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PHYSIOLOGIE DU CŒUR ISOLÉ

Isolement du cœur d’animaux à sang froid.

On sait la vitalité du cœur de grenouille. Cet organe continue à battre même quand il est séparé du corps de l’animal. Aussi, dès l’apparition des circulations artificielles, songe-t-on à utiliser cette méthode pour entretenir plus longtemps encore les

battements. La grande résistance de ces cœurs permet de les détacher sans grande précaution et de les relier à la canule ou aux canules par lesquelles entrera et sortira le liquide nourricier.

Sans considérer les différents dispositifs imaginés, nous voilà déjà arrêté par un problème fondamental : Quel est le liquide le plus apte à faire fonctionner le cœur isolé ? Les uns proclament indispensable un milieu albumineux, les autres trouvent les sérums salins supérieurs aux liquides albumineux. De là de nombreux travaux dont nous allons résumer les idées principales.

a) Nécessité d’un sérum contenant de l’albumine.

Bien avant Inapplication au cœur des circulations artificielles, Vulpian constate que le cœur ne tarde pas à s’arrêter si on le plonge dans une solution salée à 1 % (1). Mais si à un tel sérum on ajoute un peu de sang, le cœur recommence à battre (2). C’est là un fait prouvant la valeur de l’albumine.

Kronecker et Stirling (3) démontrent que le sangoxygéné met en mouvement le cœur arrêté en diastole par la solution salée physiologique, cette dernière étant capable d’entretenir l’activité rythmique du cœur seulement durant un temps fort restreint. Stienon (4) étudie l’action du sérum acidifié puis

(1) Vulpian. — Gazette médicale de Paris, 1859, n° 25, p. 391. C. R. Société de Biologie, 1859.

(2) Albert René. — Propriétés physiologiques du muscle cardiaque, 1886. Thèse d’agrégation (Bruxelles).

(3) Festgabe f. Cari Ludwig, 1875.

(4) Stienon. — Die Betheilungen der enzeilnen Stoffe des Sérums an der Erzeugung des Herzschlages. Arch. für Physiolog., 1878.

alcalinisé, l'influence d’une solution sôdique, de la solution de chlorure de sodium. Il conclut que le sérum, dont on coagule h albumine? par la chaleur, est encore capable d’exciter le cœur, mais que son action revivifiante est lente et fugace. D’après lui, l’albumine augmente considérablement le pouvoir réparateur des sérums. Mac Guire (1) et Ch.-S. Roy (2) concluent à la supériorité du sérum des herbivores sur celui des carnivores. Martius (3) et Gaule déclarent, eux aussi, la nécessité de la sérumalbumine. D’après Ott (4), le lait, le sérum de lait, le chyle donnent des tracés cardiographiques identiques à ceux du sang. Selon lui, le cœur pourrait être envisagé comme «le réactif de la sérumalbuminc. » White (5), en 1896, confirme cette théorie. Pour lui, le sérum de Ringer (nous en parlerons plus loin) peut maintenir jusqu’à 9 heures les battements du cœur de grenouille, mais finalement le cœur s’arrête en diastole, alors que sous l’influence du sang, du sérum ou de la lymphe, il recommence à battre. Plus récemment, Schücking (6) (1901) attribue la persistance des battements du cœur sous

(1) Mac Guire. — Ueber die Speisung des Froschherzens. Arch. für Physiologie , 1878.

(2) Ch.-S. Roy. — On the influences which modify the work of the heart. J. of. Physiolog ., I.

(3) Martius. — Dubois Raymond, Archiv. f. Physiologie , 1882.

(4) Ott. — Dubois Raymond, Arch. f..Phys ., 1883.

(5) Write, A. -H. — Journ. of Physiologie, 1896, XIX, 344-355. On the nutrition of the frog’s heart.

(6) Sciiüking, A. — Ueber die erholende Wirkung von Alkalisaccharat und Alkalifructosat Losungen auf isorlite Herzen. — Arch. für Anatomie und Physiolog., 1901, p. 218-238.

l’in fluence des sérums salins, à la présence des matières albuminoïdes demeurant d’une façon tenace dans les espaces lacunaires du cœur de grenouille et d’une façon plus tenace encore dans les capillaires coronaires des animaux à sang chaud. Il ne nie point l’action bienfaisante des solutions salines, mais il soutient que l’albumine est indispensable. En conséquence, il propose comme liquide nutritif du sang dilué. D’après lui, on pourrait ajouter deux parties de solution salée, ou bien huit parties do liquide do Ringer, ou encore seize et même vingt-quatre parties de solution (1) de chlorure de sodium additionnée de petites quantités de saccharate ou de fructosato calciques ou alcalins. Il faut rapprocher de ces conclusions la remarque de Gôthlin (2) constatant que le sang dilué de deux fois son volume d’eau gagne en activité. Il résulte donc de ces différents travaux que l’albumine serait indispensable. L’hypothèse de Schücking est une opinion mixte, capable peut-être de mettre l’accord entre les deux opinions en signalant comme cause d’erreur, la rétention d’albumine dans les espaces interstitiels du cœur. Il faut ajouter que certains auteurs ont eu soin de soumettre le cœur à un lavage préalable. Mais, on peut se demander quand le lavage a entraîné toutes les matières albuminoïdes? D’autre part, si

(1) Na Cl = 0,7 °/0 Saccharate de Na et de Ca — 0,025 à 0,035 °/0 ou fructosate de Na ou de Ca = 0,04 à 0,05 °/0.

(2) G. F. Gothlin. Ueber die chemischen Bedingungen fur die Acktivitàt des überlebenden Frochsherzens. — Skandinavisches Archiv. für Physiologie , XII, 1901, 1-50.

sceptique que notre esprit puisse demeurer devant l’affirmation de substances peu actives agissant à doses infinitésimales, il faut se souvenir, dans le cas présent, que, d’après Gaule (1), 0 milligr. 5648 de sérumalbumine sont capables de fournir à la dépense nécessaire pour 920 contractions de cœur de grenouille (2).

b) Influence des solutions salines.

Nous allons nous trouver ici en face d’opinions absolument opposées aux précédentes. Nous les diviserons en trois catégories. Avec Ringer, les substances salines jouent un rôle prépondérant; toutefois la sérumalbumine aurait une action favorable. Avec Albanese , la sérumalbumine a pu paraître indispensable ; mais toute substance, donnant au sérum salin une certaine viscosité, serait capable de la remplacer. Avec Howel , la sérumalbumine non seulement ne serait pas nécessaire, mais elle serait même nuisible.

Première opinion.

Ringer , dans une série de travaux publiés in Journal of Physiologie , étudie l’action des différents sels entrant dans la constitution des sérums artificiels. Le premier, il insiste sur le rôle de la chaux. Non content de démontrer ce rôle pour le cœur de

(1) Dictionnaire de Physiologie de Richet. Article cœur, p. 171, t, IV.

(2) Nous nous contentons de signaler ici les auteurs trouvant que l’albumine est sinon indispensable au moins utile, sans nous préoccuper de discuter si cet albumine joue un rôle nutritif ou non.

grenouille, il expérimente sur le cœur de l’anguille (1). Bien plus, il prouve l’influence générale de la chaux en étudiant des poissons qui meurent dans l’eau distillée et vivent dans des mélanges salins pourvu qu’ils contiennent de la chaux (2). Ces expériences sont du plus haut intérêt, mais pour nous en tenir à notre sujet, disons que, d’après Ringer (3), si le sang prolonge les contractions du cœur, cela est dû à ses sels, et que d’autre part si un sang, même soumis à la dialyse, est encore capable de faire battre un cœur de grenouille, c’est que les sels de K et de Na dialysent à peu près seuls. Toutefois, il reconnaît l’efficacité de la sérumalbumine, de l’albumine de l’œuf et de la gélatine. Après une étude méthodique de l’action des différents sels (4) sur le cœur, il recommande l’emploi d’un sérum contenant : NaCl — 7 gr. 50 pour 1000 H1 20, plus phosphate de calcium à saturation, plus un centième d’une solution de chlorure de potassium à 2 °/0, ou encore la solution suivante :

(1) Ringer et Buxton. — Concerning the action of calcium of potassium and sodium J. of Ph., VIII, 1887, 15-19.

(2) Ringer, S. — Concerning the influence of saline media on fish... J. of Ph., 1884, V, 98-115.

(8) Ringer, S. — J. of Ph., VI, 361-381, 1885. Regarding the influence of the organic constituents of the blood on the contractilitv of the ventricle.

(4) Ringer, S. — Journal of Physiol., III. 380-393, 1882. Concerning

NaCl 0,6 %

Co3 4 Na2 0,5 %. .

100 cc.

5 cc.

1 cc.

5 cc.

KoH 1 %

CaCl2 1/390 . . . .

Deuxième opinion.

Albanese (1) conclut de ses expériences que les qualités d’un bon sérum artificiel doivent être : isotonie, oxygénation, viscosité. L’originalité de cet auteur consiste surtout dans l’importance qu’il apporte à l’état physique du liquide. Pour lui, la viscosité est indispensable, il la réalise avec une solution de gomme. Comme 1a, sérumalbumine donne à un liquide les mêmes qualités physiques que la gomme, on comprend (d’après lui) l’erreur de ceux qui proclament la nécessité de la sérumalbumine. Oehrn (2), en 1894, arrête les cœurs de grenouille par lavage avec la solution salée et les voit rebattre en faisant passer le sérum d’ Albanese. Il en conclut que la solution de gomme est capable, par elle-même, d’entretenir les battements cardiaques. Malheureusement, cette opinion a été très contestée et Locke { 3), par une expérimentation rigoureuse, semble l’avoir victorieusement combattue.

tbe influence exerted by each of the constituents of the blood on the contractility of the ventricle.

Ringer, S. — J. of Ph. , 1885, V, 247-254. On the mutual antagonism between lime and potash sais in toxic doses.

(1) Albanese. — Arch. f. exp. Patholog ., XXXII, p. 297-312, 1893. Ueber den Einflussder Zusammensetzung^der Ernahrungsflussigkeiten aüf die Thatigkeit des Froschherzens.

Albanese. — Influence des propriétés physiques des solutions sur le cœur de grenouille. Arch. italiennes de Biologie , t. XXV, p. 308- 319, 1895.

(2) F. Oeiirn. — 1894. Arch. f. experim. Patholog ., XXXIV, 29-36, Einige Versuche über Gummilosung als Nahrflüssigkeit für das Froschherz.

(3) Locke. — J. of Physiol., XVIII, p. 332-333, 1895. Towards the deal artificial circulating fluid for ihe isolated frog’s heart.

Pour lui, la valeur du sérum d’Albanese tient tout simplement à sa richesse en sels. La gomme contient, en effet, différents acides, des sels de Ca, de Mg, de K. Pour démontrer l’influence de la viscosité seule, Locke fait une solution de sel sodique de l’acide arabique à 2 % ; il la rend. alcaline, y ajoute du chlorure de sodium et la sature d’oxygène. Or un tel sérum a une viscosité identique au sérum d’Albanese et cependant il est incapable d’entretenir longtemps les battements du cœur ; ils reprennent au contraire si l’on ajoute au sérum des sels de potassium et do calcium. Locke démontre donc par ces expériences l’importance des sels et en particulier des sels de potassium et de calcium. Mais cela ne prouve point que la viscosité du liquide soit absolument inutile. Qu’un liquide simplement visqueux soit incapable d’entretenir les battements du cœur, c’est très vraisemblable. Qu’un liquide simplement salin puisse entretenir l’activité rythmique du myocarde, que certains sels aient une action plus ou moins indispensable, c’est un fait certain. Mais on ne peut point conclure, en prouvant ces deux propositions, à l’inutilité de la viscosité, qu’elle soit réalisée avec une solution de gomme, ou une solution albumineuse. Nous faisons cette critique des conclusions de Locke sans vouloir entrer dans le vif de la question et chercher si la gomme agit vraiment par sa viscosité, ainsi que le veut Albanese, ou en formant un sérum plus nutritif, suivant l’opinion d’Oehrn. Nous devons ajouter qu’Albanese

répond aux expériences de Locke par d’autres expériences. II traite sa gomme par l’acide chlorhydrique ; il s’assure par l’acide oxalique que sa solution ne contient plus de chaux et constate que cette nouvelle solution gommeuse rendue isotonique et oxygénée est aussi active que la précédente. Sans recherche personnelle, il serait difficile de se faire une opinion devant deux faits aussi contradictoires. Il n’y a point là d’interprétation discutable, mais des faits indéniables. Cependant Albanese a choisi l’acide oxalique comme réactif, pour s’assurer que la solution gommeuse ne contient pas de chaux. L’acide oxalique est considéré comme un réactif très sensible ; mais, dans des solutions complexes, il ne donne pas toujours un précipité, même en présence de sels de chaux. C’est ainsi que les oxalates en injections intraveineuses ne précipitent pas in vivo la chaux du sang (1). La chaux en solution magnésienne ne précipite point par addition d’acide oxalique. Les citrates empêcheraient de même cette réaction caractéristique. D’après Spiller, ces sels seraient même capables de dissoudre un précipité d’oxalatede chaux préalablement formé. D’après Sabbatani (2), le sulfate de magnésie, le phosphate de soude, le chlorure de sodium en solution plus ou moins con-

(1) De l’action toxique de l’acide oxalique. E. Decottignies, thèse Paris, 1902. — A propos d’un empoisonnement par le sel d’oseille. M. D’Halluin, Journal des Sciences médicales et Bulletin de la Société Anatomo-Clinique de Lille , 1903.

(2) Calcium et citrate trisodique dans la coagulation du sang de la lymphe et du lait. Sabbatani, Arch. ital. de Biologie , 1901, p. 397.

centrée, masqueraient la réaction précipitante de l’oxalate de chaux. La liste de tels produits est plus considérable encore ; mais il nous suffit d'énoncer ce fait pour montrer qu’une solution aussi complexe qu’une solution gommeuse pourrait empêcher la précipitation de l’oxalate de chaux formé. En conséquence, Albanese no peut pas avoir la certitude absolue de s’être débarrassé des moindres traces de chaux. Cependant il faut admettre que le lavage à l’acide chlorhydrique enlève à peu près toute la chaux et l’erreur, en somme, paraît devoir être négligeable. Quoi qu’il en sqit, nous devons ajouter que White (1) considère le liquide d’Albanese comme inférieur non .seulement au sérum contenant de l’albumine, mais même au liquide de Ringer. En effet, un cœur en repos avec la solution d’Albanese rebat si on fait passer le liquide de Ringer.

3° Opinion.

Howel se montre plus absolu et il proclame les sels alcalins indispensables et la sérumalbumine nuisible. Dans un premier travail (2), il soutient que le liquide de Ringer maintient plus longtemps les contractions cardiaques s’il est pur, que si on ajoute de la sérumalbumine. Il insiste sur les recherches de son élève Eaton, démontrant l’influence de sels

(1) Loc. cit.

(2) Howel et Miss Cooke. — J. of. Physiologie, XIV, 198-220, 1893. Action of the organic salts of sérum, mille, gastric juice... upon the isolated working heart with remarks on the causation of the heart beat.

de chaux. En 1898(1), il fait une étude méthodique de l'action des différents sels et proclame encore, à l’instar de Ringer, l’utilité des sels detcalcium. En 1901 (2), il continue ses recherches en étudiant les contractions automatiques des bandes musculaires de la pointe du cœur de tortue. Il constate que ces bandes restent au repos dans le sérum de l’animal, et entrent en contractions spontanées dans la solution isotonique de NaCl.

Telles sont les principales opinions sur la valeur des sérums artificiels. Les partisans des sérums salins semblent les plus nombreux ; car, outre les travaux précédents, nous devons encore en signaler

d’autres. Locke constate que certaines substances

organiques, tel le glucose, rendent plus actif le sérum de Ringer; aussi fait-il rentrer ce corps dans sa formule (3).

Eau distillée pure. 1000 c. c.

NaCl. . . 6 gr. (grenoui110), 9 gr. à 1 gr. (mammifères)

Cad2 . . 0 gr. 20

KC1. . . . 0 gr. 20

C03NaH 0 gr. 20

Glucose 1 gr.

(1) Howel. — Americ. journ. of Physiol., II, 47-81, 1898. On the relation of the blood the automaticity an sequeuce of the heart beat.

(2) Howel. — An analysis of the influence of the sodium, potassium and calcium sais of the blood on the automatic contractions of heart muscle. Amer, journ. of. Physiologie. VI, 181-206, 1901.

(3) Locke F. S. — Loc. cit.

Locke F. S. — Die Virkung der Metalle des Blutplasmas undverschiedener Zucker auf das isolirte Saugethierherz. Centralblatt f. Physiologie , XIV, 670-679, 1901.

Locke attache une grande importance à la présence du glucose. Bien plus, sans se dissimuler toutefois, le peu d’écho qüe trouvera auprès des chimistes la méthode physiologique, il considère le cœur comme un véritable réactif du glucose. Pour lui, les autres variétés de sucre, sauf le fructose, seraient sans action sur le cœur. D’après cet auteur, le liquide de Ringer à 35° entretient l’activité du cœur durant 30’. Si on y fait passer de l’oxygène sous-pression, le myocarde se montre actif durant 3 heures. On prolonge jusqu’à 7 heures la période d’activité si on ajoute du glucose au sérum oxygéné. Green (1) trouve que le sérum pur ne peut maintenir le cœur de tortue en activité, il faut lui ajouter du chlorure de calcium. Etudiant l’action des différents sels sur le myocarde, il conclut à la nécessité des sels de chaux. Employant du sérum pur, additionné de 0,04 à 0,05 p. 100 de chaux, il voit les battements cardiaques persister de 30 à 72 heures. A ce moment apparaissent des pulsations faibles capables de se prolonger jusqu’à 100 heures. Walden (2) constate que ni la sérumalbumine, ni le lait ne. possèdent le pouvoir de ranimer les battements cardiaques arrêtés par le lavage, tandis que le liquide de Ringer les ranime.

Comme conclusion de tout cet exposé (3), nous

(1) Green Ch. W., 1898. — Journal of Physiologie , II, 82-126. On the relation of the organic salts of blood to the automatic activity of a strip of ventricular muscle.

(2) Walden, E.-C. — Americ. Journ. of physiolog., 1899, III, 123- 134. Comparison of the effect of certain inorganic solutions containing serumalbumine on the rhytmic contractility of the frogs heart.

(3) Nous avons dù nous montrer forcément incomplet dans cet

pouvons dire que le sérum artificiel, pour être efficace, doit être oxygéné (1) et de plus contenir certains sels. Parmi ces sels, la chaux se montre particulièrement indispensable. L’isotonisme des solutions salines est également nécessaire. Quant à la question de nécessité de l’albumine, il ne faut pas se montrer d’un exclusivisme absolu. Qu’une solution de sérumalbumine soit incapable de ranimer ou d’entretenir les battements cardiaques, c’est très vraisemblable ; toutefois, il nous semble difficile de nier l’influence favorable de la sérumalbumine ajoutée aux sérums salins. Ringer l’admet tout le premier. Nous avons cité l’opinion de White et avons vu que le liquide de Ringer entretenait durant 9 heures les battements du cœur de grenouille. Mais Green (2) maintient le cœur en activité durant 72 heures et même 100 heures, en employant du sérum sanguin additionné de sels de chaux.

exposé bibliographique, les travaux relatifs à cette question étant très nombreux. Nous avons été éclectique dans nos citations, examinant seulement in globo les arguments pour ou contre les deux théories prédominantes; nous n’avons point voulu critiquer ici en détail la composition des sérums salins. Nous n’avons donc pas analysé les recherches méthodiques sur l’action des différents sels ; toutefois, on trouvera dans la bibliographie certains travaux relatifs à cette question.

(1) Nous n’avons pas insisté sur ce point. Cependant, il nous suffira de citer Ringer ( Journ . of Physiologie , 1893, p. 125-130), démontrant l’influence de l’acide carbonique : Albanese, démontrant d’une façon directe l’action bienfaisante et indispensable de l’oxygène. La plupart des auteurs ayant fait des recherches sur les sérums artificiels capables d’entretenir l’activité du cœur de grenouille, sont d’accord sur ce point qui, malgré quelques travaux contradictoires, semble maintenant bien acquis.

(2) Loc. cit.

Cette expérience nous semble avoir une très grande importance. Les auteurs, pour démontrer l’inutilité de la sérumalbumine, se sont servis, en général, de sérum sanguin. Le sérum, disent-ils, contient de la sérumalbumine, le sérum est incapable de faire battre un cœur, donc la sérumalbumine est

inefficace. Tel est leur raisonnement.

Or, si le sérum est inefficace, cela est dû à sa faible teneur en chaux. On sait, depuis les travaux d’Arthus, l’influence de la chaux pour la coagu- Jation du sang. La fibrine est un composé calcique qui diminue la teneur en chaux du sérum. La chaux, d’autre part, étant indispensable au fonctionnement du cœur, il est tout naturel que le sérum sanguin soit peu efficace. 'Le travail de Green le prouve d’une façon évidente. Contestant encore la valeur de la sérumalbumine, d’autres auteurs ont montré l’action inefficace du sang laqué. Gôthlin (1), d’autre part, constate que le sang défibriné ou laqué est plus actif que le sérum. Dans un récent travail, O. Langendorf (2) nous donne la clef de ces contradictions. Dans le sang laqué les globules rouges sont détruits et cette destruction met en liberté de la potasse. Suivant sa teneur en potasse, le sang laqué sera susceptible ou non de faire battre le cœur. Un excès de potasse intoxique le myocarde ; une faible quantité lui est nécessaire. Gôthlin, ajoute-t-il, constate que

(1) G. F. Gôthlin. — Loc. cit.

(2) O. Langendorf. — Arch. für die gesammte Physiologie , XCIII. 286-294, 1903. Ueber die augebliche Unfâhigkeit der lackfarbenen Blutes den Herzmuskel zù ernâhren.

10 sang laqué du bœuf peut être rendu nutritif par l’addition de chlorure de calcium; c’est qu’en effet, les sels de chaux sont, à ce point de' vue, les antagonistes des sels de potassium.

Voilà autant de causes d’erreurs que certains auteurs n’ont pas toujours prises en considération.

11 est important de les connaître et de les avoir présentes à l’esprit en lisant les différents travaux écrits sur cette question.

Ces réflexions, que nous donnons comme conclusions de cette première partie de notre travail, ne sont pas infirmées par les travaux que nous exposerons plus loin sur le cœur de mammifère isolé ; mais là^encore, le triomphe de la théorie, soutenant l'inutilité de la sérumalbumine, semblerait n’être qu’apparent. In medio stat virtus : les produits minéraux semblent assurément les plus importants ; mais les produits organiques réunis aux précédents accroissent peut-être leur puissance.

Isolement du cœur des mammifères.

Les résultats obtenus avec les cœurs de grenouilles et de tortues, le grand avantage présenté par cet isolement aussi complet que possible, sont autant de raisons, qui encouragèrent les physiologistes à appliquer la méthode au cœur des mammifères. Malheureusement cet organe, beaucoup plus sen-

siblé chez eux, rendait plus difficile la réalisation de cet isolement. On y arriva, d’abord par des méthodes détournées et nous allons voir la série des procédés successivement imaginés. Nous pouvons les diviser en deux catégories : 1° Isolement de la circulation cardio-pulmonaire; 2° Isolement du coeur pur et simple.

1° Isolement de la circulation cardio-pulmonaire .

Newell- Mar tin (1) est le père de la méthode. Il lie la veine-cave inférieure, l’aorte à la naissance des carotides; une de ces carotides est ouverte et munie d’une canule destinée à laisser échapper le sanglancé par le ventricule gauche. Le sang défibriné qui alimente le cœur est placé dans un vase de Mariotte, pénètre dans le cœur droit par la jugulaire, traverse le système pulmonaire, arrive au cœur gauche qui le lance sous pression dans l’aorte et les coronaires ; une carotide ouverte permet l’issue du sang que l’on recueille. On pratique la respiration artificielle et l’on a de la sorte un cœur isolé de toute connexion nerveuse (2), soumis à une pression constante dont on peut toutefois faire varier la valeur, irrigué par un sang dont on peut modifier à volonté et la température et la composition. Un cœur ainsi traité est capable de battre ainsi plusieurs heures. On peut faire mieux et supprimer le poumon en abouchant direc-

(1) Newell-Martin. A new methocl of studying the mammalian heart. Studies from the biological Laboratory, Johns Hopkins University (1881, p. 119, II.)

(2) Cet isolement est réalisé grâce à l’anémie totale des centres ne recevant plus de sang.

tement l’artère pulmonaire et l’oreillette gauche (1).

Le procédé de Stolnikow (2) dérive de cette modification; il permet d’utiliser le sang même de l’animal. La préparation est assez laborieuse. On isole successivement les veines jugulaires et les artères carotides; puis on réunit ces vaisseaux deux à deux (artère et veine) par l’intermédiaire d’un tube en U. Durant l’expérience on pratique la respiration artificielle. Le sang du cœur droit est lancé par l’artère pulmonaire dans le poumon où il s’hématose; il revient au cœur gauche qui le renvoie au cœur droit par les carotides mises en communication avec les veines jugulaires.

On peut réaliser un isolement plus parfait. Cn réùnit encore les carotides et les jugulaires par l’intermédiaire d’un tube en U; on joint de la même manière la veine-cave inférieure et l’aorte descendante. Tous les autres vaisseaux artériels et veineux sont liés et de la sorte on a un isolement complet par anémie totale des centres nerveux. Comme précédemment, le sang s’oxygène dans le poumon, grâce à la respiration artificielle.

Ce procédé, plus ou moins modifié, a été employé par Bohr et Henriquez (3), par Hering (4), par

(1) Tschistowitsch. Centralblntt f. Physiologie, Bd.,I. 1887, p. 133.

(2) Stolnikow. Archives de Du Bois Raymond, 1886, p. 1. Die Aichung des Blutstromes in der Aorta des Hundes.

(3) Bohr et Henriquez. Recherches sur le lieu de consommation de l’oxygène et de la formation de l’acide carbonique dans le sang. — Arch. de Phys., 1897, p. 459.

’ (4) Hering. Méthode zur Isolirung des Herz-Lungen-Coronarkreislauffer bei nublutiger Aunschallung des ganzen Centralnervensystems. Archives de Pflüger , 1898, p. 163.

Bock (1), etc... Ce dernier imagina un utile perfectionnement : il remplaça le tube de communication pur et simple unissant artère et veine par un appareil de résistance qui, jouant le rôle de système capillaire, diminue la pression dans le cœur droit.

La description de ces procédés ne peut manquer de faire naître une objection dans l’esprit des lecteurs. Le sang ne coagule-t-il pas dans les tubes de communication? Delezenne a démontré que, dans cette préparation, chez le chien tout au moins, le sang devient incoagulable ou perd beaucoup de sa coagulabilité. En réalité, les coagulations sont relativement fréquentes et nous avons eu, dans des expériences faites par cette méthode, plusieurs insuccès dus à des coagulations dans les tubes de communication; ceci nous détermina alors à faire aux animaux en expérience une injection préalable d’extrait de têtes de sangsue. De cette façon au moins, on n’a plus à redouter les coagulations et la difficulté de la technique reste le seul inconvénient de la méthode. C’est pour y remédier qu’Hèdon et Arrous (2) ont proposé une simplification du procédé précédent. Ils suppriment toute communication entre artère et veine, et ligaturent les veines caves et l’aorte à sa naissance. De cette façon, le

(1) J. Bock. Untersuchùngen ûeber Wirkung versckiedenen Gifte auf das isolirte Sâugethieherz. Archiv. fur experimentelle Pathologie und Pharmahologie , 1898, p. 158.

(2) Hedon et Arrous. — Archives internationales de Pharmacodynamie et de thérapie , vol. I V, 1899. C’est à ces auteurs que nous avons emprunté en grande partie l’exposé historique de la question.

sang est emprisonné clans un système clos. Le tour de main de la technique consiste à conserver ce sangsous une pression juste suffisante. Le cœur droit le lance dans le poumon où il s’hématôse, grâce à la respiration artificielle ; le cœur gauche le lance dans l’aorte ; mais, toutes les artères étant liées, il ne trouve qu’un débouché, les vaisseaux coronaires, par où il revient au cœur droit. Cette opération réussit aisément chez le lapin ; le cœur du chien au contraire se montre plus fragile. *

Enfin, pour terminer ce chapitre, nous proposerons une nouvelle méthode d’isolement du cœur, comparable aux précédentes et d’une facilité relative.

L’animal est anesthésié ou non. On isole et on lie successivement les deux vertébrales et les deux carotides ; on pratique alors la respiration artificielle ; puis, après la ligature des principaux troncs veineux, on décapite l’animal. Le canal vertébral est là, sous les yeux de l’opérateur ; avec une tige rigide, armée ou non de crins, on détruit la moelle épinière dans toute l’étendue du canal vertébral. On pourrait'tout aussi bien, à l’exemple de MM. Wertheimer et Lepage, faire l’écouvillonnage, et de cette façon retirer la moelle intacte en un ou plusieurs temps. Ce procédé est plus élégant, mais il exige plus de dextérité. Bref, l’opération terminée, on a un cœur absolument isolé. Cependant le troisième ganglion cervical inférieur et les ganglions thoraciques qui persistent sont-ils encore capables d’agir ?Nous nous le demandons. Dans tous les cas, cette objection

demeure à propos des méthodes décrites ci-dessus.

Quel est le résultat de cette préparation ? Dans trois ou quatre essais faits chez le chien, nous avons vu le cœur s’arrêter rapidement et, en somme, nous n’avons eu que des insuccès. Mais il est possible d’en trouver la raison. D’abord nous déterminons, par cette section de la moelle suivie aussitôt de sa destruction, un abaissement considérable de la pression artérielle. Si, par une injection de sérum artificiel, nous avions relevé cette tension, le cœur aurait, peut-être, continué à battre. On peut, du reste, attribuer en partie la cause de nos insuccès à la précipitation mise dans l’exécution des différents temps de l’opération. M. Wertheimer conseille d’attendre quelque peu entre le moment où l’on sectionne la moelle et celui où on la détruit. Nous tiendrons compte, par la suite, de ces remarques et nous espérons, en agissant avec plus de précautions, arriver à notre but. Dans cette méthode, comme dans les précédentes, le cœur se nourrit lui-même comme à l’état normal, envoyant à chaque systole dans ses coronaires le sang hématosé, grâce à la circulation artificielle. L’isolement est, certes, déjà complet ; cependant on peut l’obtenir absolu : nous allons le voir dans le paragraphe suivant.

2° Isolement du cœur pur et simple.

Dans ce procédé, le cœur est retiré de la poitrine de l’animal. On entretient son activité en injectant dans les coronaires du sang défibriné. Le principe de cette méthode repose sur les recherches d’^4 rnaud.

Cet auteur a démontré (1) qu’en injectant du sang déiibriné et oxygéné dans les coronaires, on voyait reprendre les .battements du cœur. Toutefois, au delà de 25 minutes, il ne réussit plus à ranimer l’organe.

Hedon et Gilis (2) répètent cette expérience d’Arnaud sur un cœur de supplicié et raniment les battements 3/4 d’heure après la mort. Ils injectèrent 420 c. c. de sang défibriné dans l’aorte et entretinrent ainsi l’activité du cœur durant 23 minutes. Ces mêmes auteurs répétèrent sur des cœurs de chiens cette curieuse expérience couronnée d’un égal succès.

Ainsi, pour ranimer un cœur mort, il suffit d’injecter dans les coronaires du sang défibriné et oxygéné. Partant de ce principe, Langendorf(3 ), perfectionne le procédé et entretient l’activité du cœur de mammifère durant un temps considérable. Il introduit une canule dans l’aorte et, évitant l’accès de l’air, injecte sous pression par cette voie du sang défibriné. Les valvules sigmoïdes se fermant, obligent le sang à passer dans les coronaires ; il arrive ainsi dans le cœur droit d’où il s’échappe libremént. De cette façon, le cœur travaille aussi

(L) Dr H. Arnaud. Expériences pour décider si le cœur et le centre respiratoire, ayant cessé d’agir, sont irrévocablement morts. Arch. de Phys ., 1891.

(2) Hédon et Gilis. Sur la reprise des battements du cœur après arrêt complet de ses battements, sous l’influence d'une injection de sang dans les artères coronaires. C. R. Soc. de Biol., p. 760, 1892.

(3) Langendorf. — Untersuchungen am überlebenden Sâugethier Herzen, Archives de Pflüger, 1895, t. 61, p. 291-332.

bien qu’à Tétât normal, et il est facile, en variant à volonté les conditions d’expérience, d’étudier les perturbations déterminées par ces changements.

On peut également, à l’exemple de Porter (1), introduire directement une canule dans les artères coronaires. Cette modification complique légèrement la technique, mais peut être avantageuse. Ce même auteur propose, en 1898, une autre méthode, qui aboutit finalement à la circulation artificielle dans les coronaires ; mais il fait cette circulation en sens rétrograde. Il introduit une canule dans l’oreillette droite ; le liquide passe alors dans le ventricule droit et s’écoule par l’artère pulmonaire, d’où il revient au réservoir ; il pénètre aussi dans les veines coronaires, et de là, après avoir traversé les vaisseaux capillaires, arrive dans l’aorte où on le recueille.

Quelque soit le procédé adopté, voici maintenant le cœur des mammifères isolé et maintenu artificiellement en activité, tout comme le cœur des animaux à sang froid. Nous retrouvons les mêmes discussions à propos du liquide nourricier. Langendorf (2), qui employa précédemment le sang défibriné, conclut que la solution de chlorure de sodium est incapable d’entretenir les battements du cœur des mammifères. Ruchs (3) fait des recherches compa-

(1) Porter. — On the cause of the heart beat. Journal of experimental Medecine, vol. VII, 1897, p. 391.

(2) Langendorf. — Loc. cit.

(3) H. Ruchs. Experimentelle studien uber die Ernâhrung des Saugethierherzens. Arch. f. d. ges. Phys., LXXIII, 545-594, 1898.

ratives sur la valeur des différents sé au repos le cœur par lavage à l’eau salée, il essaie le sang laqué mélangé à la solution physiologique, le sérum de cheval,, de chien, de bœuf (ce dernier donne de mauvais résultats), le liquide de Ringer,la solution saline alcalinisée avec du bicarbonate de soude, le liquide d’Albanese. Tous ces liquides entretiennent plus ou moins l’activité rythmique du cœur; mais d’après cet auteur, le liquide de Ringer agit plus favorablement que le sérum. A la suite de recherches sur le cœur de lapin, Locke (1), dont nous avons déjà cité l’opinion, constate l’influence favorable de son sérum et cette affirmation est confirmée par les travaux de Kuliabko.

La théorie des partisans des sérums salins semble donc triompher ; nous renvoyons sur ce point le lecteur aux remarques que nous avons faites plus haut.

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