COMPTABILITÉ PROPRIÉTAIRE
2 mai.
Lorsque le travailleur, venant brusquement interrompre les politiques et scandaleux débats de ses maîtres , a exigé qu'avant toutes choses ils s'occupassent de lui , la bourgeoisie lui a répondu :
Mon fils, nous ferons pour ton bonheur tout ce qu'il est possible d'attendre d'un cœur bienfaisant ,d^un esprit charitable , d'une âme chrétienne. Car nous t'aimons de tout notre cœur, de toute notre volonté , de toutes nos forces ! N'es- tu pas notre sang , l'os de nos os, la chair de notre chair? Nous ne voulons que ton avantage, comme
nous voulons celui de nos enfants. Nous souffrons de tes maux , nous pâtissons de tes douleurs. Nous avons faim de ta faim, soif de ta soif; nous sommes désolés de ton affliction. Dieu qui lit dans les consciences. Dieu nous est témoin que nous ne cherchons que la vérité. Qu'on nous montre Tancre de salut, et nous nous y attacherons avec joie. Qu'on nous dise où est le révélateur capable d'indiquer à la fois le mai et le remède , nous le saluerons avec reconnaissance, nous l'embrasserons avec amour. Et nous aussi nous ne demandons que justice; et nous aussi nous avons adopté ta sainte devise: — Liberté, Égalités Fraternité, Pour toi , ô fils, ô frère, nous sommes prêts à tous les sacrifices ! Mais respect à la famille ! respect à la propriété !...
Commençons , s'il vous platt , par mettre la famille hors de cause. Il ne vous appartient pas, bourgeois qui achetez vos femmes et qui vendez vos filles , après avoir exploité, sans mesure et sans remords, les autres femelles , de nous parler de la famille. La famille, nous vous l'avons dit maintes fois, la famille est devenue, par la propriété, un repaire de prostitution dont le père est le souteneur et la mère l'entremetteuse. Hommes de chair, avant que vous prononciez ce nom sacré de famille, laissez-nous passer le charbon ardent sur vos lèvres.
Savez-vous ce que vous voulez, quand , pour compensation à vos sacrifices, vous réservez le respect delà propriété ? C'est comme si vous disiez au travailleur :
Nous te donnerons tout, droits politiques, éducation, liberté d'association ; nous prodiguerons Tencouragement à ta jeunesse, le soulagement à tes vieux jours, le secours à toutes tes infortunes , pourvu que nous conservions nos rentes, nos loyers, nos fermages, nos privilèges, nos usures, nos bénéfices, nos pots-de-vin, nos sinécures, nos cumuls , nos monopoles : car tout cela c'est la propriété; — pourvu que nous gardions notre luxe , notre insolence, nos voluptés, nos maîtresses; car tout cela
est la vie privée, et la vîe privée c'est encore la propriété !...
Vous ne saisissez pas , dites- vous , le rapport qu'il y a entre toutes ces choses et la propriété ! et vous protestez contre une pareille assimilation...
Je m'en vais , bourgeois, vous parler dcns votre style ; car, à voir les législateurs dont vous dotez le pays, il m'est avis que vous ne reconnaissez, en général, de capacité qu'à vos pareils. Certes , vous ne douterez pas que je ne sois un grand génie, quand je vous aurai prouvé que j'ai autant d'esprit que vous !
Dans mon précédent article, je vous disais que, depuiis l'abolition du régime féodal, et surtout depuis les progrès économiques réalisés par la séparation et l'engrenage des industries, la propriété se réduisait à un simple privilège établi sur la circulation; que ce privilège, dernier reste delà propriété féodale, tendait nécessairement à disparaître; que telle était pour nous la question révolutionnaire, la question du siècle.
Et la preuve, ajoulais-je, que la propriété a cessé d'être le fait capital et le fondement de la société , c>st qu'elle est dénaturée, absorbée, annihilée par un fait supérieur, la circulation, hors duquel toute propriété, tout capital, tout travail , tout talent, est absolument comme s'il n'était pas.
Je veux à présent vous prouver que la propriété est le dernier obstacle à cette circulation, dont léconomiste peut dire ce que l'Écriture dit de Dieu même, in qua vivimus , movemur , 6/ ^w/wm^, c'est-à-dire qui fait toute notre vie, notre liberté, notre existence. Et si je ne vous fais toucher du doigt la vérité de mon paradoxe ; si, après m'avoir lu, vous avez mot à répondre, je vous saurai gré de me le faire savoir : car nous ne pouvons entreprendre de guérir le mal, qu après avoir reconnu le mal même.
Dans la période de civilisation où nous sommes, les individus qui composent la société se divisent en deux
grandes catégories: Tune qui comprend tous les propriétaires, capitalistes et entrepreneurs; Tautre qui comprend tous les travailleurs proprement dits, c'est-à-dire les ouvriers de manufacture , fabrique , mines, chantiers; les compagnons, journaliers, employés, commis, garçons, domestiques, etc.
Le propriétaire est Thomme qui a la possession domaniale, absolue, exclusive des instruments de production généralement désignés sous le nom d' immeubles, tels que terres, maisons, mines, machines, etc.— En vertu du droit de propriété , le propriétaire prête moyennant une redevance, qui s'appelle fermage ou loyer, les objets en question aux individus qui en ont besoin, et qui, par cette convention, entrent en jouissance à la place du propriétaire. La différence est donc facile à saisir, et personne ne peut s'y méprendre, entre le propriétaire qui prête, et le fermier ou locataire qui amodie. Le premier n'exploite pas, et recueille; le second fait valoir, et paye.
Le capitaliste est Thomme qui dispose de l'instrument de circulation qu'on appelle argent, monnaie ou numéraire , au même titre que le propriétaire dispose des instruments de production.
En vertu du droit de capital, le capitaliste prête, comme le propriétaire, sous garantie ou hypothèque , et moyennant une redevance qui a nom intérêt, ses fonds à ceux qui en ont besoin. Cette prestation a lieu de deux manières : comme prêt ou commandite^ lorsqu'il s'agit d'une avance destinée à monter, à étendre, ou améliorer une entreprise; et comme escompte, lorsqu'il n'est question que de la vente et de l'achat des marchandises, en un mot, de l'échange des produits. — Du reste, la différence entre le capitaliste et l'emprunteur est absolument la même qu'entre le propriétaire et le locataire. Le capitaliste ne se mêle point du commerce, et il tire le revenu ; Femprunteur seul fait manœuvrer les capitaux, et il paye le revenu.
L'entrepreneur, enfin, est l'homme qui, «'emparant des instruments de production du propriétaire et de Tinstruroent de circulation du capitaliste aux conditions que nous venons de dire, acquiert, par le fait, le privilège du travail , de la même manière que les deux autres ont le privilège de la terre et des capitaux. L'entrepreneur, en vertu des moyens dont il dispose par le privilège, donne du travail à ceux qui n'ont ni propriété, ni capitaux, ni entreprise, et qui ont besoin de travailler pour vivre. Pour prix de cette prestation de travail, le salarié abandonne à Fentrepreneur le bénéfice qull aurait pu espérer de son produit s'il avait traité directement avec le consommateur. La différence entre l'entrepreneur et le salarié est donc encore la même qu'entre le propriétaire « t le fermier, entre le commanditaire et le commandité. Elle consiste en ce que l'entrepreneur commande le produit et garde ie bénéfice ; le salarié exécute le produit et abandonne le bénéfice.
Je n'examine pas si tout cela est juste ou injuste, si un autre système ne serait pas meilleur. Je vous laisse libre de croire à cet égard ce que bon vous semblera. Je constate seulement le fait , et prends note des différences.
C'est par le concours de ces deux classes de citoyens, les propriétaires, capitalistes et entrepreneurs d'une part, et les salariés d'autre part, que s'opère la production . la circulation et la consommation des richesses. Tous ensemble constituent un organisme clos qui agit en luimême, sur lui-même et par lui-même.
Nous savons tous que la vie de cet organisme est loin encore d'être parfaite ; — qu'au contraire, il y a continuellement perturbation, engorgement, souffrance, atrophie sur un point, pléthore sur un autre; — et que le désordre provient en général du défaut d'équilibre.
Mais d'où vient-il lui-même, ce défaut d'équilibre?
C'est ici qu'il convient de suivre pas à pas le produit dans sa route, et d'étudier la fonction circulatoire, depuis
Tinstant de la production jusqu^à celui de la consommation. Pour cela , nous allons dresser la comptabilité sociale, et, chose tout à fait nouvelle, inconcevable pour des légistes, ramener la question de droit à une question de tenue de livres.
Puis donc que la société est naturellement divisée en deux classes, celle des propriétaires, capitalistes et entrepreneurs, et celle des travailleurs salariés, tous en rapport les uns avec les autres pour la vente et Tachât des marchandises qu'ils ont produites en commun, il s'ensuit que toutes les opérations d'agriculture , de commerce , d'industrie, qui peuvent se traiter dans un pays ; tous les comptes de chaque manufacture, fabrique, banque, etc., peuvent se résumer et être représentés par un seul compte, dont nous allons donner les parties.
Je désigne par A la classe entière des propriétaires, capitalistes et entrepreneurs, que je considère comme faisant une personne unique; et parB, G, D, E, F, G, H, I, K, L, la classe des travailleurs salariés.