‹ Résumé de l'histoire littéraire du PortgualChapitre 28 sur 61 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Poètes qui se sont clisUn^ués au seizième siècle dans diÉfcrcns genres de poésie, et principalement dans Fégloeue. — Dioao Bernardes. — Andrade Caminha — .Fernand-Alvares do Oriente. — Rodtigucz Lobo. — Manuel de Veiga. .

Apres avoir fait connaître les poètes que l'on regarde comme les véritables fondateurs de la littérature portugaise, jetons un coup d*œil sur ceux qui illustrèrent encore le seizième siècle, et qui coopérèrent à fixer la langue poétique. Presque tous les auteurs dont nous allons nous occuper se sont livrés à Téglogue , à Télégie et au roman pastoral 5 on ne trouve pas chez eux la naïveté du siècle précédent, mais ils ont plus d'harmonie, plus d'élégance et plus d'idées. Comme leurs prédécesseurs, on voit qu'ils se sont livrés à la contemplation de la nature, mais que leur esprit s'est porté vers des idées brillantes de gloire et d'amour. Leurs pasteurs parlent trop sou-

IC)2 RESUME DE l'hISTOIRE LTTTl'rAIRE

vent comme des chevaliers j ils ont cette exaltation mélancolique qui n'appartient guère qu'aux hommes froisse's conlinuellement dans leurs affections et dans leurs espérances par les e'venemens. Pour exprimer leur amour, ils multiplient sans cesse les comparaisons les plus exagérées , parce que ce sentiment, déjà si romanesque chez eux , était encore exalté par les expéditions i guerrières. Et l'on pourrait leur appliquer ce qu'un écrivain célèbre i a dit en parlant des premiers poètes italiens : « Instruits aux écoles du platonisme, ils s'éloignèrent tellement, dans leurs poésies amoureuses, de tout ce qui est vulgaire et terrestre, qu'ils s'écartèrent même souvent de ce qui est intelligible et humain. Les femmes qui étaient l'objet de leurs chants se trouvaient flattées de cette élévation de style comme de celle des sentimens. »

Cependant, par une heureuse réunion, l'élégance s'unit fréquemment chez eux à l'éclat du style j et dans la poésie descriptive, on sent toujours l^s observateurs de la nature^ peignant avec charme ce qu'ils

* G'mguené ^ Uist. liit. d'Italie.

DE PORTUGAL. îqB

avaient sous les yeux i : de belles forels, l'Océan, et les rivages fertiles des fleuves. Parmi tous les poètes bucoliques de ce temps ^ on remarque Diogo Beruardes, Andrade Caminha, Fernand Alvarez do Oriente, Piodriguez Lobo et Manuel de Veiga ; tous ne fleurirent point précisément à la même époque , mais ils sont pour la plupart du seizième siècle , et l'on peut dire qu'au seizième siècle ils furent peut-

I Je le rappellerai ici avant de conlinucr^L^amen des poèmes bucoliques, que nulle part ce grare de poésie ne peut sembler naturel comme en Portugal, où leshabiiansdes campagnes sont si diflerens des nôtres. Écoutons un tnoment un voyageur alk-mandquiles a observés. Isl. deLinck,aprés avoir parlé de cette mélodie plaintive et douce qui distingue les chants des cultivateur portugais, sVxprime ainsi : « Il est surprenant d'entendre souvent un sim})le pavsandégueniflé,dans un langage quis'éloignebitn moins que tout autre de celui des gens de distinction, chanter : O ma bergère ! écoute mes plaintes, écoule mes soupirs. La syllabe finale aô, prononcée d'un ton mâle, reçoit, surtout dans lemotCoracaô (cœur), un accent tendre et agréable 5 leur minha raenina est l'expression la plus douce qu'on trouve en aucune langue. » Voyez Voyage en Portugal^ t. 3, p. 46.

être plus connus que Camoens. On accuse même plusieurs d'entre eux de s'être approprié quelques-uns des vers que le grand poète laissait échapper de sa muse au milieu des voyages et des combats, et auquels il dédaignait souvent d'attacher son nom. J'indiquerai sommairement jusqu'à quel point ces imputations sont fondées.

Diogo Bernardes naquit à Ponte de Barca, bourgade située dans la province de Entre Douro et Minlio. Sa vie fut assez agitée, etjl nous a donné lui-même une idée de

OÎTCE

soîKâractère dans une de ses épîtres.

« Lorsque je naquis, dit-il, la Fortune étendit aussitôt sur moi sa main redoutable j elle me nourrit à\\a lait amer. La Tristesse fut ma nourrice et mon inséparable compagne, n

Bernardes était secrétaire d'ambassade en Espagne , mais il revint quand la patrie le réclama , et son génie chevaleresque l'entraîna en Afrique^ où il assista à la bataille d'Alcaçar Kebir.

Apres avoir fait des prodiges de valeur durant cette journée malheureuse, il devint prisonnier des Maures, qui ne le rendirent à la liberté qu'au bout d'un certain temps;

DE PORTUGAL. I 9l>

mais il ne survécut pas de longues années à celte épouvantable catastrophe, et il mourut à la fin du seizième siècle [iSgô].

Le principal ouvrage de Diogo Bernardes est intitulé O Lyma ^. Ce sont des bergers qui errent le long de ce fleuve, et qui se racontent leurs joies, leurs espérances, leurs infortunes. Il y a une singulière harmonie dans les vers de Bernardes, mais l'amour des concetti les dépare trop souvent; et cependant il revient quelquefois à la naïveté; plus souvent il enchante par le tour Heureux, par l'élégance de ses vers. Il a trop de recherche j mais je pense que M. de Sismondi l'a traité sévèrement 2 ^ en disant qu'il a voulu être poète plutôt que satisfaire aux besoins de son cœur. Je crois au contraire qu'il y avait souvent de l'exaltation dans sa manière de sentir, et qu'elle l'éloignait de la simple vérité, comme divers peètes de son temps. Cet auteur brille donc surtout par l'exquise pureté de son slyle , par l'élégance de ses formes poétiques; il excelle à peindre avec charme les^

» Le Lyma contient vingt églognes.

» Histoire de la Littérature du midi.

igS RESUME DE l'hTSTOÎRE LITTERAIRE

paysages qu'il avait sous les yeux. J'offrirai un exemple de sa grâce daus le genre descriptif.

« Que de myites sauvages , que d'arbousiers, que de frênes! comme le lierre les entoure! de combien de manières il s'entrelace! Et ces lis, nés sur les bords du rivage, quelle grâce ils ont parmi ces humbles fleurs ! Ils sont entremêlés sans ordre 5 mais l'ordre aurait-il tout ce charme? »

Voici un autre petit fragment qui est regarde' en portugais comme un modèle pour le bonheur d'expression 1 :

« On dit que quand la mer cesse d'être tranquille , le navire qui s'approche d'une terre désirée court plus de périls : ma vieWen a donné la preuve. L'avenir, dans ma pensée, fut certain et toujours heureux j le présent fut triste et me traite en ennemi. »

J'engage les amateurs de la belle littérature portugaise à lire dans l'original l'églogue Cantava Alcido , où le poète, au dire des meilleurs critiques, se montre le digne rival de Virgile.

Diogo Bernardes est au nombre de ceux

* Dizem que quando o mar Bonanca JVega.

que l'on a accusé de s'être approprié les vers de Camoens. Faria y Souza Ta dépouillé de quelques morceaux pour les introduire dans les œuvres diverses du grand poète. Mais M. de Souza ne voit point que l'accusation soit suffisamment motivée pour que l'on y ajoute foi.

Les poètes que nous allons examiner jouissent, comme Diego Bernardes, de la plus haute estime chez les Portugais, qui les mettent au rang de leurs classiques. Ils auront un grand défaut aux yeux des Français, ce sera de s'ctre livrés presque exclusivement au genre bucolique. Nous ne pouvons guère comprendre ce besoin de rappeler sans cesse les douceurs de la vie paslorale. Plus rapproches du nord nous répandons moins notre existence au dehors; le tableau des villes nous convient davantage ; nous ne nous livrons pas assez à la contemplation de la nature, pour exiger qu'on nous y ramène sans cesse.

Il est vrai de dire aussi que chez bien des poètes la langueur de l'égiogue est devenue fatigante, et que les Portugais n'ont peutêtre point assez varié ia peinture des sentimens, pour cire goûtés chez les autres na-

iqS résumé de l'histoire littéraire lions , alors que le charme de la poésie a disparu.

C'est surtout le style qui a consolidé la réputation des poètes que nous allons exalîiiner ; mais il serait à désirer qu'ils eussent conservé davantage la touchante simplicité de Sa e Miranda, qui remplaçait fréquemment la peinture des rêveries amoureuses par l'expression d'une philosophie douce et naïve. Je vais faire connaître un auteur auquel cette qualité manque trop souvent, et qui brille plutôt par le choix des expressions que par le naturel des pensées.

Pedro Andrade Caminha ne fut point un de ces poètes qui ont à vaincre la fortune avant tout, qui luttent sans cesse contre le génie qui les entraîne et la misère qui les poursuit.

Il naquit d'une famille illustre, et vécut dans une heureuse position à la cour. 11 était lié avec les hommes les plus distingués du siècle. Il faut cependant en excepter Camoens, ignoré de tous ses contemporains, et donnant alors la preuve, comme le dit un écrivain portugais, que la supériorité fut odieuse dans tous les temps^ caries poètes de cette époque ne fout aucune mention de leur

DE PORTUGAL. IQg

illustre contemporain, et cependant ses ouvrages ne pouvaient leur être- inconnus.

Caniinba , dont on vante les qualités morales, fut aussi toujours heureux; il semble n'avoir pas même connu le malheur quand une funeste catastrophe ravit sa gloire au Portugal : Sébastien, avant de partir pour rAfrique , le recommandait vivement à celui qui devait lui succéder. Je me suis arrêté un moment sur la vie de ce poète, pour reposer des infortunes que j'ai eu à retracer. Son existence n'offrit rien de mémorable. 11 mourut douze ans après la bataille d'Alcaçar [1389].

La réputation d'AndraJe Caniinha avait traversé les siècles , sans que les modernes sussent bien parfaitement en quoi elle était méritée. On ne connaissait que des fragmens peu considérable de ses poésies, lorsque l'Académie des Sciences fit publier, il y a quelques années, les œuvres complètes % d'après deux manuscrits différens : l'un existait dans la maison du duc de Cadaval^ l'autre fut trouvé par MM. Joaquim Forjaz et Correa de Serra dans la bibliothèque d'un couvent de Lisbonne.

' Poesias de Pedro u4drade de C antinha prologo .

200 RESUME DE L HISTOIRE LITTe'rAIRE

Les poésies d'Andrade Carainha se distinguent par le charme de la diction, par l'harmonie. Francisco Dias Gomes lui refuse le mérite d'avoir perfectionné la langue, comme ses contemporains; mais il sut bien s'en servir. Il n'entraîne guère par son enthousiasme poétique, mais il charme l'oreille par son élégance et par sa correction. On sent que c'était un poète de cour, habile à faire des vers, aimé de ceux qui l'entouraient, et qu'il loue assez souvent. On voit en lui l'homme qui regardait comme premier mérite de la poésie l'harmonieuse combinaison des vers , en oubliant que le génie la soumet à sa puissance, et que sa pensée n'en est point asservie. On trouvera dans Andrade Caminha tous les mouvement d'un esprit fin et délicat, adaptés à la vie pastorale; mais ces peintures parviendront rarement à émouvoir. C'est presque le Fontenelle de la littérature portugaise. Je traduirai un morceau qui est un peu moins entaché des défauts que j'ai signalés; c'est un pasteur qui parle à une bergère insensible.

« ' Les nymphes de ces bocages solitaires te dé-

' Asnyinfas d'estes Bosques Apartaâos.

sirenl et l'atlendenl^ leurs mains sont prèles à l'offrir des présens destinés à toi seule.

« Les fontaines et les ruisseaux laissent couler pour toi des ondes plus abondantes; mais c'est là que, dans la solitude, lu te plais avec toi seule.

w Les humides vallées et les collines se couvrent de mille fleurs; mais tu n aimes que toi.

» Cest pour loi que chantent tant de bergers, dont Tamour anime la voix et le chalumeau; mais tes amours à toi, c'est loi-mème. »

Andrade Caminlia a donné un grand nombre d'épitaphes , et c'est là , à mon avis , où il déploie le plus de talent. En voici une remarquablepar le bonheur de Texpression:

A Joao Lopes de Laitao, qui avait failnaufrage.

« 'Toi qui passes, .contemple ce tombeau î il est orné de palmes; on y voit aussi le lierre et le laurier : mais il est vide; ainsi Ta voulu le sort. Le corps de Joai: Lopes devait y reposer, et ce corps est dans Tocéan ; son àme fut pure, elle s'éleva vers les cieiix; elle y attend sa dépouille mortelle. La couronne de Lopes devait être tressée de deux lauriers, celui du chevalier et celui du poète. »

La Bibliothèque lusitanienne 2 attribue à

* J^cs tu que passas , esta sepultura.

* Barbosa.

Andrade Caminha un poème dans le genre burlesque, intitulé Nigralaniîo.

On place au nombre des poètes les plus remarquables de ce temps Fernand Alvares do Oriente, qui naquit à Goa. Habitant des Indes portugaises, il devait être guerrier. Le capitan Mor Fernand Telles lui confia ie commandement d'un navire durant l'expédition qu'il fit vers le nord. Barbosa ne nous apprend point qu'il soit jamais venu en Portugal; et Themudo de Fouseca semble nous prouver qu'il n'y vintpas, en disant qu'il fut le poète pour lequel les muses alîèrentle plus loin, en lui portant les richesses que produit l'Europe.

Fernand Alvares do Oriente a donné un ouvrage célèbre, connu sous le nom de Lusitania transformada. C'est une pastorale mêlée de prose et de vers, où le charme des tableaux s'allie au charme de la versification. Mais on ne peut s'empêcher d'être surpris qu'un auteur né dans l'Inde ait toujours peint la nature de l'Europe, sans avoir jamais essayé de décrire celle qu'il avait sous les yeux, et qu'il devait admirer i.

' Cet auteur pourrait devenir robjet d'une disrussioufort curieuse, enadoplantropiniond'undes

DE PORTUGAL. 2o3

Je traduirai ici deux morceaux d'un genre différent. Le premier est tiré du commencement del'ouvragej il est en prose et il peint un de cescliarmans paysages que pre'sentent si souvent les bords des fleuves en Portugal.

« Dans cette partie de la belle Lusitanie que la

hommes qui connaissent le mieux la littérature portugaise. M. ^'ertlie^ pense que Fernand Alvares do Oriente a publié sous sou nom un ouvrage que Camoens avait perdu, etqu'ilcomposaità l'imitation de VArcadie de Sannazar. J'ai déjà indiqué cette opinion dans mes Scènes de la nature. J^oy. Episode de CaMcens et Joze Indio. J'ajouterai queDiogo de Coutflfrjui a connu le poète durant ses voyages, parle d'un livre auquel, il travaillait beaucoup,, qui devait rouler sur divers objets, et auquel il donnait le titre de Parnasse^ cet ouvrage lui fut volé à Mozambique, ^''^oy. la Vie de Camoens par M. de Souza. Koy. également celle qu'a donnée M. Alexandre Lobo, Mein. d&V Acad. des Sciences, et la continuation des décades. Sans asseoir encore un jugement définitif sur les œuvres de Fernand Alvares do Oriente , on peut dire que la manière dont il précise les lieux dans ses descriptions indique une connaissance locale assez étendue. Je ferai observer aussi qu'il place sa première scène sur les bords de ce Zcrere chanté par Camoens, Cancaô. 9.

204 RÉSUMÉ DE l'hISTOIRE LITTERAIRE nature semble avoir pris le plus de soin de caclicr aux re^'ards- sous ces ombrages frais des bois qui la couvrent, et qui lui donnent tant de charmes 5 dans ces lieux enfin où le fleuve NabaÔ, plus connu par l'antiquité de son nom que par la grandeur de son cours , mêle ses eaux à celles du limpide Zerere^ après avoir uni leur nom et leur cours, les deiLX rivières vont les perdre dans le Tage : et ce fleuve, qui roule un or funeste aux vrais biens de ce monde, ce fleuve les unit à ses eaux, il les porte un peu plus loin aux flols de l'Océan. Là, prés d'une anse, au pied d'une montagne, dont un ruisseau baigne continuellement la base, vivent des bergers réunis sous la direction d'un vieux pasteur nommé Scvero.

» C'est dans ces campagnes qu'ils font paître leurs troupeaux. Là on i)eut conlemp|gh| près d'une fontaine , un antique frêne qui étOTd ses rameaux au-dessus des eaux. On dirait qu'il se mire dans le cristal limpide, et qu'amoureux de lui-même, il étale avec orgueil les charmes que la nature a répaudus sur lui 1. Il semble aussi qu'il

^ Je ferai observer , en passant, qu"'on trouve ici une preuve de cette teinte orientale qui se rencontre si fréquemment dans la littérature portugaise. On a pu voir déjà combien les Arabes se plaisent à prêter aux végétaux les seutimens des êtres animés. F'qy-. de nombreux exemples dans Humbert, An-

DTî POnxUGAL. 2o5

est reconnaissant du bienfait que lui procligne le ruisseau, et que, par une impulsion naturelle, il cherche à le lui rendre, en étalant ses hranches qui entretienne continuellement un doux ombrage au-dessus des eaux. Dans ce lieu le climat est si tempéré, que les fleurs qui y naissent jouissent d'un printemps éternel ; jamais elles ne sont exposées an froid glacial de Thiver ; jamais la cbaleur accablante de Tété ne les flétrit, grâce à celte heureuse exception dans les lois de la nature. Ce bocage délicieux ne paie aucun tribut aux changemens du temps , auquel tout est soumis. »

Après avoir indique le caractère des descriptions poétiques queToD trouve dans la Lusitaîiia iransformada^ .j'indiquerai un de ses plus jolis morceaux en vers ; c'est une bergère qui parle à une autre jeune fille'.

« Si je porte mes yeux sur cette claire fontaine, et que mes rogards^ s'étendant au loin, suivent Té-

thologie arabe^ voyez également les Oiseaux et les Fleurs^ ouvrage traduit par M. Garcin de Tas>y. M. de Chezy retrouve très-fréquemment ces formes orientales dans Camoens. Yoy. Mer. etrang. * Se ponho os olhos n'esta clara Jonte ^ etc.

tendue de ces campagnes, ici je vois des eaux abondantes, là des fleurs- tout semble réuni pour enchanter les sens. Quand j'arrive, le cœur me palpite de plaisir; au moment où je dois m' éloigner, le temps dissipe les illusions.

3) Le temps , il court plus rapide que la flèche; il frappe ceux qu'il atteint par des coups répétés et cruels. Il leur remplit les yeux de pleurs^; il nous convie à un rapide plaisir, et le flétrit plus vite que les fleurs des campagnes.

)) O vous qui ornez le ciel , fleurs éternelles I seules vous n'êtes point sujettes aux coups du temps. Les plus grands biens de ce monde disparaissent bientôt loin de nous, comme le ruisseau qui se perd dans la mer, et ils ne nous laissent que des larmes, que de la douleur.

» Vous qui portez dans le sein le tribut de la mortalité, couronnez-vous joyeusement de guirlandes; et moi, je demande un bien que doit changer le temps. Comme s'éloigne l'eau des fontaines, ainsi disparaissent les plaisirs de la vie. )>

Ce morceau appartient encore h. l'école des poètes portugais qui ont cherché leurs images dans une rêverie contemplative; mais on trouve ce même mouvement de la pensée dans tous les bucoliques qui succè-

i II y a littéralement : Et leur ouvre dans le sein une fontaine qui ne s'échappe que par la vue.

dcDt à CaQioens, ou que Ton peut regarder comme ses contemporains.

L'époque à laquelle nous sommes arrivés est curieuse pour l'étude philosophique de la littérature. La gloire mili- . taire, après être parvenue à son plus haut degré, a commencé à déchoir. Une affreuse catastrophe a lieu , les esprits s'exaltent encore par de grands souvenirs, mais l'âme est fatiguée. Alors toutes les productions poétiques sont empreintes d'un caractère de mélancolie plus prononcé que dans le siècle précédent. L'impulsion a été donnée et ne peut pas s'arrêter encore, la littérature va produire des ouvrages d'un autre genre. L'étude des anciens s'y fera moins sentir; mais l'observation^'une nature étrangère, l'influence des événemens extraordinaires se montreront davantage. Le langage commence à perdre de sa pureté ; néanmoins quelques grands ouvrages présentent peutêtre une conception plus originale. La nation a beaucoup senti, on cherche à satisfaire à de nouveaux besoins littéraires, on prévoit qu'une autre période se prépare j

malheureusement les mouvemenspolitiques l'arrêtent dans la plupart de ses conséquen-

2o8 RESUME DE L^HISTOIRE LITTERAIRE

ces; mais il eut été bien curieux pour nous de les connaître toutes.

Cependant le changement ne peut être subit; la transition se fait sentir assez lentement. Nous sommes presque hors du seizième siècle; le poète que je vais faire connaître est un des successeurs les plus célèbres de Camoens, mais il vient bien après lui ; il a beaucoup vu , il a beaucoup senti; sa poésie entraîne; il fait peu pour la perfection du langage, et peut-être pourrait-on dire qu'il commence à adopter des formes nouvelles de style.

Pi-ddriguez Lobo naquit vers le milieu du seizième siècle : on a fort peu de détail sur sa vie, mais on sait qu'il voyagea et qu'il se livra avec ardeur à l'étude. Sa fin fut malheureuse; il périt dans ce Tage qu'il avait tant de fois célébré.

Piodriguez Lobo a été surnommé leThéocrite portugais, et personne ne peut élre tenté de le dépouiller de ce titre, il le remjDlil dignement à quelques égards. Son en ihousiasme pour les beautés de la nature, la manière dont il les peint, le lui ont mérité. Cependant il manque souvent de naïveté, et l'on peut reprocher un vague fa-

DE PORTUGAL. 20f)

tigant à la plupart de ses compositions.

S'il avait réussi dans le plan, son principal ouvrage serait le poème épique qu'il composa sur Nuno Alvarez Pereira, «rand connétable de Portugal. C'est la vie de ce héros écrite en vers, et ce n*est point un poème; le style eu est même imparfait.

L'on a de la peine à retrouver Tauteui- des charmantes pastorales que l'on est accoutumé à admirer.

L'on divise ses autres ouvrages en trois classes. La morale l'a occupé pendant quelque temps, et il a publié un livre de philosophie qui n'a rien d'assez lumineux pour être remarqué. Viennent ensuite ses romans pastoraux, mêlés de prose et de vers'. Le Berger voyageur est le plus célèbre de tous, mais il se refuse à l'analyse, comme la plupart des productions du même genre. Je traduis une des romances les plus remarquables.

« Du haut de ce rocher sur lequel les flots se briseut et se combaitent sans cesse , en mon-

* A Priviavera de Rodriguez Loho, le Priotempii de Rodriguez Lobo ; O Pastor peregrino , le Bergcj: voyageur; O daengano^ le Désabuseoacut,

traut chaque joue davantage sa solidité, mes yeux se portent souvent vers un esquif que le vent entraîne malgré lui j et voyant ia force que ce vent doit conserver pour avoir tant de pouvoir, je me repré.'enH le sort sur lequel la volonté ferme, la foi, le désir, l'espérance ont si peu dVmpire. Sur cette mer sans route connue, durant ce passage rempli de périls, où l'inconstance du temps nous pousse à toutes voiles, en remettant le gouvernail aux mains d'un aveugle^ dans ce passage où, lèvent en poupe , il nous jette sans cesse sur des sables perfides où la roclie nous brise, que ferai-je pour me maintenir? Cette terre heureuse, où mes désirs aspirent , c'est un cap qu'on ne peut doubler. Si je veux retourner vers le port, il n'y a point de vents pour le retour; et pour tout dire, la fin du voyage, c'est de s'engloutir dans la profondeur des eaux, ou de se briser sur la die. Douces pensées , trompeuses espérances! que l'on juge ce qui serait le mieux de ne point vous avoir eues ou de vous perdre. La peine ne coûte pas autant à souffrir, qu'il est douloureux d^abandonncr la gloire; il est bien plus difficile de supporter ses soucis, que de courir à la victoire : il n'y a que nos maux de vrais ; tous nos plaisirs sont des illusions, elles apparaissent sur la terre, et l'on ne peut les fixer, w

Il me semble que l'on retrouve dans ce morceau cette vague mélancolie qui caractérise si bien la poésie de notre époque. En continuant , il m'eiit élé facile de prouver

que ce genre, chez les Portugais, a les délauls que Ton reproche à la nouvelle école.

Ames yeux, il y a une certaine analogie, pour la pensée, entre Bernardin Ribeiro et Ç.odriguez Lobo. Ces deux poètes bucoliques viennent à une époque bien différente sans doute; l'un commence le grand siècle, l'autre termine les plus brillantes illustrations. Mais n'oublions point qu'il y eut de grandes commotions politiques au commencement de cette période et à la fin.

Je vais citer encore un morceau de RodriguezLobo, qui montre chez lui toujours un grand talent, mais qui décèle une manière plus franche.

Dans la prose du roman pastoral, cet auteur a tout le charme du genre , il en a aussi les défauts; et ses défauts viennent fréquemment de la recherche du style. On voit cependant que le poète observe toujours la nature et qu'il retrouve souvent son langage. Je tâcherai de donner ici une idée des narrations de Rodriguez Lobo.

C'est un vieux berger qui raconte à Lereno les tranquilles plaisirs que lui offre sa solitude.

2r2 RtSUME DE L HISTOIRi: LITTERAIRE

« Il y a plus de soixante ans que je naquis derrière ce rocher qui apparaît au sommet de la montagne : jusqu'à ce jour je n'ai point vu d'autres contrées que celles qu'on peut découvrir de cet endroit, et je n'ai point désiré d'en voir d'autres. Malgré tout ce que j'ai entendu vanter à mes compagnons, il n'y a jamais eu à mes yeux de plus grands biens que de ne pas désirer ce qui m'était étranger. Rien ne m'a donné plus de soucis que ces occasions qui se sont présentées, de pouvoir obtenir ce que les hommes estiment tant, et ce qui leur coûte tant à perdre, les douces erreurs. Je suis si pauvre des biens que la fortune accorde, que si elle me demandait compte de mes longues, années, je ne lui devrais pas même un désir. Je vis en gardant le bétail des autres, je suis fidèle à le soigner, diligent à le conduire au pâturage et à chercher des remèdes à ses maux; je suis riche de la laine qui me revient ponr mes soins , et du lait qu'on m'accorde : l'une m'habille, l'autre me nourrit. Quand les fruits de la terre sont en petite quantité, je ne me plains pas; quand les moissons sont plus abondantes, je ne suis point non plus ivre de joie : le bien me contente, le mal ne m'agite pas. La cabane où je vis a été construite de mes propres mains , avec les arbres qui s'élèvent sur ces bruyères; vous n'y trouverez rien de ce qui paie un tribut à la vanité, il n'y a que les iustrumeus nécessaires à mon état de berger, et si vous en voyez quelques autres, ce sont au plus ceux qui sont indispensables à lu vie. Là, j me lève conleiit, là,

DE PORTUGAL. 2l3

je me retire tranquille, parce que je ne me réveille pas plus avec des idées de fortune, f|ue je ne m'endors en portant ma peiMipe vers ces biens qui trompeul, et vers les maux que les hommes vontcherj cher de leur plein gré. Durant la nuit, chaque étoile que je contemple est mon heureuse étoile, parce que toutes me favorisent. Le soleil me donne sans cesse la même clarté, parce que je le vois avec des yenx libres. 'S'oici un instrument au son duquel je chante; quand cela est bien j'y trouve du plaisir, car je ne chante que pour me réjouir; le contraire ne me fait point grand'ptine, car je ne joue pas pour la satisfaction des autres. Quand il fait froid , quand il y a de la neige sur la montagne, il y a du bois dans ces forêts, et je trouve du feu avec ces cailloux. Lorsque la chaleur est accablante , je me réjouis encore sous l'orubragede ces arbres, dans le voisinage de ces fontaines. Les mets dont je me nourris sont simples comme ma vie , elle ne me demande point ceux qui pourraient lui îiuire ; d'ailleurs je ne les ai pas. Mon vêtement est toujours le même , car dans les moindres choses le changement peut être nuisible. Le plus grand travail que j'éprouve, c'est de ti-aiter avec les bergers; chacun a une volonté et une pensée différente; je n'en ai qu'une pour tout le monde; cependant j'en fais un tel usage, que je ne prends aucun chagrin de ce qui peut arriver. »

Ce morceau, peut-être un peu long , ne donnerait point une idée bien juste du

2l4 RESUME DE l'hISTOIRE LITTERAIRE

genre de talent de Rodriguez Lobo, si je n'avais offert une autre citation. Il semble avoir tracé le tableau d'une vie sans aucune agitation, pour servir d'opposition à ces peiiitui es de passions douloureuses qu'on rencontre à chaque instant dans ses écrits.

Ce poète apublié un petit ouvrage de morale intitulé la Cour au Village ou les Nuits caiwer, qui offre des preuves de talent, mais qui s'éloigne souvent du genre véritable vers lequel l'auteur se sentait appelé.On y remarque plus de recherche de style que quand il se livre à l'observation de la vie pastorale.

Il y a un autre poète que M. Joaquim de Foyos met au nombre des sept bucoliques i qui illustrèrent leur patrie j c'est Manuel de Veiga , né dans les dernières années du seizièmie siècle.

C'est encore une existence bien douloureuse à retracer : comme Pétrarque, il aima une Lame, et il l'aima dès l'enfance 2 • comme Abélard, il se retira dans un cloître, et il suivit en cela l'exemple de celle

* Blemoria sobre os poetas bucolicos de Portugal, Acad. des Sciences.

* A douze aus , dit le Catologo dos autores qui précède le j^raud Dictionnaire.

DE PORTUGAL. 2l5

qu'il aimait. Sa vie offrit bien des traverses; une captivilé de cinq mois vint ajouter à ses maux. C'est dans une prison, sépulture du corps et de l'âme, comme il le dit lui-même, qu'il écrivit la plupart de ses poésies. Ses infortunes lui donnèrent une vieillesse anticipée.

« » L'envie et les chagrins ont semé For de mes cheveux d'un peu d'argent; malgré mes jeunes années un tel changement s'est opéré en moi , que je me verrai bientôt semblable au cigne dont la blancheur éclatante égale celle de la neige. »

Il mourut à l'époque où le Portugal tomba sous la dojiii nation espagnole.

Je ne connais que des fragmens de ce poète, qui me paraît avoir un vrai mérite. On lui reproche son peu de correction. Ses odes montrent de l'eu tliousiasme. L'ouvrage qu'il donna au public parut sous le titre de Laura de Enfryso.

» Jà ini'ejas e daninos^ etc.

2lG RÉaUML E»E l'iIISTOIRE LITTERAIRE

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