CHAPITRE IV
Basileo da Gama , V Uruguay, poème épique. — Qui tubia, Cardoso Tripoli, poème laiin.
Nous allons jeter maintenant un coup (l'œil sur un autre poème qui jouit d'une assez grande célébrité , et que l'on doit encore à un Brésilien de l'intérieur. Je veux parler de cet Uraguay qui excita la haine des jésuites, et qu'un jésuite cependant avait composé. La guerre des missions en est le sujet, et l'auteur a eu pour but de prouver que les missionnaires avaient l'inteniion de consolider leur pouvoir dans le Nouveau- Monde, et d'y établir une théocratie indépendante, en imposant aux Indiens un joug despotique. Le sujet sans doute était important à traiter. îl pouvait y avoir des déveioppemens curieux de caractère, une peinture animée des passions de ces hommes si différens de mœurs et de coutumes. Mais Y Uraguay ne brille pas autant par l'origina-
lité de la conception que par la correction du stvle. Il est plus intéressant par les détails poétiques qu'il renferme, que par l'impression qu^il peut causer. On y remarque cependant une peinture habilement faite de cette partie du Nouveau-Monde, où de vastes plaines s'étendent au loin, où la nature se montre si uniforme dans ses productions, et si forte dans sa prévoyance, en couvrant de pâturages l'espace qu'elle ne réserve point aux forets.
L'ouvrage fit assez de bruit à son apparition pour que l'ordre qu'il attaquait se crût dans l'obligation de le combattre par un pamphlet sanglant ij faute d'une autre, c'est à cette source que j'ai puisé quelques détails sur la vie de l'auteur, en me gardant bien d'admettre , comme on doit le penser^ tout ce que disaient les bons pères, et en m'en tenant à quelques faits qui feront connaître combien fut agitée la vie de Basileo da Gama.
Ce poète naquit dans le district de Saint- Jozé, province do Rio das Mortes, au Brésil.
1 Cet ouvrage est inlilulé. Reposta apologetica ao poema intitula Jo o Uraguay, etc. Ou trouve à la lin une carie curieuse des missions.
556 RÉSUMA DE l'histoire LITTERAIRE
Sa mère le confia de bonne heure à un religieux de Saint-François, qui le conduisit à Rio-de-Janeiro, où il apprit le latin chez les je'suites. Après avoir terminé ses e'tudes a leur collège, il fut reçu dans la compagnie comme novice. Bientôt on l'admit dans l'ordre, et il ne paraît point que ce dont il fut témoin l'eut engagé à aimer beaucoup ses nouveaux frères.
Lorsqu'on expulsa les missionnaires du Brésil , il se trouva plongé dans une profonde misère, et il entra dans un séminaire pour y étudier la philosophie scolastique. Une satire qui lui attira quelques persécutions l'obligea à fuir. Il s'embarqua pour l'Europe. De Lisbonne il passa en Italie, et son critique prétend que les jésuites , touchés de sa détresse , l'incorporèrent de nouveau dans leur sein. De retour en Portugal, on prétend encore qu'il fut au moment d'être exilé sur la côte d'Angola , et qu'il évita ce malheur, grâce à ses protections. II est assez probable qu'il devait la persécution dont il se trouvait victime, aux jésuites. Ce fut alors qu'il écrivit ce poème qui contraria si vivement les anciens dominateurs du Paraguay, quoiqu'il ne contienne point de faits impor-
tans qne tout le monde ne sache de nos jours.
UUragLiay est divise en cinq chants, et l'action en est peu compliquée; mais, pour bien comprendre le poème, il fautse rappeler la principale circonstance historique de répoque.En 1710 le Portugal céda à l'Espagne la colonie d'El-Sacramento, moyennant la cession des sept missions de l'Uraguay qui devaient être incorporées au Brésil. Les jésuites prétendirent alors ne point pouvoir réprimer l'audace de leurs catéchumènes.
qui ne voulaient point se soumettre aux décrets des deux cours, et Ton fut obligé d'envoyer des troupes contre les missions. Elles se défendirent pendant assez long-temps.
Au premier chant le poète nous conduit au milieu du camp des Portugais. Les préparatifs du départ se font^ l'armée va se mettre en marche sous le commandement du général Andrade, qui doit la réunir à celle des Espagnols, Le poète nous peint une revue générale où sont rassemblées les forces de la colonie. Il nomme les officiers qui se distinguèrent, et ses descriptions animées doivent plaire aux Brésiliens. Enfin , Andrade s'adresse au chef des Espagnols , il lui annonce
..iÇ
sa ferme volonté de continuer l'expédition, malgré les obstacles qui semblent s'^^ opposer. Il peint les difficultés qu'il a eues à maintenir son armée au milieu de cesmarais immenses, produits par les crues du. fleuve.
« ' Je fis dresser d'abord nos tentes sur les troncs d'arbres j ensuite ou s'établit sur les branches élevées- peu à peu nous allâmes chercher un asile jusqu'à la région du vent, 'sur ces rameaux où les légers oiseaux trouvent une habitation. L'immense emaranha, étalant à l'aventure ses branches vertes et noueuses , formait des deux côtés des places et des rues croisées sans cesse par mille canots. Au sein de l'ombrage éclairé par nos feux brillans au milieu de ce cristal mobile, nous pouvions nous croire sur l'Adriatique où s'élèvent tant de nobles édifices. Nous pouvions nous figurer les jardins que produit un autre élément, les rues navigables de Venise, que frappe continuellement la rame, n
Au second cbant les Espagnols et les Portugais, ayant opéré leur jonction, traversent le désert; enfin ils rencontrent les Indiens j deux de leurs chefs se présentent
^ As tendus lei'antei, primeiio aos troncos, etc.
DU BUESiL. 559
déviant le général portugais, et le premier, nommé Cacambo, lui adresse un long discours, en lui rappelant l'oppression des Européens, et en le suppliant de s'éloigner pour éviter l'efiasion du sang. «Nous n'avous point de mines profondes, dit-il, nous n'avons point de fleuves rapides qui roulent l'or dans leurs sables.» Le général portugais répond au jeune chef, et tâclie de lui faire comprendre quelle est l'ambition des religieux auxquels leur innocence a livré tant de terrains fertiles. Mais c'est en vain, la guerre est résolue. Andrade comble de présens les deux chefs ; Cépé reçoit un arc et un carquois; Cacambo,unebrillante épéeet de riches vêtemens. Le signal du combat est donné; pour la première fois^ ces solitudes retentissent de la trompette guerrière et du tambour des Européens. La victoire est aux Portugais, les Indiens abandonnent leurs armes, et c'est en vain que plusieurs de leurs chefs veulent les ramener au feu. Le deuxième chant se termine par la description d'un combat singulier entre le gouverneur de Montevideo et le teirible Cépé, qui reçoit la mort.
Au troisième chant un autre spectacle se
56o Rjîsur.lÉ DL l'hISTOIUE LITTERAIRE
prépare; les Portugais ont abandonné l'eudroit où se livra la bataille, ils s'avancent dans la plaine; on est parvenu au temps des sécheresses , et les roseaux légers que l'humidité fait croître durant les inondations des fleuves, couvrent une immense étendue de terrain. L'Indien , pasteur, est dans l'habitude d'y mettre le feu; ils brûlent tant que le vent favorise cet incendie, et l'herbe qui renaît sous leur cendre nourrit une multitude de bestiaux. C'est l'aspect offert en ce moment par le désert que Basileo va nous rappeler. Il avait du plus d'une fois en être témoin dans sa patrie, et sa peinture est d'une grande exactitude. La nuit est triste, le ciel est chargé de nuages, lèvent mugit le long du fleuve. Cacambo ^ le héros indien du poème, cherche en vaÎD le sommeil , quand l'ombre de Gépé lui apparaît :
« Fuis dans nos forêts, s'écrie le guerrier, si tu n'as pas assez de courage pour résister ; mais s'il te reste quelque valeur, incendie auparavant ces vastes plaints, couvre de feu et de fumée ces campagnes 5 qu'ils paient ton sang et mon sang *. Il dit,
» En^ol^e emfogo , efumo 0 campo, e paguem
DU BRESIL. 56 f
ti disparaît au sein des nuages 5 et c'est en secouant sur les lentes une torche fumante,, qu'il signale son passage par un sillon de lumière. Le valeureux Indien s'éveille; il saule liors du hamac recourbé • il saisit sans retard son arc et ses flèches, il foule déjà la terre de son pied rapide; il veut, sur le fleuve immense, affronter le trépas et le combattre corps à corps. II a devant lui le fantôme de son ami si cher, il entend ses accens. Avant de lui obéir, il suspend à un arbre les plumes qui forment sa parure, ses flèches et son carquois retentissant. Il se dirige alors vers l'endroit où le fleuve tranquille étend paisiblement son onde sur l'arène rougeâire. Il entre au sein des eaux. Déjà il place les mains sur son robuste sein ; il lève les yeux vers le eiel qu'il ne peut voir, il livre son corps aux vagues. Le fleuve de la patrie sait déjà, dans sa grotte limoneuse, quel est son dessein , il relève son urne, et veut que les eaux coulent plus doucement. Enfin rheureux Indien a touché Tautre rivage sans être aperçu; il quitte ces bords gardés par nos soldats ; au sein d'une nuit silencieuse et obscure , il cherche doucement l'endroit d'où vient le vent; selon l'usage du pays, il frotte deux morceaux de bois l'un contre l'autre, les étincelles voltigent , elles s'attachent aux pailles légères , la flamme se propage rapidement. Cacambo laisse au vent le soin de faire le reste; ilfuit encore à temps cette
o leu sangue, e o mcu sangue. Assim Jizendo , etc.
lumière perfide, et il s'élance sur la rive du lleuvc quand la flamme dévorante commence à éclairer les ombres de la nuit. Il a été entendu par les gardes j mais il ne s'en effraie point, et, confiant sa vie téméraire à ses robustes bras, du haut d'un rocher il se précipite encore dans les sombres ôo!s, et d'un élan il va jusqu'au sable visiter les profondeurs du fleuve. En vain crie-t-on de notre côte, en vain la foule pressée court-elle le long des rives,l'Indien étend ses bras nerveux, il fend en soufflant les vagues écumantes, et, s'arrêtant un moment au moyen de ses mains qu'il agite, il tourne le visage , il contemple dans les eaux tremblantes l'image du furieux incendie , et son courage s'en ranime.
Bientôt le feu se propage, tout le camp eu est entouré, et rarmée ne pourrait se garantir du péril, si le général n'ordonnait point qu'on ouvre, au moyen de l'eau, un vaste chemin qui sépare les tentes de l'incendie.
Sans doute l'auteur n'a point tiré de cette circonstance tout le parti qu'on pouvait en obtenir- mais la peinture de l'intrépidité sauvage et de la ruse de Cacambo ne manque point d'originalité. Enfin ce guerrier, vaincu par les Européens , prend la résolution de retourner dans sa patrie , vers la belle Lindoya, à laquelle il doit s'unir.
DU BRESIL. 5f)3
Le père Balda , chef d'un village , a résolu qu'il ne la re verrait jamais, il doit périr en secret par le poison. On le plonge dans un cachot; mais son amante ne veut point qu'il l'attende long-temps sur les sombres bords. Cependant, avant de se livrer au trépas, elle va consulter une Indienne à qui la magie a révélé ses plus grands secrets. Cette espèce de sibylle américaine remplit un vase d'eau limpide , prononce des paroles mystérieuses, et bientôt les événemens à venir se peignent aux yeux de Lindoya. Elle voit d'abord Lisbonne renversée; cette ville puissante ne présente plus que des ruines dévorées encore par l'incendie. Le poète continue sa peinture, et sous le voile de l'allégorie, il inoutre ensuite les jésuites chassés par Pombal; l'Hypocrisie, tille de l'Ambition, les accompagne. Mais bientôt le vase offre un autre spectacle; d'un côté la fidélité portugaise e.-t tachée de sang, de l'autre le fanatisme tient un poignard. Le poète rappelle ainsi l'attentat commis sur la personne du roi.
Enfin, un dernier spectacle s'offre à Lindoya : l'empire des jésuites est renverse , et sa chute \^nge la mort de Cacambo.
5G4 RÉSUMÉ DE l'histoire LITTÉRAIRE '
Au quatrième chant le poète nous fait voir l'expédition des Portugais, continuant à s'avancer vers le territoire des missions^. Il nous transporte e'galeraent au milieu du camp des Indiens; on voit les chefs des diffe'rentes tribus mêlés aux chefs jésuites. Tantôt apparaît Caïtetu, frère de Lindoya, qui conduit une troupe d'adroits archers; tantôt c'est le redoutable Tatou Guassou qui guide ses guerriers recouverts de cuirasses de peau; à côté de ces chefs se montre le fier Patusca, jésuite à l'énorme embonpoint, et dont l'indulgente morale souffre en paix les délices de cette vie. On se prépare à marcher contre l'ennemi ; mais, avant de combattre^ Caïietu veut revoir sa sœur. Il s'avance dans une antique forêt, et là, près d'une fontaine environnée de fleurs , un corps est étendu; c'est Lindoya : l'infortunée a cessé de vivre, elle a cherché la mort en se faisant piquer par un serpent. A cette vue l'Indien frémit^ il frappe le monstre d'une flèche acérée; mais c'est en vain, il ne peut rendre la vie à l'amante de Gacambo. La nouvelle de son trépas vole dans le camp indien. Il est décidé que le corps de Lindoya ne recevra point les honneurs de la sépulture, et qu'il
sera exposé aux injures des bctes féroces. L'on prépare un châtiment plus horrible à la magicienne qui l'a engagée à chercher la mort, quand un cri se fait entendre; il signale l'arrivée des Portugais. Tout fuit en désordre , mais le feu a été mis aux princi paux édifices, et le général ne trouve plus que des ruines fumantes.
Au cinquième chant les Portugais sont eu possession du principal établissement des jésuites. Le poète décrit les peintures qui décorent les édifices; elles rappellent les crimes des jésuites dont l'histoire a consacré le souvenir. On y voit aussi la liberté américaine ployant sous le poids des chaînes, et n'osant point élever ses regards. La description est interrompue^ le général a donné l'ordre qu'on pénètre dans l'intérieur des salles; un nouveau spectacle frappe leurs regards : les pères, chargés des meilleures provisions, se préparent à fuir; les soldats les entourent, mais Andrade réprime la licence militaire, et va rendre grâces au ciel de lui avoir donné la victoire.
Celle rapide analyse a pu faire comprendre quelle est la marche de l^Uraguay.
Ce n'est point sans raison, conîme on le voit,
î)66 RESUME DE l'iIISTOIRE LITTERAIRE
que les jésuites détestaient ce poème, car il les tourne en ridicule en même temps qu'il dévoile les projets ambitieux qu'ils essayaient de faire triompher. Il est vivement à regretter que l'auteur n'ait point tracé un tableau plus complet de l'intérieur des missions, et qu'une peinture fidèle ne nous ait pas initié davantage au grand mystère de cette civilisation spontanée , qui étonna, à juste raison, l'ancien monde, et qui s'éteignit aussi promptement qu'elle s'était développée. Basileo da Gama n'en est pas moins un poète habile et un homme courageux. L'ouvrage a été réimprimé à Rio-de-Janeiro ; c'est une preuve que lés jésuites n'y ont pas conservé de puissance, et qu'on ne se soucie point de leur en accorder.
Basileo da Gama est auteur d'un autre poème intitulé Quiiubia: c'est le nom que portait un chef noir, qui aida puissamment les Portugais durant la guerre qu'ils eurent à soutenir dans le pays d'Angola.
Le Brésil possède encore un ouvrage fort remarquable dont la scène est en Afrique. C'est le poème de Tripoli , écrit en latin par Francisco Cardoso, auteur né à Bahia, et
qui y fut professeur. Cet ouvrage parut mériter à Du Bocage les honneurs de la traduction* il la fit de la manière la plus heureuse avec une rapidité vraiment incroyable. Je n'ai pu me le procurer, et je regrette de ne pas en offrir une rapide analyse.
Ces différens ouvrages indiquent une chose qui n'aura sans doute pas échappé au lecteur, c'est que la poésie au Brésil semble se diriger vers une route nouvelle. Elle puise ses sujets dans une nature qui ne lui est pas inconnue, et cette tendance des esprits peut faire espérer d'heureux résultats.