‹ Résumé de la question sociale: banque d'échangeChapitre 1 sur 54 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

£d 1846 , M. Proudhon termioait ainsi la conclusion de son grand ouvrage , le Système des contradictions économiques^ ou Philosophie de la misère :

cSi je ne me trompe, le lecteur doit être maintece nant convaincu d'une chose, c'est que la vérité socciale ne peut se trouver ni dans Tutopie ni dans la « routine ; que l'économie politique n'est point la « science de la société , mais qu'elle contient les roa- «tériaux de cette science, de la même manière que le «chaos, avant la création, contenait les éléments de «l'univers; c'est que, pour arriver à l'organisation « définitive qui paraît être la destinée de notre espèce « sur le globe , il ne reste plus qu'à faire équation de « toutes nos contradictions.

« Mais quelle sera la formule de cette équation ?

« Déjà il nous est permis de l'entrevoir : ce doit être «une loi d'échange, une théorie de mutualité, un sys- «tème de garantie qui résolve les formes anciennes de

a nos sociétés civiles et commerciales , et satisfasse à «toutes les conditions d'efficacité, de progrès et de «justice , qu'a signalées la critique ; une société non «plus conventionnelle, mais réelle; qui change la di- «vision parcellaire en instrument de science ; qui abo- « lisse la servitude des machines et prévienne les «crises; qui fasse de la concurrence un bénéfice, «et du monopole un gage de sécurité pour tous; «qui , par la puissance de son principe, au lieu de « demander crédit au capital et protection à l'État , «soumette au travaille capital et FÉtat; qui, par la «sincérité de réchange, crée une véritable solidarité a entre les peuples ; qui , sans interdire Finitiative in- « dividuelle , sans prohiber l'épargne domestique , ra- «mène incessamment à la société les richesses que «rappropriation en détourne ; qui , par ce mouvement « de sortie et de rentrée des capitaux , assure Tégalité «politique et industrielle des citoyens , et par un vaste « système d'éducation publique , procure , en élevant « toujours leur niveau , l'égalité des fonctions et l'équi- « valence des aptitudes ; qui , par la justice , le bien- «être et la vertu , renouvelant la conscience humaine, «assure l'harmonie et l'équilibre des générations; une «société, en un mot, qui, étant tout à la fois organi- «sation et transition , échappe au provisoire, garantisse « tout et n'engage rien. . .

«La théorie de la mu^uab*^^ ou du muluum, c'est-à- «dire de l'échange en nature, dont la forme la plus «simple est le prêt de consommation , est , au point de *Yue de l'être collectif, la synthèse des deux idées de

c propriété et de communauté, synthèse aussi ancienue a que les éléments qui la constituent , puisqu'elle n'est «autre chose que le retour de la société à sa pratique «primitive à travers un dédale d'inventions et de sys- « tëmes , le résultat d'une méditation de six mille ans «sur cette proposition fondamentale : A égale A.

«Tout se prépare aujourd'hui pour une restauration « solennelle ; tout annonce que le règne de la fiction « est passé , et que la société va rentrer dans la sincé- «rité de sa nature. Le monopole s'est enflé jusqu'à «égaler le monde : or, un monopole qui embrasse le «monde ne peut demeurer exclusif; il faut qu'il se ré- « publicanise , ou bien qu'il crève. L'hypocrisie, la «vénalité, la prostitution, le vol, forment le fonds de «la conscience publique : or, à moins que l'humanité « n'apprenne à vivre de ce qui la tue , il faut croire que « la justice et l'expiation approchent. . .

« Déjà le socialisme, sentant faillir ses utopies, s'at- «tache aux réalités et aux faits : il rit de lui-même à «Paris; il discute à Berlin , à Cologne, à Leipzig, à «Breslau ; il frémit en Angleterre; il tonne de l'autre « cota de l'Océan ; il se fait tuer en Pologne ; il s'es- «saye au gouvernement à Berne et à Lausanne. Le «socialisme, en pénétrant les masses, est devenu tout «autre : le peuple s'inquiète peu de l'honneur des «écoles; il demande le travail, la science, le bien- « être , l'égalité ; peu lui importe le système , pourvu «que la chose s'y trouve. Or, quand le peuple veut « quelque chose et qu'il ne s'agit plus pour lui que de «savoir comment il pourra l'obtenir, la découverte rie

«se fait point attendre : préparez - vous à voir des- «cendre k grande mascarade. (1)»

Dans ce remarquable passage , M. Proudhon nonseulement résumait et formulait la pensée de son livre, mais encore il crayonnait, à grands traits, le plan d'un autre ouvrage dans lequel devait se trouver la solution pratique du problème social.

En démontrant , par le moyen d'une dialectique irrésistible , rinsuffisance des théories réformatrices et des critiques économistes ; en prouvant que l'économie politique ne se justifie ni par ses maximes ni par ses œuvres , et que toute la valeur du socialisme théorique se réduit à l'avoir constaté, M. Proudhon n'avait en réalité rempli que la moitié de sa tâche. Il s'agissait, après avoir construit tout un système de négations, de reprendre ces négations les unes après les autres , d'en faire sortir l'affirmation , le fait pratique , et de formuler, comme contre-partie de la philosophie de la misère, la philosophie de la richesse.

£n termes moins scientifiques , la subordination du travail au capital avait été démontrée impossible et utopique; le principe d'autorité avait été reconnu être le germe de mort qui , en tout temps , a dévoré les sociétés. Restait à indiquer comment , sans secousses sérieuses , l'égalité pouvait s'établir entre le travail et le capital ; comment , sans bouleversement , l'action du principe d'autorité pouvait être annulée , et le règne

(1) T. II, p. 527-529.

de la liberté absolue amené parmi les ualious et les hommes.

C'est ce que M: Proudhon se proposait de faire dans cet ouvrage qu'il annonçait dès alors et qui devait porter le litre de Programme de l'association progrestsiVE, solution du problème du prolétariat.

Dans le passage que nous venons de citer, M. Proudhon laissait deviner assez clairement de quel côté il voulait prendre le problème.

Après avoir renversé l'aristocratie féodale , l'aristocratie financière s'était mise à sa place ; une tyrannie remplaçait une autre tyrannie. La première avait opprimé les corps ; là seconde opprimait « de plus , les consciences, en substituant peu à peu le vol à la bonne foi I le mensonge du mercantilisme à la vérité des relations sociales.

L'or et l'argent, devenus les armes de la féodalité banquiëre, n'étaient plus seulement dçs valeurs véridiques; ils étaient livrés aux oscillations les plus furieuses de l'agiotage ; ils ne servaient plus d'instrument à la circulation , ils lui étaient devenus un empêchement et un obstacle. Par suite, la production et la consommation subissaient périodiquement les crises les plus terribles : les entreprises avortées , les liquidation^ forcées , les ventes au-dessous du prix réel , les tripotages de courtage et de bourse, la vénalité des consciences, les escroqueries , le jeu , la banqueroute , et par dessus tout l'accroissement de la misère, menaçaient le monde politique et industriel d'une mort prochaine, si un prompt remède n'était apporté à cette situation désespérée.

Ce remède ne pouvait être que dans le rajeunissement de l'organe circulatoire,vîcié par un mal invétéré. L'or et l'argent , par suite du développement économique, étaient les seules valeurs constituées, les seules valeurs acceptables en tous payements, par conséquent l'intermédiaire nécessaire des échanges. Il fallait ôter à l'or et à l'argent cette royauté qui faisait d'eux les tyrans du travail. Le moyen , c'était de trouver une combinaison qui permît de rendre la circulation pleine et régulière et d'organiser l'échange direct des produits contre les produits.

De cette façon , tous les produits s'elevant par la sincérité de l'échange à la même dignité, chaque producteur avait dans sa maison un hôtel des monnaies. Dès lors, la fiction du capital productif cessait d'opérer la spoliation de l'ouvrier, et le travail organisé résorbait progressivement le capital. Le propriétaire avait pu jadis , à la faveur de la guerre , mettre l'interdit sur le sol ; le prolétaire mettait , à son tour, par l'association, l'interdit sur les récoltes , et la propriété expirait dans le vide et revenait à son antique rôle de collectrice de l'épargne sociale. Le prince et son orgueilleux cortège, ses militaires, ses juges, ses conseillers, ses pairs et toute l'armée des mangeurs d'impôts, se hâtaient de crier merci au laboureur et à Vindustriel , parce que l'organisation du travail est synonyme de la subordination du pouvoir, qu'il dépend du travailleur d'abandonner l'improductif à son indigence et de faire périr le pouvoir dans la honte et dans la famine.

Les événements vinrent déranger le plan du sa-

vant économiste et précipiter la débâcle qu'il avait si sagacement prévue. L'humanité s'était lassée de vivre de rivalité, d'hypocrisie, de prostitution et \de vol. Le Peuple avait senti tout à coup la vérité germer dans son sein. Plus tôt que les sages ne l'avaient attendu , bien qu'ils l'eussent prédit , le trône des fictions politiques et sociales s'écroula dans l'abîme; la grande mascarade descendit. La justice de Dieu avait , bien avant que la pensée en vînt au prolétaire , résolu de frapper le capital , la propriété et le prince. Le monopole avait refusé de se républicaniser ; il creva.

La révolution de Février était inévitable. Elle est le dernier terme, le terme fatal d'une série de faits politiques et sociaux dont la raison se trouve dans l'institution du monopole propriétaire et de la fiction monarchique. D'un autre côté , elle est le premier terme d'une autre série de faits qui aura pour résultat l'abolition du monopole sous toutes ses formes et l'égalité réelle des conditions et des fortunes. Il ne dépend pas du bon ou du mauvais vouloir de telle ou telle classe que cette révolution soit ou ne soit pas économique et sociale ; elle l'est par la force des choses et par son origine même.

Mais si l'on ne saurait nier son inévitabilité et son caractère, il est vrai de dire qu'elle pouvait arriver plus tard ou même qu'elle pouvait s'accomplir sans enjambements et sans secousses. 11 eût suffi pour cela que la réforme électorale qui lui servit de prétexte fût accordée par le prince, et que, par le travail et le salaire, le prolétaire comprît que, sans avoir recours à la

violence, il pouvait résorber le capital et forcer progressivement l'oisif , dépouillé de ses revenus, à vivre du labeur de ses mains. Mais la vie, dans l'humanité , ne suit pas toujours cette périodicité méthodique ; il lui arrive souvent de vivre en un jour de l'existence de plusieurs siècles. Parti de la réforme électorale, c'est-àdire d'une extension à donner au principe de l'égalité devant la loi, le Peuple traversa en vingt-quatre heures tous les termes intermédiaires, et arriva d'un bond , en enjambant les abîmes du temps , à la réforme sociale , c'est-à-dire à l'égalité devant la fortune.

La révolution de Février, depuis spn inauguration , a pris différents noms et différentes formules ; elle s'est appelée tour à tour organisation du travail, émancipation du prolétariat , abolition de l'exploitation de l'homme par Vhomme, en dernier lieu droit au travail. Toutes ces dénominations signifient une seule et même chose : que le règne du monopole et du parasitisme est fini et que nul à l'avenir ne pourra vivre que des fruits de son travail.

Rien n'était plus simple que de résoudre la question réduite à ces termes. Qui avait produit le lûal? L'usure , dont la Banque est l'expression et le moyen. Où était le remède ? Évidemment dans une réforme de la Banque et dans une interversion des rapports du capital et du travail.

Les hommes à qui furent confiées les destinées de la France à la suite de la révolution de Février ne le comprirent point. Au lieu d'interroger le peuple, ils se livrèrent à leurs inspirations privées. On fut témoin

de ridicisles parodies , de grotesques mascarades ; on ne vit pas une mesure révolutionnaire.

Dés lors 9 au lieu d*une réforme , on eut une débâcle. Les banques sautèrent , la faillite devint générale, Tor se cacha , et la France se mit à se consumer dans la torpeur et Tinertie.

On ne paya plus de fermages, on ne paya plus de loyers, on ne paya plus d'intérêts, on ne paya plus de dividendes, on ne paya plus de droits, on ne paya plus d'impôts. De toutes parts , le travail fut suspendu, la circulation suspendue ; et cependant , tandis que le peuple mourait de faim , les magasins regorgeaient de marchandises sans débouchés.

Ce fiit alors que M. Proudhon, au risque de comprometti'e sa réputation de publiciste, se décida à faire connaître au public une partie de ses vues sur la réforme économique. La révolution de Février, en déplaçant le champ des institutions, était venue déranger çon livre. Toujours à Taffftt de la pratique populaire, il en fit bon marché pour se placer sur le terrain des besoins du moment et pour accommoder les moyens aux circonstances au milieu desquelles on se trouvait.

La petite brochure intitulée Organisation du crédit et de la circulation , publiée le 31 mars , condensait peut-être trop d'idées pour être parfaitement comprise. « Doubler, tripler, augmenter le travail à l'infini , et par conséquent la richesse ; donner au crédit une base si large qu'aucune demande ne Tépuise; créer an débouché qu'aucune production ne comble ;

organiser une circulation pleine, régulière, qu'aucun accident ne trouble; au lieu d'un impôt toujours croissant et toujours insuffisant, supprimer tout impôt ; faire que toute marchandise devienne monnaie courante et abolir la royauté de l'or » : voilà , sans parler des conséquences politiques, philosophiques et morales qu'on pouvait déduire plus tard de ces principes et pour se renfermer dans le cercle des intéréréts matériels , ce que M. Proudhon proposait de réaliser à l'instant même et ce qui n'eût coûté au gouvernement provisoire que les frais de quelques décrets.

Le gouvernement provisoire , occupé à faire de l'idéologie politique et à contrecarrer la Révolution dans son but et son objet , n'eut garde de répondre à l'appel du célèbre socialiste. M. Proudhon, désespérant de le ramener dans la voie droite du progrès, se tourna dès lors vers le public.

C'est dans le journal le Représentant du peuple, tué depuis par l'état de siège, que M. Proudhon publia cette série d'articles remarquables qui ont , à eux seuls, plus remué les idées en France que tous les écrits des réformateurs pendant dix-huit ans. Pour ces articles , il fut honni , vilipendé , calomnié , aussi bien par les amis que par les ennemis de la Révolution. Et cependant, quel avait été son dessein? il avait voulu , d'un côté , donner au peuple la conscience claire et nette de cette Révolution qui s'accomplissait par ses mains, et, de l'autre, rassurer les hautes classes sur les conséquences que cette Révolution pouvait avoir pour leurs positions acquises , leur indiquer en quoi

et comment elle pouvait s'accomplir sans violence , et leur prouver surtout que leurs privilèges ne leur seraient point enlevés sans compensation.

Et d'abord, le Peuple avait déclaré que la réforme sociale entraînait forcément une réforme radicale du domaine de propriété. Cette déclaration épouvantait la bourgeoisie qui se voyait déjà acculée dans Tétroite impasse du communisme. 11 fallait prouver que cet effroi de la bourgeoisie était produit par un vain fontôme , que cette réforme que réclamait le peuple était à moitié accomplie , et que l'abolition de la propriété n'avait pas pour résultat nécessaire la communauté des biens. Il y a longtemps , en effet , que la propriété, inscrite encore dans le Gode, a disparu du domaine des faits économiques. Sous l'influence de la division du travail et de Tengrenage des industries, un autre fait, réchange ou la circulation, l'a remplacée et la tient sous sa dépendance. Ce n'est donc pas par une dépossession générale ou partielle qu'on doit procéder à la réforme sociale , mais bien par une formulation de ce droit d'échange qui s'est providentiellement substitué en droit de propriété.

C'est par le progrès du travail que l'échange est devenu le fait dominant ; il serait bientôt le fait unique et nous marcherions rapidement à la réforme de toutes les institutions sociales , si on parvenait à le débarrasser de certaines entraves qui mettent l'embargo sur le travail. Ces entraves résident en divers privilèges laissés à la propriété , lesquels vont, à la vérité, en s'amoindrissant ; mais qui , si on les faisait dispa-

que ridée-mère que Fauteur a voulu faire pénétrer dans les esprits, l'égalité dans réchange et par suite l'abolition du parasitisme sous toutes ses formes, n'est pas encore parfaitement saisie dans son ensemble et dans ses conséquences. C'est pourquoi , et en attendant que M. Proudhon, occupé à vaquer à d'autres devoirs, ait le loisir de nous donner sur ce point un travail complet , nous avons cru devoir rassembler en un volume et sous la rubrique ie Résumé delà question sodale^ les différents articles ayant trait à cette question, qu'il a publiés dans le journal le Représentant du Peuple. Sous cette forme, nous espérons qu'on voudra l^en s'y appesantir un peu plus, et nous croyons qu'en se reportant au temps et aux événements accomplis depuis , on tiendra compte à l'auteur de sa sagacité et de sa prévision.

Nous aurions voulu profiter de l'occasion pour répondre à divers reproches qui ont été adressés à %!• Proudhon par ses adversaires. Nous avons reculé de-* vaut la multitude desorUiques, et nous y avons renoncé. Nous n'avons pu cependant passer sous silence les deux principaux : le premier a trait aux principes et à la méthode employés par l'auteur du Système des contradictions économiques: le second , venant de ses amis, revi^it à eed que M. Proudhon fait trop consister la solution du problème social dans une simple réforme banquière. A ces deux reproches , et pour les mêmes motife, nous laisserons l'auteur répondre lui-même.

Voici pour le premier reproche :

a La position que nous avons prise devant le public a quelque chose d'étrange , et nous ne sommes nullement surpris des vives répugnances qu'ont éprouvées d'abord pour nos idées les personnes à qui elles semblaient devoir être le plus sympathiques. Toute philosophie commence par poser un dogme, qui, servant de base et de point de départ au système , ne se prouve pas lui-même , ne peut pas, sous peine d'absurdité , se prouver. Ou plutôt , ce sont les conséquences plus ou moins justes et complètes que l'on en tire , qui lui servent de preuve. Dans les anciennes philosophies , comme dans les vieilles religions , le principe de toute existence , comme de toute idée , est Dieu ; dans Descartes , le point de départ est la pensée ; dans Spinosa, la substance ; dans Kant et Fichte , le moi ; dans Leibnitz, la monade ; dans Épicure , les atomes , etc. etc.

« Notre principe à nous , au contraire , est la négation de tout dogme ; notre première donnée , le néant. Nier, toujour nier, voilà notre méthode de construction en philosophie. C'est en suite de cette méthode négative que nous avons été conduit à poser comme principe , en religion , l'athéisme ; en politique , l'anarchie ; en économie politique , la non propriété.

«Ces négations-principes , si l'on peut ainsi dire, en impliquent une multitude d'autres, telles que, dans la science sociale , par exemple , la négation de la démocratie correspondant à la négation de la monarchie ; la négation de la communauté, corrélative à celle de la propriété ; la négation de la concurrence ,. Au monopole , corrélative Tune à l'autre , etc.

« Le but de ces négations successives est, en premier lieu, d'élever sans cesse la liberté humaine au-dessus de ses propres créations, des institutions qu'elle se donne , des formes qu'elle s'impose ; de l'affranchir de toute servitude interne et externe ; et de lui donner, par l'absorption continue de ses propres éléments, une expansion indéfinie.

«D'autre part, comme toutes les idées négatives marchent par couples , et que deux négations qui s'entredétruisent valent une affirmation, ainsi que l'enseigne la grammaire, elle-même , nous avons voulu , par une série de négations raisonnées, arriver au réalisme de la liberté pure , à cette conception de la société, où la liberté, ayant successivement produit et annulé toutes ses manifestations, devient absolue comme la nécessité , et identique à l'ordre.

a Cette marche négative , si fort en dehors des habitudes du sens commun , et à laquelle notre éducation nationale nous a si peu préparés , a soulevé contre nos théories économiques des antipathies irréconciliables et de profondes méfiances. L'auteur s'est vu traiter tour à tour de sophiste , de doctrinaire , de juste-milieu , de Protée, de charlatan , de Tartuffe , d'esprit jaloux , d'àme ambitieuse et vénale , de caractère insociable , d'ennemi de Dieu et des hommes ! . . .

« Un homme qui niait tout , en effet , ne pouvait manquer de paraître un monstre. Conçoit-on un homme qui nie tout?... Et si les arguments de cet infatigable contradicteur sont tellement catégoriques qu'ils forcent la conviction ; si, dans l'analyse qu'il fait de la société,

c'est la sod^ mèiae qui se réfute , qui se nie sur tous les points et dans chacun de ses actes ; — si, dans cette effrayante analyse » tout ce qui semblait avoir vie et valeur se trouve , en fin de compte, n'être qu'un néant : était-il possible que ce critique ne soulevât pas contre lui toutes les consciences, et , parce qu'il montrait partout la mort, qu'on ne le prit pour l'homme de la mort if Car la conscience humaine veut vivre ; elle se refuse i mourir. . .

« Le moment est venu de savoir qui se trompait, de Taventurier intrépide qui, courant en avant de la pensée générale, sur le prolongement même de la ligne du progrès , a osé dire à ses contemporains : Vous marchez sur la tête et i reculons, il faut tout à la fois vous redresser et vous retourner ; — ou de la multitude, car je ne dirai pas du peuple , qui , voyant tous les objets renversés, traite de fou celui qui les voit droits (1) ! »

Voici maintenant pour le second reproche.

c Nous n'avons pas la prétention d'avoir tout deviné du premier coup ; bien moins encore pensons -nous qu'une réforme banquière embrasse la réforme de la société elle-même et remplisse le programme de la révolution de Février. . . Mais il est deux choses dont la conviction est en nous intime et inébranlable : — la première, c'est que le caractère propre de cette révolution est d'être une révolution économique, et en conséquence que c'est par le problème économique que notre

(^) Le Représentant du peuple, n** du 16 mai.

^énëratioD doit aborder le problème social ; — la seconde, c'est que le problème économique n'est autre que le problème de la centralisation et de la gratuité du crédit , d'après le principe de l'échange direct et mutuel.

t( Toutes nos idées sur la religion, la métaphysique, la morale, le droit, l'association, l'art lui-même ; toute notre polémique , en un mot , toute notre philosophie découlera de ce profond principe de V égalité des fonctions , principe dont le premier corollaire est l'improductivité du capital ; la première application , le crédit gratuit, correspondant à l'abolition de tout parasitisme et de tout privilège ; le premier et le plus grand résultat, la formation de l'individu à l'image de la société.

« Or, si l'antique religion , si les systèmes rebattus de la philosophie , si les anciennes constitutions politiques, si la routine judiciaire, $i les vieilles formes de communauté et d'association , aussi bien que de littérature et d'art, n'ont été que des formules particulières de l'état matériel des sociétés , n'est-il pas évident que cet état venant à changer, en d'autres termes l'économie publique étant révolutionnée de fond en comble par le changement de rapport entre les deux grandes forces de la production , le travail et le capital , tout change dans la société , religion , philosophie , politi* que , littérature et arts ?, . .

€ C'est donc à la réforme économique que nous devons nous attacher comme au grand levier révolutionnaire du xix^ siècle. Et comme en matière de révolution, le législateur doit agir toujours par la méthode

intégrale et éviter les procédés de détail , c'est par la circulation générale , non par l'organisation de tel ou tel atelier, de telle ou telle commune; c'est par les institutions de crédit, non par l'organisation de telle ou telle catégorie de producteurs , que nous devons commencer notre œuvre de socialistes et de révolutionnaires » (1).

Ces deux passages sont deux réponses péremptoires : ou ne peut pas, dans le premier, s'expliquer d'une manière plus claire et plus catégorique sur cette méthode négative que les obscurants veulent faire passer pour une machine à sophisme et rien de plus ; dans le second, il est impossible à un honnête homme de s'exécuter avec meilleure grâce.

Gela n'empêchera pas les critiques de continuera répéter sur tous les tons et dans toutes les occasions imaginables que M. Proudhon n'est qu'un démolisseur, ou bien , qu'il fait consister tout le problème social dans la réforme du crédit.

Si toute vérité n'est pas bonne à dire , tout mensonge est bon à répéter.

Paris, ce 23 novembre 1818.

Alfred DARIMON.

(I) Le Peuple, yoMr/irt/ de in République démocratique et sociale ^ n® 2.

RÉSIJMIË

DE

qu'est ce que la propriété?

25 ayril 1848.

Le 25 février, les ouvriers sont allés à THôtel de Ville, et ils ont dit à M. de Lamartine : Que devons - nous crier?

Criez ; Five la République ! a répondu l'illustre poëte. Et, a-t-il ajouté avec une naïveté charmante, en criant : Vive la République! vous criez , mes amis : Five la propriété!

Les ouvriers se sont donc retirés aux cris de : Vive la République! Vive la propriété! Vive Lamartine! Et les bourgeois et propriétaires ont été édifiés des paroles de M. de Lamartine, et des cris des ouvriers. N'était-ce pas le cas de dire i Ah! le bon billet qu'a La Châtre?

Pendant les deux mois qui ont suivi la Révolution de Février, il n'est pas sorti de THôtel de Ville un seul mot qui n'ait été une erreur ou un mensonge.

Le 1 6 avril , la garde nationale et la grande majorité du Peuple ont crié, mais en se tenant à la négative: À bas les communistes!

A part ce qu'un tel cri a* ait de peu fraternel , le Peu-

pie et la garde nationale, selon nous, avaient raison. Sans doute le législateur devra tenir compte, dans la constitution de la société nouvelle, de Tidée communiste; il devra faire la part du principe de la communauté. C'est pour cela que nous comptons M. Gabet parmi nos amis. Mais la communauté ne sera pas la base du droit nouveau ; elle n'en sera qu'un élément constitutif : le système social en France ne sera pas communiste.

M. de Lamartine, plus affirmatîF que la garde nationale et le Peuple, aussi exclusif que M. Cabet, a préjugé la question sociale et fait rétrograder la Révolution, en ajoutant de son chef : Fwe la propriété I alors que déjà la propriété n'existe plus.

Quand donc les hommes d'État apprendront-ilsà régler leurs discours sur la raison populaire ?

Je ne viens point ici, avec une s(»tte et lâche impertinence, commenter la formule trop connue et trop peu comprise, la propriété , c'est le vol! Cela se dit une fois ; cela ne se répète pas. Laissons cette machine de guerre, bonne pour l'insurrection, mais qui ne peut plus servir aujourd'hui qu'à constrister les pauvres gens.

Je veux dire seulement une chose : c'est que. soit que l'on considère le présent, soit qu'on envisage l'avenir, la propriété n'est plus rien; c'est une ombre. Comme toute création de la pensée éternelle, la propriété, née de l'idée, est retournée à l'idée. Elle a épuisé ce qu'elle contenait de réalité; elle est allée de vie à trépas; elle ne reviendra jamais. La propriété est désormais du domaine de la tradition; c*est de l'histoire ancienne : il faut avoir, comme les poètes, le don d'évoquer les fantômes, pour croire à la propriété. Quant aux métaphysiciens qui, à propos de propriété, divaguent sur la liberté, la personnalité, l'individualité, ils ne sont pas à la question : je les renvoie au Gode civil et aux Institutes,

Si peu que vous soyez au courant des choses de ce monde } et que vous regardiez les événements qui chaque

jour s'accomplissent, n'est-il pas évident, pour vous, que nous ne vivons point, les uns ni les autres, de la propriété ? Nous vivons d'un fait plus grand que la propriété, d'un principe supérieur à la propriété; nous vivons de la circulation. Comme la circulation du sang est la fonction mère et motrice du corps humain, ainsi la circulation des produits est la fonction mère et motrice du corps social. Quant à la propriété, elle est submergée, transformée, perdue dans cette circulation.

Parlez-moi de la propriété romaine. Là, le père de fa^ mille, personnage consulaire ou consul désigné, vivait, nourrissait les siens du vieux champ patrimonial ; il tirait toute sa consommation du travail rustique ; il ne demandait rien à personne, vendait peu, achetait encore moins, méprisant le commerce, le change et la banque, et tournant ses spéculations à Tagrandissement de sa terre, à Textension de son domaine. Alors la propriété existait véritablement, car le propriétaire existait par lui-même : il ne craignait pas les crises financières et commerciales, il n'avait pas peur de la fermeture des ateliers. Le prin^ cipe et la fin de la propriété était le propriétaire : le propriétaire était à lui-même production, circulation et débouché : il vivait en soi , par soi et pour soi.

Parlez-moi de la propriété féodale, qui a duré jusqu^en 89; qui s'était propagée, enracinée profondément parmi les bourgeois et les paysans; mais qui, depuis soixante ans , a subi , jusque dans les campagnes, des modifications si profondes.

Ici encore, et combien parmi nous l'ont pu voir, le principe de la division des industries existant à peine, la propriété était tout ; la famille était comme un petit monde fermé et sans communications extérieures. Les mêmes mains semaient le blé , le faisaient moudre et le faisaient cuire. Les hommes étaient tout à la fois vignerons, bouviers, laboureurs, bouchers. Ils savaient la maçonnerie, la charpente, le cbarronnage. Les femmes étaient car-

Vivez donc tout seuls, propriétaires, si vous en avez encore le secret; — vivez de la propriété!

Allons : supposons que les prolétaires sont anéantis , que les communistes sont partis pour les grandes Indes ; qu'il ne reste plus en France que la classe bourgeoise , la classe propriétaire; faisons abstraction de tout ce qui n'est pas la propriété ; vous voilà débarrassés du paupérisme, du communisme, du socialisme, de toutes les cervelles vides et de toutes les bouches inutiles. Essayez de vivre maintenant !...

Chose étrange ! Si le prolétariat, la couronne d'épines de la propriété, s'en allait, la circulation , qui ne subsiste que par lui , comme la production elle-même , s'arrétant pour toujours , ce serait fait des propriétaires. Les propriétaires périraient par leur propre inertie , comme ils périssent en ce moment par l'inertie du prolétariat : tant les rapports économiques ont transformé , à notre insu, depuis soixante ans, le principe, l'essence de la propriété !

Ainsi , l'expérience est décisive, et la preuve flagrante ; la propriété, dont on voudrait faire la base des institutions nouvelles, la propriété n'est rien par elle-même. Ce n'est plus qu'un privilège sur la circulation , comme un péage établi sur une rivière ; un reste de féodalité, dont l'abolition est le complément obligé de notre grande et glorieuse période révolutionnaire.

Que veulent donc aujourd'hui les travailleurs P Deux mots sur cette question nous éclairciront sur l'avenir de la propriété.

Les travailleurs, quelles que soient leurs formules, demandent que la circulation ne soit plus abandonnée au hasard et livrée à l'agiotage , mais réglée par des obligations réciproques. Ils demandent que les lois de cette justice commutative, qui a pénétré la propriété au point de la faire disparaître, soient étudiées; qu'audessus du droit romain et féodal , au-dessus de la pro*

priété, soit établi un droit d'échange ; enfin , que la solidarité naturelle, que l'observation des faits économiques nous découvre , soit définie.

Ainsi posée , et on ne peut pas la poser autrement, la question n'atteint pas directement la propriété : elle ne s'adresse qu'au privilège.

Voilà ce que demandent les travailleurs; ce que les propriétaires ne peuvent refuser, puisqu'ils sont intéressés à leur tour ; ce dont la bourgeoisie a reconnu la justice. Tous les publicistes , tous les journaux de la propriété, sont d'accord aujourd'hui de ces deux points, que le travail doit être garanti à Vouvrier, et qu'il faut améliorer la condition du prolétariat.

Mais, et c'est là que j'attends les philanthropes , comment garantir le travail , comment améliorer la condition du prolétariat , sans achever la dénaturation de la propriété P L'économie politique anglaise, tant prônée parmi nous, s'est épuisée sur le problème : elle n'a abouti qu'aux maisons de force , aux workhaus!

D'abord, ce n'est pas en faisant remise d'une portion de ses revenus que la bourgeoisie améliorera le sort de l'ouvrier. La bourgeoisie n'a rien à donner. La production totale du pays ne rend pas T6 centimes par jour et par tète : dans cet état de choses , il faudrait , pour que i amélioration fût sentie , que la bourgeoisie abandonnât tout ce qu'elle reçoit de plus que la classe des travailleurs, qu'elle fît le sacrifice entier de son revenu. Mais alors nous n'aurions fait que remplacer l'inégalité des fortunes par l'égalité de la misère; et comme d'ailleurs une partie du revenu bourgeois constitue l'épargne nationale, et se convertit à mesure en capitaux , il résulterait de cette amélioration du sort des travailleurs la ruina des instruments de travail : ce qui implique contradiction.

Le seul mode d'amélior^tiop possible consiste dope à augmfHter la production.

Mais augmenter la production , c'est augmenter le tra« vail , soit en durée , soit en qualité , soit en intensité.

C'est-à-dire que ceux qui aujourd'hui ne travaillent pas , les parasites , comme on les appelle , devront se mettre à Tœuvre; que ceux qui travaillent médiocrement travailleront davantage; que ceux qui travaillent beaucoup, et dent il est impossible d'allonger la journée, travailleront mieux.

Travailler mieux, c'est combiner plus utilement les forces, éviter les pertes de temps et les doubles emplois ; — c'est réduire par l'ensemble des opérations , les frais généraux de la société.

Mais vous ne pouvez amener au travail les improductifs et réduire les frais généraux de la production , sans une détermination nouvelle des rapports d'échange , sans une réorganisation du crédit et de la circulation , et par suite sans une réforme complète de Tatelier national , ce qui aboutit toujours, directement ou indirectement, à modifier, restreindre , changer la propriété.

Je voudrais que l'Assemblée nationale fût composée exclusivement de bourgeois; que le socialisme n'y comptât pas une voix; que les représentants d'une révolution sociale fussent tous pris parmi les conservateurs de la Presse et des Débats, les catholiques de l'Univers , les légitimistes de la Gaze//6jes dynastiques du Constitutionnel et du Siècle, les républicains classiques du National et de la Réforme,

Et je leur dirais :

Vous avez promis de garantir le travail à l'ouvrier et d'améliorer sa condition.

Vous ne voulez ni du fédéralisme , ni du communisme, ni des ateliers nationaux. Votre principe est avant tout la propriété. Agissez maintenant. Recueillez votre expérience et vos lumières; prenez avec vous vos légistes, vos économistes, vos philanthropes; appelez vos hommes d'affaires et vos hommes d'État. — Il s'agit de vous en-

tendre pour augmenter la production , et par conséquent le bon marché ; organiser le crédit et la circulation ; diminuer Timpôt; abolir le parasitisme, le paupérisme, rignorance et le crime ; découvrir de nouvelles sources à la richesse; rendre le débouché insatiable; mettre partout la justice et Tordre. Quelque soit votre système, nous Tacceptons, s'il réussit; et nous bénirons à la fois la conservation qui organise, et Torganisation qui conserve.

Les conservateurs repoussent, et non sans raison, le communisme et Tutopie : à mon tour, je les défie de rien faire pour l'augmentation du travail et Tamélioration de la classe ouvrière , sans abolir de fait et de droit la propriété.

Telle est la nature du problème à résoudre , que la solution exclut simultanément les contraires , la commu-nauté et la propriété , quoi qu'en pensent les bétes de somme de la routine et les bonnets carrés de la science»

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