‹ Résumé de l'histoire littéraire du PortgualChapitre 27 sur 61 · LE ROI · texte numérisé non relu

LE ROI

M Que me veux-tu?

IKÈS.

» Que puis-je te vouloir que lu ne le saclus point? Demancie-loi à toi-même ce que tu me fais, la cause qui te porte à une telle rigueur : ta conscience a parlé en ma faveur. Si les yeux de ton fils se sont éi;arés en ce qu'ils ont pu voir eu moi, où est ma faute? J'ai payé son amour d'un juste retour^ mais c'est une faiblesse pardonnable dans tous les états. Si j'ai péché envers Dieu, ce n'a point été envers toi. Je n'ai pas su me défendre 5 je me suis donnée tout entière, non à tes ennemis, non à des traîtres auxquels j'aurais pu livrer des secrets qui m'eussent été confiés; mais à ton fils, héritier de ce royaume. Quelle force pouvais-je opposer à tant de force? Je ne croyais point t'ofleuser, seigneur; si In m'avais imposé quelque défense, je t'aurais obéi. Quoique jamais l'amour extrême ne se commande , il a été égal entre nous deux ; nos âmes se -ont

échangées avec une mutuelle ardeur : celle qui te parle maintenant, c'est celle de ton fils : tu la fais périr en moi; elle te demande la vie par ces en fans conçus dans un si grand amour. Ne vois-lu pas ciimbieu ils ressemblent à ton iils? Seigneur, tu les fais tous périr en me donnant la mort : tous mourront. »

Elle invoque ensuite le caractère de chevalier donf sont revêtus Coellio et Paclieco* mais c'est en vain. Elle les supplie d'implorer ie roi en sa faveur, et ils méditent déjà de lui donner la mort. En effet, le roi a pardonné; mais bientôt on lui fait houte de ce moment de pitié. L'infortunée Inès est assassinée. Don Pedro revient bientôt dans Coimbrej il se plaît à penser au moment où il va revoir l'épouse qu'il adore; un liiessager paraît, et c'est de lui qu'il apprend la nouvelle fatale. Sa fureur é^ale l'attentat. Dans ses imprécations prophétiques, il annonce la vengeance qui peut seule satisfaire sa douleur; il prédit l'événement qui éternisera la mémoire d'une femme malheureuse ; il cherche à consoler son ombre en parlant au cœur d'une mère :

« Tu

seras reine ici comme lu i aurais étc', s'é

iSo r.ESUMÉ DE l'histoire LlTTERAIFxE

crie-t-ilj les fils, seulement parce qu'ils sont tes fils, deviendront infans; Ion corps innocent recevra les honneurs royaux. »

D'après les usages adoptés depuis longtemps au théâtre, je doute que la tragédie d'Antonio Ferreira supportât aisément la représentation j mais je suis complètement de Tavis d'un littérateur que j'ai déjà cité plusieurs fois; il y a des momens où l'on croirait reconnaître le langage d'Alfieri i.

Les critiques portugais reprochent dans cette circonstance à Ferreira une certaine dureté de style^. Francisco Dias, en avouant qu'on peut faire ce reproche à une centaine de vers, loue tout le reste de l'ouvrage avec un enthousiasme qu'on partage aisément.

Il ne serait point impossible que celte tragédie eût été connue à nos grands auteurs^ car j'ai acquis la preuve qu'elle fut traduite autrefois en français, et imprimée à Paris. Il m'a été toutefois impossible de me la

I Littérature du niidi, t. iv, p. 3o8. M. de Sismondi admire avec juste raison les passaqes où Alphonse est combattu par la pilic et famour de son devoir.

'■» F'oy. ses œuvres diverses. Koy. également M. Das Kevcs Pcrrcira, IMeut. de litt.

DE PORTUGAL. iSl

procurer. II serait assez curieux de savoir si elle a exercé quelque influence en France à l'époque où elle parut i.

Parmi les auteurs auxquels il servit de guide, Gil Vicente eut la gloire de compter Gamoens, quand celui-ci voulut se livrer à la poésie dramatique. Sans doute les pièces qu'il laissa ne peuvent point ajouter beaucoup à sa gloire littéraire; mais elles contribuèrent probablement à donner celte heureuse impulsion qui se fit sentir avec tant de force en Espagne. Nous allons

1 Voyez BibliotJieca lusitana. Elle fut dédiée au comte d'Atouguia par le traducteur, qui enseignait le latin au fils de ce seigneur. Malgré les recherches obligeantes de M. Yanpraet, je n'ai pu me la procurer. Un auteur espagnol ne se fit point scrupule de la traduire, de se Tattribuer; telle est du moins l'opinion de M. Morato. Voyez Memorias da, yi~ cademia real dus Sciencias. « Parmi les Espagnols, le premier qui composa une tragédie régulière, après la mort de Ferreira, imita fidèlement (scènes pour scènes) son Inès de Castro. Cet auteur est Antonio da Sylva, qui la publia, en iS^;, sous le liire de la JVize Lastimosa • il donna sur le même sujet une autre pièce intitulée la JYize Laureada. Alors le Portugal était plongé dans l'infortune et oubliait sa littérature. »

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jeter un coup d^œil rapide sur ces singulières productions, plutôt en nous atlachant à leur degré d'importance, qu'à l'ordre dans lequel elles furent publiées.

Camoens a laissé trois pièces de théâtre , les Amphitjyons ^ Séleucus et Filodemo, La première est une imitation des anciens, souvent heureuse par le style, fort imparfaite quant à l'action. Séleucus est un petit crame,dont les personnages grecs parlent trop souvent comme les Portugais au seizième siècle. Dans cette pièce, le style bouffon s'allie aux situations les plus mélancoliques. C'est le trait d'Antiochus mourant d'amour pour Stratonice, épouse de son père : il est suivi dans toute sa simplicité. Ou peut en lire une rapide analyse dans ma Traduction du Théâtre portugais.

Alors qu'jl peint les passions j le style de Camoens devient remarquable. Dans ces occasions , on sent toujours que c'est Thomme qui a si vivement aimé qui parle.

J'ignore si Filodemo a été jamais représenté; mais celte pièce, tout imparfaite qu'on la trouverait miaintenant, était cependant celle qui répondait davantage aux besoins de l'époque. On y vit ces personna-

ges aventureux du temps, mis en scène avec les sentimens exage'rés qu'on trouvait alors dans le Portugal et dans l'Espagne; c'était ce langage qui exprimait à la fois les langueurs et les fureurs de l'amour; c'e'tait cette tristesse des bergers de l'ëglogue portugaise, qui succédait au langage impétueux des chevaliers de roman ^ dont on voyait alors tant de modèles.

11 y avait de la noblesse dans les sentimens, parce qu'il y en avait dans la situation politique. Il y eut de la gaîté bouffonne et souvent triviale, parce que l'on ne connaissait guère alors les nuances, et que, dans ces temps où se passaient des actions héroïques, on s'amusait d'une plaisanterie outrée, comme on s'exaltait par la peinture des rêveries chevaleresques.

Tout ceci prouve sans doute qu'il est bien difficile de spécifier exactement quel est le* langage de la nature pour certaines choses. 11 varie selon les temps , il est toujours bon quand i! peint une époque. Il y a chez la plupart des nations des momens où l'on s'est trouvé dans une situation tellement hors des lois communes, que ie langage ne pouvait manquer de subir un notable change-

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ment, même chez le peuple; et voudrait-on maintenant que le Grec, avec son héroïsme et sapauvreléj put tenir le langage du Hollandais jouissant de sa paisible aisance. Si^ dans quelques années, la Grèce, heureuse et libre, se livre aux jeux du théâtre, qu'on interroge ses écrits, l'on ne trouvera point l'exaltation de certains peuples si étranges. J'oiFrirai l'analyse de /77o<r/e/?20, parce que sa construction dramatique fait assez bien comprendre le système du théâtre romantique de ce temps, et que d'un grand poète tout est bon à connaître.

Le héros se trouve faire partie des serviteurs d'un personnage puissant, nomméLuzardino, dont il aime la fille Dionysa, qui le paie de retour à son insu j il ne tarde pas à apprendre cette heureuse circonstance, par ries rapports que lui fait la suivante de l'agitation de sa maîtresse, et du plaisir qu'elle éprouve à l'entendre chanter ses plaintes, en s'accompagnant de la guitare; il lui fait remettre bientôt, avec assez d'adresse, un billet qui lui découvre sa passion, et l'on voit que Dionysa est loin de s'en irriter.

Pendant ce temps, une autre action se prépare; le fils de Luzardino, Vénardoro, s'é-

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gare en chassant un cerf dans les montagnes; c'est ea vain que ses compagnons font leurs efforts pour le retrouver. Comme il se repose près d'une fontaine, il aperçoit une jeune fille venant y puiser de l'eau; il Tadmire , il lui parle , il se sentbientôt embrasé d'un amour si violent, qu'il se décide à garder les troupeaux , pour vivre toujours près d'elle. Cependant Luzardino, inquiet sur le sort de son fils, remet le soin de sa maison à Filodemo, et part pour le chercher dans l'endroit où il a disparu aux yeux de son domestique. Il y a long-temps que le vieillard erre daos.les montagnes, quandil aperçoit une noce de village. C'estson fils qui se marie avec Ja bergère Flomerina. Un vieux pasteur lui apprend alors qu'il a trouvé autrefois cette jeune fille avec un enfant d'un autre sexe, près de leur mère expirante, et que l'art des enchantemens, dont il fait profession, lui prouve que cette femme malheureuse était une grande princesse; il lui offre même de lui eu apprendre davantage sur cet objet, et il dit que le jeune garçon , désirant s'élever au-dessus de l'étatqu'il pouvait lui offrir, l'a quitté pour aller à la cour. Luzardino ne sait pas mauvais gré à

l86 RESUME DE l'hISTOIRE LITTERAIRE

son fils de celte alliance; il emmène tout le monde chez lui, où l'on ne tarde pas à apprendre que Flomerinaest sœur de Filodenio, tandis que Luzardino reconnaît en eux les enfans de son propre frère. Ce frère, envoyé autrefois en Danemarck, avait eu une intrigue avec la fille du roi, qui s'était vue obligée de s'enfuir avec son époux sur une galère partant pour le Portugal ; maiscomme ils apercevaient la côte , une tempête s'était élevée, et le navire donnant contre des écueils,tout l'équipage avait péri, à l'exception de la princesse, qui s'était vue poussée par les flots sur le rivage. Après avoir erré long- temps dans le désert, les douleurs de l'enfantement l'avaient surprise, et elle était accouchée, peu d'instans avant de mourir, des deux enfans trouvés par le pasteur. On sent qu'après avoir appris ces merveilleux événemens, Luzaidino ne refuse plus sa fille à Filodemo; c'est avec d'autant pi us de raison, qu'il les a surpris ensemble lors de son retour. La pièce se termine par une double union i.

* Il est probable que Filodemo ne fut point joué. Le cardinal-ioi favorisa surtout le théâtre classique

Je regrelle de ne pouvoir donner quelques citations de celte singulière pièce; mais continuellement circonscrit par l'espace, je tache d'offrir à mes lecteurs les masses principales de l'édifice littéraire, et de lui faire comprendre surtout quel était l'esprit du seizième siècle, où, comme de nos jours, il y avait en Portugal un perpétuel combat entre les stricts imitateurs des anciens et les écrivains originaux , soumis cependant eux-mêmes, quant au style, aux auteurs de l'antiquité.

A peu près vers ce temps on vit paraître nn auteur dramatique qui eut peut-être l'intention de réunir les deux genres, et que son style a lait survivre à l'oubli.

George Ferreira composa trois comédies, que leurinconcevable longueur empêche de lire maintenant, et qui présenlent la plus absurde accumulation de citations pédantesques et de sentences morales mises indistinctement dans la bouche de chaque inter-

imitédes anciens pour l'action. On représentait devant lui et devant une assemblée ecclésiastique assez nombreuse, les pièces deSâe INIiranda; et, selon l'esprit du temps, les plaisanteries assez hasardées de cet auteur ne paraissaient i^oint étranges. Voy, Barbosa

l88 RESUME DE L*HTST01RE LITTERAIRE

ïocuteur. L^Ufrosina dfJJlissypo ^ V Aulografia, ne rendirent donc pas un bien grand service à la littérature dramatique , mais ils concoururent du moins aux progrès du langage dans le style comique i.

Malgré les elTorts de ces différens auteurs, les farces et les autos sacrés continuèrent à avoir le plus grand succès pendant tout le seizième siècle, et ils étaient représentés fréquemment avec une pompe qui attestait le goût du peuple pour ces drames sacrés. Avant mêm.e que la monarchie portugaise passât sous une domination étrangère, le théâtre prit naturellement une direction qui tenaitàTancien esprit national et àrinlluence plus active alors d'une société religieuse qui devenaitpuissante dans tous les empires. Les tragi-comédies écrites en vers latins se multiplièrent : elles étaient presque toujours tirées de la Vie des Saints, et se représentaient surtout dans les collèges des Jésuites.

Les comédies-féeries [comedias magieas]

* L'unité de lieu est SI peu respectée par George Ferreira, qu^on voit deux interlocuteurs ailier, sans quitter le théâtre, de Lisbonne à une maison de campagne située à TEslrada da Luz, qui en est encore à une assez bonne distance.

curent aussi alors une vogue extrême; eîîes enchantèrent par la multitude de tableaux* qu'elles ofTraient aux regards. Mais on observait encore moins de vraisemblance que dans les autos. Simon Macbado fut le chef decettenouvelle école, qui eut de l'influence jusque dans le dix-huilième siècle, et qui fit repousser l'excellent comique des auteurs français , que les gens instruits proposaient pour modèle.

Quand la gloire des Portugais s'anéantit en Afrique, que le royaume se trouva plongé dans le dçuil, hors de la cour on cessa pendant long-temps de se livrer aux jeux du théâtre; et lorsque le goût de la poésie dramatique se montra de nouveau, les dominateurs du Portugal voulurent étendre leur pouvoir même sur la scène. Lope de Vega et Calderon brillaient en Espagne; on ne joua plus que leurs pièces à Lisbonne. Les acteurs espagnols furent seuls protégés par les vice-rois. La littérature dramatique des Portugais fut oubliée, après avoir donné l'impulsion à celle de l'Europe; l'oubli fut tel, qu'il a été complet jusque dans le dixneuvième siècle, où les diligentes recherches de Bouterwéck ont montré au monde litté-

IQO RESUME DE l'hISTOIRE LITTERAIhe

raire des richesses qui lui étaient inconnues* . Parvenus à la fin d une période qui a été glorieuse pour tous les genres de poésie, nous allous continuer à examiner les autres productions littéraires de l'époque, et nous reviendrons sur l'histoire du théâtre, en parlant du temps où commença sa régénération.

* Je ne sais trop pourquoi Shlegel ne dit pas un mot du théâtre portugais dans son ouvrage sur la poésie dramatique. L'abbé Andrès , qui parle des théâtres suédois et danois, ne fait pas mention de celui-ci. Yoy. Sloria d'ogni litteratura.

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