IV. — LES RAISONNEMENTS DES MÉTAPHYSICIENS
:{'.io. — Accordant aux métaphysiciens touteeque les deux divisions précédentes leur oui refus.-, examinons ici leurs raisonnements, el voyons s ils établissent leur thèse.
397. — Un dialogue imaginaire offre beaucoup de facilités pour remporter la victoire. Quand nous pouvons ne mettre dans la bouche d'un adversaire que les répliques propres à notre but, il n'est pas difficile d'atteindre la conclusion désirée. Les Dialogues de Hylas et Philonoils, de Berkeley, nous en fournisseni d'abondants exemples. Hylas accorde constammenl des propositions, que. d'après les principes mêmes dé son adversaire,
il ne devrait pas accorder. Nous voyons cela, dans le dialogue sur le caractère subjectif de la chaleur, car l'argumentation de Berkeley est mise à néant, dès le début, quelque réponse qu'on fasse. Si, à sa question sur la sensibilité de la matière, il est fait la réponse qui seule est d'accord avec son hypothèse,— qu'il est impossible d'en rien dire, — son argumentation est arrêtée tout court. Et l'acceptation de la réponse qu'elle n'est pas sensible, est tout aussi fatale que le refus de la réponse qu'elle est sensible, puisque ni la vérité de l'une, ni la fausseté de l'autre, ne peuvent être discernées sans une récognition du sujet (substance matérielle) aussi bien que de l'attribut (sens et perception).
398. — Ou les conclusions sceptiques de Hume sont tirées légitimement de ses prémisses, ou elles ne le sont pas. Si elles ne le sont pas, son raisonnement, étant illogique, n'a pas besoin d'être examiné. Si elles le sont, la fausseté des prémisses doit les invalider. Un attirail logique qui a pour but de renverser les croyances humaines les plus profondes, doit avoir une base extrêmement solide, doit être assez ferme pour soutenir tout effort, doit être composé de parties assez solidement liées entre elles pour que rien ne les disloque. Bien loin de trouver que les groupes coordonnés de propositions avec lesquelles Hume débute remplissent ces conditions, un examen attentif constate qu'elles sont incapables de soutenir le moindre effort, et prouve qu'elles sont entièrement incohérentes. Et elles sont plus qu'incohérentes. Quand nous essayons.de les ajuster, pour voir comment elles formeront une ligne d'argumentation, nous découvrons que les différentes parties refusent absolument de se joindre, et s'écroulent dès qu'on les approche.
399. — Il est curieux de voir une doctrine qui contredit positivement nos connaissances primaires, choisie comme refuge par une autre doctrine qui les met simplement en doute. C'est pourtant ce que fait la philosophie de Kant. Le scepticisme, mettant toutes choses en doute, professe la doctrine de ne rien affirmer d'une manière décisive. Le Kantisme, pour lui échapper, affirme décisivement des choses contraires à la croyance universelle. On peut prendre pour exemple la doctrine ancienne du Temps et de l'Espace. Considérons d'abord ce qu'elle affirme : que le Temps et l'Espace sont des formes subjectives, ou des propriétés
du moi. Kst-il possible de donner une signification à ces mois? Sont-ils simplement des groupes de signes qui paraissent contenir une matière, mais en réalité n'en contiennent pas ? Si nous essayons de construire la notion, nous verrons vite que la seconde alternative est la vraie. Pensez à l'espace — à la chose veu\-je dire ; pas au mot. Maintenant, pense/ à Vous-même — à vous qui êtes conscient. Ayant clairement réalisé ces concepts, réunissez-les, etconcei ez l'un comme étant la propriété de l'autre. Qu'en résulte-t-il ? Rien qu'un conflit de deux pensées qui ne peuvent être unies. Il serait tout aussi praticable d'imaginer un triangle rond. Quelle est donc la valeur de la proposition? Si, comme le dit Sir William Hamillon, il n'y a de propositions concevables que celles dont le sujet et l'attribut sont susceptibles iViuii/t' de représentation, alors la subjectivité de l'espace est inconcevable: car il est impossible de réunir les deux notions, Espace et Attribut du moi en unité de représentation. Examinons ensuite ce qui est implicitement nié. Affirmer que le Temps et l'Espace appartiennent au moi, c'est affirmer simultanément qu'ils n'appartiennent pas au non-moi. Outre la proposition positive ci-dessus, qui est impossible à penser, il y a une proposition négative corrélative qui est également incogitable. Tandis <pie dans l'un des cas on affirme que deux choses sont unies en fait que nous sommes dans l'impossibilité d'unir dans la I sée, dans l'autre cas, on affirme «pie deux choses sont désunies en fait que nous sommes incapables de séparer dans notre pensée. Aucun effort ne peut séparer l'Espace et le Temps du inonde objectif, et laisser le monde objectif en arrière. Cela équivaudrait, à imaginer un carré prive de l'égalité de ses angles. Kst-il nécessaire de rappeler au lecteur que les faits de conscience que l'on supposait n'être interprétables que par l'hypothèse Kantienne, peuvent être interprétés par l'hypothèse de l'Expérience, quand celle-ci est une fois complètement développée? Nous avons vu que, si en nous fondant sur la doctrine de l'ËVOliition, nous supposons que les modifications sont transmissibles par l'hérédité, il doit arriver que s'il j a des formes universelles du non-moi, ces formes doivent en établir d'universelles correspondantes dans le moi. Ces formes, étant incorporées dans l'organisation, s'imprimeront sur les premières intui-
lions de l'individu, et paraîtront ainsi précéder toute expérience. Mais l'analyse prouvera néanmoins que ces forces sont dérivées de cette même conscience ultime de la ressemblance et de la dissemblance en laquelle toute expérience peut se résoudre.
400. — Le raisonnement de Sir W. Hamilton nous montre comment le rejet du témoignage direct de la conscience qu'implique le Kantisme, amène une contradiction quand on le rapproche de cette acceptation du témoignage direct de la conscience impliqué par le « Réalisme Naturel ».
401. — Tels sont donc les raisonnements des métaphysiciens. Ont-ils la puissance voulue? Loin de l'avoir, ils sont pleins de défauts qui invalideraient les inductions tout à fait ordinaires.