IL — IDÉES DERNIÈRES DE LA RELIGION
9. — Nous pouvons dire des conceptions, en général, qu'elles ne sont complètes que lorsque le nombre et l'espèce des attributs des objets conçus leur permettent d'être représentés dans la conscience, à des moments assez rapprochés pourqu'ils puissent paraître présents simultanément. Quand la grandeur, la complexité ou la dissémination de l'objet conçu deviennent très grandes,
on ne peut penser à la fois qu'à une petite partie de ses attributs, et la conception est alors si imparfaite qu'elle n'est plus qu'un symbole. Néanmoins ces conceptions symboliques, indispensables à la philosophie, sont légitimes, pourvu que par l'effet d'opérations de pensée accumulées, ou par l'accomplissement de prédictions basées sur elles, il nous soit possible d'acquérir la certitude qu'elles représentent des réalités ; mais quand nos conceptions symboliques sont de telle nature que les opérations de l'esprit accumulées ou indirectes ne puissent nous mettre à même de constater qu'elles correspondent à des faits ayant une existence réelle, et qu'on ne puisse faire de prédiction dont l'accomplissement fournisse la môme preuve, c'est qu'alors elles sont radicalement vicieuses et illusoires, et qu'on ne peut en aucune façon les distinguer des pures fictions.
10. — La portée de cette vérité générale pour le problème de l'univers est de montrer que non seulement les hypothèses reçues, à son égard, ne sont pas soutenables, mais aussi qu'on n'en peut pas formuler une seule qui le soit.
11. — Quant à l'origine de l'univers, nous pouvons faire trois suppositions intelligibles verbalement. Nous pouvons dire qu'il existe par lui-même, ou qu'il s'est créé lui-même, ou qu'il a été créé par une puissance extérieure. Aucune de ces suppositions est-elle concevable, au vrai sens du mot? Non. Car l'expérience prouve que les éléments de ces hypothèses ne peuvent pas même être réunis dans la conscience; et nous ne pouvons les admettre autrement que comme les pseudo-idées de fluide carré et de substance morale — en nous abstenant d'essayer de les rendre comme des pensées réelles. Ou, pour en revenir à notre formule première, nous pouvons dire qu'elles contiennent des conceptions symboliques de nature illégitime et illusoire. On ne peut esquiver la nécessité d'admettre quelque part l'existence en soi ; soit qu'on la pose toute nue, soit qu'on la dissimule sous mille déguisements, cette idée est toujours vicieuse, incogitable. Car nous ne pouvons nous former une conception de l'existence en soi qu'en la combinant avec la notion de la durée illimitée dans le passé. Et comme la durée illimitée est inconcevable, toutes les idées formelles où elle entre sont inconcevables, et même, s'il est permis de s'exprimer ainsi, d'autant plus inconcevables que
les autres éléments des idées sont indéfinis. En fait donc, puisque! esl impossible de penseiTunivers comme existant par soi, tous nos efforts pour l'expliquer ne peuvent que multiplier le nombre des conceptions impossibles.
12. — Si. laissant l'origine de l'univers, nous en voulons connaître la nature, les mêmes difficultés insurmontables se dressent devant nous, mais sous des formes nouvelles. Les objets cl les actions qui nous entourent, non moins que les phénomènes de notre propre conscience, nous forcent à les expliquer par une cause, nous imposent l'hypothèse d'une cause première; et celte cause, inévitablement, nousdevonslareconnaîtrecomme étant infinie et absolue. On a montré les contradictions réciproques qu'implique cette hypothèse dans les Limits of religious Thought du Doyen Mansel ; il les résume en ces mots :
13. — « La conception de l'absolu et de l'infini, de quelque côté qu'on la considère, semble entourée de contradictions. Il y a contradiction à supposer qu'un objet existe, soit seul, soit uni à d'autres, et il y a contradiction à supposer qu'il n'existe pas. Il y ;i contradiction à le considérer comme un, et il y a contradiction à le considérer comme multiple. Il y a contradiction à le regarder comme personnel, et il y a contradiction à le regarder comme impersonnel. On ne peut sans contradiction se le représenter comme actif, et on ne peut pas davantage sans une égale contradiction se le représenter comme inactif. On ne peut le concevoir comme la somme de toute existence, ni le concevoir comme une partie seulement de cette somme. » (1858, p. 58-59.)
H. — Et maintenant quelle est la portée de ces résultats pour la question qui nous occupe? C'est que les religions, môme diamétralement opposées dans leurs dogmes officiels, sont pointant parfaitement d'accord dans la conviction tacite «pie l'existence du monde avec foulée qu'il contient et tout ce qui l'entoure, est un mystère qui attend encore une explication. Mais, si l'on examine les solutions que chacune d'elles propose, on les trouve d'une faiblesse inexcusable. Ainsi donc le mystère que toutes les religions reconnaissent devient plus transcendant qu'aucune d'elles ne le soupçonne; ce n'est point un mystère relatif, c'est un mystère absolu. Si la religion et la science peuvent se réconcilier, c'est sur ce fait, le plus profond, le plus large etle
plus certain de fous, que la puissance dont l'univers est pour nous la manifestation est complètement impénétrable.