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Résumée de l'histoire de Russie

Voici un résumé un peu plus volumineux que les autres. J*ai été conduit à franchir ainsi les limites du genre (si toutefois c’est un genre et s’il est soumis à des proportions fixes ) par une double considération : c’est que l’iiistoire de Russie est une des moins connues et la pins intéressante à connaître , é raison de la grande influence que cette puissance exerce actuellement sur les destinées de l’Europe continentale, et peut-être sur celles du monde entier.

Une excessive brièveté, et par suite une extrême sécheresse, étant le reproche le plus généralement et le plus justement adressé aux ouvrages publiés sous le titre de Résumés, je ne crois pas avoir besoin de justifier autrement l’ampleur de celui-ci. J’ajouterai pourtant que, si cette brièveté est un vrai mérite lorsqu’elle s’applique à des histoires dont la connaissance «!St très répandue et presque populaire , elle serait à coup sûr une source d’erreurs et d’obscurité en écrivant sur un pays semblable à la Russie. Ainsi, s’il s’agit d’histoire de Franceou d’Angleterre , l’on est considérablement aidé par lu mémoire de sonlectenr, relativement an matériel des faits; il ne faut plus alors que lui en faire

AVFRÏISSEMEKT.

saisir rt'iichainenient et l’esprit, et une briève exposition devient une des difficultés qu’il importe de résoudre. Ainsi M. Bodin, à qui il faut rendre la justice de dire que, le premier, il a eu rbeureusc idée d’appliquer cette méthode philosophique, a parfaitement réussi dans ses résumés de l’histoire de France et de celle d’Angleterre; et ces deux ouvrages, dont le succès a d’ailleurs tout dit en leur faveur, peuvent être considérés comme des modèles de précision spirituelle et d’appréciation nette et rapide. — Pour moi j'avais ici une tout autre marche à suivre, car il me fallait d’abord exposer des faits très peu connus, et déi-oiiler des annales barbares con* tre lesquelles il existe des préjugés qui ne sont nullement encourageants pour le lecteur. On sait que lorsque Voltaire , hélas ! trop aisé à séduire, se préparait à tracer ce tissu de brillants mensonges, qji’il a décoré du titre à' Histoire de Russie sous Picrr&-le- Grand , son ami d'Alembert lui écrivit : «Eh! mon cher, patriarche ,

» qu’avez-vous à faire d’aller écrire l’histoire des tours et des loups de la Sibérie 1 ■ 11 m’a donc fallu développer un peu' la matière ; non pas pour prouver que d’Alembert avait tort, mais ^pour mettre le lecteur à portée de se former une opinion sur, les choses et les hommes de ce pays. Ainsi, j’ai dû, après avoir parlé des origines russes^ traiter avec détail le règne de Pierre-

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AV&HT18SEHENT.

le-Grand , vous lequel s’est formé le caractère politique et européen de la puissance russe; et le règne trop célèbre et encore voisin de nous, de Catherine, époque qui, malheureusement, a imprimé son caractère moralàla nation. Enfin, fai dû m’étendre un peu sur cette période contemporaine où nous avons vu la fortune favoriser , au prix de notre sang et de notre gloire, l’ouvrage commencé par ces deux souverains également ambitieux.

Quant à l’esprit de cet ouvrage, c’est- à dire à la moralité démon récit, féprouverai peut-être le reproche de partialité et de passion. Peut-être on m’imputera à crime la nature des tableaux que l’histoire me force de mettre sons les yeux du lecteur; on m’accusera de vouloir gouverner son opinion, pareeque je suis trop enclinà manifester la mienne.Acela.je nesais trop que répondre ; j’avoue que l’indignation et l’amertume qu’excitent Les abus de la force, îles crimes du pouvoir et les misères des peuples, ne m’ont jamais paru exclusives de l’impartialité historique, car pour moi impartialité n’est pas impassibilité. Je ne conçois pas que l’on veuille réduire la plume de l’historien à n’ôtre qu’un tube de plomb par où tombe une eau froide : je ne vois pas qu’aucun des grands maîtres ait jamais cherché ce genre de mérite et ait empêché son âme de s’épancher dans ses écrits,

IV AVERTISSEMENT

Pouttant ce système d’abnégation plûlusophiquea prévaln chez des hommes de beaucoup d’esprit ; mais c’est en des temps de grande corruption sociale. Ges hommes ont intéressé le goût à la profonde indifférence de leur morale, et ce sont eux, les premiers, qui out établi ce dogme extraordinaire, qu’il faut s’abstenir d’influencer la détermination du lecteur et de 'mettre son jugement entre lui et les choses : si bien que l’bisloire ne serait que l’art de susciter des doutes , moralement parlant , et que le plus habile des historiens ne serait qu’un Jupiter assembie nues.

L’un des partisans et des propagateurs les plus célèbres de ce système est Rulhière; et je le cite ici d’autant plus volontiers , que c’est au sujet de l’histoire de Russie qu’il a développé de tels principes. Rulhière avait publié, sous le titre A’ Anecdotes , un récit très piquant de la révolution de 176a , qu’il avait vue de près ; et voici comment il prend soin de justifier la singulière impartialité de sa narration, dans une cpître dédicatoire à madame la comtesse d'Ëgmont : '

« Quelques censeurs pourront me reprocher a de n’avoir prononcé nulle part, dans 1111 récit do a cette nature, les noms de vertu ou de crime; »de n’y avoir donné, à aucune action princi- B pale , aucune épithète qui servit à la faire re-

AVERTISSEMENT

• garder cuainie bonne ou comme mauvaise. Je a n’ai songé qu’à peindre ; mais qptte manière , > qui produit cbet les poètes de si heureux effets,

■ ne sufiBt pas chez les historiens. Celui qui vent

■ transmettre, à la postérité la mémoire du bien

■ et du mal qu’il a vus dans son siècle ne doit pas

• se fier uniquement à V impression qu’un simple » récit fera sur l’esprit de ses lecteurs. Ce ne sont

■ point les sentiments d’admiration, d’intérét ou

■ de pitié qu’il faut consulter pour Juger tontes

■ les actions humaines : une certaine grandeur

■ se trouve mêlée quelquefois à des actions vi>

■ cieuses , on peut porter du génie dans le crime,

■ de l’agrément dans les faiblesses, de l’héroïsme

■ dans les fatales imprudences. 11 est trop vrai

■ que, dans de pareilles suppositions, le senti-

■ ment serait un juge très infidèle ; et c’est en

■ général la source de tant de jugements défec-

■ tueux que le commun des lecteurs ne cesse de

■ porter dans la lecture de l’hisloire. Mais dans

■ le récit d’une révolution toute rcceutef. il

■ était essentiel de n’inspi er aucune défiance

■ a mes lecteurs : une épithète plus ou moins ri-

■ guurcuse m'aurait rendu suspect de partialité.

■ D’ailleurs quand je vous racontai, pour la pre-

■ mière fois, cette lungue suite d’anecdotes,

O liées nécc.ssairemcnt entre elles parle rapport

■ qu’elles ont au même événement, j’étais al-

■ tentif à vous les exposer dans leur véritable

AVERTISSEMENT

a jour, 8aas prévenir votre opinion; mais j’étii- «diais avec plus d’attention encore tous les • mouvements d’intérêt ou de mépris , d’admi* «ration 6u d’horreur qui semblaient justiCer ou » condamner, sans le secours d’aucune réflexion, « les diflercntes actions que je vous racontais. •

Ainsi, de l’.'iveu même de Rulbière, historien célèbre et grand apôtre de l’impartialité, il im- ]>orte de ne pas livrer au lecteur une exposition nue des faits, sans les caractériser d’une manière positive , h moins que l’on écrive une histoire contemporaine.

Et , dans cette supposition môme , son excuse, pour n’avoir jamais dit, voilà le vice, et voilà la vertu; son excuse est mauvaise : car si l’erreur est aisée dans l’appréciation des laits, c’est surtout lorsque les personnages auxquels ils appartiennent sont encore debout , et que l’on se trouve sous l’empire de tous les prestiges créés par les passions personnelles, par la grandeur, par le pouvoir et par l’illusion du grand nombre, adorateur toujours empressé des crimes heureux.

Remarquons en outre que Rulbière avait destiné son écrit à circuler parmi un petit nombre d’amis et de personnessuffisamment défendues, par l’éducation et les lumières , de ces sortes d’aberrations du jugement.

11 faut enfin ajouter que Rulhicre , adressant

AVERTISSEMENT

VH

son ouvrage à Tune des plus aimables et des plus jolies femmes de son temps , aurait , dans les mœurs d’alors, commis une grave ioeonvenancc s’il se fût cuirassé d’une morale' trop austère,et s’il eût crûment traité de crime cette heureuse conspiration de la belle Catherine, méditée et achevée, pour ainsi dire, entre les bras des amours. Il faut sc souvenir que cette souveraine parricide fut dans le temps l’orgueil des femmes comme le culte des beaux esprits.

D’ailleurs Rulhiére, dans son métier de courtisan, incline évidemment pour elle. II ne pardonne pas à Pierre III d’être si ridicule, et l’on voit trop qpe le malheur' l’est beaucoup pour lui; qu’il est de ces hommes aux yeux de qui le succès seul a toujours bonne grâce et légitime

tout. , -

Mais enGn, me diru-t-on, l’histoire doit-elle * être un rapport ou un plaidoyer?

Je réponds qu’elle est on rapport, maisaussi un plaidoyer : oui , un plaidoyer en faveur de la vérité et delà justice; un plaidoyer en faveur du bien-être et de la liberté des peuples. Nous combattons et nous vivons pour obtenir qu’eaiin la raison publique dispense avec conscience et justesse les noms de crime et de vertu. Aujourd’hui surtout que de si puissants et de si universels clforts conspirent à épaissir les ténèbres et à égarer les intelligences, il convient , il importe

VIII AVERTISSEMENT

que nous mettions nos sentiments dans nos écrits ^ et que nous caractérisions les faits que présente Thistoire, d’après les principes de cette saine philosophie dont on voudrait anéantir tous les enseignements. Il ne suit pas de là que nous puissions adapter forcément les faits à notre manière de voir, encore moins en rendre un compte sciemment inQdèle, ce qui est une indignité, mais qu’il faut faire sans réserve la part de la vérité morale, surtout dans les ouvrages qui s adressent au grand nombre.

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