I. — LA RELIGION ET LA SCIENCE
1. — Quelque erronées que puissent nous paraître beaucoup de croyances humaines, nous pouvons supposer qu'elles sont Dées d'expériences véritables et qu'elles ont contenu, à l'origine, et peut-être contiennent encore, quelques parcelles de vérité. Nous pouvons admettre ceci, plus spécialement, quand il s'agit de croyances absolument universelles, ou à peu près telles.
2. — Les opinions variées qu'on a eues, de siècle en siècle, depuis les communautés les plus primitives jusqu'aux sociétés modernes et civilisées, quant à l'autorité et aux fonctions du gouvernement, peuvent servir à prouver qu'entre les croyances les plus opposées il y a, d'ordinaire, toujours quelque chose de commun. Nous ne pouvons dire qu'une seule de toutes ces croyances, — depuis la notion des sauvages qu'un monarque est un Dieu, jusqu'à la théorie moderne qu'un gouvernement n'est que l'administrateur des principes moraux sur lesquels repose la vie sociale, — soit entièrement vraie, et toutes les autres entièrement fausses. Un examen attentif montrera que chacune de ces croyances contient quelque vérité ; elles présentent, toutes, le principe d'une subordination des actions individuelles aux exigences sociales; bien qu'elles diffèrent largement qimiil a l'origine, au motif et à l'élenduo du pouvoir, qui domine, il y a sur ce point unique une complète unanimité. Un postulat qu'ac-
i LES PREMIERS PRINCIPES
ceptent inconsciemment de nombreuses catégories d'hommes, d'ailleurs divergentes à des degrés et de manières innombrables, peut prendre rang, comme certitude, immédiatement après les postulats de la science exacte. Notre méthode, pour trouver ce postulat, consiste à comparer toutes les opinions d'un genre, à écarter tous les éléments spéciaux ou concrets dans lesquels ils ne s'accordent pas, et à trouver pour le reste l'expression abstraite qui restera vraie à travers toutes ses modifications divergentes.
3. — Une acceptation franche de ce principe général, et l'adoption de la marche qu'il indique nous seront d'un grand secours quand nous aurons affaire à l'antagonisme chronique de la Religion et de la Science. Nous ne considérons pas les jugements de quelques hommes comme entièrement bons, et ceux de quelques autres comme entièrement mauvais ; mais nous conclurons plutôt que nul n'a complètement raison, et que nul n'a complètement tort.
-4. — Ainsi, si difficiles à défendre que puissent être, soit l'une, soit la totalité des croyances religieuses qui existent, et quelque peu rationnels que soient les arguments avancés pour leur défense, nous ne pouvons méconnaître la vérité, qui, selon toute probabilité, est renfermée en elle s. 'f La probabilité générale que des croyances si largement répandues ne peuvent être absolument sans fondements est, dans ce cas, renforcée par une probabilité ultérieure due à l'omniprésence des croyances. Nous avons dans l'existence d'un sentiment religieux, quelle que soit son origine, un second fait très significatif. Et nous trouvons un troisième fait de môme signification, quand nous nous apercevons que, la connaissance ne pouvant monopoliser la conscience, il doit toujours être possible pour l'esprit de se fixer sur ce qui dépasse la connaissance. Par cette raison, il doit toujours y avoir une place pour quelque chose de la nature de la Religion, puisque la Religion, sous toutes ses formes, se distingue de toute autre chose, en ce que la matière dont elle s'occupe est ce qui dépasse la sphère de l'expérience. 5. — Qu'est-ce que la Science ? En présence de l'absurdité des préjugés dont elle est l'objet, nous remarquerons seulement que a science est simplement un développement d'un ordre supé-
rieur de la connaissance vulgaire, et que si Ton répudie la science, tonte connaissance doit être répudiée avec elle. Nulle part on ne peut dire où finissent les axiomes du sens commun et où commencent les généralisations de la science. La vérification quotidienne doses prédictions, le développement et l'établissement de ses grandes divisions telles que les mathématiques, la physique et l'astronomie, et les triomphes incessants des arts que guide la science, sont un témoignage concluant de sa vérité.
6. — Si donc la religion et la science se basent toutes deux sur la réalité des choses, il doity avoir entre elles une harmonie fondamentale. Deux ordres de vérités ne peuvent être en opposition absolue et éternelle. Le problème qui se pose pour nous, c'est de comprendre comment la science et la religion expriment des faces opposées du même fait, l'une son côté rapproché ou visible, et l'autre son côté éloigné et invisible. Comment trouver cette harmonie, comment réconcilier la science et la religion, voilà la question à laquelle nous devons répondre. Nous avons à rechercher celte forme ultime de la vérité que toutes deux pourront confesser avec une sincérité absolue.
7. — Nous ne pouvons nous empêcher de conclure que la vérité la plus abstraite contenue dans la religion, et la vérité la plus abstraite contenue dans la science doit être le trait d'union de toutes] deux. Ce doit être le fait ultime de notre intelligence.
8. — Ici nous réclamons un peu de patience ; car, pour ceux à qui la métaphysique n'est pas familière, il sera un peu difficile de suivre les trois divisions suivantes. L'importance de la question en litige nous permettrait même de réclamer plus encore l'attention du lecteur.