‹ Résumé sur le système pénitentiaireChapitre 3 sur 3 · SÉANCE DU 20 OCTOBRE · texte numérisé non relu

SÉANCE DU 20 OCTOBRE

Présents : MM. Arago, Aube, Beau, Benoist, Besson, Bouvalier, Boucher, Carabacérès, Cochin, Darblay, Ferron, Galis, Ganueron, Gatteaux, Grillon, Hcrard, Husson, Jouet, Lafaulolte, Lahurn, Lambert-Sainte-Croix, Lnnquetin, Legentil, Le Jemptel, I-ehon, Libert, Marcelot, Michau, Moreau, Parquin, Perrier, Perret, Possoz, Preschez, Riant, Terueaux, Thayer, duc de Trévise et Vincent.

Le Conseil,

Vu la circulaire en date du 18 août dernier, adressée à MIM. les préfets par ]M. le ministre de l'intérieur , pour inviter les conseils généraux à donner leur avis sur les questions suivantes , relatives à l'amélioration du régime des prisons , savoir :

« 1° Y a-t-il lieu, dans l'intérêt des mœurs des prévenus et dans celui « de leurs familles , de décider qu'ils passeront dans Tisolement tout le « temps qui précédera leur renvoi de la plainte ou leur jugement.'

« 2" Le conseil général est-il d'avis de l'organisation d'une maison " spéciale de correction dans le département.?

« Pense-t-il qu'il faille y réunir tous les correctionnels , et cesser d'en « envoyer un certain nombre aux maisons centrales .?

« 3" Faut-il permettre le travail en coninum dans la maison de « correction.?

« Ou bien faut-il faire subir au condamné correctionnellement l'em- « prisonnemeiit solitaire continu avec le travail dans sa cellule ?

« 4° Quels fonds seront affectés aux frais de construction ou d'appro- « priation des rnaisons d'arrêt et de correction ?

« 5° Le conseil général est-il d'avis de la conservation de la pistole « dans la maison d'arrêt, même avec l'adoption du régime cellulaire?

« S'il est d'avis du maintien de la cantine pour les prévenus ; et, dans « le cas de l'affirmative , si l'exploitation ne devrait pas en être interdite « au concierge ?

« 6° Et s'il pense qu'il faille permettre ou tolérer , dans les maisons « de correction , l'établissement de la pistole ou de la cantine? »

Vu le mémoire de iM. le préfet de police en date du 8 du présent mois , par lequel, en transmettant au conseil général la circulaire de M. le ministre de l'intérieur, il lui rappelle , « quant a ce qui concerne « les pistoles et cantines , que , dans les prisons de la Seine , l'exploita- « tion en est confiée, non aux directeurs ou concierges, mais bien à a des employés spéciaux que l'administration rétribue à cet effet , et « sur lesquels elle a soin d'exercer une surveillance très-active ; que « l'achat des effets de literie dépendant de la pistole et celui des objets « d'approvisionnement fournis aux cantines , ont lieu au moyen de « marchés réguliers, et presque généralement par voie d'adjudication « publique, et que les objets de location et de consommation sont « livrés aux détenus au prix d'un tarif réglé par l'administration elle- « même. »

Sur la première question :

Considérant que la vie commune , dans les maisons d'arrêt , est une source de corruption pour le prévenu innocent qu'une imprudence , une faute légère , une méprise ou une erreur , ont placé sous la main de la justice , et fournit un aliment à la perversité des prévenus arrêtés pour des motifs réels ;

Considérant que la séparation des prévenus par catégories est un remède illusoire aux inconvénients de la vie commune, attendu que les classifications, souvent arbitraires faute de pouvoir lire dans la conscience , ne produisent , après tout , que la mise en commua , non de penchants honnêtes , mais de corruption , dans laquelle les plus avancés sont toujours, pour les autres, des points de mire et des modèles ;

Considérant que la prison avec la vie commune procure aux malfaiteurs le lieu et le temps d'organiser des entreprises criminelles , de s'assurer des complices et de se créer des adeptes parmi les compagnons et les témoins de leur infamie ;

Que les liens qui s'y forment se perpétuent au dehors , et se fortilient par la puissance de Thomme immoral sur l'être faible qu'il a perverti , comme aussi par la répulsion que la société éprouve pour quiconque a subi une détention ;

Considérant que si , dans la vue d'assurer la sécurité publique , des individus sont arrêtés , ce serait manquer le but qu'on se propose que de les rendre à la société plus dangereux qu'ils n'étaient; et que c'est agir contrairement à toute morale et à tout sentiment d'humanité que de plonger ces individus dans une école de corruption dont la souillure est à jamais irrépaiftible ;

Qu'ainsi la suppression de la vie commune, dans les maisons d'arrêt, est une dette à laquelle on doit satisfaire , aussi bien dans l'intérêt de la société que dans celui des prévenus eux-mêmes et de leurs familles ;

Considérant que l'idée delà prison implique celle de l'isolement, et que la confusion des prisonniers n'est due qu'au défaut d'espace et à l'abus des mesures économiques ;

Considérant , d'ailleurs , que cet isolement n'a aucun rapport avec le secret exigé dans l'instruction de certaines affaires ; que le prévenu ne doit être isolé qu'à l'égard des autres prévenus , dont la société lui est interdite , mais qu'il pourra trouver un adoucissement à la rigueur de sa solitude dans les visites plus ou moins fréquentes de l'aumônier et des employés de la maison, dans celles de son défenseur, de ses parents et de ses amis , enfin dans la possibilité de lire et d'écrire ou de se livrer à toute autre occupation, comme aussi d'obtenir tout ce qui pourra se concilier avec sa position ;

Considérant, en outre , que le régime de l'isolement serait incomplet à l'égard des prévenus , s'il n'était établi aussi dans la maison de dépôt où s'opère la première incarcération *, car il est évident que , pour le prévenu , le plus grand service à lui rendre est de le préserver de la connaissance des autres détenus,

Déclare être d'avis que les prévenus doivent passer dans l'isolement, tel qu'il vient d'être défini, tout le temps qui précédera leur renvoi de la plainte ou leur jugement , et que le principe de la séparation de jour et de nuit doit être étendu aux maisons de dépôt.

Sur la seconde question :

Considérant que le département de la Seine possède des maisons de correction suffisantes pour y recevoir les condamnés à moins d'un an-.

Considérant que la détention, dans les maisons centrales, de condamnés à des peines correctionnelles , serait sans aucun danger avec l'application du régime cellulaire de jour et de nuit, et ne peut même en présenter dans le système actuel ; attendu que, dans les maisons centrales , un quartier particulier doit être toujours affecté aux correc-

tionnels , de telle sorte qu'ils ne puissent jamais être confondus , dans les dortoirs , préaux et ateliers, avec les réclusionnaires,

Et que le sentiment pénible de voir enfermés , sous le même toit , des individus frappés de condamnations si différentes dans leurs effets civils , perd tellement de sa gravité, par le fait de leur séparation complète dans la maison même , que vouloir clianger cet état de choses ne serait qu'une cause de dépense sans utilité et en pure perte ,

Déclare se prononcer pour !a négative,

Sur la troisième question :

Considérant que le travail en commun des condamnés , lors même qu'on les soumettrait à la condition du silence le plus absolu, aura toujours le grave inconvénient de faire qu'ils se connaissent et se retrouvent à l'expiration de leur peine ;

Que ce lien funeste des condamnés entre eux est une cause perpétuelle de récidives , et, po*ir la société , un sujet de trouble et d'effroi ;

Que le silence , inefficace pour parer à finconvénient signalé , ne pourrait être qu'imparfaitement obtenu , même à l'aide de punitions multipliées , plus capables de révolter la nature et d'entretenir l'esprit d'insubordination , que de produire une répression véritable ;

Considérant que l'isolement continu, avec travail dans la cellule, ne présente aucune de ces difficultés ;

Que le retour à des sentiments moraux et religieux n'est possible que dans la solitude , où la voix de la conscience ne risque pas d'être étouffée par le geste ou le regard de l'homme perverti;

Qu'à l'expiration de sa peine , le condamné , loin d'être repoussé par la société , excitera son intérêt , parce que , soustrait à l'influence des autres condamnés , il ne lui sera plus laissé dans son isolement que des chances d'amélioration ;

Que si la paresse et l'oisiveté ont été, comme toujours, la cause originelle de sa captivité , le travail sera devenu pour lui , dans cette captivité, un besoin et une consolation ;

Que la profession dont il a fait l'apprentissage , pouvant s'exercer sans le secours d'autres bras, lui fournira des moyens d'existence en dehors des grands ateliers, oh il pourrait rencontrer encore de nouvelles occasions de rechute ;

Considérant, enfin , pour ce qui concerne la santé des détenus, que le régime de la séparation paraît avoir été suffisamment éprouvé , et qu'il présente jusqu'ici des résultats plus favorables que ceux des anciennes prisons ,

Déclare se prononcer pour l'isolemeut continu avec travail dans la cellule.

Sur la quatrième question :

Considérant qu'il sera impossible de pourvoir aux dépenses qu'occasionnera la construction ou l'appropriation des maisons d'arrêt et de correction, pour l'application du nouveau système, sans la création d'impositions spéciales ;

Considérant que le concours de l'État dans une partie de la dépense serait le véhicule le plus puissant pour hâter sur tous les points de la France l'exécution simultanée de ce nouveau système dans l'intérêt d'une égale répartition de la justice ;

Que les ressources nécessaires pourraient être puisées dans les fonds affectés à l'exécution des grands travaux publics sans eu modifier la destination ; attendu que la révolution complète qui s'opère dans le régime des prisons touche de trop près aux intérêts généraux du pays pour que l'État puisse rester étranger aux travaux qui en seront la conséquence ,

Délibère qu'il y a lieu de solliciter de l'État une subvention sur le fonds des grands travaux et de pourvoir au surplus de la dépense par une imposition spéciale à chaque département.

Sur la cinquième question :

Considérant que le prévenu , étant présumé innocent , doit recevoir , pendant sa détention , tous les adoucissements compatibles avec l'ordre et la sûreté de la maison ,

Déclare se prononcer affirmativement pour le maintien de la pistole et de la cantine à l'égard des prévenus, à la condition toutefois d'en régler administrativement l'exploitation.

Et sur la sixième et dernière question :

Considérant que les peines prononcées par la loi doivent être également supportées, et qu'il ne doit pas être au pouvoir du condamné d'en alléger le poids; et attendu que les conditions du coucher et de la nourriture, conformément aux règles de la maison, font partie de la correction infligée ,

Déclare être d'avis qu'il ne faut permettre ni tolérer dans les maisons de correction rétablissement de la pistole ni de la cantine.

Traduction d'une le tire de M. Crawford^^ commissaire envoyé aux États-Unis par le Gouvernement anglais, inspecteur général des prisons d'Angleterre , adressée à M. Demetz.

Londres, le H juillet 1837.

C'est avec un sincère plaisir que j'apprends qu'après avoir examiné persounellenieiit les deux systèmes de discipline de prison appliqués aux États-Unis , vous êtes retourné en Europe avec la conviction que le plan de la séparation individuelle suivi à Philadelphie est un mode de châtiment favorable à la santé des détenus.

Telle fut aussi mon opinion lorsque je visitai Philadelphie en 1833, et je puis vous assurer que ma conviction à cet égard s'est beaucoup fortifiée par une expérience nouvelle. Plus j'ai étudie ce système , plus j'y ai réfléchi , plus s'est affermie ma confiance dans sa valeur inappréciable, soit qu'il s'agisse des prévenus ou des condamnés.

Je suis maintenant parfaitement persuadé, non-seulement de sa supériorité sur le système du silence , mais aussi que c'est le seul plan qui protège les prévenus contre la corruption, et qui effraye, corrige et réforme le coupable.

Depuis mon retour des États-Unis, j'ai, sans interruption, porté mon attention sur le sujet de la discipline des prisons. Ce que j'ai appris m'a convaincu que, dans mon rapport , j'avais exprimé sur le système du silence une opinion beaucoup plus favorable que je ne l'aurais dû. Il est vrai que jamais , dans aucun temps , je n'ai considéré ce système comme étant propre à atteindre les résultats que l'on devait en attendre à l'égard des condamnés, ou comme étant applicable en aucun degré aux prévenus; mais je pensais que cette discipline contribuait, jusqu'à un certain point, à mointenir l'ordre et à prévenir la corruption; et que, si ces objets pouvaient être accomplis, même partiellement ^ par des moyens irréprochables, on pouvait adopter ce plan avec quelque avantage. Depuis, ce que j'ai observé m'a prouvé que le système du silence avait beaucoup d'inconvénients graves, inhérents à sa nature, et

1. M. Russel, ancien chapelain du pénitencier de Milbank, à Londres, acluoliemcnl le collègue de M. Crawford, nous a adressé une lellre exprimant les mêmes opinions.

que vous trouverez décrits avec détail dans mes rapports officiels. Je suis aussi persuadé que cette discipline ne peut être renforcée qu'au moyen d'inflictions continuelles de châtiments sévères. Si Ton n'a pas recours au fouet , le prisonnier est réduit à la soumission par la diminution de la nourriture qui avait été jugée nécessaire à la conservation de sa santé, et par d'autres châtiments qui, si, au premier abord, ils ne paraissent pas aussi révoltants que le châtiment corporel, sont, dans mon opinion, tout aussi contraires à la justice et à l'humanité; et je n'hésite pas à dire que si, lors de la rédaction de mon rapport , j'avais connu tous les inconvénients du plan du silence, comme j'ai été à même de le faire depuis, et particulièrement la nécessité continuelle de recourir à l'espionnage et aux châtiments à l'aide desquels seul il peut être maintenu, aucune considération n'aurait pu m'empêcher de protester avec force contre son application, sous quelque forme et avec quelques modifications que ce soit.

Opinion de M. Julius. — Résumé d'une lettre adressée à MM. Russel et Crawford.

Tels sont les arguments par lesquels je suis conduit à adopter avec vous le régime du confinement solitaire de nuit et de jour, de préférence au système du silence avec les cellules pour la nuit; qu'il s'agisse d'ériger une prison pour les condamnés ou pour les prévenus, classe qui doit être plus soigneusement préservée de la contamination que les condamnés eux-mêmes. Ces arguments sont le résultat de mes observations en Amérique et de mes recherches subséquentes; et, quoique je fusse arrivé dans le Nouveau iMonde avec une forte prévention en faveur du système silencieux, cependant, je dois dire qu'après avoir examiné les deux régimes , j'adhère pleinement aux sentiments exprimés, dans la lettre suivante , par mon ami le Rév. Charles R. Demrne, le respectable ministre de l'église allemande à Philadelphie, qui dit, en faisant allusion au premier établissement pénitencier de l'Est : « .Te crus alors « que les maux inséparables de ce système seraient l'altération de la " santé , une insensibilité brutale , la léthargie ou l'anxiété incessante, « dégénérant graduellement eu sombre abattement et en mélancolie ; « et que, si le prisonnier parvenait à sortir de cet état, le ressentiment,

la méchanceté et des sentiments de vengeance contre la société le pousseraient à la répétition du délit ou à d'autres crimes d'une turpitude plus grande encore. Je suivais donc, avec sollicitude, les progrès de la construction de la prison ; j'eusse volontiers travaillé à jeter à bas chaque pierre que l'on posait , et considéré cette tâche comme un acte de bienfaisance. Le système était depuis environ six mois en activité, lorsque je fus prié de visiter un prisonnier allemand qui protestait de son innoncence du crime pour lequel il était condamné. Je m'y rendis, mais avec répugnance. Depuis cette époque, je retournai plusieurs fois à la prison, et, comme j'en eus l'occasion réitérée, je m'entretins avec un grand nombre de prisonniers. Je me pénétrai, par conséquent, davantage des principes de l'institution et des effets qu'elle a produits. Ces communications ont totalement changé ma manière de voir, et j'ai , depuis , appris à regarder le pénitencier comme une institution suggérée par la bienfaisance la plus éclairée et la plus active, et calculée pour produire les résultats les plus heureux sur l'état et le caractère moral de la société. »

Extinit du rapport de MM. Russel et Crawford, inspecleiirs généraux des prisons d' Angleterre ^ .

Le système du silence (Auburn), institué pour prévenir les dangers de la réunion des coupables, compliqué dans son mécanisme, embarrassé dans sa marche, est impropre au but qu'il veut atteindre. Il dépend , quant à son efficacité , de circonstances sur lesquelles il n'est pas permis de compter, s'il présente quelques qualités favorables, il en a encore plus de pernicieuses; et, tandis que ses avantages sont accidentels et problématiques , ses vices sont certains , inévitables et inhérents à sa nature

INous sommes persuadés que les partisans de ce système, après un examen plus approfondi, seront induits, par les mêmes motifs d'humanité qui le leur ont fait adopter, à le répudier connne inlligeant au prisonnier un châtiment trop sévère et sans utilité, tel que l'interdiction de toute communication dans des circonstances qui donnent à cette

1. Nous regrettons de ne pouvoir reproduire dans son entier ce rapport, qui a'pani assez important à M. le ministre de l'intérieur pourcliarger M. Moreau- Christophe du soin d'en faire la traduction et de le publier.

mesure un caractère particulièrement oppressif, en portant la tentation de la violer à son plus haut point d'intensité.

Si Ton accorde qu'une communication puisse s'établir entre les détenus, à voix basse ou par signes, il est dès lors évident que ce système ne prévient pas et ne peut prévenir ces relations; cette impossibilité est reconnue par quelques-uns des plus chauds partisans du système. L'inconvénient qui en résulte nous paraît fatal à la mesure tout entière. La conviction qu'on ne peut les empêcher de communiquer ensemble sera un aiguillon constant pour leur esprit de ruse et do malice, qui ne trouvera que de trop fréquentes occasions de s'exercer au milieu des occupations embarrassantes et multipliées des surveillants. Qui ne sait à quel degré d'adresse et d'habileté peut arriver l'esprit aussi bien que le corps humain, sous l'influence de la nécessité et d'une inclination irrésistible ?

Tandis que l'esprit du prisonnier est ainsi absorbé par ses efforts continuels pour éviter la vigilance du surveillant, ou distrait par l'attention et les encouragements qu'il donne aux efforts de ses compagnons, peut-on penser qu'il puisse recevoir une impression salutaire de la nature de sa peine, et qu'il ait le désir ou l'occasion de méditer et de faire un retour sur lui-même.

Supposons que toute violation de la règle du silence soit promptement découverte et punie, il est inévitable que cela excite dans l'esprit des prisonniers un sentiment d'irritation et de ressentiment contre le surveillant, qui doit ajouter matériellement aux difficultés de son pénible devoir. Nous avons fréquemment trouvé que, dans ce système, les prisonniers cherchaient ardemment l'occasion de porter des accusations contre les gardiens, et que l'admission de ces plaintes ne produisait que des embarras et des pertes de temps pour le gouverneur, qui, à Coldbathfields particulièrement, n'a chaque matin pas moins de soixante rapports à examiner et à juger sur des preuves compliquées, épineuses et incertaines...

Les plus chauds avocats du système du silence admettent qu'ils ne peuvent le mettre en oeuvre sans lemploi constant de moyens qui sont notoirement contraires aux premiers principes d'une saine justice. Ils confessent qu'il faut mettre à leur disposition des châtiments pour chaque violation des règlements qui sera découverte. Ainsi, l'inspection du chiffre de ces châtiments peut vous en donner une juste idée d'après l'état que nous avons présenté sur la maison de correction de Coldbathfields, duquel il résulte que, dans l'année 1836, les châtiments pour causeries et jurements, sans parler de ceux infligés pour d'autres fautes, se sont élevés à six mille sept cent quatre-vingt-quatorze, à raison de douze environ par jour. Et l'inconvénient gît encore plus dans la nature de ces châtiments que dans leur fréquence. Ils se composent de la réduction de la nourriture ou du confinement dans des cellules obscures et

mal aérées , modes dont chacun a une tendance si grande 5 altérer la sauté des prisonniers, que le gouvernemeut a cru nécessaire de réduire ces punitions à un point qui en détruit toute l'efficacité. Toutefois, les prisonniers n'en persistent pas moins à contrefaire les malades ; et, pour mieux assurer leur ruse, ils ont fréquemment recours à des pratiques d'une nature abominable et révoltante.

Voilà un châtiment, ou, pour parler plus exactement, une série de châtiments ajoutés à celui auquel avait été originairement condamné le prisonnier, qui se tiouve ainsi opprimé par des souffrances et des privations en dehors des prescriptions de la loi. Il voit que les privations qui le frappent le plus cruellement ne sont pas celles auxquelles il a été légalement condamné ; de là naît une irritation mentale, un ressentiment de l'injustice, un oubli de sa faute, une insouciance de sa culpabilité, qui ferment d'une manière certaine les voies par lesquelles les exhortations pourraient arriver à son cœur, et rendent superflus tous les efforts du chapelain. Vous observerez que toute la tendance du système silencieux est d'empêcher cette disposition d'exister, ou de la faire disparaître promptement.

L'inefficacité des châtiments de la prison est prouvée en ce que , depuis l'introduction du système, ils sont allés en augmentant. Ces punitions, dit le gouverneur de Coldbathfields, sont décidément insuffisantes pour maintenir la discipline; elles n'effraient plus. — On en est tristement réduit à demander un châtiment efficace. — Les châtiments n'ont certainement fait que se multiplier depuis que le système du silence a été introduit. — Les châtiments sont plus fréquents aujourd'hui qu'avant l'introduction du système.

Cet habile gouverneur dit aussi qu'il est quelquefois découragé par des circonstances telles que les suivantes :

Après s'être donné la peine d'instruire un individu dans le but d'en faire un employé de la prison, il voit tous ses soins perdus, parce que la personne ainsi instruite se sent effrayée de la nature épineuse de ses devoirs, et refuse de les entreprendre.

Une autre objection contre le système naît de l'impossibilité de le rendre conciliable avec le but vers lequel tend aujourdluii si ardemment la législature, c'est-à-dire l'établissement d'un système de discipline des prisons unijorme pour tout le royaume. La sévérité du châtiment dépendra naturellement de la rigidité avec laquelle la discipline sera administrée; et elle devra inévitablement varier avec le caractère des gouverneurs respectifs. Lorsque le gouverneur sera un homme de conscience et de jugement, et aura constannneiit des aKents sur lesquels il puisse compter, le système paraîtra bien fonctionner, parce qu'il sera bien conduit; le mérite, il est vrai, en reviendra, non au système, mais aux individus par qui il sera mis en œuvre. IMais qu"arrivera-t-il dans le cas contraire, lorsque le gouverneur sera dépourvu de vigilance et de

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jugement, et les surveillants incapables ou infidèles, et où les visites de la justice seront rares et prévues d'avance?

Les défauts du système seront en grande partie atténués , dans les prisons de la capitale, par ceux qui les dirigeront et qui seront stimulés par le désir de la considération publique ou par la crainte de la censure; tandis qu'ailleurs , dans les endroits où cetle influence étrangère n'a pas d'ïjction ou n'a qu'une action faible , les dangers du système se feront sentir dans toute leur intensité ; trompant l'attente publique , accusant les imperfections de la loi, infligeant au prisonnier qui y sera soumis des souffrances gratuites , et rendant nécessaire un changement de système, après un certain laps de temps et une dépense d'argent inutile.

MM. Riissel et Crawford passent ensuite à l'examen du système de Pensylvanie.

Nous sommes profondément convaincus que les objections élevées contre le système pensylvanien sont fondées sur des informations fausses ou imparfaites; que ces préjugés disparaîtront après un nouvel examen, et que , bien loin de justifier les injurieuses conséquences qui lui sont imputées par l'erreur, le confinement solitaire prouvera par l'événement qu'il est basé sur des principes humains et éclairés , et qu'il offre le plan le' plus efficace qui ait été adopté jusqu'ici pour le gouvernement des prisons.

Et d'abord , à l'égard de l'application de ce système aux prévenus , personne ne sent plus vivement que nous combien il est juste de ne pas confondre leur sort avec celui des condamnés. S'assurer de leur personne doit être le seul objet de l'incarcération avant le jugement , et la société n'a pas le droit de compliquer cette mesure de circonstances qui aggravent le malheur de la perte de la liberté , en y ajoutant des rigueurs qui ne sont point prévues par la loi. Le prisonnier (prévenu) n'a pas seulement droit à un air pur, à une nourriture saine et suffisante , à être préservé du froid , à la faculté de prendre de l'exercice , et à tout ce qui peut être nécessaire à la conservation de sa santé ; il n'a pas seulement le droit de se consulter avec son conseil légal , de communiquer avec ses amis, et de recevoir d'autres concessions raisonnables ; mais il a droit à être préservé de la société de ceux dont le contact est de nature à blesser son moral , à outrager ses sentiments et à avilir son caractère

On allègue que cette discipline trop sévère peut porter atteinte à la santé des détenus. Qu'elle soit appliquée sans aucun danger pour le prisonnier, c'est ce qui résulte, non d'une simple assertion, mais de l'évidence des faits et de l'expérience. Qu elle opère avec une sévérité injustifiable , ceci est une affaire d'opinion et dépend de l'idée qu'on se

fait du degré de punition qui est dil au crime. Qu'elle soumette le prisonnier à des privations calculées pour lui faire sentir la peine de sa faute , nous sommes prêts à l'admettre , et nous n'hésitons pas à avouer que nous regardons cette sévérité comme une des qualités excellentes du système. INIais , quant à ce qu'on a quelquefois avancé de son caractère effrayant, comme d'abandonner sa victime au désespoir, ou de livrer un esprit coupable aux sombres terreurs d'une solitude perpétuelle, c'est ce que nous nions formellement.

Il y a aujourd'hui des prisonniers qui sont au pénitencier depuis plusieurs années , et pendant tout ce temps ils ont été confinés seuls dans leurs cellules , jour et nuit , privés de toute communication avec le monde et avec leurs compagnons de captivité ; leur solitude n'a été mitigée que par le travail et les visites des employés de la prison et des personnes autorisées à inspecter le pénitencier. Qu'en est-il résulté? De vingt-six prisonniers qui ont été enfermés solitairement pendant trois ans et plus , tous ont gagné plutôt que perdu sous le rapport moral , et ils sont , sans aucun doute , d'une santé plus robuste que lorsqu'ils sont entrés dans la prison , tandis que , de l'avis de ceux qui sont le plus compétents pour juger un pareil sujet , l'influence de la discipline a eu un effet puissant pour prévenir les crimes

Nous avons appris depuis, que, la législature du bas Canada ayant résolu l'érection d'un pénitencier , des commissaires ont été envoyés aux États-Unis, dans le but de vérifier le plan le plus efficace de construction et de discipliue. Ces commissaires, après avoir personnellement examiné les divers pénitenciers, se sont prononcés en faveur de la séparation individuelle.

C'est un fait curieux que quelques-uns des plus forts témoignages en faveur de la séparation individuelle émanent de ceux qui connaissent le mieux la marche du système du silence. Kous pouvons affirmer avec confiance qu'il n'y a pas une des prisons les mieux dirigées, dans lesquelles le système du silence est en vigueur, que nous n'ayons itérativemeut visitée et inspectée avec soin, et nous pouvons attester qu'à une seule exception les gouverneurs de ces prisons ont reconnu que, s'is avaient à se prononcer sur le mérite respectif des deux régimes, ils donneraient, sans hésiter, une préférence complète au système de l'isolement...

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