'espace. Tantôt j'espère , tantôt je me décourage. Dans dne heure , je trouve

« Tunto de meu estado me acho incerto.

DE PORTUGAL. l3g

mille années , dans mille années je ne pourrais point trouver un instant qui me satisfît. Si queir qu'un me demande pourquoi je suis ainsi, je répondrai que je Tignore. Je soupçonne cependant, madame, que c est potir tous avoir vue. »

Si ce sonnet est rexpression d'un aident gmoiir, qui commençait à naître , voici un fragment plus important qui nous fait sentir les premières infortunes de Camoens , et que Ton peut regarder comme un des mor-' ceaux qu'il composa à l'époque où il compiençait à se livrer à la poésie.

Elégie première,

« Ovide, exilé dans le triste pays du Pont, et se rappelant qu'il était séparé de ses pénales, qu'il avait laissé une épouse chérie, des eufans bien-aimés^ Ovide, en jetant un dernier regard sur sa patrie, ne pouvait se dérober à ses sentimens, il se plaignait aux montagnes et aux fleuves de son obscure et triste naissance. Il contemplait les étoiles, et cet ordre admirable que conservaient les élémens • il voyait les poissons traversant l'Océan, les bêtes fauves parcourant la montagne, comme leur instinct [e& y engageait. Il considérait les fleuves limpides naissant de leurs sources, et se dirigeant à leur volonté. Lui seul, jeté sur une terre étrangère, se trouvait li-

l4o RESUME DE l'hISTOIRE LITTERAIRE

vré à la contrainte. Dans sa douleur profonde il ne voyait rien de comparable à son exil; il n^ avait que sa muse compatissante qui le suivît, quand il traçait ses vers mélancoliques, quand il baignait la campagne de ses larmes.

C'est ainsi que mon imagination me fait voir l'existence que je mène dans mon exil, loin du bien que je possédais autrefois. C'est ici que je contemple un bonheur passé, mais qui ne s'éloignera cependant point d'une mémoire oii il reste gravé profondément. C'est ici que je vois une gloire faible et périssable me détromper de mes erreurs, en me rappelant les changemens d'une vie éphémère.

« C'est ici que le souvenir vient me représente!: combien je fus peu coupable, etm'attrister encore en me rappelant que c'est sans raisott que j'endure une semblable peine.

« Une peine que Ton souffre à juste raison, la cause en ôtele sentiment; mais combien elle fait souffrir, celle que l'on n'a point méritée. Quand l'éclatante Aurore, brillante d'or et de beauté, ouvre les portes du soleil, que la rosée se répand, que Philoméle recommence ses plaintes , ces chagrins que le sommeil a fait évanouir reparaissent dans mes songes. Ce qui donne le repos à tant d'autres me condamne à de nouveaux travaux, et après m'ètre éveillé péniblement, ou, pour mieux dire, après avoir lâché de m'oublier, car un malheureux jouit bien peu du bonheur de se retrouver avec lui-même, je m'avance à pas lents vers une colline élevée, et la je m'asseois eu donnant la liberté à tous mes soucis.

DE PORTUGAL, l4l

Apres m'ètre rassasié de mon propre tourment, j'étends mes regards mélancoliques vers les lieux où se portait toute ma peasée. Je n'aperçois que des montagnes rocailleuses. Ces champs que j'ai vus couverts de fleurs, et que la grâce ornait, sont maintenant sans fleurs et sans charme pour moi. Je vois le Tage, fier de sa pureté et de sa. richesse, couvert de barques profondes qui se dirigent à leur volonté : les unes naviguent poussées par un vent caressant^ les autres fendent les eaux limpides au moyen de rames légères. De rendroit où je suis placé je parle au flot qui ignore quelle peine ce cœur ressent, quand il se fond en larmes.

Ondes fugitives, attendez si vous ne pouvez ra'emporter, recevez au moins mes pleurs jusqu'à ce que je sois parvenu à cet heureux jour où je pourrai, libre et satisfait, retourner où vous allez. Mais ce temps, qui pourrait l'attendre? Un aussi grand bonheur ne peut pas arriver tout-à-coup, et ma vie s'achèvera avant que mon cruel exil se termine. »

Ce morceau, outre l'avantage qu'il a de nous rappeler le point ae départ d'un grand génie, est encore un modèle de poésie. L'original a une grâce inimitable.

Quels que fussent les motifs qui enlraî- Derent Camoens dans l'Jnde , il est difficile de croire que l'amour n'eut point de part à cet exil volontaire; cai* on le voit regret-

ter sans cesse , durant ses longs voyages , les illusions qui embellireni sa jeunesse, et dont il s'était si rapidement désabusé. Peut-être le sonnet que j'offre ici précédat-il son exil.

« ï Quand il voit arriver l'heure qui doit mettre un terme à sa vie, le cygne élève sa \oix sonore sur le rivage solitaire; il voudrait voir son existence se prolonger, il pleure son triste départ, il célèbre douloureusement la fin de son funeste voyage. C'est ainsi, ô madame, qu'en voyant la fin de mes amours , en me trouvant au plus haut degré de la douleur, je déplorais par des chants plus harmonieux et plus doux votre foi affaiblie et mon amour trompé. »

Et ce voyage qu'il entreprit avec un sentiment si profond de douleur et de regrets, comme il l'a décrit ! c'est bien le départ du poète malheureux, que les Muses consolent un moment, et qui cjierche toujours en elles quelque soulagement à ses maux. Après avoir peint les sentimens qui l'agitèrent durant la traversée, il nous raconte les discours qu'il adressait aux Néréides qui sui- Taient le navire ; il décrit aussi les tem-

> O Cisne, quando sente ser chegada, etc.

DE PORTUGAL. l43

petes qui relardèrent son voyage , et enfin il nous dit son arrivée dans Tlnde :

c ï Nymphes charmantes! m'écriai-je, si votre âme a senii les douces pensées de l'amour, si vous ne les avez pas encore oubliées, et que vous retourniez quelques jours oii le Tage paie son tribut à Thétis, votre reine ^ soit que vous contempliez ses rives toujours couvertes de verdure, soit que vous recueilliez l'or brillant qu'il roule dans ses ondes, tracez sur le sable avec un coquillage des vers harmonieux où vous peindrez l'éiat en lequel vous m'avez vu. Peut être existe-t-il des coeurs qui s'attendriront • peut-être, lorsque vous rappellerez mon triste souvenir, les pasteurs du Tage, accoulumés à m'entendre, apprendront-ils de vous les regrets que je vous ai confiés.

» Les nymphes, qui me comprenaient déjà par ma contenance, me montraient, dans le mouvement des eaux, qu'elles consentaient à ma demande.

M Ces souvenirs dont j'étais accompagné au milieu d'un temps paisible ne m'abandonnèrent pas dans la tempête, car, en arrivant au cap de Bonne-Espérance, je sentis se renouveler mes souvenirs, en me rappelant une longue et cruelle inconstance. Nous étions déjà sous l'étoile qui resplendit dans le nouvel hémisphère en prouvant l'existence d'un second pôle; les nuages amènent une nuit obscure; toutà-coup le jour fuit de l'air, l'Océan entier s'élève

* Dezia : o claras Ninfasî se o sentido. Eleg. 3«^.

€11 fureur : il semblait que la machine du monde allait se rompre au milieu de la tourmente. La mer se couvrait de tous côtés de montagnes. Le redoutable Borée, TefFrayant Nolus, en luttant ensemble, accroissaient la tempête mugissante, et déchiraient les voiles enflées du navire. Les cordages se frappaient avec bruit; les matelots désespérés faisaient retentir les airs de leurs cris. Le redoutable et terrible Jupiter lançait les foudres fabriqués par Vuîcain, et faisait trembler les deux pôles. L'Amour, qui se montrait tout-puissant, même en ce lieu, ne fuyait pas devant la terreur. C'était au milieu du plus pénible travail que j'étais le plus constant. Voyant donc la mort présente, je me disai^à moimême : Ah! madame, si vous vous souveniez quelque jour de moi , j'oublierais tout ce que j'ai souffert. Enfin rien n'eut le pouvoir de changer l'amour ferme, inaltérable, qu'un solide jugement avait fait naître. Je puis vous assurer une chose avec certitude, seigneur, c'est que jamais la passion ne s'épure tant que l'objet qui l'inspire est présent.

» C'est ainsi que mon destin me fit parvenir à cette terre lointaine et désirée, sépulture de l'homme honorable quoique pauvre. Je vis tout ce que notre cœur renferme de vanité, et combien peu il y en a chez les habitans; nous fûmes obligés tout- à-coup d'avoir la guerre contre eux; nous allâmes reprendre une île que le roi de Porca avait conquise sur celui de Pimenta, et la chose nous réussit. »

DE PORTUGAL. l45

Voici niaiiUcnant les regrets de Texil.

Le poète est en Arabie.

« » Si encore j'avais obtenu , pour jjrix de tous ces travaux, la certilude que je suis quelquefois présent à ses yeux remplis d'éclat 5 si j'étais assuré que celte triste voix , traversant l'espace , allât frapper les oreilles angéliques de celle prés de laquelle j'ai vécu, et que, faisant un retour sur ellemême, rappelant à son esprit a^ité de souvenirs le temps déjà passé demts douces erreurs, de mes maux chéris , de ces fureurs souffertes et cherchées pour elle; si, écoutant la pitié, quoique ce fût hicu lard, elle eût quelque regret, elle se jugeât intérieurement sans indulgence 5 si je savais, en un mot, toutes ces choses, je pourrais supporter ce qui me reste d'existence, cela adoucirait mes souffrances. Ah! madame, madame, vous qui êtes si brillante, vous dont la douce mémoire me soutient ici, je suis éloigné de toute .satisfaction; maisdés que ma pensée vous représente à mon cœur, mes travaux s'évanoui sent, ma peine s'enfuit; par votre unique souvenir, je me trouve rassuré et rempli d'un nouveau courage, même à Taffreux aspect d'une morl redoutable. Tout-à-coup l'espoir m'environne, et mon visage devenu plus serein exprime les douces souveîuaices au lieu des pénibles soucis.

«C'est rempli de celte espérance, que je m'informe de vous, madame, aux' yents amoureux cjn-

' Se de t anlo Irahalho so tirasse.

l46 RÉSUME CE l'histoire LlTTEF.AinE

arrivent des lieux où vous êlts, que je uemancîe aux oiseaux qui volent s'ils vous ont vue, ce que vous faisiez, quels étaient vos discours, où, comment, avec qui, quel jour, à quelle heure. Ma vie fati^^uée s'améliore ici : je recueille un nouveau courage, qui m'aide à vaincre la fortune elle travail, uniquement pour vous revoir un jour, uniquement pour aller vous servir et vous adorer j le temps me dit qu'il aplanira tous les obstacles ; mais le désir ardent, c(ui ne soutlVit jamais de retard sans calculer, ouvre de nouveau les plaies qui me font souffrir.

« C'est ainsi que je vis, et si quelqu'un vous demande pourquoi je ne meurs pas, vous pouvez répondre tpie je souli're tous les tourmcns de la mort. 3>

Ce sont les vers qu'il composa durant son séjour dans l'Inde qui portent davantage ce caractère de mélancolie profonde dont on se sent si fortement éniu , en peiisant que les maux de Cairioei.s n'étaient point des maux imaginaires. Partout il ne conserve point autant d'espoir que dans le morceau que j'ai cité , et plusieurs sonnets nous prouvent les regrets que lui donna bientôt la mort de cette amie dont il ne perdit jamais le sotivenirî.

» Je l'ai iudirjuc dans un des épisodes de mes

DE PORTUGAL. I 4t

Dans la f[uinzicme cancao , il récapitule loas les maux qu'il a souflerts , et je pense qu'il était alors de retour dans sa patrie- il s'écrie :

« L'illusion a cesse : je n'iquore point que les plaintes n'apportent aucun remède ; mais il faut bien qu il crie celui qui souffre, si ta douleur est grande. )>

Dans un autre moment^ il dit encore: -

« La pitié des hommes me manqua', les peuples auiis m'étaient contraires. Dans cette situation périlleuse, je ne trouvais plus de terre où porter mes pas • on me refusait l'air que respirent tous les autres êtres; enfin, le temps elle monde m'abandonnaient. Quel secret profond et difficile à comprendre ! naître pour vivre, se voir manquer de tout ce qui serait nécessaire afin de poursuivre cette existence, et ne pouvoir la perdre» ; et ces maux , je ne les ra])pelle point comme celui qui , après une tempête furieuse, en raconte les circonstances par un temps favorable ; la fortune incertaine mVn-

Scènes de la nature sous les tropiques, et de leur iulluence sur la poésie, roy. Camoeus et Joze" ludio.

' A pie Jade hutnana faltava . etc.

* Naô conto tantos maies, cor/io aquellc.

î4B RESUME DE l'hiSïOIRE LITTERAIRE

traîne encore maintenant vers de telles misères, que je crains de faire un seul pas. Je ne chercLe plus à éviter le mal qui me menace; je ne prétends plus au bien qui me manque- je brave ia méchanceté des hommes- car je dépends d'une providence divine- En songeant à cette vérité, en y pensant bien, je trouve quelquefois u!)e consolation à tant de maux. Mais quand, dominé par ia faiblesse humaine, je jette les yeux sur le temps , je ne puis obtenir qu^uu souvenir des années déjà passées. Alors des larmes de tristesse sont mon unique soutien, et je ne peux les dissiper qu'en laissant mon imagination se créer une image fantastique de la "joie.

» Ah! :s'il était possible que le temps allât en rétrogradant comme la mémoire, qui retrouve les traces du premier âge; s'il était possible que, renouvelant l'ancienne histoire de mes erreurs ^ il m'emportât au milieu de ces fleurs que je vis dans ma jeunesse, et qu'alors le souvenir d'un long et mélancolique sentiment devînt ma plus douce satisfaction • que je retrouvasse Taimahle conversation de mon amie,que je lui expliquasse mes nouvelles pensées, que je revisse la campagne, nos promenades, les signes d'intelligence qu'elle m'accordait, sa beauté, ses regards, son charme, sa grâce, sa politesse afl^ablcj que je sentisse cette amitié sincère qui éloigne toute intention basse et terrestre, et comme je n'en ai jamais eu depuis ! Ah ! vains souvenirs : où l'emjmrtez-vous ce faible cœur qui ne peut pas encore dompter le désir inutile que vous faites naître?

» N'en dis point davantage, cancaô, n'en dis

DE PORTUGAL. l49

pas davantage; je pourrais parler ainsi sans m'en apercevoir duraut des siècles; et si; par hasard, Ton l'accuse dVtre longue et fastidieuse , réponds que je ne chante point de froides j;alanteries avec le désir de la louange, mais que je dévoile le simple récit des événemens qui me sont arrivés. Plùl a Dieu que ce ïin un songe! »

Je pourrais encore laisser le poêle raconter ses dernières douleurs ^ la religieuse espérance dont il clierchait à adoucir une vie qui n'avait plus aucun espoir d'obtenir les biens de ce monde. Je regrette de ne point présenter ces morceaux sublimes ou il peint la mort de Menèzes et de don Tello; mais bientôt le choix que j'ai fait de ses œuvres paraîtra^il ne merestera quele regret de n'avoir pu interpréter dignement celui qu on peut considérer vraiment comme un grand poète autre part que dans les Lusiadesi.

I LordSirangford publia, ily a quelques années, à Londres, des poésies diverses de Camoens; mais quelle ingénieuse imitation peut valoir la vente. F'oj. ce que dit, à ce sujet, la Revue d'Edimbourg.

Gli APURE X.

De la poésie clramari({uc en Porlui^a! au ."seizième siècle. — Gil "N'icenle, Sa e i\îirauda, Aulonio Feneira.

DÈS l'époque où ils parvinrent à secouer le joug des iMaures, les Porlugais se livrèrenl avec ardeur aux jeux guerriers adoptes par les vainqueurs. Les danses mauresques, animées par une pantomime expressive, donnèrent probablement la première ide'e des representxitions théâtrales. Fcrnand Lopes , Gomez Eannez de Zurara , et Pve- Sende, parlent de ces nwurarias, qui divertissaient les grands seigneurs durant les festins royaux J.

M. d'Aji'agaô Morato ne réclame point en

1 Koy. le savant mcanoire sur le llièàU'e porlugais, jiarM. Trigozo J'Arragaô Morato, 18:7, Ment, du Acaàem. dus sciencas, deuxième partie du tome 5, ]>. 44- Je ne coiiaais.-ais })oiul encore cet ouvrage l<)rs(jue je ]>ubliai une notice sur le llièàtre portugais \ il rtnicrme une foule de délails précieux.

DE POrxTUGAL. 10 t

faveur de sa nation la priorité pour l'invenlion de l'art dramatique eu Europe, après les Italiens. 11 avoue que le marquis Henriquede Yilliena avait composé une comédie allégorique, à l'occasion du mariage Tle Ferdinand 1", dans les premières années du quinzième siècle, 1 4 1 2 , et il pense que la farce de l'A^vocat patelin , et la représentation de la Vie du Christ, par Jean Michel, purent bien donner au premier dramatique portugais l'idée de se livrer à des compositions théâtrales; mais il croit que Gil Vicente peut réclamer à juste droit le mérite de la supériorité, et plus encore celui d'avoir répandu le goût de la poésie dramatique, en multipliant ses productions, qui lirent les délices de deux cours brillantes.

Cependant, quand on examine quel fut !e ]3ays en Europe qui vit vraiment renaître la littérature dramatique, ou tourne les yev.^i vers l'Italie, où de nombreux souvenirs réveillèrent les anciennes idées avec le plus de puissance'; mais, dans ce genre, les premiers essais ne furent que le résultat des traditioiis^

1 Gingueaé, Hist. ÎUi. d'Iuil-c , l. 6, p. 171.

ID'Î RLSUME DE L HISTOJRE LITTERAIRE

el les pièces de rArioste,de Machiavel^ rappellent tellement les anciens , que Torigi-. nalité en est à peu près bannie. On n'y voit guère ce que devait être le théâtre national. Le même reproche peut s'appliquer au Bibbiena, à qui l'on doit en faire un autre, celui d'avoir méconnu complètement, dans sa Calandrinaje véritable esprit de la poésie dramatique, et d'avoir offert le tableau le plus immoral, quand des leçons si utiles pouvaient être données.

Gil Vicente parut vers la même époque ^^ il fut moins correct , mais plus original que les dramatiques italiens. Il puisa fréquem-

1 Chaque nation réclame pour elle la gloire d'avoir donné à l'Europe la première pièce dramatique moderne. Les Anglais peuvent faire remonter Torigine de leur théâtre de deux siècles plus loin que les autres peuples, s'il est vrai que vers l'an Il 10 un maître d'école de Dunstable ait composé Vin drame intitulé Sainte-Catherine, Au commencement du quinzième siècle [i5i5], on joua à la cour d'Ecosse une comédie de sir David Landsay. Lord Berner, mort en i532, est considéré comme un des plus anciens dramatiques anglais. Ainsi, il vivait à l'époque où florissait Gil Vicente. Voyez la Vie du cardinal Wolsey, par Jean Galt, Bibllot, britannifjiWj t. 58, p. i8i.

Dli rORTUGAL. l53

ment ses sujets dans l'histoire moiîerne; il imprima à ce genre de poésie le cachet particulier du siècle, et devint le maître de Lope de Yega et de Calderon. Peut-être fut-il celui de quelques auteurs français.

Ce père du théâtre naquit dims le quinzième siècle, et ce fut sous Emmanuel qu'il donna ses premières pièces [ i5o5 ]. On lui décerna alors le surnom de Plante ; mais Erasme, qui avait appris le portugais pour lire ses productions , trouve qu'il avait plutôt adopté la manière de Térence.

Quant à moi, je pense que ce n'était pomt un génie capable de se soumettre au joug de l'imitation. Sa marche était originale et convenait au siècle.

Comme notre admirable Molière il jouait à ce qu'il paraît, dans les pièces qu'il avait composées, et il sentait mieux que personne ce qui convenait au public de son temps. C était surtout l'héroïsme chevaleresque uni aux mystères de la religion, qui pouvait émouvoir. Aussi composa-t-il, outre ses comédies, des tragi-comédies, et des autos sacrés et profanes.

Ce serait peut-être ici l'occasion d'expliquer ce que c'était alors qu'un auto. Je

l54 lltSUMÉ DE l'hISTOIUE LITTERAIRE

ciois que uos ancieus mystères peuvent en donner une idée assez juste. Il s'agit d'abord de représenter une action de l'iiistoire sainte, dans laquelle ou faisait intervenir les personnages les plus sacres ; mais ensuite on adopta chez les Portugais d'autres sujets; et probablement Gil Vicente fut un des principaux innovateurs en ce genre. Comme dans les mystères, les lois imposées par les anciens ne se trouvaient nullement suivies. Le Plaute portugais ne s^embarrassa guère par la suite de se soumettre à une règle toujours gênante. D'ailleurs ou sait com.bien est ancienne chez les Indiens la culture de la poésie dramatique. Je soumettrai ici de nouveau une idée que j'ai indiquée dans un autre ouvrage. Les conquérans de l'Inde furent témoins à Saint- Thomas de représentations théâtrales, qui leur causèrent une vive impression i. Leurs rapports vinrent peutêtre modifier le système qu'on eût adopté en Europe. Ceci mériterait d'être examiné. ■ Gil Yicente eut trois fils et une fille. Deux de ses cnfans héritèrent en partie de

* Ji^'oyez Scènes de la nature sous les Ironiqiies^^ cl de leur influence sur la poésie.

DE PORTUGAL. l55

ses ihlcns. Son fils, dit-on, lui eût clé supe'rieiir; mais, pour que la gloire du pcre ne fût point obscurcie, on l'envoya dans l'Inde, où il mourut. Il avait déjà composé plusieurs pièces estimées i. La fille de Gil Yicente se nommait Paula , et devint la plus célèbre actrice de son temps; ce fut alors une innovation que de voir paraître une femme sur la scène; car il n'y avait primitivement que les hommes qui fussent admis à représenter les autos.

Les œuvres de Gil Yicente ne furent point publiées de son vivant. Par la suite ses fils les donnèrent au public, en un volume in-folio [i562]. La collection fut divi' sée en cinq livres, comprenant les autoSy les coiuédies, les tragi-comédies et les farces, et enfin les pantomimes. Je serais réduit à citer quelques titres indiqués par la Bibliothèque Lusitanienne, si Bouierweck tt Morato ne nous avaient conservé quelques fragmens de ce poète, dont les œuvres sont devenues si rares en Europe.

• J'ignore toutefois si Bouterweck avait lu complètement Gil Vicente. Il semble plutôt

» Voyez Bibliot. Lusit.

l5Ô RÉSUMÉ D£ l'histoire LITTERAIRE

avoir voulu nous donner une preuve de sa bizarrerie que de son talent; elVaiito dont il fait l'analyse offre un assemblage de profane et de sacre plus monstrueux que dans les poèmes épiques portugais où on l'a tant condamné.

Dans ia première scène, Mercure vient expliquer le mouvement des planètes d'après le système adopté alors. Mais bientôt un séraphin, messager du ciel , paraît; il invite les liabitans de la terre à une foire qui se prépai'c en l'honneur de la sainte Yierge, et il gourmande alors le clergé de Tépoque, dont le luxe allait toujours croissant.

ff A la foire! à la foire! églises, monatlères, pasteurs des âmes, papes endormis^ achetez des élolTes, changez devêtemens, reprenez les simares des anciens, changez celte physionomie de brillante saule; ministres de celui qui a été crucifié, rappelez- vous la vie des saints pasteurs du temps pa^^e; princes élevés, empires brillans, gardez-vous de la colère du Seii^neur des cieux : achetez en quantité la crainte de Dieu à celte foire de la Vierge, maîtresse du monde, exemple de paix, guide des anges, lumière des étoiles. A la foire de la Vierge , dames et demoiselles! vousl'devez savoir que Ton apporte à ce marché les choses les plus belles'. »

I Aa Feyra , aa Feira, ygrejas, Mosleyvos, clc

DE PORTUGAL. Ijn

Le diable , qui a aussi ses marchandises à vanter, vient bientôt, et il a une dispute avec renvoyé du ciel. Il est sûr d'avance du goiit des hommes pour ce qu'il va leur vendre. II leur apporte les vices et les moyens de satisfaire leurs passions. Par une bizarrerie plus grande que tout le reste, c'est Mercure qui appelle Rome, comme reoré— sentant l'Eglise , pour juger dans cette discussion orageuse. Elle oflre la paix de l'ame, mais le diable ne veut pas l'accepter, et Rome s'éloigne pour faire place à deux paysans portugais, dont l'un veut vendre sa femme; une paysanne voudrait être égalemeut débarrassée de son- mari : c'est dans ces discussions que semble résider le comique de la pièce. Mais, à coup sur, le dénoùment qui se prépare est aussi brusque qu'inattendu dans nos habitudes théâtrales. Le diable vient encore offrir des marchandises aux paysannes; il ne peut les tromper : l'une d'elles redoute sa maîi-gne influence , et le met en fuite en prononçant le nom de Jésus. Bientôt cependant le séraphin reparaît; c'est en vain qu'il offre ses vertus à vendre : au village comme dans les villes on leur préfère l'or; loule fois on espère en la générosité

l58 RESUME DE l'histoire LITTERAIRE

de laVierge, à laquelle appartiennent toules les marchandises, et la pièce finit par une chanson en son honneur.

Ces représentations avaient lieu dans les églises, on elles succédaient souvent au service divin. Quant aux comédies purement profanes, on les jouait sur des théâtres dont la construction permettait d'offrir la pompe d'uri spectacle assez complet. On connaissait l'usage des coulisses et des diverses machines qui contribuent à l'illusion théâtrale.

Les acteurs se transportaient alors chez les grands seigneurs, et ils donnaient des représentations parliculières. Mais il ne paraît point que, dans ce temps de simplicité, on fût très-sévère sur les allusions j car, durant la maladie dont mourut la reine Marie, on représenta dans sa chambre le Voyage de l'Enfer [P'iagenido Inforno). Le prince royal , connu depuis sous le nom de Jean III, ne dédaigna point lui-même d'être interlocuteur dans une comédie ou il devait décider laquelle des deux filles d'un marchand

» Ployez Trigozû-d^Arragao-Morato, 3Ie//i. da Acad.^ t. 5, partie deuxième, p. 52.

DE PORTUGAL. 1 5i)

de Burgos devait e'pouscr un prince étranger, qui ne sait à laquelle donner la prélereuce.

On connaît un autre auto intitulé Mq/ina Meiidcs, qui fut représenté à Lisbonne, devant le roi Jean III, durant les matinées de Nocl. On le considère comme étant remarqirable; je vais en offrir l'analyse, d'après le Mémoire de l'Académie des sciences.

Un moine entre d'abord et donne en forme de sermon l'argument de Xauto^ dans lequel il fait entrer une foule de noms d'auteurs sacrés et profanes, qui semblent rassemblés là comme critiques du style délectueux dont usaient les prédicateurs du temps. Enfin le frère explique les raisons qui l'ont fait entrer sur la scène i.

Au commencement de VaiUo, la Vierge Marie entre accompagnée de ses dames, qui sont la Pauvreté, la Foi, la Prudence, et

« * On m'a envoyé ici, sur ce saint amphiihéâtre, pour introduire les personnages qui vont venir avec toute leur pompe. Vous devez vous rappeler que ceci est une contemplation hors de Thistoire géuéraie, mais qu'elle est fondée sur la piété. »

^ Mandaram me aqui subir, etc.

iGo RÉSUMÉ DE l'histoire LITTLEAIRE

rHumilitë. On voit paraître ensuite l'ange Gabriel^ qui fait l'Annonciation. Alors ou ferme le rideau, et les pasteurs se réunissent pour le moment de la naissance, après avoir récité un long dialogue.

Us s'endornient. La sainte Vierge apparaît de nouveau. Elle est suivie de saint Joseph, de la Foi , et des Vertus, qui récitent un psaume en vers, à genoux. La Vierge ordonne qu'on allume la lumière de l'Espérance, et saint Joseph, continuant l'allégorie, lui répond dans les mêmes termes. Le critique portugais affirme que le dialogue est plein de sel et de comique; mais ces qualités tiennent sans doute à l'expression originale, qui ne peut guère se traduire.

« Autant vaudrait semer du mil dans les fleuves , que de vouloir faire entrer des clioses vraiment divines dans la tête de ces grosses bêtes. Ordonnezleur d^allumer les lumières qu'ils appellent Por et les biens de ce monde, et vous verrez bondir les baleines j car ils iront tirer de leur sein de quoi les alimenter j et aux religieux, envoyez-leur des bougies ëpi^copales dont la cire soit les grosses redevances, et la mèche des grasses métairies ï. «

* Senhora nam monta maïs Semear milho nos bugios , etc.

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Après cette scène, Tenfant Jésus pleure dans son berceau; les Vertus le bercent en chantant^ un envoyé céleste s'annonce aux pasteurs. A la fin de la pièce, les anges jouent de divers instrumens^ les Vertus accompagnent ce concert de leurs voix; les bergers dansent, et bientôt se retirent.

Peut-être, du reste , aucun poète de cette époque n'offre-t-il un aussi bizarre assemblage que Gil Vicenle du sacré et du profane. C'est ainsi qu'on le voit réunir la hiérarchie des anges, les quatre saisons de l'année, et le Jupiter de l'antique mythologie, qui viennent adorer l'enfant Jésus, tandis que David entre bientôt pour chanter des psaumes. Un TeDeum termine cette bizarre composition,

Gil Vicente s'est donné également une pleine liberté relativement aux unités de temps et de lieu. Dans la vie de Cismena, l'héroïne naît au pays de Campos en Gastille, paraît nouvellement née sur îe théâtre^, où elle garde bientôt les troupeaux. Avant d'avoir atteint quinze ans elle est enlevée par des ravisseurs, conduite en Crète, adoptée par une grande

dame, et ea dernier lieu mariée à uq prince de Syrie qui était venu visiter incognito la ville qu'elle habitait.

Je rci^rette sans dente de ne pouvoir pas asseoir le jugement de mes lecteurs sur le mérite du père de la poésie dramatique en Portugal, par des analyses et des citations plus nombreuses et plus détaillées; mais je leur oilrirai le jugement d'un homme qui paraît impartial , et qui m'a fourni plusieurs des détails que j'ai rassemblés ici.

« De quelque manière que Fon considère la régularité d\iae pièce dramatique, on la chercherait eu vain dans les pièces de Gil Vicenle. Ce qu on est convenu d'appeler le nœud delà fable lui est presque inconnu. Les interlocuteurs paraissent sur le théâtre, parlent, se retirent quand le poète a Tiu- Icntion que cela se passe ainsi. Les épisodes souvent n'ont aucune relation avec Tobjet principal de Faction, Enfin ces pièces sont écrites simultanément en espagnol et en portugais,, en rédondilhas, en stances inégales ou en endécasyllabes

Mais la richesse d'invention , la vivacité et la vérité du dialogué, la douceur et riiarmonie poétique du langage, la beauté des allégories et Fu&age de ces sentences que les siècles suivans ont conservés et en quelque sorte consacrés, la délicatesse, de comique fj[ui se rencontre dans la plus grande partie

de SCS drames, principalt ment dans les ûuto^ el dans les farces; voilà les qualités qui conslituenlle mérite réel de ce poêle, et qui expliquent renlhousiasrao qu'il a fait éprouver, non-seulement aux nationaux, mais encore aux étrangers i. »

Gil Vicente devint le chef d'une ncmbreuse école; quilrioniplia souvtnt de celle que Miranda commença à élever vers la même époque. Elle était plus en rapport avec les besoins du temps : elle s'alliait davantage aux idées religieuses et au goût des aventures, qui dominaient plus que jamais. Parmi ses imitateurs, Gil Yicente compta don Luiz, fils du roi don Manuel; Braz de Rezende, Henrique Lopes, Jorge Pinto, Antonio de Azevedo, Antonio Ribeiro Chiado, et Jcronymo Pvibeiro 2. Ces aule.urs seraient curieux à coiinaître pour Pliisioire du théâtre. Leurs 'œuvres ont été réunies X3ar Alfonso Lopes da Costa, sous le titre de première partie des autos et comédies portugaises. Cet ouvrage est devenu d'uuprix excessif à cause de son extrême i^ctc.

^ Trigozo d'Arragaô Mornto, Mem. daAcadeuda dus scienclas, t. 5, p. 36, partie deuxicrac.

' On trouvera sur ces auteurs des détails précieux dansBarbosa. Bibliot, lusitanienne.

l64 RESUME DE l'aISTOIRE LITTERAIRE

Tandis que Gil Vicente se livrait aux caprices de son imaginalion, Sa e INIiranda étudiait les anciens, et méditait de former une école nouvelle. Mais il fut trop imitateur peut-être. Son style fut toujours vif, anime, élégant; ses compositions manquèrent d'originalité. Le comique souvent en fut exagéré, et la lecture des anciens s'y fit trop souvent reconnaître. On vit aussi qu'il avait emprunté à l'Ariosle, et il le confesse.

Sa e Miranda n'a laissé que deux comédies ; l'une est intitulée les Étrangers as Estrangsrios. L'autre porte le titre à'os Vilhalpaiidos^. Les bornes de cet ouvrage ne me permettent point de donner ici l'analyse de ces deux pièces. Je dirai cependant que dans la première l'auteur fait voir clairement son intention de régénérer le théâtre, et d'établir la comédie classique en Portugal. Dansleprologue, le personnage de Thalie fait connaître son origine, et se plaint de l'accueil qu'on lui a fait en Portugal.

» On trouvera un examen critique de ces deux pièces dans les Mémoires de la littérature portugaise {^Mem. de lia. portugueza)^ par Francisco Dias.

Lçs J'iihalpandôs oifrent de fréquentes intentions comiques, et le style est encore l'objet de l'admiration des Portugais ; mais on y trouve aussi l'imitation exacte des anciens, et l'on remarque le personnage d'un soldat fanfaron, qui est absolument le Miles gloriosus de Piaule.

Antonio Ferreira avait toujours regardé Sa e Miranda comme son maître; il n'est pas étonnant qu'il cherchât à suivre ses traces dans la poésie dramatique; et d'ailleurs il y était naturellement porté. Mais contre l'opinion d'un savant critique portugais, je trouve qu'il fut supérieur à Sa e Miranda, en ce qu'il sentit le premier ce que devait être la bonne comédie , et qu'il eut la gloire de l'indiquer.

Le genre de comique employé dans le Jaloux était infiniment plus élevé que celui qu'on adoptait alors, et il offrait l'heureuse indication de ce qui peut être utile dans la poésie théâtrale. .Te vais tâcher d'en offrir la preuve.

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