CHAPITRE V
Marilie, chants élégiaques de Gonzaga da Costa, — Métamorphoses du Brésil de Diniz da Cruz, Caldas, Alvarenga, poésies de M. B***, etc.
L'amour malheureux a produit des poètes célèbres dans tous les pays , et la plus touchante des passions y après avoir inspiré des chants de douleurs, les fait redire à ceux pour qui ils peignent une funeste réalité. En général , ce n'est point au sein d'une société corrompue par les erreurs de la civilisation qu'il faut aller chercher ces poètes qui ont toujours une influence si active sur nos souvenirs. Leur plus grand mérite est dans l'expression d'une constance inaltérable; car la peinture de leur malheur ennoblit l'âme par son énergie en même temps qu'elle la touche par sa simplicité. Dans nos villes , les imitateurs , qui souvent ont senti à demi l'amour, comme ils sentent à demi la poésie , donnent un profond dégoût pour cls chants où l'on découvre promptcment
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ïa peinture de maux imaginaires. Ils font négliger ceux qui partent de l'âme, et l'on préfère s'attendrir sur ces anciennes traditions poétiques, dont Jes peintures ne sont point une chimère.
L'Amérique, brillante de jeunesse dans ses institutions politiques, comme dans sa iitterature, aura de ces poètes aux inspirations primitives qui font le charme de tou tes les nations. Déjà les fertiles campaj^nes de Villa Rica retentissent des chants éJe'gia ques échappés à la muse harmonieuse de Gonzaga. Quelques années se sont à peine écoulées, et on les redit dans les cités nouvelles, comme on répète dans notre vieille Jiurope les plaintes d'Abeilard.
Pour bien comprendre les poésies de Gonzaga, il faut connaître sa vie; car il a une pensée qui se mêle à toutes les autres pensées : c'est celle de son amour Cet amour fut vrai comme il fut inaltérable Le poète de Villa Rica occupait une placj importante dans la magistrature; il aimait avec passion une jeune personne apparie liant a une des premières familles du pays 'orsquil se trouva impliqué avec trois de' sc's amis dans une prctrnduc conspiration,
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forgée sans doute pour sévir contre quelques personnages influens de Minas Geraes, dont on voulait enlever les richesses. Au lieu de s'unir à Marilie, d'occuper un emploi honorable qui venait de lui être accordé, l'infortuné Gonzaga se vit plongé dans un cachot , et de là transporté sur les côtes d'Afrique, où il mourut long-temps après. Marilie ne voulut accepter d'abord aucune des propositions d'union qui lui furent adressées* mais, vaincue par les sollicitations de sa famille , elle finit par se marier.
Les œuvres de Gonzaga sont divisées en deux livres , c'est le second qui offre le plus d'intérêt j l'auteur Ta écrit pour tromper les douleurs de la captivité ; il fait sentir cette impression que laisse toujours le récit d'une véritable infortune. Les poésies de Gonzaga se distinguent surtout par la naïveié, par la grâce de l'expression, par le charme attaché aux plaintes sincères d'un cœur aimant. Il faut reprocher à Gonzaga l'emploi continuel d'images puisées dans la mythologie, et de ces formes de poésie pastorale répandues par Fontenelle : tout cela ne convenait guère à un poète brésilien habitant
un des pays où la nature étale le plus de splendeur et de majesté. Quoi qu'il en soit, Goiizaga est un poète national; ses chants, répétés en tous lieux , animent les solitudes les plus reculées du Brésil : ils méritaient d'être connus , et ils ont été traduits en français avec beaucoup de charme et d élégance par MM. de Mon-lave et P. Clialas. M. de Monglave a entendu répeter ces poésies dans les lieux où vivait Marilie, et on lui doit des détails précieux sur le poète. J'emprunte à la traduction de ces messieurs deux morceaux qui feront connaître Goiizaga : il prend le nom de Dircée. La prison de°Rio-Janeiro l'a reçu depuis long-temps, et il y déplore ses infortunes.
<r Chère Marilie, la tourterelle à qui Ton a ravi sa jeune famille, se repose vinot fois sur la brauc je «[ui supportait son nid^ accablée de douleur, elle roucoule tristement. j i „
.Mais bientôt elle s'envole dansPépaisseur du bocage, et ne revoit plus les lieux témoins de sa peine.
" Quand la compagne du taureau a perdu sa génisse chérie, elle s'agite, inquiète et rêveuse, aedaigne le pâturage, parcourt les chemins les plus fréquentés, et fait retentir les échos de ses plaintifs gémissemcus.
572 RÉSUMli DE l'histoire LITTERAIRE
» En peu de jours elle oublie l'objet de ses reij'rets et retourne au pâturage.
;'Le temps, qui dévore le fer et qui éteint jusquau nom des empires, efface aussi, ô ma bien -aimée, les plus cruelles angoisses du cœur
» Mais aux maux que j'éprouve, il n'offre aucune consolation,
» Ainsi, ma belle , rien ne résiste à l'action de la flamme , elle d.ssouile bronze, et fait éclater le ïocher le plus dur.
» L'amiante seul, de sa fibre vigoureuse, supporte 1 action du feu et ne brûle pas ^ «Ainsi, Marilie, bien que le suc de l'olivier s embrase et monte vers la voùie céleste en langues
1 amboyantes, on peut encore l'éteindre U force ci eau. 'v^iv-c
;> Mais quand la pierre noire brûle, toute l'eau quon y jette ne sert qu'à l'enflammer davantage.
» La douleur que j'éprouve égale, belle Marilie, 1 amour qui dévore mon cœur.
« Le temps, la mort elle-même, ne mettront pas un terme au chagrin qui me consume. »
J'ai déjà dit que les amis de Gonzaca partagèrent sou triste sort; parmi eux se trouvait un des écrivains les plus remarqnables qui aient existé au Brésil; c'est C Manoe da Costa : l'infortuné fui trouve ^•11 angle dans son cachot, et cette mort
cruelle ne fut pas ge'nëralement alliibuée à un suicide.
Ses poésies jouissent d'une juste célébrité; on sent qu*il a surtout étudié les Italiens ; mais peut-être est-il devenu trop européen dans ses images : il paraît dédaigner la belle nature qui Tentoure^ ses églogues semblent soumises aux formes poétiques imposées par les siècles précédens , comme si l'habitant des campagnes du Nouveau - Monde devait rencontrer les mêmes images que celles qui nous sont offertes. Telle est cependant la poésie de convention, que l'observation ne lui est plus nécessaire, et qu'elle invente souvent quand la véritable inspiration ne la guide pas. Je traduis ici un morceau gracieux de da Costa qui fera connaître sa manière :
« ïu ne vois pas , bien-aimée Niza, l'image fidèle de la grâce dans le cristal de celle fontaine 5 elle te trompe, elle ne te montre que la douceur, elle le cache ce que tu as de lij^oureux; lourne-toi vers moi, tu verras, cruelle, un cœur mille fois déchiré, tu senliras une àme soupirer dans Tinquiélude, tu verras un visage où se peignent la tristesse et le découragement; observe bien, conletuple celle triste vie retracée par une vivante image, lu apercevras
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gravée profondément l'impression de les attraits cruels.
» Mais non , il ne te trompe point, belle Niza, le cristal de cette fontaine agréable, il est calme et limpide; si comme tu vois ton visage, tu voyais, Niza, l'effet qu'il produit, peut-être que la douleur serait égale dans nos deux âmes, n
^ On sent presque toujours dans da Costa l'étude des Italiens, et surtout celle de Pétrarque.
Quoique Diniz da Cruz e Sylva ne soit point né en Amérique, je le placerai ici parmi les poètes qui honorent le parnasse brésilien. La nature du Nouveau-Monde lui inspira de charmans morceaux connus sous le nom de Métamorphoses du Brésil, Grâce à sa brillante imagination, les productions les plus gracieuses ou les plus éclatantes de TAmérique méridionale lui offrirent d'heureuses allusions toujours précieuses pour la poésie. On voit qu'en voyageant dans ces climats , il a voulu marcher sur les traces d'Ovide; mais il ne suit cependant point son modèle dans les fictions mythologiques. Le diamant et la topaze, tejuca, la clicie ou la rose des bois, lui ont fourni de charmantes fictions. Cette fleur, si bien décrite par Du-
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rao, et qui change de couleur avec les heures du jour, prétait surtout à d'heureuses pense'es. Une jeune habitante des forêts voit partir le guerrier qu'elle aime : l'amour des combats l'entraîne- mais bientôt il doit revenir, et la gloire sera la récompense du sacrifice qu'il s'est impose'. La guerre se prolonge; la jeune Indienne ne peut résister aux douleurs de l'absence, elle va se donner la mort : le ciel la change en rosier des forets. Guassou rentre bientôt triomphant dans l'Aidée; il apprend la mort de son amante; on lui montre l'arbuste charmant qui s'élève sur le rivage ; il baigne ses fleurs de larmes. L'ardent amour dont il est embrasé sfe communique encore à la clicie : une teinte de flamme anime les pétales, et chaque jour le guerrier vient contempler ce miracle que renouvelle sa tendresse.
Au nombre des ouvrages remarquables de cette période, il faut mettre les œuvres poétiques de Pereira de Souza Caldas, ce poète qui a donné une traduction des Psaumes. Dans cette version des chants sacrés^ on trouve une noblesse d'expression, un charme de style qui indiquent que Caldas n'est point
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seulement uu habile traducteur, mais qu'il doitétie un poète original : il le prouve bientôt. Ses autres poésies sacre'es ont un mouvement d'enthousiasme et de grandeur qui entraîne la pensée vers les idées les plus sublimes 5 et c'est avec raison que M. Garcaô Stokler met au nombre des productions les plus belles de la poésie portugaise Tode deuxième à la religion. Les morceaux qui sont intitulés poésies profanes révèlent encore le plus noble talent; mais on voit que l'auteur y est moins dans sa sphère. Cependant, l'ode à l'homme sauvage est égale pour la poésie aux plus belles hymnes sacrées du même auteur.
C'est une idée fort heureuse qui lui a fait composer le petit poème sur les oiseaux, que l'on trouve à la fin du volume. Dans cet ouvrage plein de charme , Caldas se plaint de ce que l'ignorance déshonorait aîors sa belle patrie j et ce serait avec une joie bien touchante que de nos jours il eût célébré ses progrès.
Les notes du recueil sont dues à M. Garcaô Stokler, qui l'a fait précéder d'un morceau
1 11 est inlitulé : As Aves , noite philosophica.
fort remarquable sur la poésie hébraïque. Le goût du théâtre est généralement répandu au Brésil j on trouve des salles de spectacle dans toutes les villes importantes. Il faut convenir cependant que Fart dramatique est encore dans Tenfance^, même à Riode-Janeiro. Parmi les acteurs des difFérens théâtres, l'on distingue plusieurs hommes de couleur, et ils se font remarquer en général par la vivacité de leur jeu, par l'expression de leurs gestes et de leurs miouvemens. La nature les a créés excellens mimes; l'art leur fera comprendre les ressources de la déclamation. Mais dans ce beau pays, qui se croit encore obligé d'emprunter à l'Europe la plupart de ses usages, on s'aperçoit trop souvent que la comédie n'est point assez nationale, et que les coutumes de l'ancien monde y sont rappelées d'une manière trop bizarre pour qu'elle soit exacte. Les Brésiliens auront vraiment un théâtre quand ils auront des auteurs nationaux; alors ils sentiront ce que peut être la vérité d'une représentation dramatique. Mais jusqu'à présent ils n'ont que des idées fort imparfaites en ce genre. 11 arrive aussi que la
jyB r.ÉsuML' irt l'histoire littéraire mise en scène de plusieurs tragédies est tellement singulière qu'elle pourrait aisément prêter au ridicule. Mais un changement complet en ce genre peut être opéré eu peu de temps par quelques hommes de goût et par des encouragemens j et d'ailleurs on sait fort bien qu'en améliorant son agriculture et ses finances, une nalion voit bientôt s'améliorer chez elle l'état des beauxarts. Au Brésil, comme dans tous les pays de l'Amérique méridionale , on ne peut avoir jusqu'à présent que des espérances : elles existent, elles se réaliseront.
J'ajouterai ici que dans la phipart des bourgades voisines des grandes villes, on exécute encore avec beaucoup de pompe des espèces d'autos sacrés.
Lesouvrages récemment imprimés au Brésil ne me sont pas encore parvenus , et je regrette vivement de ne pouvoir en parler; cependant un Bahianois vient de publier à Pi'.ris, sous le voile de l'anonyme, un recueil de poésies, que j'ai lu avec un vif intérêt I. On voit que M. B. a été l'ami de
» Poesias ojfirecidas as senhores Irasildras , jjoi '<rn Bahiano, 2 vol. iii-3'2.
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Francesco Manoel; son style est liarmo' nieux^ élégant et pur. On se plaît à suivre ce poète voyageur dans les différentes contrées qu'il parcourt^ en se consolant avec les muses , des agitations d'une vie errante. On aime surtout à l'entendre parler de sa belle pairie; et le tableau qu'il trace de la vie paisible qu'on peut goûter sur les rives du Jacuipe est plein de charmes. En l'entendant parler de l'affection du maître pour l'infortuné soumis à l'esclavage , on éprouve le désir que tout le monde comprenne cet appel à riiumanité. Les poésies de M.B. sont pour la plupart connues au Brésil; et quelques-unes de ses romances, pleines de douceur et de mélancolie, sont répétées continuellement dans les villes comme dans les campagnes : celles de Josino e MariHuy Minha lira Mcà-fadada^ et tant d'autres chantées sans cesse, attestent que l'auteur est senti par ses compatriotes, qui le considèrent avec juste raison comme un de leurs premiers poètes. M. B., dans ses odes, dans ses épîtres, montre qu'il peut se livrer au genre le plus élevé. Il est à désirer qu'il se livre surtout à la peinture de ces contrées étrangères, si intéressantes pour les Euro-
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péens : c'est peut-être ce qu'on regrette àe ne pas trouver plus souvent dans son recueij.