‹ Résurrection, romanChapitre 30 sur 37 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Le convoi de prisonniers dont faisait partie la Maslova avait traversé plus de cinq mille verstes. Jusqu'à Perm, le convoi avait voyagé en chemin de fer et en bateau à vapeur; et la Maslova était restée en compagnie des criminels de droit commun. Mais, à Perm, Nekhludov avait pu obtenir qu'elle fût admise dans la section des condamnés politiques. L'idée de ce transfert lui avait été suggérée par Véra Bogodouchovska, qui faisait partie du même convoi.

Le voyage, jusqu'à Perm, avait été très pénible pour la Maslova, aussi bien au point de vue physique qu'au point de vue moral. Physiquement, elle avait eu à souffrir du manque d'air, de la saleté, de la puanteur, et de la persécution que lui avaient fait subir toute sorte de répugnants insectes, acharnés contre elle; moralement, elle avait souffert, peut-être plus encore, de la persécution que lui avaient fait subir des hommes non moins répugnants que ces insectes, et non moins acharnés contre elle. A toutes les étapes, elle avait eu à repousser d'ignobles instances qui ne lui avaient pas laissé un moment de repos, et dont le souvenir, maintenant, lui soulevait le cœur. Entre les prisonniers et les prisonnières, et les gardiens du convoi, et même les chefs, s'étaient établies, suivant l'usage, des relations d'un

cynisme si éhonté, que toute femme, en particulier toute jeune femme, avait à se tenir jour et nuit sur ses gardes, pour peu qu'elle ne lût point disposée à se mettre au ton de la corruption générale, et à en profiter.

Rien ii'élait plus fatigant que cet clat continu d'alarme et de résistance; sans compter que la Maslova était infiniment plus exposée encore que ses compagnes aux propositions galantes des prisonniers et des gardiens, tant à cause du charme extérieur de toute sa personne qu'à cause de ce qu'on savait de sa vie passée. Et le refus obstiné qu'elle opposait à ces propositions était volontiers considéré comme un affront, de sorte que, tous les jours, elle avait senti la malveillance grandir autour d'elle. Sa situation aurait même fini par devenir intolérable, si elle n'avait pas eu, pour se consoler, la société de l'excellente Fédusia, et aussi celle de Tarass, le mari de Fédosia, qui, en apprenant la façon dont se trouvait mise à l'épreuve la vertu de sa femme, pour pouvoir la mieux protéger avait renoncé à sa liberté, et, depuis Nijni-Novgorod, s'était fait admettre parmi les prisonniers.

La situation de la Maslova s'était heureusement fort améliorée, et en toute façon, lorsque la jeune femme avait obtenu d'être transférée dans la section des condamnés politiques. Non seulement, en effet, les condamnés politiques étaient mieux logés et mieux nourris que les condamnés de droit commun, non seulement la Maslova trouvait chez ses nouveaux compagnons moins de rudesse et de grossièreté, mais son transfort parmi eux l'avait délivrée de toute agression galante, et lui avait permis de recommencer à oublier ce pas^é que sans cesse, jusque-là, on avait pris soin de lui remettre en mémoire. Et ce n'était pas tout. Son transfert avait eu encore pour elle un autre avantage précieux : il lui avait fourni l'occasion de faire connaissance avec certaines personnes qui n'avaient point tardé à exercer sur elle une inlluence décisive.

I>a faveur sollicitée pour elle par Nekhludov consistait d'ailleurs simplement à loger, durant les étapes,

avec les condamnés politiques; d'une étape à l'autre, elle continuait à faire la route à pied, comme le reste des condamnés de droit commun. Et c'est ainsi que, depuis Tomsk, cile avait fait toute la route à pied. Avec elle marcl'.aient deux condamnés politiques : Marie Pavlovna Chélinin, la belle jeune fille aux yeux bruns que Nekhludov avait vue dans le parloir de la prison, le jour de sa visite à Véra Bogodouchovska, et un certain Simonson, un petit homme noir, avec de grands yeux profondément creusés. Marie Pavlovna faisait la route à pied parce qu'elle avait cédé sa place, dans la voiture, à une condamnée de droit commun qui était enceinte; Simonson faisait la route à pied parce qu'il considérait comme iiijuslp, pour lui, de profiter d'un privilèg'o fondé sur lu distinction des castes sociales. Ces trois prisonniers avaient à se lever plus tôt que les autres condamnés politiques et, sitôt levés, à rejoindre le cortège des condamnés de droit commun. Ainsi ils étaient arrivés jusqu'à une étape où un nouvel officier de police avait pris la direction du convoi.

La matinée de septembre était humide et sombre. La neige allcrnait avec la pluie; par instants souffiait une bise glacée. Tous les prisonniers du convoi qui devaient marcher à pied, quatre cents hommes et une cinquantaine de femmes, remplissaient la cour de l'étape. Les uns se pressaient autour du chef du convoi, qui leur distribuait la paye de la journée; les autres achetaient des provisions aux marchandes qu'on avait autorisées à pénétrer dans la cour. Celle-ci était toute bourdonnante du bruit des voix; les prisonniers comptaient leur argent, bavardaient, se querellaient entre eux ou avec les marchandes.

La Maslova s'occupait à caser dans son sac les ceuTs. le hareng et le petit pain qu'elle venait d'acheter, et ^larie Pavluvna s'occupait à en régler le paiement avec la marchande, lorsqu'un mouvement soudain se produisit dans la cour. Les gardiens venaient de se ranger près de l'officier, et l'on allait procéder aux for-

malilés qui, tous les matins, précédaient le départ. Suivant l'usage quotidien, les prisonniers furent comptés-, on examina l'état de leurs chaînes, on mit les menottes à ceux qui devaient marcher deux par deux. Mais, tout à coup, rompant la monotonie habituelle de ces formalités, un cri de colère se fit entendre, poussé par l'officier, et aussitôt suivi des pleurs d'un enfant. Puis, dans toute la cour, un profond silence; et, dès l'instant suivant, un murmure confus se répandait à travers la foule. La Maslova et Marie Pavlovna coururent s'informer de ce qui se passait.

Dès qu'elles se furent approchées du groupe formé au milieu de la cour, elles virent ceci : l'officier, un gros homme aux longues moustaches blondes, essuyait de la main gauche son poing droit, tout rouge de sang, et la mine furieuse, ne cessait pas de crier des injures à un prisonnier qui, debout devant lui, couvrait, d'une main, son visage meurtri et sanglant, tandis que, de l'autre main, il serrait contre lui une petite fille enveloppée dans un chàle, et pleurant et hurlant de toutes ses forces. Le prisonnier avait la moitié de la tête rasée : c'était un homme long et maigre, vêtu d'une veste trop courte et d'un pantalon qui lui découvrait les chevilles.

— Je t'apprendrai à raisonner! — disait l'oflîcier, entremêlant d'injures chacun de ses mots. — Allons! mets Tenfant par terre ! et hâte-toi de reprendre tes menottes !

Ce forçat avait obtenu d'avoir les mains libres, les jours précédents, pour pouvoir porter sa petite fille, dont la mère était morte du typhus à l'une des étapes. Mais ce jour-là le nouvel officier, qui se trouvait être de mauvaise humeur, avait exigé qu'on lui remît les menottes. Le forçat avait protesté : l'officier, agacé, lui avait asséué un coup de poing sur l'œil.

De l'autre côté de Tofficier se tenait un énorme forçat à barbe noire, qui, avec une menotte à une de ses mains, regardait d'un air maussade tour à tour Tofficier et son malheureux compagnon. L'officier, cependant, tout en continuant à vociférer des injures, répétait aux gardiens Tordre d'emmener l'enfant et de mettre les menottes au père. Dans la foule, le murmure devenait sans cesse plus fort.

— On lui a laissé les mains libres depuis Tomsk! — disait une -voix enrouée, aux derniers rangs. — Ce n'est pas un petit chien, c'est un enfant!

— La petite fille va périr ! — disait une autre voix. — Ce n'est pas dans la loi!

— Quoi? Quoi? — cria l'officier, se retournant comme si une bête l'avait mordu. — Je t'apprendrai, moi, à parler de la loi. Qui a parlé? Est-ce toi? Est-ce toi?

— Tout le monde a parlé, parce que... — dit un prisonnier debout au premier rang.

— Quoi?... Alors c'est toi?

Et l'officier se mit à frapper devant lui, au hasard des coups.

— Ah ! vous vous révoltez? Je vais vous montrer, moi, comment on se révolte. Je vous tuerai comme des chiens, et les chefs me remercieront d'avoir réglé votre compte! Allons, qu'on emmène l'enfant !

La foule se tut. Un des gardiens saisit l'enfant, qui hurlait sans interruption ; un autre mit les menottes au prisonnier, qui, humblement, tendait sa main.

— Qu'on donne cette enfant à garder aux femmes ! — dit l'officier au gardien, fort embarrassé de l'encombrant fardeau.

La petite fille, le visage tout rouge sous ses larmes, se débattait furieusement, essayant de retirer ses mains du châle qui l'enveloppait. A ce moment, Marie Pavlovna traversa la foule et s'approcha de l'officier.

— Monsieur, — dit-elle, — si vous me le permettez, je porterai l'enfant.

— Qui es-tu, toi? — demanda l'officier.

— Je suis de la section des condamnés politiques. Le joli visage de Marie Pavlovna, avec ses grands yeux

cl SCS clieveux noirs, ac;il ûvivIiMiimcnt sur roHicier, qui avait dûjà romar(|ué lajounu lille l'inslanl d'auparavant. 11 la regarda encore, puis baissa les yeux d'un air gêné.

— Cela m'est égal, portez-la tant que vous voudrez ! Vous avez beau jeu, vous autres, à plaindre ces miséraîdes. S'ils se sauvent, ce n'est pas vous qui aurez à en répondre !

— Comment voulez-vous qu'on se sauve, avec un enfant sur le bras ? — demanda Marie Pavlovna.

— Je n'ai pas à discuter avec vous ! Prenez l'enfant, si vous voulez, et en route !

— Puis-je donner l'enfant? — demanda le gardien,

— Oui! et plus vile que ça !

— A'ieiis dans mes bras ! — dit INIarie Pavlovna à l'enfant, en essayant de la prendre des mains du gardien.

jMais la petite fille ne voulait pas aller dans d'autres bras que ceux de son père. Elle continuait à se débattre et à pousser des cris.

— Attendez, Marie Pavlovna ! Moi, elle me connaît, et peut-être coasentira-t-elle à ce que je la prenne ! — dit la ÙNlaslova, en tirant de son sac le polit pain blanc.

L'enfanl, en effet, connaissait la Maslova. Dès qu'elle l'aperçut, elle cessa de crier et se laissa ])rendre.

11 y eut de nouveau un silence. Les portes de la cour s'ouvrirent, le convoi sortit et, devnnl les portes, se mit en rangs. On compta, une seconde fois, les prisonniers. La Maslova, tenant l'enfant sur son bras, échangea quelques mois avec Fédosia, placée à quelques rangs devant elle.

Soudain Simonson, qui avait assisté sans rien dire à toute la scène, s'avança, d'un pas décidé, vers Tofticier, déjà installé- dans sa voilure.

— A'ous avez mal agi. Monsieur l'onicier! — lui dit Simonson. j

— Piej'»ignoz voire rang! Ce n'esl pas votre a.Taire!

— Mou allairc est de vous dire ce ijui est; et je vous répète que vous avez mal agi! — reprit Simonson, en

rogardant fixement l'officier SOUS ses épais sourcils noirs. — On est ])rèt? En avant, marche! — cria l'officier, après s'cfre détourné de Simonsou avec un haussement d'épaules. Le convoi s'ébranla et se mit en marche, le 1опц' de la roule boueuse, que bordait sur les deux côtés un l'ossé rempli d'eau.

Après la vie corrompue que la INIaslova avait menée depuis huit ans, d'abord en compa<:^nio des prostituées, puis en compagnie des criminels, la vie qu'elle menait à présent en compagnie des condamnés politif[ues ne pouvait manquer de lui paraître agréable, malgré tout ce qu'avaient de pénible les conditions spéciales où elle se trouvait. Les vingt verstes qu'elle faisait à pied les jours de marche, les fréquents repos (car le convoi avait un jour de repos après deux jours de marche), la bonne nourriture, la possibilité de dormir dans ur bon lit, toutcela lui rendait des forces et la rajeunissait, tandis que, d'autre part, la société de ses nouveaux compagnons lui révélait des sources d'intérêt et de plaisir dont elle n'avait, jusqu'alors, jamais soupçonné l'existence.

Non seulement, en effet, elle n'avait point connu jusque-là de personnes aussi « extraordinaires » (suivant son expression) que ces révolutionnaires dont elle partageait à présent la vie, mais elle ne s'était pas même douté qu'il y eût au monde de semblables personnes. Et, d'abord, elle avait trouvé étranges les motifs qui faisaient agir ces personnes; mais très vite elle les avait compris, et, avec sa nature de paysanne, elle s'ttait mise de tout sou cœur à les admirer. Elle avait senti, tout au noins, que ces personnes avaient pris le parli du peuple contre l'antorité ; et, comme elle savait qu'elles appartenaient elles-mêmes à la classe qui cunsîiliiait l'autorité, l'idée qu'elles avaient sacrifié, pour le peuple, leurs privilèges, leur liberté, et leur

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vie, rendait plus vive encore son admiration pour elles.

Elle admirait tous ses nouveaux compagnons. Mais plus que tous les autres elle admirait Marie Pavlovna ; et non seulement elle l'admirait, mais elle s'était prise pour elle d'une véritable passion, où le respect se mêlait à l'enthousiasme. Elle avait été frappée, dès lepremier jour, de voir comment cette belle jeune femme, riche, instruite, noble, fille d'un général, se donnait l'apparence d'une simple paysanne, distribuant à d'autres tout l'argent et tous les effets que lui envoyait son père, et s'habillant non seulement sans aucun luxe, mais d'une façon qui semblait destinée à cacher le plus possible sa beauté naturelle. Et plus tard encore, lorsqu'il n'y avait pas une seule des qualités de Marie Pavlovna dontla^Iaslova ne fût émerveillée, aucune de ces qualités ne l'émerveillait autant que l'absence complète de toute coquetterie. Non que Marie Pavlovna ne se rendit pas compte de sa beauté ; elle s'en rendait compte, et la Maslova crut même deviner que la conscience d'être belle lui faisait plaisir ; mais, loin de se réjouir de l'impression que sa beauté faisait sur les hommes, elle la redoutait, éprouvant une véritable répulsion pour tout ce qui, de près ou de loin, ressemblait à de l'amour.

C'est ce que savaient ses compagnons ; et ceux même qui se sentaient attirés vers elle faisaient en sorte de n'en rien laisser voir; la coutume était, dans le parti, de se comporter envers elle comme si elle eût été un homme, au lieu d'être la charmante jeune fille qu'elle était. Mais, en dehors de son parti, maintes fois des hommes l'avaient poursuivie de leurs galanteries, et maintes fois elle avait dû recourir à la force de ses deux poings, pour se mettre à l'abri de leur insistance.

— Un jour, — racontait-elle en riant à la Maslova, — voilà qu'un monsieur m'aborde dans la rue, me saisit parle bras, et à aucun prix ne veut me lâcher. Alors je l'ai secoué, et de telle façon qu'il a eu peur, et qu'il s'est sauvé de toutes sis jambes!

VA\o raconta également à la Maslova comment elle étaitdevenue révolutionnaire. Depuis lenfance, elle s'était

senti peu de goût pour la vie des riches, et au contraire un goût très fort pour la vie des petites gens; toujours on l'avait grondée parce qu'elle passait ses journées à l'office, à la cuisine, à l'écurie, au lieu de rester au salon.

« Et moi, je m'amusais avec la cuisinière, et avec les dames je m'ennuyais ! Et tous les jours je découvrais davantage combien était stupide la vie qu'on voulait me faire mener. Ma mère était morte pendant que j'étais encore toute petite; mon père ne s'occupait pas de moi. A dix-neuf ans je me suis enfuie de la maison, avec une amie, et nous nous sommes engagées comme ouvrières dans une fabrique. »

Elle n'était restée dans cette fabrique, d'ailleurs, que quelques semaines; elle était allée ensuite demeurer à la campagne, puis était revenue en ville, s'était occupée de propagande, et avait fini par être arrêtée et condamnée aux travaux forcés. jNIarie Pavlovna n'ajoutait pas, mais la Maslova n'avait pas tardé à apprendre d'autre part qu'elle avait été condamnée aux travaux forcés pour s'être déclarée l'auteur d'un meurtre que, en réalité, elle n'avait point commis.

Où qu'elle fût, dans quelque condition qu'elle se trouvât, ]Marie Pavlovna ne pensait jamais à elle-même, et jamais ne pensait qu'aux moyens de rendre service à autrui. Un des révolutionnaires qui faisaient partie du convoi, Novodvorov, disait d'elle, en plaisantant, qu'elle s'était consacrée tout entière au « sport de la bienfaisance ». Et c'était vrai. De même que Tunique préoccupation du chasseur est de lever du gibier, de même l'unique objet de la vie de celte jeune fille était de découvrir l'occasion de rendre service. Et ce « sport » était devenu pour elle une habitude, était devenu le fond de sa nature. Et elle le pratiquait si simplement que tous ceux qui la connaissaient avaient fini par ne plus s'en étonner, et par en profiter comme d'une chose toute simple.

Quand la Maslova s'était jointe au groupe des condamnés politiques, Marie Pavlovna avait d'abord éprouvé

pour elle un certain dégoût. Mais la Maslova, qui s'en était tout de suite aperçue, s'élait aussi aperçue que la jeu'.ic 11 Ile, faisant ellort sur soi, lui témoignait encore [dus d'égards qu'aux autres. Et ces égards que lui témoignait une créature qui lui paraissait supérieure non seulement à elle-même, mais au reste des hommes, ces égards avaient si profondément touché la Maslova que de toute son àme elle s'était livrée à la jeune fille, adoptant aveuglément toutes ses idées, et, à son insu, ne rêvant plus rien que de lui ressembler.

Une affection si passionnée avait touché Marie Pavlovna; et elle aussi s'était prise d'amitié pour la Maslova. Elles avaient, au reste, pour les unir, un sentiment commun : toutes deux éprouvaient la même aversion pour l'amour sexuel. La seule dill'érence était que la Maslova éprouvait cette aversion parce qu'elle avait mesuré toute l'horreur de l'amour sexuel, tandis que Marie Pavlovna l'éprouvait parce que, sans connaître lamour sexuel, elle le considérait comme une chose à la fois incompréhensible et laide, un obstacle à la réalisation du haut idéal humain qu'elle s'était formé.

La profonde influence exercée par Marie Pavlovna sur la Maslova provenait, ainsi, de ce que la Maslova aimait Marie Pavlovna. Mais une autre influence s'exerçait en même temps sur la jeune femme, l'inlluence de Simonson. Et celle-là provenait de ce que Simonson était amoureux de la Maslova.

Tous les hommes vivent cl agissent en partie d'après leurs prr)pres idées, en partie d'après les idées d'autrui. Et une des principales dilférciîces entre les hommes consiste dans la me;siii-e dilTérenteoù ils s'inspirent de leurs propres idées et de celles d'autrui. Les uns se bornent, le plus souvent, à ne se servir de leurs propres pensées

que par manière de jeu ; ils emploient leur raison comme on fait tourner les гоиея d'une machine, quand on a ùlé la courroie qui les i-elie l'une à l'autre; et dans les circonslancos impur! an tes de la vie, et même dans le détail de leurs actes les plus ordinaires, ils s'en remettent à la pensée d'aulrui, qu'ils nomment « l'usage », la «tradition», les «convenances», la « loi ». D'antres, au contraire, en plus petit nombre, considèrent leur propre pensée comme le principal g'uide de leur conduite et s'efforcent, autant qu'ils peuvent, de n'agir que d'après les avis de leur raison à eux. C'est à cette seconde espèce dliommes qu'appartenait Simonson. Il ne prenait jamais conseil que de sa propre pensée; et, ce qu'il avait décidé qu'il devait faire, il le faisait.

Sa raison lui avait аГПгто, pendant qu'il était encore au collège, que la fortune possédée par son père, riche magistrat, était acquise injustement; et aussitôt il avait déclaré à son père que cette fortune devait être restituée au peuple. Puis, comme son père, loin de vouloir l'écouter, l'avait grondé, il avait quitté la maison paternelle et renoncé à jouir jamais d'aucun des avantages de sa condition.

Il avait ensuite décidé, toujours en ne s'inspirant que de sa raison, que tout le mal qui existait en llussie avait pour unique cause l'igijurance du peuple; et en conséquence, sitôt sorti de rUniversité, il s'était fait nommer maître d'école dans un village et s'était mis à expliquer, aussi bien à ses élèves qu'à tous les paysans, ce qu'il estimait qu'ils devaient savoir.

Il avait été arrêté et jugé.

Au moment de comparaître devant le tribunal, il avait ilocidé que les juges n'avaient }»as le droit de le jiifrer; t l tout de suite il leur avait dit. l'.t comme les juges, sans a imettro sa thèse, continuaient à vouloir le juger, il avait pris le parti de ne pas leur répondre; en elfe t il n'avait plus dit un mot jusqu'à la iindn procès. Reconnu coupabie, il avait été condamné à la dépoitalion dans une petite ville du gouvernement d'Archangclsk.

Là, il s'était constitué une doctrine religieuse, qui depuis lors, le dirigeait dans toute sa conduite. Cette doctrine consistait à admettre que tout, dans l'univers, était vivant, que la mort n'existait pas, que tous les objets qui nous paraissent inanimés n'étaient que des parties d'un grand ensemble organique; et que, par suite, le devoir de l'homme était d'entretenir la vie de ce grand organisme dans toutes ses parties.

Il en concluait que c'était chose criminelle d'attenter à la vie sous quebjue forme que ce fût : il n'admettait donc ni la guerre, ni les prisons, ni le meurtre des animaux.

Il avait aussi une théorie à lui sur le mariage et les relations sexuelles. Il considérait ces relations comme inférieures, et disait que la préoccupation de faire des enfants (l'amour, pour lui, se réduisait à cela) avait pour effet de nous détourner d'un objet autrement utile et digne de nos soins, qui était de secourir les êtres déjà vivants, et de rendre ainsi plus parfaite la vie de l'univers. Les hommes supérieurs, d'après lui, en évitant les relations sexuelles, devenaient pareils à ces globules du sang dont la destination est de venir en aide aux parties malades de l'organisme. Et, depuis qu'il s'était avisé de cette théorie, il y conformait ses actes, après avoir agi tout autrement durant sa jeunesse.

L'amour quïl éprouvait à présent pour la INIaslova aurait eu de quoi le mettre en désaccord avec ses principes; mais il avait décidé que ce n'était pas là un désaccord véritable, car il entendait bien n'aimer jamais la Maslova que d'un amour tout fraternel ; et il se disait même qu'un tel amour, loin de l'entraver dans sa mission de bienfaiteur de l'humanité, ne pourrait, au contraire, que l'y encourager.

Avec tout cela ce Simonson était, par nature, d'une timidité extrême. Jamais il ne cherchait à se mettre en vue, à se faire valoir, à imposer ses opinions à autrui. Mais, quand il avait décidé qu'il devait faire certaine chose, personne au monde ne pouvait l'empêcher de la faire.

Tel était l'homme qui, de tout son cœur, était devenu amoureux de la Maslova. Celle-ci. avec son flair de femme, avait tout de suite deviné chez lui ce sentiment; et ridée qu'elle avait pu inspirer de l'amour à un homme aussi « extraordinaire » l'avait rehaussée à ses propres yeux. Quand Nekhludov lui avait offert de se marier avec elle, elle avait bien compris que c'était par grandeur d'âme, et pour réparer sa faute passée : tandis que Simonson l'aimait telle qu'elle était maintenant, et Vaimait simplement parce qu'il l'aimait.

Et elle se disait que, pour l'aimer ainsi, Simonson devait la considérer comme une femme différente des autres, ayant des qualités morales que les autres n'avaient pas. Ce qu'étaient ces qualités morales qu'il pouvait lui attribuer, elle ne parvenait pas à le deviner; mais afin de justifier la haute opinion qu'il devait avoir d'elle, elle s'efforçait, par tous les moyens, de faire naître en elle les sentiments les meilleurs qu'elle était capable d'imaginer : de sorte que, sous l'influence de Simonson, elle s'efforçait de devenir aussi parfaite que sa nature le lui permettait.

La chose avait commencé depuis longtemps déjà. Dans la cour de la prison, la Maslova avait été frappée de l'insistance avec laquelle la fixaient les bons et naïfs yeux bleus de ce prisonnier en veste de caoutchouc. Et dès lors elle avait compris que cet homme, qui la regardait d'une façon aussi bizarre, devait être lui-même un personnage bizarre ; et elle avait remarqué l'extraordinaire contraste, dans un même visage, de l'austère sévérité qu'exprimaient les sourcils froncés avec la douceur enfantine qui se lisait dans les yeux.

Plus tard, à Tomsk, quand elle avait obtenu d'être transférée parmi les condamnés politiques, elle avait revu son étrange amoureux. Et, bien que pas une parole n'eût été échangée entre eux à ce moment, la façon dont ils s'étaient regardés l'un l'autre avait suffi pour les unir, dès lors, d'une amitié spéciale. Aussi bien n'y avait-il pas eu entre eux, les jours suivants non plus, d'entretien inlime ; mais la Maslova sentait que, lorsque

Simonson parlait en sa présence, ses discours s'adressaient à elle, et que c'était pour elle qu'il s'efforçait de parler aussi Ksilmient, aussi (.hiirement ([ue possible. Et elle rccoulail avec joie ; et lui, il ne sa lassait pas de parler pour elle, surtout pendant les longues marches qu'ils faisaient à pied, derrière le convoi des condamnés criminels.

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