‹ Résumée de l'histoire de RussieChapitre 20 sur 21 · RÉSUIVli · texte numérisé non relu

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ouvertures avec la Grande-Bretagne n’eurent pas d’autre suite que l’échange de quelques missives diplomatiques. ^

Napoléon retourna dans le Midi, et entra en Espagne pour y réparer le mal qu’avait fait l’échec de Baylen. Il s’empara de Madrid , et du sein de cette capitale , croyant pouvoir conquérir tout le royaume par les séductions de la liberté, il lança une foule de décrets conU’e toutes les vieilles institutions tyranniques sous lesquelles l’Espagne était accoutumée à végéter. Mais l’indignation de ce peuple repoussa ces présents , se confia dans l’avenir, et Napoléon l etourua à Paris.

La France semblait alors parvenue à l’apogée de sa puissance, et l’Europe eu effet ne voyait que deux monarques sur le trône, ne tremblait que sous deux sceptres éclatants. Des deux , le plus lourd dans la balance, était encore celui du Midi. Les volontés de Napoléon avaient cours alors depuis le Tage jusqu’à la Vistule ; mais cette énormité de pouvoir, périssable par son excès môme, devait surtout se ruiner par le vice des moyens qui l’avaient établi.

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DE li’niSTOIRE DE RUSSIE. 565

c’est-à-dire la violence, l’injustice, et surtout la mauvaise foi. La cinquième coalition continentale , dont les éléments s’étalent prépare's avec une activité ténébreuse , éclata par une attaque soudaine de l’Autriche. Cette puissance énumérait dans son manifeste la multitude de ses griefs , qui se résolvaient tous dans une seule parole, l’insatiable ambition de Napoléon. « Il faisait peser sa suprématie insolentè'sur sesalliés; les traitait comme ses vassaux, leur prescrivant, selon son caprice, la paix ou.la guerre. » L’Autriche pouvait compter sur les subsides de Londres, mais l’appui qu’elle se promettait du côté de Saint-Pétersbourg n’était pas aussi certain : elle fut trop malheureuse pour l’obtenir. Malgré les efforts prodigieux qu’elle avait faits pour soutenir cette lutte, ses généraux furent complètemenl battus àTann, Abensberg, Eckmulh, Ratisbonne; 'et VienDfi fut occupée par les Français après une campagne de vingt-ùn jours.

* Pendant le rapide cours de ces victoires, la Russie, pour être fidèle au traité de Tilsitt, et probablement pour remplir les nou-

avril.

«809. veiJes promesses qu’elle venait de faire k Erfurth , déclara la guerre à l’Autriche et fit entrer une année en Gallicie. Cependant cette-armée, paresseuse dans sa marche , molle et Indéterminée dans ses mouvements , semblait avoir été envoyée plutôt pour assister à la querelle et attendre son issue que pour y participer. De là les premiers doutes de Napoléon sur la sincéiitéde.^son grand allié, et les premiers symptômes d’une nouvelle rupture entre les deux puissances.

L occupation de Vienne , qui semblait devoir eü e le terme naturel de la guerre, n en fut qu’un événement. Le temps était venu où les souverains devaient appren- ' dre à sacrifier leurs métropoles pour sauver leurs empires. Au moment où le mai'échal Lefèvre venait d’occuper Inspruck , l’archiduc Charlesayant eu le talent d’at- > tirer Napoléon dans les îles que forme le Danube au-dessous de Vienne , fitrbère-* ment payer a son adversaire la victoire ' d’Essling. Les ponts avaient été rompus derrière les Français assaillants : ils resté- ' rent toiit un jour sous le feu d’une artil-

lerie formidable, compose'e de prés dfe i8ogf. trois cents pièces qui tirèrent dans cette, première jonrne’e cinquante mille coups , tant à boulet qu’à mitraille. Prés de vingt mille Français tués ou blessés, dont trois * généraux et l’inti'épide maréchal Lannes, ■ acquittèrent les tristes lauriers d’Essling:^*

La bataille de Raab, gagnée le mois suivant contre l’archiduc Jean , qui, chassé du Tyrol,^ avait effectué sa retraite en Hongrie, celle deWagram, cobtre l’archi-. duc Charles, qui fut presque aussi disputée et plus terrible que celle d’Essling^ achevèrent cette campagne où l’Autriche > se réhabilita, à force de sang, des revers et des fautes continuelles de sés généraux ' depuis la première coalition^ '

L’armistice de Znaim assura plutôt qu’il ' ^ ^

n’arrêta les succès de l’armée française ; jnillpf. car au moment où l’emperctir d’Autriche prit la subite résolution de poser les armes et de demander la paix , la Bohême n’é- tait point encore entamée et pouvait, de ’ même que la belliqueuse Hongrie, devenir *

\in champ de bataille dangereux pour les Français. Une^lfeontribution de *près de

iSp9; deux eents miUions de francs fut provisoirement frappée sur les ! pays conquis de TAutricbe, et de plus importants résultats de - cette guerre commencèrent à se négocier. • ' ' . '

. Par le traité qui fut, le mois suivant, siaoût. gné dans Vienne , l’Autriche céda , soit à Napoléon, soit à la confédération du Rhin, diverses villes d’Allemagne et d’Italie, avec leurs dépendances ; elle fut dépouillée , en favCTtr du duché de Varsovie , de

I toute la Gallicie occidentale et de la ville de Cracovîe ; enfin elle abandonna à la Russie un .territoire dont 'la population était évaluée quatre cent mille âmes. L’em-

• pereur d’Autriche reconnut en outre les • droits que Napoléon s’arrogeait sur les

monarchies du midi de l’Europe , adhéra à son ‘Système continental, et renonça à toutes 'les contrées comprises sous le nom de provinces lUyriennes. Tous ces sacrifices n’étaient pourtant encore que les préludes d’un sacrifice plus grand et d’une

* ' alliance plus intime* Les rochers du Da- .'uube étaient encore t^nts du sang de

milliers de soldats qiiiéPépart et d’autre

D£ l'histoire de RUSSIE.

étaient tombés victimes des inimitiés de i8i leurs maîti es, que les deux potentats, par lâcheté d’un coté , et par ambition de l’autre , parlaient d’unir leurs familles , comme si l’Autriche devait jusqu’à la fin, et au mépris de ses propres maximes et de ses orgueilleuses traditions, justifier le vers prophétique, Tu felix Austrianübe.

Une archiduchesse fut le prix de la restitution de quelques territoires; mais cet illustre hymen , de sinistre présage , signala le point culminant d’où devait ' dé- \ choir la fortune d’un grand homme qui, trahissant sa destinée et les voeux de la France , se, faisait ainsi un bonheur de parvenu.

Au commencement de l’année suivante, *8 poursuivant avec plus d’acharnement que d’utilité son système prohibitif contre l’Angleterre , Napoléon fit occuper par ses troupes le duché d’Oldenbourg, afin de compléter le blocus continental le long de la mer du Nord. Cette usurpation nouvelle fournit un nouveau sujet de mécontentement à l’empereur Alexandre , que la récente alliance de Napoléon

avec rAutriche devait vivement alarmer.

Mais l’étoile de ce conquérant s’éclipsait en Espagne : la magnanime résistance de ce pays triomphait de la bravoure de ses soldats et de l’habileté de ses généraux. De défaite en défaite, Wellington,^secondé puissamment par les dispositions nationales , et peut-être par le peu d’accord des généraux français entre eux , Wellington parvenait à balancer la fortune, et , prenait Badajoz. Soult était obligé d’évacuer le Portugal, et le roi Joseph d’abandonner Madrid.

Alors commencèrent les nouvelles démonstrations hostiles de la Russie , dont les troupes occupaient déjà la frontière occidentale de la Lithuanie. Beimadotte, abandonnant la cause de celui dont la fortune avait enfanté la sienne, passait sous les drapeaux de l’empereur Alexandre, qui lui promettait la Norwège. Enfin le' souverain russe faisait aussi la paix avec le grand-seigneur, afin de pouvoir, dans la terrible lutte qui se préparait, disposer des troupes qu’il avait sur la frontière de Turquie.

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PE l’histoire de RUSSIE. 669

Cepeudant, au commencement de 1812, jgix. Wapole'on semblait encore reculer devant sa propre pensée, et vouloir secouer le joug du de'mon qui l’obse'dait et le poussait à cette guerre. Un écrivain dont l’ouvrage récent a excité au plus haut degrétous les souvenirs et toutes les émotions qui s’attachent au nom de cet homme célèbre , a tracé un frappant tableau des agitations auxquelles Napoléon était en proie lorsqu’il se trouvait ainsi à la veille de jouer, contre un destin plus fort que lui , tant de gloire et de puissance , un si vaste empire , et l’une des situations les plus magnifiques où la complaisance du ciel ait jamais placé un mortel ! Suivant M. de Ségur, ses nuits étaient trou-» blées par le choc violent de ses désirs et de ses pensées contraires j • et durant le jour, il avait toujours sur sa table un résumé général de l’état de chaque puissance de l’Europe , propre à l’éclairer sur les dangers de sa position et sur les chances de l’entreprisq qui l’occupait malgré lui-méine. Au mois de mars de J 8 12, suivant le même auteur, l’ambas-

5^0 • RésüMÉ

i8ia. sadeur Czernicheff porta de nouvelles propositions de paix à son souverain.

Napoléon offrait.de renoncer à toutes ses vues sur la Pologne , et ne demandait plus que le redressement de quelques griefs. Ces griefs étaient, premièrement, l’ukase du 3 r décembre i8io,qui prohibait l’entrée eu Russie de la plupart des productions françaises, et détruisait le système continental; secondement, la pro- . testation d’Alexandre contre la réunion du duché d’Oldenbourg; troisièmement, les armements de la Russie. Napoléon re- 'nouvelait alors l’offre qu’il avait déjà faite d’une indemnité pour le duché d’Oldenbourg.

. Alexandre, répondant à ces propositions , demanda dans son ultimatum l’entière évacuation de la Prusse, celle de la Poméranie suédoise , une diminution de la garnison de Dantzick; du reste il ne refusait pas l’indemnité offerte pour le duché d’Oldenbourg; il se prêtait à des arrangements de commerce , avec la France , et même à des modifications de l’ukase du 3i décembre i8 lo.

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Toutes ces négociations furent vaines f cUes prouvent seulement , de même que les . orageuses hésitations de Napole'on, ' qu’une si grande guerre manquait d’un grand motif, et qu’en déterminant avec précision les causes qui l’ont allumée on n’en trouverait aucune dans l’intérét i*éel des peuples : l’orgueil seul des souverains était en jeu. Mais bientôt , lorsque nos armées eurent frahchi ;,la Vistule, ce fut du côté des Russes une guerre de défense , de conservation, et par conséquent toute nationale. , ' i. .

La fatalité qui avait suggéré, la première pensée de cette expédition en choisit également les moyens. Japiais , s’il faut en croire l’auteur de l’ouvrage que nous venons de citer, jamais plus d’imprévoyance n’aurait accumule plus de fautes dans l’exécution d’un .projet d?où dépendait le sort d’une armée , de quatre cent mille hommes et .peut-être celui d’un empire. .Cette armée portait en elle-mêine tous les germes possibles de désorganisation : nul accord entre les généraux, nulle harmonie entre les divers corps, peu de

i8ia* «înnfiance dans l’issue définitive de‘ l’invasion, et opposition plus ou moins de'clarée contre cette gigantesque tentative de la part des confidents et des grands officiers de Napoléon qui devaient concourir à son succès.

A Dresde, Napoléon attendait encore le résultat des négociations de Lauriston et du général Narbonne. Il espérait, dit M. de Ségur , vaincre Alexandre par le seul aspect de son armée réunie, et surtout par l’éclat menaçant de son séjour dans la capitale de la Saxe. Les mêmes illusions le suivent jusqu’à Moscou : mais ces erreurs de son orgueil ne sé bornent pas, seloil le même écrivain, à le tromper sur le compte des dispositions de son adversaire. Son aveuglement aurait été tel dans cette malheureuse période de son étonnante carrière , que, marchant de décep- ' tlon en déception , ni la fuite continuelle des Russes, ni l’incèndie de toutes les villes qu’ils lui abandonnèrent successivement, ne purent l’éveiller de ce sommeil de son génie , et lui montrer les résultats dont le menaçait avec tant d’évidence

DE l'histoire de RUSSIE. §7^

cette manière parthique et terrible de i8ia. faire la guerre (1).

L’ai’me'e qui allait entrer en Russie , l’une des plus belles et des plus imposantes qui se soient jamais rassemblées sous

(i) Je ne suis nullenient surpris que l’ouvrage de M. de Ségur , malgré runiversalitc de son succès, ait excité des cris d'indignation du côté des partisans dévoués de la mémoire de l’empereur. Toutesles phrases d’hommage que M. de Ségur accorde à la supériorité, de son coup-d'oùl ne sont que des précautions oratoires : il le loue avec des paroles , et le tue avec des faits. Il est difficile de voir Napoléon plus dépouillé des attributs ordinaires do génie , qu’il ne l’est dans cette narration. Cependant, comme l’impression générale que produit la lecture de VHistoire de la campagne de 181a est d’accord avec les souvenirs de la plupart des témoins impartiaux de ce désastreux épisode de nos annales , il est permis de tenir les écrits de M. de Ségur pour documents graves et exacts , jusqu’à ce que ses contradicteurs se soient publiquement inscrits en faux ; et , dans une réfutation victorieuse, aient démenti ses assertions en principe et en conséquence. ^

1812. drapeaux français, était répartie en quatorze ou quinze corps chacun, sous le commandement d’un chef, prince, roi ou mare'chal. Le total général des troupes e'tait d’environ quatre cent cinquante «mille combattants, dont vingt mille Italiens, quatre-vingt mille de la confédération du Rhin, trente mille Polonais, trente mille Autrichiens et vingt mille Prussiens; ainsi les Français formaient seuls un total effectif d’envii’on deux cent soixante-dix mille baïonnettes ou sabres.

Les troupes russes étaient divisées en première et deuxième armée d’occident, et commandées par les généraux Barclay de Tolly, Bagration et Tormasoff. Leur force, en y comprenant différents corps détachés et la cavalerie irrégulière , était d’environ trois cent soixante mille combattants.

Napoléon s’était écrié en passant le Nié- . men : La fatalité entraîne les Russes : que les destins s’accomplissent I L’empereur Alexandre, en appelant ses sujets aux armes, invoqua la patrie et la liberté. Le souverain russe ne négligea d’ailleurs au-

DE i/hISTOIRE de RUSSIE. 5y5

cun des moyens qui pouvaient exciter i8 l’enthousiasme d’un peuple superstitieux.

Il obtint des habitants de Moscou des sacrifices immenses , et il en eût obtenu de plus grands sans doute , s’ils avaient pu prévoir celui que leur imposerait plus tard le patriotisme terrible mais admirable de l’un de leurs grands. Il paraît qu’ Alexandre ne présumait pas cette invasion téméraire de son ennemi, et que, tout en méditant une rupture depuis deux ans , il avait cru ses frontières assez défendues par l’éloignement et la rudesse du climat.

La grande-armée ayant marché sur le Niémen en trois masses séparées , passa ce fleuve sans obstacle , et ce fut avec une égale facilité qu’elle entra dans Yilna , capitale de la Lithuanie. Les Russes venaient d’évacuer cette ville. Les Russes fuyant devant elle, lui cédaient leurs frontières avec une promptitude qui semblait cacher un piège , et sur ce rivage nouveau un seul officier de Cosaques apparut. Tant de solitude et de silence avait aux yeux des soldats quelque chose de me-

naçant. Un orage affreux vint justifier leurs terx’eurs supei’stitieuses : les routes et les champs furent inondés, dix mille chevaux périrent, et un escadron de Polonais , lancé par un orcjre de Napoléon dans les flots de la Vilia , se noyèrent en voulant passer cette rivière.

A l’arrivée de l’armée française, et surtout à la vue de leurs compatriotes ramenés de l’exil par la fortune de Napoléon, les Lithuaniens se crurent redevenus libres. Ils pleuraient de joie en relevant les bannières nationales , et la diète de Varsovie ne tarda pas à s’ouvrir.

« Constituée en confédération générale, » cette assemblée déclara le royaume de » Pologne rétabli, convoqua les diétines, » invita toute la Pologne à se confédérée, ’n somma tous les Polonais de l’armée » russe d’abandonner la Russie, se fit re- )» présenter par un conseil général , et fît » une adresse à Napoléon. »

La réponse de Napoléon se réduisit à ' lui dire : « Soyez patriotes , c’est fort bien; j> mais j’ai beaucoup d’intérêts à concilier, » et j’entends sui’tout que votre rétablis-

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DE l’histoire de RUSSIE. 677

« seraent ne coûte rien à l’Autriche. Du ,0 » reste , je ferai tout ce qui dépendra de » moi pour seconder vos résolutions. »

Ce langage inattendu delruisitsubitement toutes leurs espérànces, et dès lors le but principal de cette guerre parut abandonné, Napoléon s’occupa cependant de 1 organisation provisoire de ce pays j il lui laissait le soin de s’affranchir, mais il voulait garder le droit de le gouverner. L’exigence, les besoins et l’indiscipline des Français achevèrent de mécontenter les Lithuaniens déjà rançonnés et pillés • ,par les Russes.

Cependant du nord au midi l’Europe se ralliait de nouveau contre l’ennemi commun , et les puissances serrant leurs rangs à la voix de la diplomatie anglaise , se groupaient autour de la Russie. La Suède signait un traité de paix avec l’Angleterre à Oerebro: la régence de Cadix, agissant au nom de Ferdinand VII, faisait également cause commune avec le cabinet de Saint-Pétersbourg. Le traité de Veliky-Louki , le premier que l’hisloife signalç entre les monarchies de

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i8ia. Charles V et de Plerre-le-Grand, attestait bien par son étrange nouveauté cette longue chaîne des ressentiments et des ini- ‘ mitiés qui menaçaient la France. En même temps Wellington gagnait contre le maréchal Marmont la bataille des Aropiles , et faisait chanceler sur son üône

d’un jour le roi Joseph.

La marche de l’empereur sur Yilna ayant été extrêmement rapide, ses convois n’avaient pu le suivre ; il ne voulut pas les attendre dans cette capitale de la Lithuanie ; mais , cédant à sa fougueuse impatience et à l’espoir d’une bataitte décisive, il lança sur les traces de l’ennemi 4oo mille hommes, avec vingt jours de vivres, dans un psys qui n’avait pu nouirir les vingt mille Suédois de Charles XII. De ces

immenses convois de bœufs qui suivaient l’armée , une assez grande partie arriva plus tard, à Vilna et à Minsk, mais presque sans utilité. Il en fut de meme des approvisionnements de grains dirigés de Dantzick sur Yilna, Les bateaux furent arrêtés dans le lit desséché des rivières, et les chariots rassemblés pour suppléer à

DE l’hISTOIBE de RTTSSIE. 579

ces premiers moyens de transport, n’ar- 1812» rivèrent que plusieurs jours après le départ des troupes (i).

Les desastres de cette expédition commencèrent donc avec elle j et la famine harcela constamment la grande armée, soit en allant , soit au retour.

Nous avons dit que l’armée marchait divisée en trois masses principales : ce fut la grande colonne, celle du centre, qui souffrit le plus, parcequ’elle suivait le chemin que les Russes avaient ruiné , et dont l’avant-garde française venaitd’achever la dévastation. Les colonnes qui prirent des routes latérales y trouvèrent le nécessaire , mais il fut mal ménagé.

Ainsi cette armée, privée d’administration s’avançait vivant d’un pillage qui exaspérait le pays et que rien ne pouvait empêcher. Ceux qu’un sentiment de pudeur retenait entre l’aiguillon du besoin et l’horreur du brigandage sortaient de cette alternative cruelle par le désespoirjc’està-dire par le suicide. Suivant le rapport fait à l’empereur par le duc de Trévise,

(1) Çégur.

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58o RÉSUMÉ

ï8ia, du Nidmen à la Vilîa on ne voyait que maisons dévaste'es, que chariots et caissons abandonnes. Les chemins étaient encombrés de cadavres d’hommes et de chevaux; la contagion s’était fait l’auxiliaire de la famine ; la garde elle-même avait cruellement souffert. L’empereur repoussa ces trop véridiques ^détails en les déclarant impossibles , et il ajouta que des soldats bien commandés ne mouraient jamais de faim. « L’empereur s’ir- ■)> ritait au récit des maux qu’il jugeait irremediables , sa politique lui imposant » la nécessité d’un succès prompt et dé- » cisif. Après avoir tout disposé pour une » guerre lente et méthodique , il se dé- » pouillait de toutes les précautions , » abandonnait tous les préparatifs , et se » laissait emporter par l’habitude , par la 3> nécessitédes guerres courtes, des vic- » toircs rapides et des paix subites (i). « Tel était l’état des choses lorsque Balachoff , un ministre russe , se présenta aux avant-postes français , apportant des propositions de paix de la part de son (0 Ségur.

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maître. Mais ces vagues propositions, qui i8ia.^ ne déterminaient aucune nouvelle base des négociations et ne stipulaient rien , furent prises pour le prétexte et non pour ^ la cause réelle du voyage de BalacholF.

C’était un trait de lumière de plus sur la manière dont les Russes se proposaient de conduire celte guerre. Napoléon renvoya Ralachoff avec des demandes inadmissibles. Quoi qu’il en soit , Alexandre semblait par cette démarche avoir combléla mesure de la modération, quelle que fût sa secrète pensée.

Napoléon resta vingt jours à Vilna, occupé à réorganiser le pays , à recevoir des députations, à expédier des ordi'es pour la France et pour l’Espagne, et enfin à faire construire un camp retranché, et à jeter des ponts sur la Vilia, et une citadelle sur la place qu’avait occupée l’ancien palais des Jagellons. Lorsqu’il sortit enfin de cette ville, plusieurs engagements avaient eu lieu déjà entre les Français et les Russes mais ces engagements n’étaient que des escarmouches; et ni l’impatiebcé belliqueuse du roi de Nâ|iles;

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58fi RÉSUMÉ

ni les savantes opérations du prince d’Ekmulh , ne purent obtenir une bataille et justifier l’espoir deNapole'on. En apprenant que Bagration et quarante mille Russes venaient d’être coupés de l’année d’Alexandre par une manœuvre de Davoust, il s’était écrié : « Ils sont à moi. » Mais l’indiscipline du roi de Westphalie fit manquer ce grand coup. Jérôme venait d’êU’e placé sous les ordres du prince d’Eckmulh, et ne pouvant supporter cette péripétie inattendue, il quitta son armée et soh poste, laissant à Bagration la faculté de rétrograder au lieu d’aller forcément aboutir au débouché où l’attendait Davout. Cependant ces deux généraux se. rencontrèrent auprès de Mohilef , et, après un combat où douze mille Français repoussèrent trente-cinq mille Russes, Bagration alla se réunir à Barclay de Tolly.

Napoléon ne quitta Villa que pour marcher sur Vitepsk. L’ennemi lui ouvrant de nouveau toutes les roules de l’invasion , abandonna un camp retranché qu’il avait formé avec des efforts prodigieux en avant de cette ville sur les bords

de l’histoire de RUSSIE. 58S

de la Drissa. Cependant , par un dessein i8ia. contraire, ilsemLIa vouloir occuper les défilés et les bois qui couvrent Vitepsk. Là , les Russes attendirent les Français. Napoléon comptait enfin sur une bataille , et il dit à Murat, le soir, en le quittant : « A demain à cinq heures le soleil d’ Austerlitz ! » Toutefois aucun des officiers généraux ne partagea cette espérance d’une journée • décisive pour le lendemain ; et Murat luimême, qui coYnmençaità comprendre leur système de guerre à force de les poursuivre sans pouvoir les joindre , voulut eu vain persuader à l’empereur de profiter de l’avantage et de l’ardeur que les troupes venaient de prendre dans un premier engagement; l’on venait d’y voir deux ' cents voltigeurs se couvrir de gloire eu résistant à une nombreuse cavalerie qui fondit sur eux pour les écraser. Napoléon s’obstina dans son illusion.

L’aurore du lendemain ne trouva plus .

les Russes dans leur camp. Ils avaient disparu , mais avec tant d’ordre et de prudence , que nul vestige de précipitation et de peur n’était là pour attester

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qu’ils s’y étaient arrêtés la veille. “On entra dans Vitepsk , qui offrait aux regards étonnés de nos soldats la même solitude. L’armée cependant était fatiguée de cette vaine poursuite J de cet espoir toujours déçu d’une grande victoire qui devait être le terme de ses travaux; le chef était fatigué de même, . et après avoir fait quelques lieues eu avant de Vitepsk sans trouver trace d’ennemi, il revint siu’ ses pas, et, rentrant dans son quartier impérial, il détacha son épée, puis laposantbrusquement sur les cartes dont ses tables étaient couvertes , il s’écria ; « Je m’arrête ici, je M veux m’y reconnahre , y rallier, y repo- 1) ser mon armée, et organiser la Pologne. »La campagne de 1812 est finie! celle » de i8i5 fera le reste.» '

Cette résolution était trop commandée par les circonstances pour ne pas paraître sincere , et d ailleurs les mesures qui furent prises avec la plus grande activité pour assurer les cantonnements et la subsistance des divers corps d’armée ne devaient laisser aucun doute sur ;la réalité du plan de Peitipereui*. Sd posilidn était

DE d’histoire de RUSSIE. 685

admirable pour en favoriser l’execution ; il s’appuyait sur le Borysthène et la Dwina, et prolongeait sa ligne de défense de-Riga jusqu’à Bobruisk , en lui donnant pour point central Vitepsk, ville très aisée à fortifier. Trente-sixfours et des établissements de tout genre y furent aussitôt formés ; on s’occupa même d’embellir la ville; des acteurs de Paris devaient y venir, et Napoléon adressa ces paroles au comte Daru : « Pour vous, monsieur, songez à nous faire » vivre ici, car nous ne ferons pas la folie » de Charles XII. » Il disait à Murat, dont la présomptueuse ardeur accusait les Russes de lâcheté, et voulait que l’on continuât à les poursuivre : « Plantons iei » nos aigles; i8i3 nous verra à Moscou, » i8i4 à Pétersbourg ; la guerre de Russie » est une guerre de trois ans ! i>

Mais cette résolution fut éphémère : il n’avait cédé qu’à la nécessité de donner quelque repos à l’armée , et à l’espoir de voir venir des propositions d’Alexandre plus positives et plus satisfaisantes que celles qu’il avait reçues à Vilna. Au bout de quelques joui's, rendu à son iœpa-

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tience naturelle , il rêva la prise de Moscou, dont le nom sortait de temps en temps de sa bouche. Il se repre'senta avec force les inconvénients 'de la position défensive qu’il prenait à Vitepsk , lui, accoutumé à subjuguer les hommes par l’étonnement , à triompher par l’audace soudaine de ses attaques ; il se figura la France et l’Europe le croyant vaincu parcequ’ilse serait arrêté ; il pensait enfin que la durée d’une telle entreprise en augmentait le danger. Livré à toutes ces incertitudes , son âme était un champ de bataille où la crainte de l’avenir et la confiance de sa fortune passée se disputaient le terrain.

Ainsi, dit l’historien de la campagne de 1 812, le même danger qui aurait peutêtre dû le rappeler sur le Niémen , ou le fixer sur la Dwina, le poussa à Moscou.

Cette détermination, au rapport du même écrivain, trompa les vœux et provoqua le mécontentement de tous les chefs de l’armée. Le comte de Lobau et le duc de Vicence curent le courage d’exprimer les leurs, et Napoléon repoussa

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DE l’histoire de RUSSIE. 687

avec aigreur leurs observations. Il repro- |8i cha à ses généraux leur de'goût pour la guerre," fruit des richesses dont il les avait comblc's. «Vous êtes ne' au bivouac, dit-il à l’un d’entre eux, et vous y mourrez. »

Cependant, soit de'sertion , maladie ou famine , l’arme'e e'tait de'jà diminue'e d’un tiers avant de sortir de Vitepsk. La pe'nurie de subsistances se faisait déjà sentir.

Les fourrageurs que l’on envoyait ne reparaissaient pas , ou revenaient les mains vides. La garde seule de'vorait le peu que l’on se procurait par la maraude , et le reste de l’armée, condamné aux privations les plus cruelles , murmurait et périssait.

Les hôpitaux ne suffisaient plus aux malades ; on y manquait de place , de vivres et de médicaments. Dans Vitepsk seulement, plusieurs milliers de soldats avaient été emportés par la dyssenterie.

Tant de désordres et de souffrances ne furent pas ignorés de l’empereur. II ne pouvait pas davantage s’abuser plus longtemps sur les dispositions des Russes, lui qui avait cru les soulever en leur parlant de liberté ! Il savait qu’ils ne comprenaient '

pas ce mot; et d’ailleurs des proclamations et des correspondances intercepte'es lui avaient appris de quels noms odieux et de

■ quelles couleurs affreuses on peignait aux peuples de ces contre'es les Français et leur chef. Tout annonçait sur ce sol ennemi une guerre implacable dès que serait venu riiiver , l’auxiliaire naturel des hommes du Nord. A toutes ces observations trop fi’appantes de vérité', il ne répondait qu’en profe'rant le nom de Moscou. Il fallait du moins, disait-il, aller jusqu’à Sinolensk. Au moment de quitter Vitepsk, il apprit avec un violent chagrin que les Turcs avaient signé la paix avec les Russes à BucJiarest. C’était un motif de plus pour s’arrêter; il persista à partir. Tous les corps se réunirent et se dirigèrent sur Snjolensk , en remontant la rive gauche du Dniéper. Lui-même partit de Vitepsk le i3 août.

■ L’armée vivait d’industrie, et à la journée; elle n’avait pas pour vingt-quatre heures de vivres, il lui ordonne d’en prendre pour quinze jours ; il se plaît à çroire que ses oi'dres pressants et répétés

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DE l’histoire de RDSSIE. 689

suffiront pour vaincre meme la nature. 1813, L’ennemi toujours fuyant n’avait laisse’ derrière lui que des Cosaques chargés de rompre les ponts , de brûler les villages.

Les l)Ourgs où l’on surprenait l’ennemi avant qu’il eût pu les de'truire étaient aussitôt pillés. Mais les divers re'giments de cette arme'e se suivaient comme des partis isolés, avançant chacun pour son compte. Le régiment quipassaitnc songeait pas à ménager quelques secours , quelques facilités en faveur de celui qui l’allait suivre. On eût dit qu’il n’y avait pas plus d’état-major que d’administration dans cette armée immense , et que l’ame de ce grand corps n’existait déjà plus.

■ Le maréchal Macdonald occupa Dunahourg,et le maréchal Oudinot défit Vittgenstein à Obaïarszina , sur les bords de la Drissa J on battit à Krasnoé , chemin faisant, un corps ennemi de six mille hommes , dont les débris se réfugièrent dans Sinolensk ; enfin , le ifi août, on dé. couvrit à la fois cette ville et l’armée russe tout entière commandée par Barclaj^ et Bagration. Elle s’étendait dans la plaine

en longues et noires colonnes. A. cette vue, Napole'on, transporte' de joie, frappa des mains et s’écria : «Enfin je les tiens ! a

Bagration voulait, dit-on , sauver Smo- Icnsk par un combat; Barclay , plus prudent , pensa qu’il suffisait de prole'ger la fuite des habitants et de vider les magasins. Lorsque ces mesures eurent été exécutées l’armée russe continua sa retraite; et le jour suivant ne vit pas un seul soldat sur le champ où Napoléon avait espéré une bataille. On poursuivît inutilement l’aniére-garde de l’ennemi, et Napoléon, plein d’agitation, fit lui-même plusieurs verstes dans cette direction, comme si sa présence ou sa voix les eût pu arrêter. Dès lors il ne parut plus considérer Smolensk que comme un passage qu’il fallait enlever de vive force et sur-lechamp.

Cette frénésie de poursuite avait cependant épuisé les forces et la patience de tous : soldats et généraux, nul ne se'faisait plus illusion sur les résultats présumables de celte obstination meurtrière , et Murat lui-même', soldat uniquement né

DE l’histoire de RUSSIE. 5g 1

pour combattre , et dont toute la langue i militaire se réduisait à ces mots, en avant^ combattit cette fois la résolution de l’empereur. Ou l’entendit s’e'crier, qu’il e'tait inutile de prendre Smolensk à prix de sang, puisqu’ils allaient l’abandonner; et quant à une bataille, sil’ennemi n’en voulait point, qu’il e'tait temps de s’arrêter. Mais Napole’on ne voyait que Moscou :

honneur, gloire, et repos, tout pour lui e'tait là. Cependant tous ses généraux, agite's d’un pressentiment sinistre , répétaient ; «Moscou nous perdra. »

Telle était l’énergie de cette conviction universelle, que l’on vit le même Murat dont nous venons de parler pousser son cheval sous le feu d’une batterie formidable qui écrasait celle des Français , et demeurer immobile au milieu de ce volcan.

Prévoyant un avenir désastreux, il cherchait la mort. Heureux s’il l’eût obtenue, et si un boulet russe l’eût sauvé des coups du satellite Nunziante , qui, trois ans plus tard, lui firent expier sur les rivages de la Calabre sa royauté et sa trahison !

Smolensk fut défendue avec opiniâtreté

593 ’ BÉSUMÉ

i8ia. par les Russes , et ils ne l’abandonnèrent qu’en l’incendiant. « L’armée traversa ces «décombres fumants et ensanglantés, » avec son ordre , sa musique guerrière » et sa pompe accoutumée, triomphante » sur ces ruines désertes , et n’ayant » qu’elle-mème pour témoin de sa gloire : » spectacle sans spectateurs, victoire pres- » que sans fruit , gloire sanglante , dont la » fumée qui nous environnait et qui sem- » biait être notre seule conquête n’était n qu’un trop fidèle emblème (i). «

Ne pouvant joindre et vainere les Russes , l’empereur s’emporta contre eux , remarquant leur défaut de résolution, les traitant de femmes, et les croyant en effet dégénérés de la valeur rude et sauvage de leurs ancêtres. Mais ces paroles*, qui s’épanchaient avec toute la verve de l’irritation la plus profonde , ne prouvaient à tous que son désappointement amer.

Ce fut alors qu’un officier arrivant du camp de Schwartzemberg apprit à l’empereur que Tormasoff et sou armée s’é-

(i) Ségur. - ‘

zed by

DE l’histoire de RUSSIE. 5g3

taient placés dans le nord entre Minsk et i8ia. Varsovie , avaient envahi le grand-duché et battu le général Regnier. Cependant les Autrichiens avaient secouru Regnier , et Tormasoff, forcé de reculer à son tour , s’étail rallié à Tchitchakoff, commandant de l’armée du Danube. Cette jonction augmentait les dangers de la grande armée et devint une raison de plus pour ^Napoléon d’obtenir une bataille décisive • et d’arriver à Moscou.

Mais r 'armée, toujours trompée par de vaines promesses de repos, fit éclater les plaintes de sa misère. Les généraux euxmêmes laissaient échapper des discours avant-courcurs d’indiscipline, et plusieurs allèrent jusqu’à souhaiter une défaite, pensant qu’elle dégoûterait l’empereur. Or si telles étaient les dispositions des nôtres, que l’on juge le fond qu’il y avait à faire sur celles des alliés, que la force avait pris dans leurs foyers pour les traîner dans ces affreux climats, attachés au char d’une gloire étrangère I Le lendemain d’un revers n’allaient-ils pas se lever en- JlerhisP Dê jiluS) Si lôin de lU Frâilcé) deb

5 94 EÉSUMÉ

i8i*t soulèvements, des conspirations dans l’intérieur, étaient à craindre, et comment y remédier? Dans de telles conjonctures , la confiance de l’empereur semblait de la folie à ceux qui l’approchaient de plus près.

Rapp, qui , sur ces entrefaites, arrivait de Paris, parla avec franchise de l’effrayant désordre qui, depuis la frontière de Pologne , partout sur la route avait frappé ses regards. « Cette marche victorieuse et sans combats laissait derrière elle plus de débris qu’une défaite. » Les privations , les bivouacs continuels , les exhalaisons pestilentielles de tant de cadavres d’hommes et de chevaux tués par la fatigue ou la faim , avaient engendré des maladies, autre source de destruction, horrible reproduction de la mort par la mort qui couvrait et suivait les traces de cette gigante.sque expédition. Des bataillons entiers des troupes alliées se débandaient, et, sous la conduite d’un chef de leur choix, allaient dans le pays , sur les flânes de la route , s’emparer de quelque .. village , s’y établissaient , et recevaient

DE l’histoire de RUSSIE. 696

à coups de fusil les derniers venus en- 1812. yoyés pour fourrager (i).

Napole'on répondit à ces de'courageants dëtails par la feinte promesse de s’arrêter à Smolensk. Il dit que cette ville était une bonne tête de cantonnement, et qu’il voulait s’arrêter dei’riére ce rempart , pour rallier ses troupes, les faire reposer, recevoir des renforts et des approvisionnements. Toute la Pologne était en son pouvoir , et cette couquêtç lui paraissait un résultat suffisant pour une guerre de deux mois. Mais, soit qu’il se trompât lui-même ou qu’il ne voulût que tromper un moment les autres , il x’etoinba presque aussitôt sous l’impulsion dominatrice qui le poussait. Murat et Ncy, les deux plus téméraires , furent placés à l’avant-garde; le prudent et méthodique Davout dut obéir au roi de Naples , et , tout en leur recommandant d’éviter un engagement décisif, Napoléon disposait tout pour

(i) Des faits de ce genre, mentionnés par M. deSégur, m’ont été attestés par plusieurs officiers qui ont fait cette malheureuse campagne.

iSVa, forcer les circonstances à l’amener. M. de Ségur pense pourtant qu’il parlait de bonne foi lorsqu’il disait : Ari'êtons-nous à Smolensk. S’il y a quelque chose de plus étonnant que cette lutte de son gë*iie con-. tre la fatalité , assurément c’est la résignation [de tous ces hommes qui marchaient, sous l’empire de sa volonté à une ruine qu’ils croyaient certaine, murmu- * rant quelquefois sous le joug, mais n’osant jamais le secouer.

, Ainsi que Napoléon l’avait prévu, Ney et Murat, en voyant l’ennemi , perdirent la mémoire de la défense de livrer bataille, et, ayant atteint son arrière-garde à Yaloutina, ils engagèrent la totalité de leurs troupes dans un combat qui de part et d’autre fut acharné et meurtrier. L’intrépide général Gudin y péi'it en défendant le pont de Kolowdnia contre Barclay de Tolly , qui voulait sortir par ce débouché des défilés dans lesquels il s’était engagé, et où Ney le pressait. Ney luimême, atteint de plusieurs blessures, et couvert de sang > n’arrêta le combat qu’à la nuit| et lorsque tout fut abattu süi' Ici

Di-.. --ibyCoo^e

DE l’histoire de RUSSIE.

place tju’ü venait d’arracher aux Russes. Mais ce combat, où l’attaque ne s’était engagée que de front , fut à peu près sans succès, parceque Junot avec les Westphaliens n’attaqua pas les flancs de l’ennemi, ainsi que l’ordre formel lui en avait été donné. Le résultat le plus positif de celte affaire fut de remplir Smolensk de blessés et de gémissements. Les hôpitaux y furent multipliés , encombrés, et l’impossibililé de pourvoir aux besoins et aux souffrances de tant de malheureux à la fois en fit oublier un grand nombre , qui périrent sans secours.

Murat, toujours poursuivant l’armée ennemie , arriva à Dorogobouje, où les Russes, rangés derrière un bois et un ravin, paraissaient disposés à soutenir un nouveau choc. Napoléon accourut à cette nouvelle avec toute sa garde ; mais Barclay avait déjà disparu, ne laissant après lui, comme de coutume , que des ruines et des cendres. Aussitôt on marcha sur Moscou, et cette dernière partie de la route parut un peu moins dévastée j les châteaux et les villages n’avaient pas été brûlés; on pou^

5g8 RÉSUMÉ

i8ia. vait se procurer des vivres : prêt à voir son adversaire dans le piège, il semblait que l’ennemi craignît de le manquer en le rebutant. Une intelligence commune eût élë avertie par tant de circonstances; il fallait toute la foi qu’un grand bomme peut avoir en lui-méme pour s’y tromper.

Napoléon, cependant', manifestait plus d’inquiétude. Il avait jusque là attendu de l’empereur Alexandi’e une communication plus positive et plus satisfaisante que celle dont Balacboff avait été le porteur à Vilna ; cependant nulle lettre n’arrivait, et il se voyait contraint à faire les avances d’une négociation nouvelle. Il fit écrire par le major-général à Barclay , et envoya à son illustre l’ival, l’empereur russe, des protestations d’amitié au moins singulières dans l’état de leui’s relations.

Il s’en fallait de beaucoup que l’empe- ;*eur Alexandre fût disposé à lui répondre, et dans ce moment meme il avait une entrevue en Finlande avec le prince rc^al de Suède, Bernadette, pour le déterminer à passer le Rubicon , en agissant ofiensivement contre Napoléon. C’est dans cette

li: -

même conférence, à laqliellé^ftit^dmîs FambassaHeur anglais, que l’on sè dêcîcia À écrire à Moreau pour lui offrir un commandement, qu’il accepta pour le malheur de sa gloire.

"‘Le syst(?rae de temporisation adopte' j^r' le général Barclay n’indignait pas moins les siens qu’il ne fatiguait les nôtres, et l’empereur Alexandre, forcé de céder a cette clameur generale, fortifiée des plaintes de Bagratîon, venait de remplacer Barclay par Kutusoff, vieux général de i’école de Paul I®*" . Tout annonça dès lors une bataille décisive, également désirée des deux côtés. Sur ces entrefaites, et

ati moment où l’armée française entrait

dans les ruines fumantes de Gjatz, brûlée par l’ennemi , un parlementaire russe sè présenta. Sa mission réelle n’était pas la paix, et l’on put d’autant moins s’y méprendre, qu’un officier français lui ayant étourdiment demandé ce qu’on trouverait de Yiasma à Moscou, il repartit fièrement, Piiîtavd. Cette réponse était le signal d’une bataille. ’

L’armée russe s’arrêtait en effet) renfor-

ceepar de nouveaux de'tachements et de nouvelles levées , et elle hérissait de retranchements la plaine de liorodino. Le 6 septembre, les deux années furent en présence , à peu près égales en nombre d’hommes et en forces d’artillerie; mais du côté des Russes se trouvait l’avantage des lieux et d’une seule langue. Elles restèrent tout ce jour en état d’obser- \<ition 1 une devant l’autre, se préparant en silence au choc le plus épouvantable pour le jour qui allait suivre.

C’est ici, c’est sur les bords de la Moshwa , que l’on vit sensiblement faiblir, s’il faut en croire le nouvel historjen, ce génie supérieur à qui tout avait cédé jusque là. Les deux nuits qui précédèrent la bataille ne furent pour lui tranquilles ni douces. Une dormit pas du sommeil imposant des héros. Épouvanté du dénneinent de ses soldats, il se demandait avec anxiété comment ils soutiendraient un long et terrible choc. Il maudissait la guerre, 1 appelant un métier de liarbares , et se plaignait de l’inconstance de la Fortune, qui Commençait à l’abandonner,

Digitizea l..

bE l’histoire HE RUSSIE. 6oi

Mais au milieu de tant de tardives solli- *8ia. citudes , le soin qui parut l’occuper plus fortement fut la conservation de sa garde.

Il fit venir Bessiéres, qui la commandait, pour s’informer si rien ne manquait à cette réserve d’élite. Il renouvela plusieurs fois cette demande, ordonna qu’on distribuât à ces vieux soldats pour trois jours de biscuit et de riz; enfin, comme s’il suspectait à cet e'gard l’exactitude des chefs , il se leva pendant la nuit pour aller s’informer lui-méme aux grenadiers de garde devant sa tente s’ils avaient reçu des vivres pour trois jours. Satisfait de leur réponse, il se recoucha et parut s’assoupir enfin.

Quand le lecteur remarquera tout à l’heure que l’empereur aima mieux hasarder le sort de la bataille et n’obtenir qu’une demi-victoire que de consentir à ce que sa garde donnât , qu’il prodigua le sang des autres soldats sans souffrir qu’il fût répandu une seule goutte de celui des hommes d’élite qui gardaient sa personne, beaucoup de conjectures lui seront permises, et des doutes fâcheux s’é-

Dkiiîiz.eu by CjOO^Ic

•f xtm

i8ii. lèveront dans son esprit , quelle que soit sa partialité.

Cependant, dans cette situation extrême, à la veille d’un si grand événement, il adressa à son armée une proclamation pleine de grandeur avec simplicité : les paroles en sont trop historiques pour n’é-

tre pas rapportées ici.

«Soldats, dit-il, voilà la bataille que vous avez tant désirée. Désormais la victoire dépend de vous î elle nous est nécessaire ; elle nous donnera labondance, de bons quartiers d’hiver, et un prompt retour dans la patrie ! Conduisez-vous comme à Austerlitz , à Friedland , à Vitepsk et à Smolensk , et que la postérité la plus reculée cite votre conduite dans cette journée; que l’on dise de vous ; Il était à cette grande bataille sous

les murs de Moscou ! »

Le vieux général Kutusoff ne négligea pas de son côté les paroles et les autres moyens qui pouvaient agir sur l’imagination de ses Russes. Il s’avança au milieu desonarmée, tout éntière sous les armes, entouré de toutes les pompes religieuses

DB l’histoire de RUSSIE. 6o5

et militaires, et pre'cëdë de saintes images i8i auxquelles la crédulité' populaire prêtait un pouvoir surnaturel ; alors , dans son éloquence sauvage, il commence par invectiver Napoléon, comme un fils de l’enfer et le tyrannique perturbateur du monde ; puis il montre à ces Russes leurs villes en cendres, parie de leur empereur, et finit en invoquant leur piété et leur patriotisme. « Vertus d’instinct, dit avec raison M. de Scgur , chez ces peuples trop grossiers , et qui n’en étaient encore qu’aux sensations , mais par cela même soldats d’autant plus] redoutables. — Ce spectacle solennel, ce discours, les exhortations de leurs officiers et les bénédictions de leurs prêtres , achevèrent d’exalter leur courage jusqu’au fanatisme , et tous, jusqu’aux moindres soldats, se crurent dévoués par Dieu même à la défense de leur sol sacré. »

Napoléon craignit encore de voir échapper l’ennemi et l’espoir d’une bataille.

Dans la nuit qui précéda immédiatement cette mémorable journée, il s’éveilla plusieurs fois pour demander s’ils étaient en-

core en présence. Toutefois cette inquiétude ne troublait pas seule son sommeil ; et, fruit des fatigues et des sollicitudes qui l’avaient épuisé durant cette longue marche, une fièvre d’irritation venait de se déclarer dans son sein par une toux sèche et une soif brûlante. Une dysurie , infirmité' déjà ancienne chez lui, s’était réveillée de la veille et rendait les symptômes de sa fièvre plus alarmants. Enfin, au matin , un officier de Ney vient demander l’ordre du combat , et à cette voix , à cette impatience belliqueuse du premier de ses soldats, Napoléon ranimé se. lève comme pour embrasser la victoire , et 'il s’e'crie : «Nous les tenons enfin! marchons ! allons nous ouvrir les portes de Moscou ! »

Debout depuis cinq heures, il attendit, regardant souvent le ciel, les premières lueurs du jour, et quand les premiers y sept, rayons jaillirent de l’orient : « Voilà , s’e'cria-t-il , le soleil d’Austerlitz. »

L’empereur donna le signal de l’attaque, qui fut engage'e par les troupes du prince Eugène. Mais, s’ilfauten croire l’historien de la campagne de j8i2 , il multiplia ses

DE l’histoire de RUSSIE. 6o5

ordres , outra ses excitations , ei engagea i8ia. de front une bataille qu'il avait conçue dans un ordre oblique.

Dans cette me'moiable bataille, de part et d’autre furent prodigués le sang et le courage, le mépris exalté de la mort, l’amour elFre'né de la gloire, et enfin tout ce que la nature et l’opinion peuvent mettre dans le cœur des hommes d’acharnement héroïque et de vertu belliqueuse. Des soldats accables de longues fatigues, vaincus de la faim, retrouvèrent des forces pour combattre comme des lions. Notre cavalerie , affrontant les boulets et la mitraille, qui tombaient comme la grêle du ciel, s’élança sur les hauteurs, pénétra dans les redoutes ; et les Russes, non moins obsti- .. nés , non moins intrépides , périrent sous le sabre de nos cuirassiers sans désemparer leur poste. On voyait les canonniers • frappés sur leurs pièces, d’une main embrassant le canon ,‘ et de l’autre serrant encore la poignée de leur sabre.

Cette bataille est une des plus furieuses et des plus meurtrières dont les annales titiUlBifés inoc^erneà pféBcntent le reolti

dit

Digilize^i hy C^oogli

Il y fut tiré plus de cent vingt mille coups de canon. La perte des Russes futiminense, celle desFrançaîs presque égale, et prés de cent mille hommes y tombèrent avec un très grand nombre d’officiers et de généraux. L’armée française eut surtout à re- , grelter Auguste Caulaincourt, qui fut tué en entrant dans la grande redoute, à la tête du cinquième de cuirassiers; jeune guerrier qui avait assisté à plus de batailles qu’il n’avait d’années, et l’intrépide Montbrun, digne successeur du général Lassale, et, comme lui , l’iionneur de notre cavalerie légère. Le nombre des généraux tués ou blessés s’éleva à quarante-trois de notre côté. Un froid subit tomba sur le champ de bataille; et que l’on juge combien le bivouac dut être cruel pour tant de malheureux que le boulet ou la mitraille avait mutilés. Le lendemain l’ennemi , désespérant de reprendre les l'edoutes qu’il avait perdues, abandonna sa position, et c’est alors que l’on put juger de l’étendue des funérailles que coûtait cette sanglante journée". « En parcourant le plateau sur » lequel on avait combattu , dit un témoin

Di. ‘ ?ed by G;-

DE l’histoire de RUSSIE. 607

j> oculaire de cette journëe (i),nous trou- 181*. » vâmes , sur une e'tendue d’environ une » lieue carrée , la terre couverte de morts M et de blessés j les intervalles entre ces » monceaux de cadavres étaient remplis » par des deTiris d’armes , de lances , de » casques ou de cuirasses, et par des » biscaïens aussi nombreux que des gré- » Ions après un violent orage. Le plus ef- » frayant a voir, était l’intérieur des ra- » vins ; presque tous les blessés , par un » instinct naturel J s’y étaient traînés pour » éviter de nouveaux coups ; là ces mal- » heureux , entassés l’un sur l’autre et «noyés dans le sang, poussaient desgémis- » semenls horribles , nous demandant la « mort pour mettre fin à leur supplice.

« Les ambulances étant insuffisantes , no- » tre stérile pitié se bornait à déplorer les » maux inséparables d’une guerre si atro- » ce. » Elle fut inhumaine en effet cette guerre, et surtout cette journée de la Moskwa ! toutes les batteries ennemies

(1) Eugène Labaume, Relation complète de la campagne da Russie ; 6« édition , 1820.

6ô8n résumé

furent enleve'es par notre cavalerie. C’est le sabre qui assiégeait et prenait les palissades et les retranchements. Cependant tant de sang fut répandu prcsqu’en pure perte. Kutusoff se vanta de la victoire, fit chanter le Te Deum de son côté, et si cette jactance paraissait ridicule, elle prouvait ' au moins que notre demi-victoire ne l’avait pas accablé. Cent soixante-dix mille Russes avaient combattu, et Kutusoff, encore à la tête defoi’ces imposantes, semblait n’avoir perdu que ses retranchements et quelques lieues de terrain.

C’est en faisant le de'tail des équivoques résultats d’une affaire si coûteuse, que le nouvel historien de la campagne de 1812 , a cru pouvoir imputer à Napoléon des hésitations et des fautes, mortelles en effet à la gloire dé ce grand capitaine, si jamais elles restent bien prouve'es.

Au moment où, suivant M. de Ségur, ■ l’héi’oïque vigueur de Ney et de Murat • venait de nous ouvrir le chemin de la victoire, Napoléon, au lieu de leur envoyer les renforts qu’ils demandaient et que leur ' épuiséhiëut l'eudalt iudiâpeusabléS| écoti^

DE l’histoire de RUSSIE. 609

» sulta longuement; et enfin, après des or- *i8i » dres et des contre-ordres rditére's à sa 3) jeune garde, ’instant décisif ne lui parut 3> pas encore venu. » Il avait déjà re'pondu à Rapp qu’il voulait gagner la bataille sans elle. Murat envoya de nouveau un aide-decainp pour demander du secours; l’empereur promet la jeune garde, mais à peine at-elle faitquelquespas quelui-memelui crie de s’arrêter. Il répondait à ceux qui le pressaient, « qu’il fallait savoir attendre;

» que la journée serait longue; que l’heure » de sa bataille n’était pas encore venue. » Mais l’heure de sa bataille ne vint pas.

Son immobilité, son sang-froid sans force, et cette constance qui ressemblait à de l’apathie, furent remarqués de chacun et diversement expliqués ; l’armée ne retrouva pas son chef, et ce grand corps manqua , au moment critique, de l’âme qui devait le faire mouvoir et le diriger. Napoléon ne manifesta de volonté que par l’opiniâtre refus de faire donner sa réserve; et tel fut le mécontentement de ses maréchaux, que Ney, le plus fougueux de tous , s’écria : a Puisqu’il ne fait plus la guerre par lui-

1812, » même, et qu’il n’est plus ge'néral, qu’il » veut faire partout l’empereur , qu’il re- » tourne aux Tuileries et nous laisse être » généraux pour lui, Murat, mieux instruit,

3) pensa que les premières atteintes de l’e'- 33 quinoxe avaient ébranlé son tempéra- 33 ment affaibli, et que l’action de son gé- 33 nie était comme enchaînée par son corps 33 affaissé sous le triple poids de la fatigue, 33 de la lièvre , et d’un mal qui de tous est 3) celui qui peut-être abat le plus les forces 33 physiques et morales de l’homme. 33 Ceux qui depuis ont voulu le justifier sur ce refus de faire donner sa garde, ont prétendu qu’il attendait que la garde russe elle^mème eût pris part à l’action, et qu’à chaque instant il demandait si elle n’avait pas donné. Mais outre qu’un tel motif doit paraître bien puéril et bien absurde aux gens du métier, il est démenti par les deux historiens (Eugène Labaume et Ségur), qui affirment que la garde russe prit part à l’action. « Kutusoff, dit le premier, avait fait avancer sa réserve pour tenter un dernier coup de fortune : la impériale en faisait partie. » Kutu-

DE li’HieTOIRE DE RUSSIE. 6 1 I

soff, dit M. de Sdgiir, profite de ce sursis i8i qu’il ne devait point espérer; il appelle au secours de sa gauche toutes ses réserves et jusqiC à la garde russe. Ce dernier attribue de plus à l’empereur une réponse qui supposerait un tout autre motif. »

Daru , poussé par Dumas et surtout par Berthier, dit à voix basse à l’empereur, que de toutes parts on s’écriait que l’instant de faire donner la garde était venu. Mais Napoléon répliqua : « Et s’il y a une seconde bataille demain , avec quoi la livrerai-je ?» Le ministre n’insista pas, surpris de voir pour la première fois l’empereur remettre au lendemain et ajouinèr sa fortune (i). Enfin M. de Ségur, après trop de vaines circonlocutions , finit par dire que « les mieux instruits pensèrent

(i) Napoléon, au fondée :<on exil, s’efforçant de réfuter plusieurs critiques sévères dont ses opérations militaires, particulièrement celles de la campagne de Russie, avaient été l’objet dans le livre des Considérations sur l’art de la guerre, par le général Jomini, ne touche nullement à cette difficulté. Au reste sa défense de cette expédition n’est point satisfaisante*

i8ia.

» qu’à celte distanqe, et à la tête d’uue ar- » me'e d’e'trangers , qui n’avait d’autre » lien que la victoire, un corps d’ëlite et » dévoue' lui avait paru indispensable à » conserver. » Ce* qui signifie sans doute que , pour sauver sa personne , Napoléon avait manqué la victoire, prodigué le sang et compromis le sort de son armée.

Si c’est ce qu’a voulu dire M. de Ségur, nous ne nous hasarderons point à discuter le mérite d’une assertion aussi grave. C’est au temps à prononcer sur cette flétrissante accusation portée contre la mémoire de Napoléon ; souvenons-nous que ce dernier a dit lui-même que l’on ne saurait jamais la vérité sur cette campagne de Russie. 'Il a dit encore au fond de son exil, et en attestant les jnànesde ses héroïques compagnons, Murat , Ney , Poniato-wski , « que î) la campagne de Russie est la plus glo- 3) rieuse, la plus difficile et la plus honora- » ble pour les Gaulois, dont l’histoire 3» ancienne et moderne fasse mention.»

Le ton dont il a écrit cette page de ses mémoires va à l’âme : on est touché, ébri»nlé par l’image dç çe grand et inal-

DE l’histoire de RUSSIE. 6l5

heureux homme gravant ainsi quelques 1813. ardentes et brèves paroles pour venger l’insulte faite à ses lauriers. Pourtant, quand cette impression attendrissante* s’est dissipe'e,la réflexion ramène le reproche et le regret sur cette partie de son histoire. Les lecteurs pour qui un peu de scepticisme serait ici un fardeau trop lourd, et qui veulent une opinion arrêtée, à quelque prix que ces*oit, sur toute chose, doivent chercher dans une laborieuse étude de tous les documents les éléments de leur détermination. Nous n’avons voulu dans cel exposé succinct de l’expédition fameuse que susciter quelques doutes entre deux opinions également extrêmes : l’une toute de blâme , et l’autre toute d’admiration. Maintenant tout devient positif dans le récit de nos désastres; le terrible dénouement est assez connu , et nous allons précipiter notre marche à travers d’alTreux débris.

Murat, infatigable et toujours insatiable de combats , retrouva les Russes occupant une hauteur derrière Mojaïsk. Leur attitude était jfci nae et imposante comme avant

6i4 ■ kÉstiMÉ ■"

i8ia bataille. Attaqués sans succès , ils continuèrent leur retraité jusqu’à Moscou.

Kuttisoffj qui avait promis de défendre cette capitale, rdünit encore sous ses murs qüatre-vingt-onze mille hommes , ÿ compris vingt mille recrues et six mille Cosaques.

Napoléon resta trois jours à Mojaîsk, consumé par une fièvre ardente et privé par un rhume violent de l’usage de la parole. Il retrouva' la voix pour dire au général Béssières , qui lui faisait alors l’énUmératîbn de tous les généraux blessés à la Moskôwa : « Huit jours de Moscou, et il n’y paraîtra plus. » ’ ^

' Cependant les habitants de cette malheureuse 'capitale, abandonnés par Kutusoff, se hâtent de fuir à la voix de Rostopchin: il leur annonce que la ville entière est dévouée aux flammes. Cette résolution , digne d’un pays barbare , mais digne aussi d’un héroïsme antique, décida, comme on sait, du sort de toute l’expédition. En s’arrêtant devant le spectacle de cet immense sacrifice , l’histoire répétera toujours lé nom de rhoinme à qui Ti-

DE l’hISTOI]^ de RUSSIE. 6l5

dëe en a ë(c attribue'e ; mais que djrar elle en voyant que cet homme lui-même , comme épouvanté de sa propre gloire, a désavoué le brûlement de Moscou ? Toutefois les désaveux de M. le comte Rostopchiu , sans rien changer'à l’opinion généralement établie à cet égard, n’ont servi qu’à élever des doutes sur la trempe de son caractère. Il est des hommes qui ne peuvent pas supporter , durant le reste de leur vie , les conséquences d’un acte de force dont ils ont été capables une fois.

Napoléon, environné par les flammes dans le Kremlin, eut enfin les yeux désil» lés par cette lueim sinistre* Il pressentit tous les résultats de ce terrible événement. Il n’a jamais parlé depuis de l’incendie de Moscou que comme de l’incendie de Baylen, c’est-à-dire avec l’accent de la fureur ou celui du désespoir. « Si les Russes, a-t-il écrit V à Sainte-Hélène, eussentgagné la bataille » de la Moskowà leur capitale était sauvée 1 J) rent mille Russes, hommes, femmes et ena fants ne seraient pas morts de misère dans a les bois , dans les neiges des environs; la a Russie n’aurait pas, vu s’anéantir en une

6l6 ' ' ' RÉSIIMÉ

1812, «seule semaine cette superbe capitale, » l’ouvrage des siècles; elle n’eût pas perdu « plusieurs milliards engloutis sous ses » ruines. Sans V embrasement de Mos- » cou J événement nouveau dans î histoire, » Alexandre eût été contraint à la paix. » On sait qu’après avoir vainement attendu pendant vingt jours à Moscou une lettre et des propositions de la part de l’empereur Alexandre , Napoléon prit le parti d’abandonner sa stérile conquête et les débris encore fumants de cette capitale. Il la quitta, en laissant au maréchal Mortier l’ordre de renverser de ses vieux fondements le palais des tzars. Cependant l’hiver , l’allié le plus redoutable des Russes, était arrivé. Il apparut prompt et terrible, escorte' de toutes les horreurs du septentrion, et enveloppa la retraite, ou plutôt la fuite et la déroute de l’armée française,

d’une complication inouïe de désastres.

Au milieu de tant de malheurs , que les récits du nouvel historien viennent de reproduire d’une manière si frappante et avec tant de succès, le lecteur suit avec angoisse les dernières luttes des débris de

Df ■■ '■ ■: .ï vitale

DE l’histoire de RUSSIE. 6I7

nos braves avec l’ennemi, il s’attend à 181 chaque instant à les voir succomber sous la supériorité! du nombre comme sous les mille tourments qui les pressent, et il se demande avec étonnement comment les Russes purent laisser échapper une victoire complète et définitive, qui tant de ' fois s’offrit à eux évidente et facile.

L’un des acteurs les plus distingués de cette guerre , faisant la campagne avec les Russes, expose dans les termes suivants la même difficulté.

« On ne pourrait citer dans l’histoire » moderne aucune campagne dans laquelle » chaque adversaire ait eu d’aussi fré- » quentes occasions d’obtenir une victoire » certaine , et d’assurer , en l’attaquant ,

» la destruction totale de son ennemi, sans » aucun risque pour lui-même, et à peine » avec quelques pertes. »

Le témoin oculaire qui s’exprime ainsi, homme dont l’opinion doit avoir beaucoup d’autorité dans cette matière, est le général Wilson , qui , faisant partie de l’état-major du général Kutusoff, accusa plusieurs fois la lenteur trop indé-

6l8 RÉSÜNB

1819* Oise do ce yieux géo^ral. Dana l’exaraea qu’il a fait des ope'rations de cette campagne , soit du côté des Russes , soit du côté des Français, il distribue le blâme aux uns et aux autres par portions à peu prés égales (i).

Par l’efiet d’un manque d’énergie dans la direction des mouvements de l’armée russe , et de cette détermination de ne point faire d’attaque générale et concentrée sur la ligne de marche de l’ennemi , l’armée française aurait regagné sa posi-

(1) Mais de toutes ses assertions la plus extraordinaire se trouve dans le passage suivant.

■ En occupant, dit-il, les lignes de la Dwina net du Dniester , il (Napoléon) ponvalt à son »gré rétablir on non la Fpiogne; il se couser- » vait l’option de l’un pu de l’autre parti : mais B sa marche militaire sur Moscou, dictée par sla seule vanité, et par un désir ardent d’étersniser la gloire de sa conquête, est une opérastion militaire qui n’eùt encore été suivie d’au- Bcun désastre, ou même d’aucun inconvénient, B si les combinaisons politiques de Bonaparte ne B l’avaient induit à séjourner dans cette capi- » taie aufdelà de vingt jours, b

, DS l’histoire de RUSSIE. 619

tion snr la Dwiaa et le Dnieper sans aucune perte bien rëelle , si elle n’eût pas entièrement néglige' de pourvoir ses chevaux de fers à glace : les chevaux de Bo-, naparte furent seuls exceptés de cette imprévoyance ; et c’est aux soins de Caulaincourt que Bonaparte dut son salut.

Il reproche aux Russes de ne s’étre pas maintenus dans leur camp retranché de la Drissa, et par suite d’avoir abandonné sans combat tout le vaste pays situé entre le Niémen et le Niéper.

11 reproche aux Français d’avoir manqué l’occasion d’exterminer l’armée russe , après la bataille de Smolensk, lorsqu’elle s’était engagée tout entière avec son immense train d’artillerie dans d’étroits défilés. Ce fut la faute de Junot , qui perdit, ainsi que l’observa Napoléon, le plus beau jour de sa vie. 11 aurait pu ajouter et de la sienne.

D’avoir manqué en pareille occasion de mettre fin à la guerre par la plus achevée des victoires, lorsqu’aprés la prise de MoS' cou les armées russes tournèrent autour des ruines fumantes de leur capitale pour

6ao’ ' RÉSÜMÉ ^ *

lal regagner la route de Kalouga , hors de la ligne de marche , encomhre'e d’obstacles de toute espèce, et dans cette position présentant le flanc de leurs colonnes à l’armée française concentre'e.

Ilpre'tend qu’après la bataille de Malolaroslavetz , si glorieuse pour le prince Eugène et pour son année d’Italie , si Napoléon avait le second jour lancé son avant-garde, au lieu de faire un mouvement oblique pour regagner Moscou et la route de Smolensh, toute l’armée russe , conformément aux ordres qu’elle en avait reçus, se serait retirée vers Oka, et,' abandonnant un riche' pays, aurait laissé à rarmée française 'une ligne de marche assurée, dans quelque dii cction qu’il lui eût plu de rentrer en Pologne.

Il soutient qu’à Viasma les Russes pouvaient en finir avec les Français; mais tandis que Miloradowitcli, à la tête d’un seul corps , rencontra et vainquit , avec un avantage considérable , trois corps de l’armée française , tout le gros de l’armée russe bivouaquait tranquillement aux environs. * ^

DE T.’hISTOXRE de RUSSIE. 62 1'

A Krasnoë, toujours selon Wilson, l’ar- a. mëe russe, forte de cent dix mille hommes, ayant une cavalerie et une artillerie formidables , se rangea en bataille, et demeura paisible spectatrice des mouvements de l’armée françaisè, qui défila tout le long de son front pendant vingt-quatre heures , jusqu’à ce qu’enfin les derniers rangs de son arrière-garde se fussent retirés. Cependant cette armée se trouvait déjà dans le désordre le plus horrible; les restes de sa cavalerie étaient hors d’état de quitter la grande route ; les débris de son artillerie étaient traînés à force de •bras ; l’infanterie manquait de munitions ; et soit la rigueur de la saison soit la famine , cette malheureuse armée était réduite à un état si affreux que les Cosaques mêmes s’écriaient : « N’est-ce point une » horreur de voir ces squelettes sortir » ainsi de leurs tombeaux. »

Il y eut à la vérité des engagements partiels; et, le troisième jour, Ney, ch argé de protéger la retraite , livra un combat que Wilson nomme la bataille des héros, tant en raison de la fureur de l’attaque

Digitieed by CoogU:

1812. que de l’intrépidité de la défe^sp. Ç’est après ce Combat que Ney, retournant sur ses pas, pour e'chapper aux quatre-vingt mille Russes qui étaient devant et autour de lui , emmena les débris de ses régiments à travers un pays inconnu , passa le Borysthène sur les glaçons du fleuve, et rejoignit Napoléon qui le croyait perdu. Cependant KutusofF avait déjà envoyé un parlementaire à Ney pour l’engager à se rendre, et toute son armée avait déjà pris position pour arrêter le lendemain la colonne frauçaise et couper sa retraite.

Enfin à la Bérézina, qui semblait devoir être le terme fatal de cette retraite, Napoléon , renforcé par Oudinot, ne trouva pour l’arrêter, selon le général Wilson, que dix-huitmille hommes , sous les ordres eje TcbitchakolF, qui, en contravention des ordres qu’il avait reçus , avait dirigé la plus grande partie de ses forces suf un autre point. Et en effet le passage , qui fut

si funeste , se serait effectué sans mal-

heurs, si Wittgenstein n’avait pas été plus ardent à la poursuite que les autres chefs. Le reste de la grande armée russe

- Dignecd &7 Coo^U

DE LHISTOthÈ DE RUSSIE. 6ôS

n^arriva à la B^rézma que deux jèurS après que les colonnes françaises Pennént franchie. Le général Wilson pense qu’en cette occasion , comme dans toutes les précédentes , si les chefs de l’armée russe eussent eu l’habileté ou l’audace nécessaire pour profiter de tous les avantages que leur offraient à la fois la Supériorité des forces, celle des positions , la nature du climat , la situation des Français , et le dévouemént de leurs troupes , pas un seul homme de’Farmée frahçaise ne serait échappé à la' nibrl. ’ '

J’ai rapporté cés observations d’un homme de guerre pour faire voir quelle -est la nature de ce jeu réputé si glorieux, aux chances duqüel les souverains jouent leurs trônes et leurs empires , à prix de sang et de malheurs. Si les chevaux de Bonaparte n’eussent pas été ferrés à glace il ne serait pas revenu de Moscou , et peut-être la lance d’un Cosaque l’eût dérobé à l’exil de Sainte-Hélène.

Nous ne poursuivrons pas le detail de cette funeste retraite , où le désastre s’accrut du défaut de toutes les res^urces

i8ià.

Digiti/wj by Cooglc

1812. qu’une imprévoyance sans excuse avait négligées. Nous ne chargerons pas nos pages du détail de tant de malheurs terrihles, que d’autres écrivains ont retracés naguère de manièi’e à ne rien laisser à dire après eux. Et d’ailleurs , puisque la destinée l’a ainsi voulu , c’est une narration qui appartient plus à l’histoire de Fiance qu’à celle de Russie. Mais , rentrant dans la suite des faits ou des considérations qui sont plus particulièrement do notre sujet, nous devons remarquer le caractère que la nation russe et son souverain déployèrent dans cette lutte mémorable , et les résultats qu’elle eut pour eux. Les Russes éprouvèrent des pertes égales aux nôtres, soit par les batailles , soit par le climat , car cet hiver inouï ne les trouva guère plus aguerris que les Français contre ses rigueurs. Cependant leur constance ne se démentit pas, et Napoléon leur a lui-même rendu une éclatante justice dans les Mémoires publiés sous son nom.

Quant aux résultats, l’avantage de cette campagne fut très grand pour la Russie ,

DB l’histoire de RUSSIE.

si on le compare à ceux que lui réservait i8ia. le succès des plans de Napoléon. Sa capitale avait été consumée avec d’immenses richesses ; plusieurs de ses provinces avaient été dévastées avec une fureur sans exemple; plus de deux cent mille hommes de troupes réglées avaient péri , mais une compensation bien réelle de tous ces malheurs, réparables par le temps et l’industrie , ce fut d’avoir développé les ressources de l’empire et d’avoir électrisé l’esprit du peuple. Ce fut encore d’avoir démontré que si la Russie n’est point à l’abri d’une invasion malgré la distance, que si ses armées peuvent être vaincues , malgré le courage et le dévouement fanatique de ses troupes , elle reste indomptable par le droit du climat.

Napoléon savait mal sa Russie, et avait été mal informe sur des points d’une haute importance; mais surtout il s’était complètement trompé sur le caractère de son illustre adversaire. L’empereur Alexandre , nullement ébloui par le prestige d’une fortune militaire jusque là si prodigieuse, opposa une inébranlable fermeté à ses '

6â« ftÉstrMil

premiers revers , se re'signa â s’înstruiurej à vaincre par ses deTaites méme^ et fit le serment, comme souverain et comme homme , de ne point traiter avec Bonaparte , tant ^u’il y aurait un ennemi armé dans son pays. Napoléon, prêt à quitter Moscou, voulait la paix, à quelque prix que ce fût, et une dernière fois il adressa Lauristonà Kutusoff pour obtenir de ce général un sauf-conduit afin d’aller à Saint-Péters< bourg; mais cette négociation tourna mal : les généraux russes, prévenus de l’inflexible résolution de leur maître, ne cherchèrent qu’à gagner du temps pour voir arriver les frimas (i).

Alexandre joignit son armée à Vilna, et par son exemple encouragea ses sujets à supporter les privations , le froid, la fatigue.Sa présence etson affabilité soutinrent l’enthousiasme de la nation russe, bien mieux que Napoléon , au milieu de tant de malheurs , n’avait pu soutenir celui de ses malheureux soldats. Alexandre expédiait lui-même les ordres relatifs à la for-

(0 Ségur.

DB L*HISTOIIlB PB RUSSIE.

roatioQ des,, hôpitaux, des arabulancesi i8i^. s’occupait ayec une ardeur infatigable dq la re'organîsation des corps décomposés par la guerre, et remplissait enfin de son ardeur conservatrice toutes les parties de son vaste empire.

La nation, touche'e d’un si noble exemple , d’une si paternelle sollicitude, répondit par d’immenses sacrifices aux vœux de son souverain. Des contributions volontaires , en hommes , en argent , furent fournies par la noblesse; tout l’empire retentit de cris de triomp|ie , d’hymnes de reconnaissance, et quand l’ennemi eut entièrement disparu de son territoire , elle se leva à son tour pour envahir le territoire de son ennemi.

Un essaim de Cosaques , chargés d’un butin immense, s’avança comme un torrent des rivages du Don. On voyait chaque jour arriver , parmi les renforts, les adolescents, les vieillards , et tout ce qui pouvait soutenir le poids d’une lance.

Cependant la diplomatie européetine se hâtait de profiter des malheurs de Iilapo^éop, ses douteux alliés abaudour

181 a. naieiit sa fortune , frappée à mort dans lé nord et dans le midi tout à la fois, ile général York, Prussien, signait une oon-' vention de neutralité avec lesHusses, et cette trahison empêchait Murat, à qui Napoléon avait laissé le commandement des restes de la grande armée , de conserver la ligne du Niémen, et même de garder des positions derrière la Yistule. Bientôt la Pologne fut entièrement évacuée , et l’Allemagne , où tant de haines fermentaient , où tant d’espérances étaient soulevées, allait redevenir le théâtre de la guerre , que lui rapportaient la fortime de la Russie , l’audace de Napoléon , et le dévouement trop servile des Français à la gloire de leur chef.

i8i3. ^£n effet, Napoléon ayant obtenu de la

lâcheté de son sénat une nouvelle armée, forte , nombreuse , quittait le sol de la France consternée, épuisée, pour réparer sa honte dans de nouveaux co m b .

1er Une sixième coalition se déclarait contre ' mars. lui ; la Russie lui arrachait de vive force ses anciennes alliances , imposait la sienne au roi de Prusse , appelait les Allemands

DE i/hIST6IRE de RUSSIE.

à secouer le joug en traitant d’escIaveS les princes fonvant la confédération du ' Rhin, et enfin, au mois de mars, quatre-vingt mille Russes et soixante mille Prussiens passaient l’Elbe prés de Wittemberg et de Dresde , et occupaient cette dernière ville.

• Napoléon se retrouvait à la tête d’une armée de deux cent cinquante mille hommes. Mais près d’un quart de ces troupes se composait d’Allemands, Saxons, Wcstphaliens ou Bavarois, dont les dispositions étaient au moins douteuses; tout le reste, sorti de France, était jeune, inexpérimenté , car les vieux soldats avaient péri , et la cavalerie surtout était faible. La victoire, mais sanglante, accueillit ces nouveaux soldats à Lutzen et à Bautzen. Le , re'sultat de ces succès fut l’occupation successive de Dresde , de Hambourg, de Breslau, et finalement l’armistice de Pless- •witz , en Silésie. Les Russes profitèrent de cette trêve pour se renforcer de plus de 'soixante mille hommes de bonnes troupes, venues du midi et du cœur de Ik Russie. Les alliés se flattaient en outre

et

mai.

4 juin.

Ç5d RSSITMB

de voir PAltemagoe, au premier moment^ ' se soulever tout entière , et la Hollazi4oà la Suisse , le Tyrol , Tltalie , et tout le midi de l’Europe , concourir par des att , laques siipuitaiiées qu succès de la Goali« tioi|. Ils espéraient surtout entraîner l’Ann triche , qui ne persistait plus que faible^ ipent dans son rôle d’arbitre et dans sa neuti'aitté. En e^Tet, Napoléon n’ayant pas même voulu adresser à son beau-pêrp 3^ npe note cunciliatoire , TAutriche signe juillet. 4 Prague un traite' d’adhésion à l’alliaiiiifS de la Russie et de la Prusse. Un 'copgri^ s’étant ouvert immédiatement dans cptto ville , le duc dejYiçence, qui s’y présente comme ministre de Napoléon, n’y fu| point admis |Sous prétexte de l’insuffisance de ses pouvoirs. La démarche de l’Autrir che avait changé toutes les dispositions , et c’est un résultat qui avait échappé à la sagacité de Napoléon , ou que son orgueil! lui avait fait méconnaître. '

a6 II vainquit à Dresde j et comme si son 'et étoile reprenait son premier ascendant, awil. Moreau, qui avait abandonné l’Amérique pour venir se mesurer contre lui , périt

DE l’hISTOIEB de RUSSIE. 69 f

d'ttn boulet français dans cette mémorable i8 13. bataille, où commandaient en personne trois souverains. Mais cette victoire fut incomplète, et les alliés, engagés, comme après la bataille de Smolensk, dans des défilés d’où ils devaient ne pas sortir, cpe'rérent leur retraite , grâce à la faute du général chargé de s’emparer de la position devant laquelle ils étaient forcés de déboucher.

Dans cette campagne, la plupart des généraux firent des fautes de même que leur chef; Ney lui-mème, ayant voulu, avant la journée de Dresde^ s’emparer de Berlin , que couvrait l’armée suédp-prussienne, s’écarta, avec un corps de soixante et dix mille hommes , du reste de l’armée française , qui rétrogradait sur Dresde , Napoléon ayant été forcé de renoncer à son plan dUpvasion de la Silésie.

Les tnanoBuvres diplomatiques mar^ chaient toujours à coté des opérations militaires ; les confédérés sentaient toujours plus vivement le besoin de resserrer les liens de cette uqion , qui seule pouvait faire leur force ; deux nouveaux traités ,

ili3. le premier entre l’Autriche, la Russie et la Prusse , le second entre l’Autriche et la Grande-Bretagne, furent signe's à Tœp-

9 sept, liiz, en Bohême, dans l’intervalle qui s’écoula entre la bataille de Dresde et celle de Leipsick.

ï6 , i8 On sait que le sort de cette journée, que

oc*tob plusieurs combats , fut en

grande partie décidé par l’infâme trahison du général Wrède , qui passa à l’ennemi avec tous ses Bavarois ou Wirtembergeois, emmenant une artillerie de plus de soixante-dix pièces de canon. Cet événement imprévu empêcha notre victoire plutôt qu’il ne détermina celle de l’ennemij cependant Leipsick fut enlevé le lendemain , et lesi souverains confédérés , c’est-à-dire l’empereur de Russie , le roi de Prusse, et le prince de Suède, Bernadette, y entrèrent par trois portes différentes. Vingt raille prisonniers , plus de treize mille blessés ou malades , quinze généraux, un matériel immense, furent, pour l’ennemi les fruits de cette victoire. Mais il la paya du moins par assez de sang,

DE l’histoire de RUSSIE. 635

et il dut hésiter un moment entre le deuil i8i3. et le triomphe.

' Dans cette affaire funeste, qui amena sur le bord de l'abîme la fortune de la France et celle de son chef , Napoléon est accusé d’avoir commis de grandes fautes, par un invincible orgueil, ou par une aveugle obstination. La première de ces fautes aurait été de se laisser amener par l’ennemi dans une position extrêmement défavorable , ayant sur ses derrières "des plaines marécageuses , coupées de canaux, presque sans ponts, ettelle qu’il la faudrait pour anéantir dans sa retraite une armée qui devrait céder le terrain. Aussi celle de l’armée française fut désastreuse. Une terreur soudaine, causée par l’explosion d’un pont sur lequel elle allait franchir l’Elbe , et qu’un sergent fit sauter avant le temps , fut cause que les troupes se précipitèrent à la débandade vers toutes les issues occidentales de la plaine , c’està-dire dans la direction de la France, et tout ce qui ne périt pas dans les eaux tomba au pouvoir de l’ennemi.

octob.

aisüus

NapoMpp, justifiant dans ses Mémoirçs les dispositions militaires de Leipsiclc, impute tous les malheurs de cette bataille , d’une part à la défection des Bavarois , et de l’autre à l’événement du pont dont nous venons de parler ; il prétend que l’armée française avait été victorieuse le i8, malgré l’échec éprouvé le i6 par le duc de Raguse. « Une trahison aussi inouïe, dit-il M enparlantdes Bavarois, devait entraîner » la ruine de l’armée, et donner aux alliés » tous les honneurs de la journée. Cepen- »dant, à la fin de la journée du i8,l’en- » nemi fit un mouvement rétrograde sur » toute la ligne et prit ses bivouacs en » arrière du champ de bataille, qui resta U aux Français (i). »

Les débris de l’armée française, réunis à Erfurt , se réorganisèrent assez rapidement pour résister à soixante mille Austro-Bavarois qui les attendaient à Hanau.

Wrède les conduisait; Wrède espérait jeter un peu de gloire sur la honte de sa défection. La vieille garde, commandée

(i) Mémoires écrits à Sainte-Hélène } t II.

by Guüglc

DE D*HISTOlllë DE RUSSIE.

par Curial , 1’ (écrasa ;*^il perdit douze mille i8i5. hommes, et lui-même fut blessé.

On sait la suite de ces e've'nements. Toutes les places fortes d’Allemagne occupées par des garnisons françaises tombèrent successivement au pouvoir de l’ennemi, ha Hollande fut évacuée , et les alliés s*a- Tancérent sur les bords du Rhin.

Au midi , la fortune avait également abandonné nos drapeaux ; la péninsulé hispanique tout entière était évacuée , et le maréchal Soult , forcé de battre en retraite devant Wellington, avait repassé la Bidassoa.

Dans cet état de choses, les souverains confédérés annonçaient par la déclaration de Francfort « qu’ils ne faisaient point la » guerre â la France , mais à Napoléon ;

* qu’ils voulaient que la France fût forte,

» heureuse et plus puissante que sous ses » anciens rois. »

A la fin de décembre, six divisions en- a» déc. nemies , fortes de cent vingt mille hommes, et commandées par le prince Schwartzemberg, passèrent le'Rhin entre Bâle et Schaffhouse. Trop confiant dans le rem-

3i déc.

part de la neutralité helvétique, Napoléon n’avait nullement songé à garder les frontières de l’empire de ce côté; et non seulement les enfants dégénérés de Tell ne s’indignaient pas de cette violation de leur territoire, mais encore ils l’avaient provoquée , et avaient transigé pour le prix de leur lâcheté.

L’armée de Silésie , sous les ordres de Blücher, effectuait en meme temps son passage entre Manhein et Coblentz. L’étranger inondait les portes de la France, apportant dans scs l’essentiments toutes les horreurs de l’invasion.

Nous n’cntrei'ons pas dans le détail des événements de la mémorable campagne de i8i4, qui replaça le grand homme dans toute sa supériorité militaire, et qui est à jamais riionneur des armes françaises, quoique la plus infâme trahison ait fait avorter les fruits de tant de génie du côté du chef, de tant de patriotisme et de courage du côté des soldats (i).

(i) Ici tout lecteur attentif comprendra combien le mot de courage est faible api'és

DE l’histoire de RUSSIE.

Les manœuvres de Napoléon furent si savantes, si promptes, et ses victoires à CJiampaubert, à Montmirail, à Vau>champ, si décisives, que si chaque Français eût fait son devoir , a dit un c'tranger (i), elles jetaient l’arme'e alliée, alors réduite à cent vingt mille hommes, avec ses souverains à sa tête , entre la ville de Paris et le canon de l’armée française , sans aucune ligne de communication avec le Rhin , sans magasins intermédiaires , sans munitions , sans provisions autres que celles qui marchaient dans le moment avec l’armée. En vingt jours, l’empereur avait successivement battu tous les corps de l’armée de Silésie et les avait jetés entre

avuir été si souvent répété , quand on l’applique à ces derniers et magnanimes efforts de Napoléon et de la grande armée! Alors ils furent grands et dignes de tout notre respect , car ils combattaient pour défendre l’indépendance du territoire ! Alors le ciel aurait dû leur donner la victoire; mais ce ciel inexorable la fit luire à leurs yeux, et plaça tout-à-coup entre eux et notre salut un abîme de perfidie.

(i) Général Wilson.

Q, 1 1 et i4 fév.

by GiMï^Ie

1614. la Martte et l’Aîiûè, ét le vieüi iftatamore Blücher perdait tçut son corps d’armée , si Vintzingerode, accourant de la Belgi- . que , nb l’eût arraché à Napoléon. Alors celui-ci, laissant en présence du Prussien et du Russe les ^maréchaux Mortier et Marmont , marche avec Victor, Oudinot,

' Macdonald, et conduisant lui-méme sa vieille et sa jeune garde , sur le flanc dè l’ennemi, disséminé à la rive droite de la Seine. Les alliés étaient dans une position dont il leur était impossible de se retirer: une main puissante , une main à qui la fortune venait de rendre toute sa force , les avait entourés du cercle impérieux de Popiîius; et, forcés à la retraite saUs pouvoir l’opérer, ils allaient se trouver prisonniers au sein de leur conquête , si la trahison ne fût venue à leur secours.

L’armée, qui venait d’obtenir do si beaux succès, s’avançait contre eux pleine de confiance. Elle était forte de plus de cinquante mille hommes , depuis que divers corps venant d’Espagne s’étaient réunis à elle; personne ne doutait de la ^ victqire ; or c’est par la certitude d’un tel 1

DB k"histoiilb db rüssib. 639

résultat qu’il faut appre'cier la défection t8i4t qui le dt manquer.

Cependant les ne'gociations commencées au congrès de Ghâtillon au moment où Napoléon venait d’être battu à la Rothiére se poursuivaient avec une égale mauvaise i foi départ et d’autre. De chaque côté on cherchait à gagner du temps , ,dans l’espérance d’avoir pour soi l’autorité de la fortune et le droit de la victoire j mais quoique ce droit restât enfin à Napoléon, les conditions proposées alors étaient bien moins acceptables que celles du ti aité de Francfort que l’on semblait avoir eu l’intention de prendre pour bases en se réunissant à Ghâtillon. Il y eut même un moment , après la bataille de Montmirail, où l’empereur Alexandre voulut que l’on traitât avec le négociateur français , le duc de Vicence , à quelque prix que ce fût. Si donc les dispo«itions des alliés éprouvèrent , malgré les victoires multipliées de Napoléon , un changement si extraordinaire , c’est qu’ils comptaient sur un mystérieux auxiliaire. Au reste le mystère est aujourd’hui complètement

-CringU-

'646' RÉSÜMÉ

i8i4. dévoilé, el si l’histoii'e contemporaine ne peut pas encore dire toute la vérité, elle peut s’en l emettre à cet égard à la mémoire indignée du lecteur.

Les souverains confédérés demandaient « que Napoléon renonçât à la totalité des acquisitions faites par la France depuis le commencement de 1792 , et à toute influence constitutionnelle hors de ses anciennes limites. » Telle était la première et principale clause exprimée dans leur nouveau projet de traité. Napoléon le rejeta avec indignation, et son refus de la paix fut alors aussi magnanime que précédemment i^il avait été déraisonnable et orgueilleux.

Cependant les négociations se prolongèrent par l’influence de l’Autriche, qui ne voulait pas voir le souverain , époux d’une archiduchesse , ruiné ni humilié.

Les opérations militaires se poursuivaient avec activité ; à Nangls , à Montereau, à Méry-sur-Seine , les Français battirent l’ennemi, et le poursuivant jusque dansTroyes , le forcèrent d’évacuer cette ville, qu’ils occupèrent à leur tour. Cependant un prince de la maison de Bourbon

DIgilized by GÔOgU

DE i/histotee de russieI 64 1

était ddjà sur le territoire français, et Na- i8i4* pole'on prit de vaincs et tardives mesures pour comprimer les anciennes affections que sa présence réveillait.

Napoléon ne put amener à un engagement général , comme il s’en était flatté , le prince autrichien SchwaiMzemberg; il était forcé de morceler son armée^ pour couvrir les différentes roules de la capi- , taie qu’un ennemi beaucoup plus nombreux menaçait. Aussi, de tous les combats que lui ou ses maréchaux soutinrent, aucun n’eut de résultat décisif, et des succès partiels équivalaient à des défaites.

Les combats de Bar et de la Ferté-sur- Aube, où le maréchal Oudinot se laissa surprendre, et même la bataille de Craone, où Napoléon commanda en personne , ayant avec lui les maréchaux Ney,‘Yictor et Mortier, ne furent de même qu’une dépense d’hommes plus onéreuse à nous qu’à l’ennemi. L’empereur attaqua sans succès la ville de Laon, qui servait d’entrepôt aux armées alliées , et le maréchal Mimnont, qui arrivait pour le renforcer, se laissa surprendre pendant la nuit, ët per-

64) - iUBSUMB

1814. mille prisonniers avec toute son

ai'tillerie (i). Cinq jours avant, la ville de Soissons, rendue prématurément par capitulation, était devenue un point de communication et un commun appui pour ràrmée des alliés , dite du Nord, et celle dé Silésie , commandée par Blüclier ; de sorte que ce général prussien trouvant les chemins libres devant lui put s’avancer sur Paris avec une force d’environ cent mille hommes.

Tandis que ces divers événements fai- • saient ainsi pencher la balance en faveur des confédérés, ces souverains renouvelaient et consolidaient pour la troisième fois leur alliance offensive et défensive contre la France. Le traité de Chaumont engageait respectivement les diverses puissances à poursuivre sans relâche la guerre contre la France, dans le cas où les propositions présentées ne seraient définitivement point acceptées par elle.

' Elles ne pouvaient pas l’étre. Napoléon écrivit à son beau-père j mais l’on entre-

(i) Manuscrit de i8i4» par le baroa Fain.

pinih. c îongli

DE li*HISTOnB DE RUSSIE. 64^

vit bien moins dans sa lettre le désir d’ob- t9i4. tenir la paix que l’espoir de détacher son beau-père de la cause de ses ennemis.

Peu de jours après, le congrès de Cha- • tillon fut rompu , et l’on apprit à Paris l’entrée à Bordeaux de monseigneur le duc d’Angoulème. Le comte d’Artois était déjà arrivé à Vesoul. La présence de ces princes réveillait d’anciennes [affections , et les plus dangereux ennemis de Napoléon étaient au sein même delà capitale.

Après le glorieux combat d’Arcis-sur- Aube, Napoléon manœuvra encore avec une grande habileté pour attirer l’ennemi loin de Paris, en se portant sur la Haute*

Marne , comme s’il eût persisté dans le ' projet de couper leurs communications avec le Rhin; mais alors il était trop faible, surtout en cavalerie. L’ennemi ne fut point dupe de ce stratagème tardif; il sa-= vait la force de l’empereur aussi bien que lui-méme , et il savait mieux que lui les faibles dispositions de défense qui avaient été prises à Paris (i). Laissant donc l’em- ‘

(i)BeavLQliamftHistoiredelacampagnêd6i6ii,

i8i4. pereur les attendre sur la Haute-Marne , et débarrassés de Mortier et de Marmont, qui reçoivent l’ordre de quitter les bords de l’Aisne pour joindre l’empereur, Blüclier et Bulow marchent sur la capitale.

Les maréchaux Mortier et Marmont, rencontrés à la Fére-Champenoise par des corps nombreux de cavalerie de l’armée • , de Silésie , ne purent parvenir à joindre l’empereur et furent au contraire battus et rejetés vers Paris.

Napoléon , poursuivi , harcelé par dix mille hommes de cavalerie russe, arrivait à Saint-Dizier, croyant entraîner l’ennemi sur ses traces, lorsqu’il apprit que toute la masse des forces alliées était sous les murs de Paris. Il songea à rétrograder; mais cette fausse spéculation avait décidé le sort de la campagne.

Paris, après une défense de quelques heures, capitula. On n’osa pas sacrifier Paris , quoique l’on eût sous les yeux l’exemple de Moscou. On sauva une métropole , et l’on perdit un empire. L’on perdit bien plus » car qui peut dire où en

DE d’histoire de RUSSIE. 645

serait la France aujourd’hui , si, par un i8i4.’ magnanime sacrifice, Paris n’eût été considéré que comme toute autre ville destinée à subir toutes les conséquences d’une telle guerre? Mais chez les modernes, la mai'^ son tue l’homme, tant il s’y trouve bien î il y a des bourgeois , et non des citoyens.

«A la vue de l’ennemi, le riche avait >) pensé à capituler, et le pauvre à combat- »tre; les ouvriers avaient demandé des » armes , et n’avaient pu en obtenir (r). »

Malgré la célérité de sa marche', Napoléon ne put arriver assez tôt pour intervenir au moins dans un traité que tant d’hommes puissants en intrigues avaient interet à conclure avec la plus grande promptitude. Le duc de Vicence, envoyé h Paris pour voir s’il était encore temps de suspendre cette capitulation fatale,' dépêcha un courrier à l’empereur pour lui apprendre que tout était consommé. A cette nouvelle. Napoléon fit aussitôt rebrousser chemin à sa voiture, et alla des- , cendre à Fontainebleau.

(i) Manuscrit de 1814. . -in l ï ôUiot

64Ô RÉSUM» ,

i8|5« li’homme plein cTârae et de talent qui a si ^jien tracé Thistoire dé la campagne de i8i4(i)i empruntant dans cet endroit les paroles de Montesquieu , s’écrie avec raison ; « C’est ici qu’il faut se donner le » spectacle des choses humaines : qu’on » voie tant de guerres entreprises , tant de » sang répandu , tant de peuples détruits; V tant de grandes actions > tant de triom- » pheS| de politique, de constance, de cou- » rage, à quoi cela aboutit-il?

Les événements qui se rattachent à cette grande catastrophe , tels que la déplorable défection de Murat et la conduite héroïque du prince Eugène , l’abdication de Napoléon et la dispersion de « *

(i) Cet ouvrage, de mfime quele Manuscrit i8i4, est un document précieux pour l’époque, quoique trop imprégné d’un sentiment ex* clusif d*«mour et d’admiration pour Napoléon. Au reste tant d’hommes comblés de ses bienfaits ont été Iftchement ingrats et vils, que l’excès de leur bassesse réconcilie bien aisément avec ceux qui se trompent par excès de recon-* .naissance. Ceux-ci sont plus excusables de toute la préférence que mérite la vertu.

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DB L’msTome de russib. 64y

la famille impériale , sortent entièrement de notre sujet, et nous n’avons plus qu’à jeter un coup d’œil sur l’attitude que prit la Russie au milieu de cette coalition victorieuse, et dans la distribution de ces grands résultats politiques auxquels elle avait principalement contribué.

La capitulation de Paris ayant été signée à deux heures du matin , par les maréchaux Mortier etMarmont, l’empereur de Russie", le roi de Prusse et le généralissime prince Schwartzemberg firent leurentrée à Paris vers le milieu de la même journée. Une déclaration particulière de l’empereur Alexandre , publiée immédiatement après son entrée dans la capitale , confirma les assurances pacifiques déjà exprimées le jour précédent dans la proclamation du généralissime des troupes alliées , en y ajoutant toutefois que les souverains confédérés ne traiteràient plus avec Napoléon Bonaparte , ni avec aucun de sa famille. On n’avait pas dit cela si clairement la veille , mais alors la capitulation était souscrite ; d’ailleurs , il s’était passé dans cet intervalle des événements

mars.

648 RÉSÜME

dont l’auteur àxx Manuscrit de 1 8x4 rend compte en ces termes :

« Le ,3i à midi , l’empereur Alexandre » et le roi de Prusse avaient fait leur en- » trée : cette marche militaire, d’abord » paisible , avait fini par devenir bruyan- » te ; des cris en faveur des Bourbons » s’dtaient fait entendre, des cocardes » blanches avaient été' arbore'es ; et les » parisiens e'tonne's , cherchant des yeux j> l’empereur d’Autriche , avaient appris » avec inquie'tude qu’il e'tait encore bien » loin,

w C’dtait chez M. de Talleyrand que X» l’empereur Alexandre était allé descen- » dre. Cet ancien ministre aurait dû sui- » vre l’impe'ratrice sur la Loire , il en V avait reçu l’ordre ; mais il s’était fait ar- » rêter à la barrière et ramener dans Paris » pour en faire les honneurs aux alliés.

» A peine le tzar était-il installé dans » son logement, qu’il avait tenu un con- » seilsur le parti politique que les alliés » devaient adopter. M. de Talleyrand et J» ses principaux confidents n’avaient pas » manqué d’étre appelés à la délibéra-

DE d’histoire de RUSSIE. 649

S) lion (i). Vainement le duc de Vicence M s’était présenté pour obtenir l’audience 1» qu’on lui avait promise ; la cause de son » prince était déjà perdue qu’il n’avait w encore pu se faire entendre.

V Au surplus, le public n’avait pas tardé )> à être mis dans la confidence; déjà M. » de Nesselrode avait écrit au préfet de » police de mettre en liberté tous les indi- » vidus détenus pour attachement à leur » légitime souverain, et bientôt après les » murs dc^Paris avaient été placardés » d’une déclaration de l’empereur Alexanw dre portant qu’on ne voulait plus traiter » des intérêts de la France avec Napoléon

T) ni avec aucun membre de sa famille. »

Le duc de Vicence avait en vain plaidé non seulement la cause de celui qui l’envoyait, mais meme celle de l’impératrice Marie-Louise et de son fils. Les souverains alliés se refusèrent à toute négociation, attendu que les propositions offertes n’étaient pas celles que les puissances

(i) Voyez ta lievue chronologique de l’histoire de France, depuis jusqu’à 1818.

croyaient avoir à attendre , surtout apres la inanifeslation éclatante des sentiments de Paris et de toute Ja France (i).

Par le traitd de Paris du 3o mai suivant, les limites de la France furent rétablies ainsi qu’elles existaient au janvier

L’empereur Alexandre ayant atteint son but (a), passa en Angleterre pour voir un pays si digne de son attention. En allant à Guild-hall, il fut obligé de s’arrêter pour entendre l’hommage à l^uprématie maritime des Anglais nrule brUannia ; »

ce qui n’était certainement pas très convenable, ajoute le général Wilson, en présence d’un hôte couronné qui avait quatrevingts vaisseaux de ligne et une grande ambition maritime. Beaucoup d’autres choses lui déplurent , dans ce pays adini-

(1) Voyez la Revue chronologique de l’histoire de France depuis 1787 à i8i8.

(a) J’ai puisé pour ces deruières pages dans Pouvrage que j’ai déjà cité plusieurs fuis du général Wilson, intitulé : Tableau des progrès de la puissance russe.,

DE l/lIISTOIRE DE RUSSIE. G5 I

l'ablc, mais libre. Cependant il Je quitta, selon le témoignage de sir Wilson, avec un grand respect pour le peuple qui l’habite et pour les institutions qui font sa force et sa gloire. '

' De retour sur Je continent , Alexandre s’occupa avec activité de réparer les pertes que lui avaient coûtées de si grands succès.

IJ réorganisa les corps de ses troupes qui avaient le plus souffert de la campagne , rééquipa , augmenta même son armée , et tel fut le saccés de ses soins que l’année d’après il fut à même de se mettre en marche, avec trois cent mille hommes et deux iiïille pièces de canon avec leurs attelages: immense preuve de l’activité de ses arsenaux.

Son sénat lui décerna le titre de bien- ' heureux f et lui aurait probablement rendu de plus grands honneurs , si l’austère modestie de ce monarque n’eût repoussé de tels hommages. Son éducation et plus encore sa sagacité* naturelle lui avaient appris que tous ces titres, tous ces honneurs , qui ne sont que la dorure du pouvoir, n’ajoutent rien de réel à sa force.

1814.. Il n’avait même accepté \ ordre anglais de la Jarretière que par pure courtoisie', et sous condition que l’on accepterait en échange un des ordres de son empire.

La Russie avait, éprouvé quelque mécontentement de son absence prolongée ;

5 nov. mais ce murmure s’était aisément apaise', et Alexandre parut au congrès de Vienne dominant les autres monarques de toute , la hauteur que la France venait de perdre / dans cette révolution.

Le congrès de Vienne, ouvert en exécution de l’article Sa du traité de Paris, du 3o mai, avait à statuer sur le sort des vastes débris de la monarchie de Napoléon qui restaient autour de l’ancienne France. Et l’on peut bien considérer comme débris de son empire les états, de ses alliés qui tombaient avec lui. Le sort de la Saxe fut premièrement diseuté avec beaucoup de chaleur. La Prusse voulait la dévorer, et ^ la Russie savait assez bien où se reprendre pour ne pas voir de très mauvais œil cette prétention; mais enfin les droits e^ l’indépendance du royaume de Saxe ayant trouvé dans le sein même du parlement

DE l’histoire de RUSSIE. 655

britannique de vigoureux défenseurs , on conserva la monarchie saxonne par une sorte d’accord provisoire.

La Pologne donna lieu aux ne'gociations les plus sérieuses. On reprocha à l’Angleterre, entre autres projets , d’avoir proposé un partage plus égal afin d’éteindre jusqu’à l’espoir même de son rétablissement. Alexandre, excité par les Polonais eux-mêmes, aussi bien que par ses vues générales, demanda la couronne et promit un gouvernement constitutionnel. On sait ce qu’est devenu ce gouvernement en l’an de grâce 1826.

» Naples demanda la ratification de ses traités faits au nom de Joachim. La France et la Sicile s’y opposèrent.-La Russie voulait sacrifier Murat , pour que ‘ la France se prêtât à ses arrangements en Pologne. La Prusse était en bonne intelligence avec Murat: elle se rappelait tout ce qu’il avait fait à Tilsitt; mais les circonstances la forçaient à la neutralité la plus passive. L’Autriche, oubliant les obligations que lui imposaient ses engagements et les seryices qu’elle avait reçus, chancela dans

1814. i’cspoir d’acquérir Naples pour elle^méme. Ëoiin l’Angleterre fît pencher la balance en faveur de cette dernière puissance, à raison de sa haine contre toutes les branches de la famille de Napoléon, et c’est elle qui étabfît le tribunal secret qui jugea et

)Si5. condamna Murat (i). . <»

Ces arrangements politiques , ces divisions et distributions é!dmes n’étaient point encore fînis dans le congrès, et les vainqueurs tétaient encore dans les fêtes de la victoire , lorsque Napole'on s’élançant de l’île d’Elbe , vint en quelques heures aborder à Fréjus. L’infraction du traité qui bornait à la possession et à- l’habitation de cette petite île l’ancien dominateur de l’Europe fut bientôt proclamée un crime également contraire aux lois divines et humaines , et la déclaration des puis-

(0 C*est nu moins un Anglais qui accuse l’Angleterre de cet assassinat. Le général Wilson cite à ce sujet l’ouvrage du comte Macironi , qui parait avoir été accueilli avec une grande faveur en Angleterre, par le parti do. l’oppesition.

DE l/lIISTOlAE DE RUSSIE.

sauces rduuies au congrès de Vienne pro- ,g, ^ nonça une sorte de mise hors la loi contre lui. « Bonaparte , y disaient-elles , vient » de détruire le seul titre légaLauquelson » existence se trouvait attachée. Il s’est » placé hors des relations civiles et so- » ciales,^ct s’est livré à la vindicte publi- » que. »

L’empereur Alexandre fît promptement avancer ses armées ; mais si Napoléon eût iàit sa tentative quelques semaines plus tard, peut-être le souverain russe serait resté étranger à cette nouvelle levée de boucliers. La discorde pénétrait déjà' dans les conseils des alliés, et, en achevant les spoliations de territoire , et le trafic des ' âmes qu’ils se cédaient mutuellement , les cabinets se disposaient à reprendre, avec leurs anciennes inimitiés , leurs systèmes de politique particulière. L’Autriche , la Frauçe et l’Angleterre s’étaient liées, par une convention secréte , contre la Russie et la Prusse; les divisions s’annoncaient, se prononçaient même art congrès de Vienne. Quelques mois encore , quelques mois seulement , Napoléon n’a-

i8y5. vait plus à combattre une confëdëration.

Les troupes russes arrivèrent trop tard pour prendre part aux opérations militaires d’une campagne de quelques jours ; mais' l’empereur Alexandre n’en, parut pas moins une seconde* fois à Paris environné de l’appareil militaire le plus imposant.

Alexandre , seul parmi les souverains allie's , s’eflPorça de modérer les rigueurs . de la conquête. Il conclut avec l’empereur d’Autriche et le roi de Prusse le fameux traité de cette sainte alliance qui depuis a gouverné l’Europe. Les augustes contrac- ' tants s'efforcèrent d’imprimer à ce traité, en invoquant Dieu le Père et son divin Fils notre sauveur Jésus-Christ, une sanction divine, un cachet d’immutabilité que la Providence refuse malheureusement à lotîtes les choses humaines , même alors qu’elles sont l’œuvre des rois. Au reste , ce qu’il y a de plus remarquable dans ce fameux traité , comme chacun sait, c’est que l’Angleterre n’y figurait pas.

Alexandre ayant accompli tous ses desseins , et'constaté par son attitude au mi,-

DE l’histoire de RUSSIE. 65;;

lieu de/ ces grands ëvëneiVients une supë- i8i5« rioritë que les autres puissances n’ëtaient plus en mesure de lui disputer , quitta la France pour passer en revue ses armëes, visita la Prusse , reçut les hommages de la Pologne, et rentra dans sa capitale. La > gloire acquise au nom russe , et le pouvoir immense que le monarque venait d’ajouter à son sceptre , excitèrent l’empressement et les hommages d’une noblesse amoureuse de Vautocmüe, fiére de sa gloire et jalouse d’agrandissement national.

Alexandre remplit ce vœu et poursuivit ‘ l’extension de sa puissance par des alliances et des mariages , autre manière de faire.la guerre et de satisfaire l’ambition, dont les princes peuvent occuper leurs loisirs. Une princesse de sa famille fut placée sur le trône de Hollande. Les eaux du Texel et de l’Escaut devinrent une immense ressource pour la navigation, en offrant aux flottes russes des hivernages qui ne sont pas, comme dans la Baltique, des blocus par les glaces.

D’ailleurs pour la Russie la Hollande

i8i3* était une tête de pontou un ouvragè'avan* ce propre à tenir en respect la France , et à contenir la Prusse. Elle est enfin, relativement à l’Angleterre, à la fois une épée et un bouclier.

J Une autre, princesse russe, la grande duchesse Catherine, monta sur le trône de Wurtemberg, et cette alliance a considérablement étendu l’influence de la Russie en .^eraagne, où déjà elle dominait à Weimar, à Bade et à Oldeiibourg.

Enfin des sentiments d’amitié personnelle , autant que la politique , formèrent l’alliance si justement célébrée à Saint- Pétersbourg avec la princesse de Prpsse.

• Tel était, après i8i5, l’état 'des relations de la Russie avec l’Europe continentale. Le général Wilson continuant à dérouler la rapide suite de ses progrès, trace le tableau le plus flatteur de sa prospérité intérieure. S’il faut l’en croire , l’industrie et la civilisation y sont en pleine marche, et l’administration s’y éclaire et s’y adoucit tous les jours. Le générai Wilson va mêmé jusqu’à soutenir que dans ses rapports avec les pays qu’il conquiert et s’agglo-

V DK l’histoire* de RUSSIE. GfSg

mère, le gouvernemeiit russe manifeste une paternité et une douceur singulières.

« Elle jouit, dit-il, de ses conquêtes avec » modération ; en tout pays elle respecte »les croyances, est indulgente pour les , ' » mœurs et maintient les lois qu’elle y '

» trouve , pourvu qu’elles n’aient rieu' de^

B contraire aux lois de l’humanité. Sa de- » vise est me rebus plutôt que mihi res » submittere conor. Elle ouvre à tous ses su- » jets la carrière de tous les emplois civils » et militaires de l’état , suivant là mesure » de leurs talents et de "leurs services. » C’est aux services qu’elle accorde sans préltirence, non seulement le jus civiUttis (le droit de cité), jus commereii (le droit de commerce), jus. connubii (le droit du mariage) ,y«5 hœredüatis (le droit de succession), mais aussi jus suffragii (le droit de suffrage) et jus honorum (le droit aux honneurs). ‘ • * <

Si tout cela était vrai , il faudrait croire, d’après le témoignage d’un Anglais luiméme,que la Russie est un pays encore plus libéralement gouverné que l’Angleterre. Certes, c’est à cette tolérance , à

" 66o , ' ' RÉSDME

t8i5. cet égal partage de tous les droits posai ■ blés que l’on reconnaît un pays éclairé et le gouvernement le plus sûr de son avenir qui puisse vexister au monde. Mais malheureusement il n’en est pas ainsi en-* Russie. Quant à ses rapports avec les contrées dont l’acquisition agrandit incessamment cet empiré vers . le midi , nous savons, par des renseignements trop sûrs, que la Russie n’a nullement pratiqué & l’égard des peuples qui les habitaient ces jîi'incipes d’humanité et de douceur dont sir Wilson la vante. Les peuplades infortunées du Kouban et des croupes du Caucase ont été naguère exterminées psq; l’épéc; et les seuV> droits^ les seuls biens dont un vainqueur barbare les ait laissées jouir se réduisent à la paix du tombeau.

Enfin le monde a vu avec autant de douleur que d’indignation la Russie^ malgré tant de promesses qui ne ■ datent pas de nos jours, abandonner les Grecs après quelques vaines démonsUrations et quelques notes diplomatiques, et désavouer en Moldavie les commencements de leur insurrection. Il n’est plus besoin d’attendre,

DE l’histoire' de RUSSIE. 66 1

pour juger définitivement 'le caractère i8i5. (d’une telle politique, de savoir quel parti prendra définitivement la Russie dans ■ la cause de ce peuple glorieiu.

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