‹ Résurrection du cœurChapitre 11 sur 21 · QUI A CESSÉ DE RESPIRER · texte numérisé non relu

QUI A CESSÉ DE RESPIRER

Bichat considère trois organes comme essentiels à la viè de l’être : le cerveau, le poumon et le cœur. Pour lui la faillite de l’un de ces organes entraîne nécessairement la ruine des fonctions de l’individu. A condition de remplacer cerveau par bulbe, on peut laisser à ces trois éléments essentiels, l’épithète pittoresque et caractéristique de « trépied vital ». Mais est-il possible d’établir une hiérarchie dans le rôle de ces organes, du bulbe, des poumons ou du cœur, quel est le plus indispensable?

Le bulbe semble occuper le premier rang. C’est lui qui, présidant aux fonctions de la vie végétative, rend, possible la vie spontanée de l’individu ; sa destruction entraîne la mort. La connaissance de ce fait est ancienne et presqu’universelie. Ancienne : à

l’époque cTAsdrubal, quand les éléphants furieux se retournaient contre leurs propres bataillons, le cornac armé d’un ciseau et d’un maillet tuait l’animal en le piquant à l’endroi t que Flou rens précisa plus tard et appela nœud vital. Universelle : c’est par « le coup du lapin » que les ménagères font bien souvent de la physiologie sans s’en douter. Il semble donc qu’un organe dont la destruction produit la mort presque instantanée soit le plus important. Cependant, si l’on pratique la respiration artificielle chez un animal dont on a sectionné la moelle allongée, le cœur continuant à battre et l’hématose étant assurée, tous les organes continuent à exercer leur fonction. Bien plus, dans certains cas, les centres respiratoires, disséminés dans la moelle épinière, suppléent le centre bulbaire (1) et, après plusieurs heures de respiration artificielle, 1a, respiration se rétablit et l’hématose étant de nouveau assurée par le jeu spontané des muscles inspirateurs, l’animal mutilé ne vit plus d’une vie artificielle, mais d’une vie réelle et indépendante.

On sait que les anesthésiques à la dernière période déterminent la mort en tuant le bulbe. Mais chez un animal chloralisé à outrance, on peut annihiler complètement les fonctions de cet organe : non seulement le centre respiratoire, mais aussi les centres vaso-moteurs, à ce point que la plus forte excitation du sciatique ne provoque ni la moindre élévation de pression, ni la moindre tentative de respiration. Il

(1) Wertheimer. Archives de Physiologie, 1890, p. 31.

faut avoir soin d’assurer l’hématose en pratiquant la respiration artificielle ; à cette condition on entretient la vie du cœur et, par elle, l’activité des autres organes, si bien que le bulbe récupérant plus tard son excitabilité, l’irritation du sciatique provoque, comme auparavant, une élévation de la pression et une accélération des mouvements respiratoires. La respiration spontanée revient à son tour. Il a suffi d’un artifice bien simple pour suppléer cet organe cependant essentiel, que pour un instant au moins on a physiologiquement supprimé.

Le graphique de notre observation 139 démontre nettement ce fait de la suppression passagère du bulbe. Chez un chien, par une chloralisation graduelle et intensive, on a réussi à supprimer d’abord le centre respiratoire. Sans la respiration artificielle l’animal serait mort asphyxié, mais grâce à elle, la vie a été maintenue et l’excitation du sciatique (1) provoque une hausse de pression des plus nettes. Si le centre respiratoire bulbaire est supprimé, le centre vasomoteur veille encore ; mais, par une dose plus forte de chloral, il est à son tour réduit à l’impuissance et le bulbe désormais est physiologiquement absent; l’excitation du sciatique ne produisant plus, la moindre élévation de la pression sanguine en est la meilleure preuve. Continuant la respiration artificielle, laissons l’action du chloral s’atténuer peu à peu. Le bulbe recouvre bientôt son activité et

(1) On a fait usage du chariot de Dubois Raymond, bobine fil fin, poussée au 0. Quatre éléments Bunsen actionnent l’appareil.

Ecssion dans ti carotide

Excitation du idah'çuic.

nNN'MNVV^^

Etes u on dans /a azdoù'ti tidtiiatiiaùon ^U'û/tinde .

OjrSOf ar x?

tixctiatioit du jciatiyiie.

IA. 4 F 'anieiiiyeoîiôn.

rnàt&uzinesiA«s An *r9û ticn/braf />ar X/ /o g .

tic cifationdu. Sci 'txtir/uc.

Fig. XI

Observation 139

Graphique montrant la suppression momentanée des fonctions bulbaires.

l’excitation du sciatique provoque une hausse do pression manifeste. Le centre respiratoire recouvre bientôt ses fonctions, la respiration spontanée reparaît enfin. Ainsi un organe indispensable a pu être supprimé momentanément et très facilement suppléé, cette suppression n’empêchant en rien par suite la « restitutio ad integrum ».

Les poumons jouent un rôle important que nous allons analyser; ce sont les organes de l’hématose. Cotte fonction n’est possible qu’en tant que les voies respiratoires perméables permettent la ventilation pulmonaire assurée par le jeu de la cage thoracique. Le bulbe préside à cette importante fonction; il détermine l’automatisme des mouvements d’inspiration et d’expiration et les muscles, respiratoires répondent à ses ordres. Si l’on en excepte les cas d’obstruction bronchique ou trachéale, les obstacles aux mouvements d’expansion de la cage thoracique, il est facile, au moins pour un temps, de suppléer par la respiration artificielle à l’inexcitabilitô bulbaire, ou à la paralysie des muscles. Les restrictions que nous faisons sont la meilleure preuve de l’importance de cette fonction ; mais, malgré tout, en l’absence de lésions irrémédiables, il est facile de réaliser l’hématose par la respiration artificielle et

de conserver cette fois encore la vie du cœur (1).

(1) Un des cas qui nous ont le plus frappé est celui de Lauwers, de Courtrai. « Du danger des injections de morphine après les opérations pratiquées sous le chloroforme...» [Annales Soc. Belg.de chirurgie , 1901, p. 133). — Cet auteur rapporte le cas d’un malade

Le cœur nous semble donc jouer le rôle principal. Tant qu’il bat, la vie est conservée, la vie végétative tout au moins. Qu’un poison analogue au curare paralyse les muscles respiratoires ; qu’une anesthésie poussée trop loin annihile momentanément le bulbe; tant que le cœur bat, il est possible d’entretenir la vie de l’organisme par la respiration artificielle. L’arrêt primitif du cœur au contraire entraîne l’anéantissement du bulbe, la suppression de l’hématose, l’arrêt de tous les phénomènes d’absorption et d’assimilation. Si le système nerveux, si le bulbe est le maître qui commande, le cœur est l’outil qui travaille. Son activité nourrit son maître. Que l’outil entre en repos, le maître impuissant s’épuise sans tarder ; que le maître au contraire vienne à manquer, le travail peut à la rigueur s’accomplir sans ordre; si l’hématose est assurée, la colonie continue à vivre ; si l’absence du maître n’est que momentanée, la vie indépendante, la vie véritable redevient possible. Entre ces trois organes il existe la plus étroite solidarité; mais le rôle le plus important semble en réalité dévolu au cœur, qui est celui que l’on supplée le moins aisément. Il est donc finalement logique de déclarer l’arrêt du cœur comme le meilleur signe de la mort. Mais ici se pose une question préalable.

qui resta en état d’apnée absolue durant quatre heures et ne dut la vie qu’à ceux qui eurent la patience de pratiquer pendant tout ce temps la respiration artificielle. L’excitation directe de la muqueuse trachéale réveilla enfin le centre respiratoire et bientôt la respiration normale se rétablit.

Qu’est-ce que la mort ?

Au point de vue légal, le problème est aisément tranché. Le physiologiste se trouve très embarrassé pour répondre à cette question. Nous ne voulons pas entamer sur ce terrain des discussions philosophiques hors de notre compétence; mais il nous semble que l’on peut définir la mort: l’impossibilité de la vie, causée par la destruction de la matière vivante. Cette définition déplace le problème, mais ne le résout pas. Quand la vie est-elle impossible ? A quels signes reconnaît-on la mort ?

On distingue en médecine légale: 1° des signes immédiats qui sont: l’abolition de l’intelligence et de la sensibilité, l’arrêt de la respiration, l’arrêt prolongé du cœur (20 minutes d’après Bouehut), les modifications de l’œil; 2° des signes tardifs, à savoir la rigidité cadavérique, le refroidissement, l’abolition de la contraction musculaire, les lividités cadavériques, les hypostases, le parcheminement de la peau, le relâchement des sphyncters, les phénomènes de putréfaction, etc... Sans faire ici la critique de chacun de ces signes, et bien que les phénomènes de putréfaction qui décèlent les altérations de la matière soient après tout les seuls signes évidents de la mort, il est certain que l’arrêt de la respiration et du cœur, la rigidité cadavérique, l’ abolition de la contractilité musculaire prouvent qu’en réalité la vie générale est éteinte. Mais ce qui n’est point la vie générale ou manifestée, nest point la mort; nous allons le montrer en prouvant:

1° que les organes survivent à la vie do l’individu; 2° que les organes, tout en ayant l’apparence de la mort, sont encore susceptibles de revivre; 3° qu’il est possible de faire reparaître la vie générale par la reviviscence particulière des organes.

I. — La vie des organes ne s’éteint pas en même temps que la vie de l’être.

Considérons les éléments constitutifs de l’être vivant supérieur. Les cellules hautement différenciées chez lui forment les tissus et les organes ; les organes s’unissent pour former les appareils, chaque appareil préside à une fonction. Ces fonctions sont plus ou moins solidaires, la vie de l’être est leur résultante supérieure, mais que l’arrêt d’une fonction essentielle entraîne la ruine de toutes les autres, l’anéantissement n’est point instantané. Les fonctions secondaires s’éteignent graduellement, et la vie des organes se traduit, durant un temps plus ou moins long, par des phénomènes sensibles.

Sans prétendre vouloir rapporter tous les exemples, nous en trouverons de très nets dans le système digestif, dans les muscles, dans les organes de la circulation.

y.) Système digestif.

Ludwig et ses élèves, Rahn et Becker, ont démontré que l’excitation de la corde du tympan provoque la sécrétion salivaire aussi bien chez

Fanimal décapité que chez l'animal vivant. Les mouvements péristaltiques de l’intestin se prolongent après la mort et se produisent même parfois avec une intensité considérable. Spallanzani faisant avaler de la viande à une corneille, la sacrifie aussitôt et fait l’autopsie six heures plus tard : la viande est complètement digérée. On connaît l’expérience célèbre de Claude Bernard démontrant, par des lavages répétés, la transformation incessante du glycogène en glucose, au sein du foie extirpé. Des fragments de reins déposés dans une solution de bilirubine, transforment in vitro cette substance en urobiline «(1). Nous avons cité ces trois exemples presque à regret, car ces transformations chimiques supposent peut-être moins l’activité actuelle des cellules, que la présence do diastases préalablement sécrétées.

6) Système musculaire.

Après la mort, on a vu parfois se produire des secousses musculaires. En 1849, Kiener de Strasbourg (2), venant pour constater un décès (1/2 heure après le dernier soupir), observa durant 1/4 d’heure des mouvements subits d’extension des orteils sur les métatarsiens et de flexion du pied sur la jambe. Des secousses furent aussi constatées dans la main. A côté de ces mouvements spontanés, on en constate d’autres provoqués, traduisant que les muscles ont

(1) Presse médicale. — Urobilinurie, par Gilbert, p. 843, 1902.

(2) Cité par Tourdes. Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales de Dechambre, article cadavre.

conservé leur propriété essentielle : l’excitabilité : on pinçant le biceps on fait apparaître un bourrelet saillant ; en faisant usage de courants électriques on provoque des contractions. Quand on ouvre un animal récemment sacrifié, on constate des tremblements fibrillaires des muscles mis à nus, et ces tremblements impriment aux côtes sectionnées des mouvements de va et vient. Tout le monde a pu voir, sur des lapins fraîchement écorchés, a production de pareils mouvements ; les pattes s’agitent et un témoin non prévenu pourrait croire que l’animal a été écorché vivant.

La persistance des mouvements réflexes est une des preuves les plus éclatantes de la survie des organes. Ch Robin (1) rapporte un fait curieux : une heure après l'exécution d’un condamné, il a pu provoquer des mouvements du bras en grattant légèrement la peau de la poitrine avec la pointe d’un scalpel. Barbé constate la persistance du réflexe rotulien jusque 8 minutes après la décollation (2). Il faut ajouter toutefois que d’autres expérimentateurs n’ont pu confirmer ce fait (3). Citons encore les cas d’accouchement post mortem et in sepulcip. Si les seconds sont, le plus souvent, déterminés

(1) Ch. RobiK. — Observations anatomiques et physiologiques faites sur des suppliciés par décollation. Journal de l’anal, et de la physiolog. normale et patholog., 1869, p. 90.

(2) Recherches sur le supplicié de Caen. G. R. S. de Biologie , 1885, p. 503 et 533.

(3) Observations physiologiques faites sur des suppliciés, par Marcelin Duval, Jules Rochard, Louis-Alexandre Petit. Gazette médicale de Paris, 1851, p. 435.

par des phénomènes de putréfaction, les premiers sont des phénomènes trahissant l’activité du muscle utérin.

c) Système circulatoire .

Les éléments figurés du sang conservent aussi leur vitalité. D’après Tour des , la coagulation du sang se produirait seulement quatre à six heures après la mort; après douze heures environ les globules rouges deviendraient crénelés. Ces chiffres toutefois sont sujets à caution et, dans tous les cas, très variables. Quant aux globules blancs ils se montrent plus résistants. Dans une étude consciencieuse E. Maurel étudie la persistance de leurs mouvements et conclut qu’un animal ne survit jamais à la mort de ses leucocytes (1).

Rappelons pour mémoire la prolongation, parfois très longue, des battements des oreillettes ou même des ventricules.

La méthode des circulations artificielles applicable à presque tous les organes,- est une autre preuve de l’indépendance de leur vie. Nous avons suffisamment parlé de la circulation artificielle appliquée au cœur. Citons l’exemple du rein qui, maintenu vivant par cette même méthode, réalise la synthèse de l’acide hippurique avec l’acide benzoïque et le glycocolle ajoutés au sang lancé dans ses vaisseaux. Le foie ne perd pas sa fonction d’arrêt et l’on peut de la sorte réaliser de nom-

(1) E. Maurel. — Archives de médecine opératoire, 1895, p. 173.

breuses et curieuses expériences. Cyon (1) a démontré ainsi que le sang circulant dans cet organe s’enrichit en urée. Von Schroder ( 2), par la même méthode, confirme les recherches, de Cyon, et après avoir ajouté au sang de la circulation du carbonate d’ammoniaque, il constate que ce produit se transforme rapidement en urée.

Nous ne pouvons passer en revue la physiologie de tous les organes. Les faits que nous avons avancés sont suffisants pour démontrer cette vérité d’ailleurs non contestée que les organes survivent quelque temps au moins à l’individu.

II. — Les organes ayant l’apparence de la mort sont encore susceptibles de revivre.

Cette seconde assertion, bien qu’aujourd’hui banale, est plus surprenante que la première ; elle est tout aussi incontestable. Nous laisserons de côté la reviviscence du cœur pour présenter d’autres exemples.

La rigidité cadavérique, le terme lui-même soulignant l’idée, semble do prime abord un excellent signe de la mort du système musculaire et c’est à dessein que nous choisissons cet exemple en premier lieu. J âmes- Phillips Kay (3) et surtout Brown

(1) Cyon. C. R. Acad, des Sciences , 1878, t. LXXXVIII, p. 903.

(2) Von Schrôder. Ueber die Bildungstâtte des Harnstoffs. Arch. f. exp. Pathol, und Pharmak, t. XVI, p. 373, t. XV, p. 364, t. XVI.

(3) Treatise on asphyxia in 8e Londres, 1834.

Sequard (1) démontrèrent que les muscles rigides recouvraient leurs propriétés après une injection de sang défibriné. Non content de confirmer ce fait chez l’animal par des expérimentations variées, Brown Sequard poursuivit ses recherches sur un cadavre de supplicié (2), et, injectant son propre sang dans l’une des mains inerte, inexcitable et rigide, il rendit aux muscles 13 heures après la mort leur souplesse et leur irritabilité. Plus récemment Tissot (3) démontre que la rigidité cadavérique n’est point un phénomène de mort, et que le muscle manifeste encore sa vitalité par la persistance du courant d’action plusieurs heures après la mort apparente que traduit la disparition des secousses au myographe.

Les expériences de reviviscence des centres nerveux sont à la fois curieuses et démonstratives. En 1858, Brown Sequard décapite un ehien puis, quand toutes les manifestations vitales se sont éteintes dans cette tête détachée du tronc, il injecte par les carotides du sang défibriné, et par ce moyen lui rend un semblant de vie. Sur un chien élevé dans son laboratoire, le célèbre physiologiste constate « qu’en appelant l’animal par son nom, les yeux de cette tête séparée du tronc se tournèrent vers lui

(1) Académie des Sciences , 9 juin 1851. — Gazette Médicale de Paris , juillet 1851, p. 379.

(2) Académie des Sciences , 23 juin 1851. — Gazette Médicale de Paris, juillet 1851, p. 421.

(3) Journal de Physiologie et de Pathologie f générale , 1894, p. 142 et 860.

comme si la voix du maître avait été reconnue et entendue ». Malgré les difficultés de technique, Brown Seguard aurait essayé de tenter cette reviviscence chez un décapité ; mais il s’arrêta à la pensée des angoisses et des tourments qu’il aurait provoqués de la sorte.

Laborde (1) n’eut pas pareil scrupule. Injectant du sang défibriné dans les vaisseaux du cou, il obtint par l’excitation du cerveau des contractions des muscles de la face jusque 40 et 50 minutes après la décollation. Dans un autre cas (supplicié de Caen), Laborde n’obtint qu’un insuccès. Herzen, d’autre part, a réussi chez le lapin à opérer la reviviscence des centres nerveux malgré la compression durant plusieurs heures des quatre vaisseaux encéphaliques ;

11 insiste sur la nécessité de réchauffer l’animal.

Batelli (2) tue des chiens par asphyxie ou électrisation et parvient à les rendre à la vie, après

12 et 15 minutes d’arrêt du cœur observé directement. Ces faits prouvent avec Brown Sequard contre Loye , Mayer et Richet que la fonction

(1) Ces expériences furent vivement blâmées par Vulpian qui présidait la séance; il les qualifia d'inutiles et d’immorales. Les remarques formulées par Herzen, « A propos des observations de M. Laborde sur la tête d’un supplicié », Revue médicale de la Suisse romande , 1885, p. 467, semblent donner la note juste sur cette délicate question. Cet auteur dit que, quel que soit le résultat de l’expérience, il semble difficile d’envisager la possibilité de rendre consciente une tête de décapité, à cause de l’imperfection inévitable des procédés employés. Il fait d’ailleurs remarquer que le moindre trouble dans la circulation du cerveau chez l’homme suffit à le rendre inconscient.

(2) C. R. de l'Acad. des Sciences, 19 mars 1900. — Restauration des fonctions du cœur après l’anémie complète.

psychique peut être rétablie malgré une anémie complète et prolongée. Cyori (1) constate que le centre respiratoire peut reprendre son activité après une anémie de 20 minutes. Le centre du réflexe cornéen a une vitalité équivalente. Les centres vasomoteurs et cardiaques peuvent supporter une anémie de 30 minutes; ils recouvrent leur activité si au bout de ce temps on leur rend du sang défibriné. Ces recherches ont été faites sur des lapins et des chiens. Ces expériences de reviviscence des Centres nerveux ont une grande importance ; mais l’accord ne règne pas parmi les physiologistes sur le moment où des altérations définitives rendent leur vie impossible. Ce point est important à élucider, car le retour de l’activité des centres nerveux, du bulbe principalement, est la condition « sine qua non » de la vie agissante et spontanée. Quoi qu’il en soit, il semble indiscutable que, dans certains cas, un délai même considérable ne rend pas impossible la restauration des centres nerveux.

III. — De la possibilité de faire réapparaître la vie générale par la reviviscence particulière

des organes.

Il faut donc admettre comme conclusion de ce que nous venons d’écrire qu’il existe entre le moment où l’être a rendu le dernier soupir et le moment où

(1) C. R. Soc. de Biologie , 1900, p. 372. — Résurrection de certaines fonctions cérébrales à l’aide d’une circulation artificielle de sang à travers les vaisseaux crâniens.

les phénomènes de désintégration moléculaire caractérisent la mort, un état intermédiaire important à connaître, une sorte de « oie latente ». Lorsque,'en 1701, Leuwenhock découvrit qu’il suffisait d’une goutte d’eau pour rendre à la vie des rotifères desséchés, même après une dessication prolongée, ce fut un étonnement général. Et cependant le fait confirmé par Needham, Henry, Baker, Fontana, Spallanzani , Doyere , pour ne citer que les premiers observateurs, est aujourd’hui évident. Les rotifères ne possèdent pas seuls cette curieuse propriété que partagent aussi les tardigrades, les anguillules des huiles et du blé niellé, l’ankylostome duodénal, etc. On qualifiait jadis de légendes les récits des voyageurs rapportant que les habitants des régions polaires conservaient des poissons gelés huit jours, dix jours et plus et les rendaient à la vie en les plongeant dans l’eau ; mais, en 1828, Gaynard , constata scientifiquement le fait sur des crapauds et depuis lors ce phénomène curieux a été vérifié sur la grenouille. Aujourd’hui, ce sont les animaux à sang chaud qui nous offrent ces phénomènes de reviviscence. Sans doute les délais sont moins considérables, et, en dehors des premières heures qui suivent la mort apparente on n’a guère de chance de réussir; toutefois, à condition d’intervenir sans retard et dans des cas de mort accidentelle, sans lésion incompatible avec la vie, on pourra espérer de merveilleuses résurrections. Puisque dans les premières heures qui suivent ce que Von est

convenu d'appeler la mort , les organes conservent leur excitabilité, puisque cette excitabilité une fois disparue est susceptible d’être ranimée ; puisque la méthode des circulations artificielles permet de réveiller et d’entretenir la vio dans tous les organes; puisque la vie de l’être n’est, en résumé, que la résultante supérieure de l’accomplissement des fonctions dont les organes sont les instruments néces^ saires et suffisants, il ne semble pas impossible, en réalisant une circulation artificielle de sang dans tous ces organes, de réaliser la synthèse de toutes les vies partielles, et de faire ainsi renaître la vie générale. Toutefois, si une telle résurrection est purement artificielle dans ses procédés, ne pourrait-elle pas être réelle et définitive dans ses résultats? Si la circulation est le lien qui unit les différents organes, si la vie dépend de son intégrité, n’est-il pas logique d’espérer, en ranimant le cœur d’une façon artificielle, de faire renaître la circulation dans le corps entier et, par ce mécanisme, de rappeler la vie. Le fait est d’autant plus réalisable que l’on opère plus rapidement. Malgré l’arrêt de la circulation, les organes restent encore vivants et, si l’un ou l’autre, plus délicat, perd rapidement son excitabilité, une circulation un peu prolongée sera capable de la lui rendre et de le faire passer de l’état de mort apparente à l’état de vie manifestée (1).

(1) C’est ainsi que nous avons vu le cœur inexcitable recouvrer simultanément son excitabilité et son activité par l’injection de sérum de Locke dans les coronaires. Les expériences de Laborde sur la tète du supplicié de Troyes démontrent le même fait pour les centres nerveux. Il serait facile de multiplier les exemples.

D’autre part, la grande résistance du cœur étant démontrée, il semble possible de pouvoir le ranimer dans un délai peut-être considérable et lançant, pour ainsi dire, le volant, de ranimer toute la machine. Ce n’est point là une simple spéculation, mais un fait parfaitement réalisable. Ce que nous avons dit des expériences de reviviscence des centres nerveux en est la meilleure preuve. Notre chapitre sur le massage du cœur sera la consécration expérimentale de ces paroles et montrera que, même chez l’homme, on peut, en agissant sur le cœur, opérer ces résurrections que réalise le physiologiste chez les animaux. Par ailleurs, les faits curieux rapportés par Laborde, montrent que cet état de mort apparente, cet état de vie latente peut se prolonger durant un temps considérable. On conteste aujourd'hui la valeur des tractions rythmées de la langue dans les cas de syncope complète ; on ne peut guère contester l’efficacité relative de cette méthode, tout en admettant si l’on veut qu’elle n’est point sans doute la plus efficace. Il y a une méthode héroïque qui consiste à s’adresser directement au cœur et à lui faire reprendre son activité et son rythme. Il est possible que divers moyens permettent d’atteindre ce but; pour le moment, nous nous sommes bornés à l’étude d’un seul, le massage du cœur que nous allons exposer. Nous croyons devoir le rappeler, tout ce que nous venons de dire n’est vrai que dans les cas de « mort » accidentelle, sans lésion incompatible avec la vie.

Page 1