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CHAPITRE II

Dans le long trajet du convoi depuis son départ de la prison jusqu'à Perm, Nekhludov n'avait pu voir la INlaslova que deux fois ; il l'avait vue d'abord à Nijni-Novg'orod, dans le parloir de la prison, à travers une grille, et une seconde fois à Perm, également dans un parloir de prison. Les deux fois, il l'avait trouvée silencieuse et froide. Quand il lui avait demandé si elle n'avait besoin de rien, elle lui avait répondu d'un ton sec et contraint, (}ui lui avait rappelé la façon malvcillanle dont elle l'avait accueilli naguère dans la prison. Et il s'était fort affligé de cette disposition hostile, ne sachant pas qu'elle provenait surtout de l'irritation produite chez la Maslova par les continuelles instances dont elle était l'objet, de la part des prisonniers et des gardiens du convoi. Il craignait que, sous l'iniluence des conditions pénibles et immorales où elle se trouvait, elle ne retombât dans son ancien état de découragement, comme aussi de haine pour elle-même et les autres. Il craignait que de nouveau elle ne se remît à le détester, que de nouveau elle ne cherchât l'oubli dans le tabac etTuau-de-vie. Mais il n'avait rien pu faire pour lui venir en aide, les chefs du convoi s'étant strictement opposés à ce qu'il la vit. Et c'est seulement lorsqu'il avait obtenu le transfert de la jMaslova dans la section dos condamnés politiques, alors seulement il avait pu découvrir combien ses craintes étaient peu fondées. Car, dès la première entrevue en tête à tète qu'il avait eue avec elle, à Tomsk, il l'avait

retrouvée telle qu'elle était lors de ses dernières visites à la prison. Loin de paraître gênée en Tapercevant. ou de prendre devant lui une attitude contrainte et sournoise, elle l'avait accueilli avec une joie sincère, le remerciant avec insistance de tout ce qu'il avait fait et faisait pour elle.

Nekhludov avait même constaté que le changement qui s'était produit en elle commençait à se refléter jusque dans son apparence extérieure. Au bout de deux mois de marche, elle avait maigri, sa peau s'était hàlée, les rides sur ses tempes et autour de sa bouche s'étaient accentuées; et ni dans son vêtement, ni dans sa coiffure, ni dans ses attitudes, aucune trace ne restait plus de son ancienne coquetterie. Et la vue de ce changement causait à Nekhludov un plaisir sans cesse plus vif.

Il éprouvait maintenant pour la Maslova un sentiment que jamais encore il n'avait éprouvé. Ce sentiment n"avait rien de commun avec son premier enthousiasme juvénile, ni avec le grossier désir sensuel qu'il avait ressenti plus tard, ni non plus avec le sentiment à la fois noble et égoïste qu'il avait éprouvé lorsque, en retrouvant Kalucha, il avait résolu de réparer sa faute envers elle et de lépouser. Ce sentiment était le même mélange de pitié et de tendresse que, à plusieurs reprises, il avait éprouvé dans la prison : mais avec cette diîTérence que, jusque-là, il n'avait éprouvé ce sentiment que par intervalles, et en s'y efiorçant, tandis qu'à présent il l'éprouvait d'une façon naturelle et constante. A quoi qu'il pensât désormais, quoi qu'il fît, son cœur était rempli de ce mélange de tendresse et de pitié pour la Maslova.

Et ce sentiment noiiveau, comme jadis son premier amour, avait ouvert dans l'âme de Nekhludov les sources de pitié et de tendresse que la nature y avait mises, mais dont l'issue s'était trouvée fermée pendant de longues années.

Depuis le commencement de son voyage à la suite du convoi, en effet, Nekhludov se sentait dans un état d'exaltation sentimentale qui le contraignait, en quelque Suite malgré lui, à s'intéresser aux pensées et aux émo-

tions de toutes les personnes qu'il voyait, depuis les 'cochers et les gardiens du convoi jusqu'aux directeurs de prisons et aux officiers de police.

Le transfert de la Maslova dans la section des condamnés politiques avait fourni à Nekhludov l'occasion de faire connaissance avec bon nombre de ces condamnés, et notamment avec les cinq hommes et les quatre femmes qui faisaient partie de la même chambrée que la Maslova. Et ces relations de Nekhludov avec les condamnés politiques avaient complètement modifié son opinion sur eux, comme aussi sur le parti révolutionnaire russe d'une façon générale.

Depuis le début du mouvement révolutionnaire en Russie, Nekhludov avait éprouvé pour les représentants de ce mouvement un sentiment d'aversion et de malveillance. Il avait détesté, surtout, la cruauté et la dissimulation des moyens employés par eux dans leur lutte contre l'autorité, leurs conspirations, leurs attentats criminels ; et il avait été indigné aussi de la suffisance, du contentement de soi, de l'insupportable vanité, qu'il savait être des traits communs à la plupart des révolutionnaires. Mais, lorsqu'il connut ces révolutionnaires de plus près, lorsqu'il apprit la façon dont ils étaient traités par l'autorité, il comprit que ces hommes ne pouvaient pas être différents de ce qu'ils étaient.

Car pour affreuses et absurdes que fussent les tortures infligées à ceux qu'on est convenu d'appeler les criminels de droit commun, ces tortures, avant et après le jugement, gardaient du moins une apparence de légalité ; tandis que, dans la façon dont on traitait les détenus politiques, cette apparence même faisait défaut. Nekhludov, au reste, l'avait bien vu déjà à Pétersbourg, dans l'aventure de la Choustova; mais mieux encore il le voyait à présent, en écoutant les récits des compagnons de Katucha. Il voyait que la manière dont on traitait ces malheureux ressemblait tout à fait à la manière dont on pêche le poisson dans les étangs ; après avoir tiré le lilet, on jette sur le bord tout le poisson qu'on a pu

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attraper; et puis on g-arde les grosses pièces, sans s'inquiéter du IVclin, qu'on Inisse mourir sur le saiilc. Do nu'mc on procédait dans la pèclie aux révululiijunairfs; on empoignait au liasard, par ccnlaines, des personnes dont beaucoup étaient maniresîcment innocentes et hors d'état de nuire à l'autorité ; on les gardait, souvent pendant des années, dans les prisons, où elles devenaient phtisiques, ou perdaient la raison, ou se tuaient; et on les gardait ainsi, simplement, parce qu'on n'avait pas de motif pour les relâcher, ou parce qu'on trouvait plus commode de les avoir sous la main, en vue de certains témoignages qu'elles pouvaient fournir. Le sort de ces personnes, innocentes même au point de vue strictement légal, dépendait du caprice, du loisir, de Ihumeur d'un oflieier de police, ou d'un procureur, ou d'un juge d'instruction, ou d'un gouverneur, ou d'un ministre. Suivant qu'un de ces fonctionnaires voulait « faire du zèle», ou bien préférait vivre tranquille, il arrêtait en masse les jeunes gens suspecis de s'occuper de politique, ou bien il les laissait tous libres; et, les ayant fait arrêter, il les gardait en pi-ison ou bien les relâchait. Et pareillement, c'était l'arbitraire seul des gouverneurs et des ministres qui décidait ce qui devait advenir ensuite de ces détenus; pour les mêmes délits, les uns étaient déportés au boiit du monde, d'autres Icmis en cellule, d'autres envoyés aux travaux forcés, d'autres condamnés à mort, et d'autres encore relâchés, lorsqu'une dame élégante leur faisait la grâce de s'occuper deux.

On agissait envers ces malheureux comme on agit envers des ennemis, en temps de guerre; et eux, de leur côté, ils empli lyaient dans leur lutte les mêmes procédés qu'on emjiloyait contre eux. Et de même que, en temps de guerre, olïiciers et soldats se sentent autorisés par ro[)inion générale à commettre des actes qui, eu temps de paix, sont tenus pour crimiiuds, de même les révoliitiuiie.a'res, dans leur lutte, se regardaient comme couverts |)ar l'opinion lie leur cercle, en vertu de laquelle les actes de cruauté qu'ils commettaient étaient nobles et moraux, étant commis par eux au prix de leur liberté,

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de leur vie, de tout ce qui est cher à la plupart des hommes. Ainsi s'expliquait, pour Nckhludov, ce phénomène extraordinaire que des personnes excellentes, incapables non seulement de causer une souffrance, mais même d'en supporter la vue, pussent se préparer tranquillement à la violence et au meurtre, et professer la sainteté de tels actes, considérés comme moyens de défense, ou encore comme instrument utile à la réalisation d'un idéal de bonheur pour 1 humanité. Et quant à la haute idée que les révolutionnaires se faisaient de leur œuvre, et, par suite, d'eux-mêmes, cette idée découlait tout naturellement de l'importance que leur attribuaient leurs adversaires et de la cruauté exceptionnelle qu'ils apportaient à les combattre : sans compter que les malheureux étaient obligés d'avoir d'eux-mêmes cette haute idée, et qu'elle contribuait à leur donner la force de supporter la vie de souffrance qui leur était faite.

Л les connaître de plus près, Nekhludov s'était convaincu qu'ils n'étaient ni de ténébreux malfaiteurs, comme le croyaient certaines personnes, ni non plus de parfaits héros, comme l'imaginaient d'autres personnes, mais simplement des homnies ordinaires, parmi lesquels se trouvaient, de même que partout, des hommes bons, d'autres méchants, et une majorité d'hommes médiocres. Des hommes se trouvaient parmi eux qui étaient devenus révolutionnaires parce que, très sincèrement, ils se regardaient comme tenus de lutter contre le mal; d'autres s'y trouvaient qui étaient devenus révolutionnaires pour des motifs égoïstes, par ambition ou par vanité ; mais la plupart étaient devenus révolutionnaires sous l'effet d'un sentiment que Nekhludov comprenait bien et avait lui-même éprouvé, pendant ([u'il faisait la guerre contre le Turcs, le sentiment qui pousse les jeunes gens à désirer le danger, à s"e.\[)0?er à des risques, à varier de la fièvre d'un jeu la monotonie de leur vie.

La principale différence que Nekhludov découvrait entre les condamnés politiques et l'ordinaire des hommes consistait en ce que l'obligation morale telle que l'en-

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tendaient ces condamnés était plus haute qu'elle ne Test pour l'ordinaire des hommes. Pour eux, en effet, le devoir n'impliquait pas seulement la résistance aux fatigues et aux privations, et la francliise, et le désintéressement, mais aussi le sacrifice de tous les biens, et de la vie même, au profit de l'œuvre commune. De là venait que, parmi les révolutionnaires, ceux qui étaient naturellement supérieurs au niveau moyen présentaient des types très remarquables d'élévation morale ; tandis que, chez ceux d'entre eux qui étaient naturellement inférieurs au niveau moyen, cette infériorité s'accusait avec un relief tout particulier, par son contraste avec l'idéal moral que ces hommes professaient. Et c'est ainsi que Nekhludov s'était pris d'une très vive affection pour quelques-uns des déportés qui faisaient route avec la Maslova, tandis que pour quelques autres, au contraire, il éprouvait une indifférence mêlée d'antipathie.

De tous les condamnés politiques qui faisaient partie de la même chambrée que la Maslova, aucun ne plaisait autant à Nekhludov qu'un jeune phtisique nommé Kriltzov. Nekhludov, qui l'avait vu déjà dans le parloir de la prison, avait fait connaissance avec lui dès Ekaterinenbourg; et très souvent, depuis lors, il avait eu l'occasion de s'entretenir avec lui. Un jour même, pendant un repos du convoi, il avait passé la journée presque tout entière en sa compagnie, et Kriltzov, mis en humeur de causer, lui avait raconté toute son histoire.

Son histoire était, d'ailleurs, fort courte, du moins jusqu'au moment de son arrestation. Il avait perdu de très bonne heure son père, riche propriétaire des environs de Kiev, et avait été élevé par sa mère, dont il était l'unique enfant. Au collège, puis à l'université, il avait fait de brillantes études ; il avait eu le premier rang dans tous les concours, et passait, dès l'âge de vingt ans,

pour un mathématicien d'une haute valeur. Ses professeurs l'engageaient à aller encore suivre des cours à l'étranger, pour devenir professeur d'université. Mais Kriltzov hésitait. Il aimait une jeune fille, voisine de campagne de sa mère. Il songeait à se marier avec elle et à vivre dans ses domaines. Or, pendant qu'il se demandait ainsi ce qu'il devait faire, ses camarades de l'université l'avaient prié de leur donner de l'argent pour ce qu'ils appelaient « l'œuvre commune ». Et lui, il n'ignorait pas que « cette œuvre commune » était une œuvre révolutionnaire; et cette œuvre ne l'intéressait en aucune façon ; mais il n'en avait pas moins donné l'argent, par un sentiment de camaraderie, et un peu aussi par fierté, afin qu'on ne pût pas dire qu'il avait eu peur. L'argent avait été saisi par la police ; on avait trouvé un papier indiquant que c'était Kriltzov qui l'avait donné ; et celui-ci avait été arrêté et mis en prison.

Il racontait tout cela à Nekhludov, assis sur sa haute couchette, une couverture sur les genoux, fixant dans le vide, devant lui, le regard fiévreux de ses grands yeux noirs.

— Dans la prison où l'on m'avait mis, — disait-il, — le régime était relativement peu sévère. Non seulement nous pouvions nous faire des signaux, mais nous pouvions même nous rencontrer dans les corridors, bavarder, partager entre nous nos provisions et notre tabac, et, le soir, chanter en chœur. J'avais une belle voix, et ces chants du soir me plaisaient beaucoup. Sans la pensée du chagrin de ma mère, que mon arrestation désespérait, j'aurais été parfaitement heureux. J'avais fait connaissance de plusieurs figures très intéressantes, et notamment du célèbre Petrov, qui, plus tard, s'est tranché la gorge avec un morceau de verre. Mais je n'étais toujours pas révolutionnaire, et ne me sentais nullement disposé a le devenir.

« Un jour, on amena dans la prison et l'on me donna pour voisins deux jeunes gens qui, envoyés en Sibérie pour avoir distribuédes proclamations polonaises, avaient

essayé de s'enfuir durant le trajet du convoi. L'un d'eux était un Polonais, Lozinski; l'autre, nommé Rosciiberq^, était d'ori;iino juive. Ce Ilosenberj^ n'était encore ([u'un enCant. 11 prutcndait avoir dix-sept ans, mais on voyait bien qu'il en avait' à peine quinze. Petit, maig're, avec des yeux noirs pleins de l'eu, remuant, bavard, et, comme tous les Juifs, très bon musicien. Sa voix n'avait pas encore mué, et c'était un bonheur de l'entendre chanter.

« Tous deux passèrent en jugement quelques jours après leur arrivée à la prison. On vint les prendre le matin; le soir, en rentrant, ils nous apprirent qu'on les avait condamnés à mort. Personne ne s'était attendu à cela. Ils avaient bien essayé de résister, quand on les avait rattrapes, mais ils n'avaient blessé personne. Et puis jamais lidce ne nous serait venue que l'on pût condamner à mort un enfant, comme était ce Rosenberg. Aussi fûmes-nous d'avis, dans toute la prison, que la condamnation n'avait eu pour objet que de les effrayer et ne recevrait pas son exécution. L'émotion que nous avait causé cet événement finit donc par se calmer, et notre vie recommença comme par le passé.

« Or voilà qu'un soir le gardien s'approche de moi et m'annonce, en grand mystère, que les ouvriers sont venus préparer la potence. Je restai d'abord sans comprendre. La potence ? Quelle potence '? Mais le vieux gardien paraissait si ému que, eu relevant les yeux sur hii, je conqu'is tout. J'aurais voulu faire des signaux, prévenir mes camarades, mais je craignis que mes deux voisins ne m'entendissent. D'ailleurs mes camarades devaient être prévenus, eux aussi, car, dans les corridors et les cellules, un silence de mort s'était fait tout à coup. Personne n'eut l'idée, ce soir-là, de chanter, ni même de parler.

« Vers dix heure?, le vieux gardien vint de nouveau à moi et m'apprit que le bourreau allait arriver de P*IobCou. 11 me dit cria, et s'él;)igiia. Je le rappelais, pour hii demandiT d'autres rous.igui-meuts, h'rsque j'entendis llosenbei'g me crier de sa cellule : « — Qu'estce que c'est? Pourquoi l'appclez-vous'i' » Je lui répondis

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que c'était pour avoir du tabac; mais évidemment Roscnbcrg se doutait de quelque clioso, cnr il me dcn;anda ensuite, d'une voix ag'iléo, pourquoi on n'avait pas chanté et pourquoi on ne disait rien. Je ne me rappelle plus ce que je lui répondis, mais je sais que je lis semblant de m'endormir, pour couper court à cet entretien.

« Je ne dormis point, cependant, de toute la nuit. Une nuit épouvantable! Jamais je ne pourrai en oublier Ihorreur. Je restai immobile sur mon lit, guettant le moindre bruit, tremblant comme si c'était moi-même qui dusse être pendu. Ли petit jour, j'entendis s'ouvrir les portes du corridor, et des pas noml)roux se rapprocher de nous. Je me levai, je courus au judas de ma cellule. Le corrridor n'était éclairé que d'une petite lampe. Je vis passer, d'abord, le directeur de la prison. Cétait un gros homme toujours content de lui, et portant la tète haute ; mais, ce jour-Là, il était pâle, sombre, et marchait les yeux baissés. Derrière 1-ui venait un officier de police, suivi de doux gendarmes. Ces quatre personnes passèrent devant ma cellule, pour s'arrêter quelques pas plus loin. Et j'entends l'ofiicier qui s'écrie, d'une voix singulière : « Lozinski, levez-vous, mettez une chemise blanche! » Puis, un grand silence; puis j'entends une porte s'ouvrir, j'entends les pas de [>ozinski sortant de sa cellule. Par mon judas, je ne pouvais voir que le directeur. Il se tenait là, pâle et défait, tirant ses moustaches sans relever la tête. Et tout d'un coup je le vois qui recule, comme épouvanté. C'était Lozinski qui venait de passer devant lui pour s'approcher de la porte de ma cellule. Un beau jeune homme, ce Lozinski ! Vous savez, de ce charmant type polonais : un front large et droit, de fins cbeveux Idonds sortant de la ca:?quctle, et de beaux yeux bleus comme des yeux d'enfant. Un garçon plein de santé et de vie, une vraie ileur humaine! Il s'était arrêté devant mon judas, de telle sorte que je pouvais voir son visage tout entier. Un visage terrible à voir, à la fois souriant et sombre! « Kriltzov, avez-vous une cigarette?» Je voulais lui passer une cigarette,

lorsque le directeur, avec un empressement fébrile, tira son étui et le lui présenta. Lozinski prit une cigarette, rol'iicier lui donna du feu ; et il se mit à fumer, la mine pensive. Et soudain, relevant la tête, comme s'il s'était rappelé quelque chose : « C'est injuste ! je n'ai rien fait de mal. Je... » Un frémissement secoua sa jeune gorge blanche, de laquelle je ne pouvais détacher mes yeux ; et il se tut.

« Au même instant, j'entends Roscnberg qui, dans sa cellule, se mettait à crier de sa voix perçante de juif. Lozinski jeta sa cigarette et s'écarta de ma porte. Et ce futRosenberg qui se plaça devant elle. Son visage d'enfant, avec ses petits yeux noirs, était rouge et couvert de sueur. 11 avait revêtu, lui aussi, une chemise propre. Son pantalon était trop large : il ne cessait pas de le relever, de ses deux mains : et tout son corps ne cessait pas de trembler.

« 11 approcha de mon judas son visage hagard : « Ana- « tolc Petrovitch, n'est-ce pas que c'est vrai, que le méde- « cin m'a ordonné de la tisane ? Je suis malade, je veux « encore boire de la tisane ! » Personne ne lui répondait ; et lui, il jetait des regards suppliants tantôt sur moi, tantôt sur le directeur. Ce qu'il voulait dire, avec sa tisane, jamais je ne l'ai su.

« De nouveau, l'officier éleva la voix, cette fois d'un ton sévère : « Allons, pas de plaisanteries ! en avant ! » Mais Rosenberg, évidemment, était hors d'état de comprendre ce qu'on voulait de lui. Il se mit d'abord à courir dans le corridor. Puis il s'arrêta, et j'entendis ses supplications entremêlées de sanglots. Puis les sons devinrent plus lointains, toujours plus lointains; la porte du corridor se referma, et je n'entendis plus que, par instants, les cris de détresse du petit Rosenberg.

« Et on les pendit. Un gardien, qui avait assisté à la scène, me raconta que Lozinski s'était fort bien laissé faire, mais que Rosenberg s'était longtemps débattu, de sorte qu'on avait dû le porter sur Féchafaud et lui mettre de force la tête dans le nœud coulant. Ce gardien était un petit homme, abruti par la boisson. « On m'avait dil

« que c'était terrible à voir, barine ! Eh bien ! pas du tout ! « Aussitôt qu'ils ont eu le cou dans le nœud, ils ont fait « deux fois un mouvement d'épaules. Alors le bourreau a « resserré le nœud, et tout a été fini ! Rien de terrible, je « vous assure ! »

Longtemps Kriltzov resta silencieux, après avoir achevé ce récit. Nekldudov voyait que ses mains tremblaient, et qu'il faisait effort pour retenir ses sanglots.

— C'est depuis ce jour-là que je suis devenu révolutionnaire ! — reprit-il quand il se fut calmé. Et il raconta en quelques mots la fin de son histoire.

11 s'était affilié au parti des « populistes », et était devenu le chef d'un groupe qui se proposait pour objet de terroriser le gouvernement, de façon à ce que celui-ci renonçât au pouvoir et fît appel au peuple. Au nom de son groupe, il s'était rendu à Pétersbourg, avait voyagé à l'étranger, était revenu à Kiev, pais à Odessa, et partout avait pu agir sans être inquiété. Un homme en qui il avait toute confiance l'avait dénoncé ; on l'avait rrrèté, tenu en prison pendant deux ans, et enfin condamné à mort ; mais sa peine avait été commuée en celle des travaux forcés à perpétuité.

Dans la prison, il était devenu phtisique. Et maintenant, dans les conditions où il se trouvait, c'est à peine s'il avait encore quelques mois à vivre. Il le savait, et n'en montrait nul chagrin. Il disait à Nekhludov que, si on lui avait rendu une seconde vie, il l'aurait employée de la même façon, pour travailler à renverser un ordre de choses qui permettait tant d'injustice et de cruauté.

Et l'histoire de ce malheureux, et toute sg personne, avaient achevé d'expliquer à Nekhludov bien des choses que, jusque-là, il ne comprenait pas.

Le matin oîi, dans la cour de l'étape, avait eu lieu la querelle entre l'officier de police et le père de la petite

fille, Nekhludov, qui avait couché à l'auberge, s'était éveillé moins lot que d'ordinaire : et il avait ou encore. silùt Ievé,'*.i écriix! du nombreuses lellres, de sorle qu'il était parti tiop tard pour pouvoir ri'joindre le convui en cliemin, comme il l'avait fait les jouis précédents. Quand il était arrivé au village où se trouvait l'étape suivante du convoi, déjà le soir commençait à tomber.

Nekhludov se fit d'abord conduire à l'auberge du village. Après avoir changé de linge et de vêlement, — car le brouillard l'avait trempé jusqu'aux os, — il s'assit dans une grande salle propre et avenante, toute décorée d'images pieuses et de portraits de la famille impériale. Il but, coup sur coup, plusieurs verres de thé, subit sans trop d'impatience le bavardage de Ihôtesse, une grosse veuve à la gorge débordante, et se prépara à sortir, pour aller demander à l'ullicier du convoi la permission de s'entretenir avec la Maslova.

Pendant les six derniers jours, celte permission lui avait été refusée. Il avait pu échanger quelques paroles avec la Maslova et ses compagnons sur la route, mais pas une fois on ne l'avait laissé entrer dans l'étape. Cette sévérité provenait de ce qu'on attendait la visite d'un liant fond iuimaire, un inspecteur des prisons. Mais l'inspecteur était enfui venu, ou plutôt il avait passé près du convoi, sans même daigner s'arrêter au passage. Et Nekhludov espérait que ГиП!с1ег qui avait pris la direction du convoi ce jour-là l'anloriserail, comme ses prédécesseurs, à pénétrer dans la chambrée des condamnés politiques.

L'hôtesse offrit à Nekhludov de le faire conduire en voiture jusqu'à l'étape, qui était située à l'autre bout du village : mais Nekhludov préféra s'y rendre à pied. Un jeune garçon aux larges épaules, chaussé d'énormes bottes fraîchement goudronnéi'S, fut chargé de lui tenir compagnie pour lui montrer le chemin. Le brouillard était devenu- si épais, à la tombée de Ja nuit, que Nekhludov ne voyait pas son guide, qui cependant marchait à deux pas de lui : il entendait seulement le clapotis de ses grosses bottes s'enfiuiçant dans la boue gluante et pro-

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fonde. Au sortir de la longue rue du village, où par endroits des lumières brillaient aux fcnêlrcs, rohscui-iié se fit plus coraplèie encore : mois bientôt îS'ekliîudov aperçut, devant lui, les feux des lanternes atlacl'ces à la poi'tede Tétape. Et les deux taches ronges sans cesse se rapprochèrent, apparurent plus nettes, jusf[u'à ce qu'enfin Nekhludov pût distinguer les polcanx qui formaient l'enceinte, et la guérite du factionnaire, et la sombre figure de ce factionnaire lui-même, debout près de la porte, le fusil au bras.

Le factionnaire lança, dans les ténèbres son réglementaire : «Qui vive? » et, en découvrant que les nouveaux venus n'appartenaient pas au convoi, il leur cria, d'un ton sévère, qu'aucun étranger n'était admis dans l'élape, ni même n'avait le droit de s'arrêter le long de l'enceinle. Mais le guide de Nekhludov ne s'alarma point de celle sévérité :

— Rh ! bien, vrai, en voilà un ogre ! — dit-il. — Fais donc signe à ton caporal, nous allons l'attendre ici!

Le soldat, se retournant vers la porte, appela quelqu'un ; et puis il se remit en faction, considérant la façon dont le jeune garçon d'auberge essuyait, avec une poignée de feuilles, les botles de Nekhludov, où la bi^ue s'était déposée en couches épaispos. Derrière le mur d'enceinte, on entendait un bourdonnement confus de voix entremêlées de rires.

Après trois minutes d'attente, Nekhludov vit un guichet s'ouvrir dans la porte : et des ténèbres surgit, pleinement éclairé par le rellet des lanternes, un vieux sousofficier en uniforme, qui demanda ce qu'on lui voulait. Nekhludov lui remit sa carte de visite, qu'il tenait en main, et le pria d'aller dire au chef de convoi qu'il désirait lui parler pour affaire personnelle.

Le vieux sous-ofllcicr était moins sévère que son subordonné; mais il était, en revanche, extrèinenient curieux. Il tint à savoir pourquoi Nekhludov désirait parler à l'offieier, et d'où il venait, et qui il était : encore que, sans doute, il flairât simplement la possibilité d'un pourboire, en échange de sa complaisance. Il ne se

décida à aller porter la carte que lorsque Nekhludov lui eût promis de le récompenser s'il parvenait à le faire admettre auprès de l'officier de convoi. Alors il hocha la tête, et partit en courant.

Pendant que Nekhludov et son guide continuaient à attendre, devant la porte, le guichet s'ouvrit de nouveau, pour livrer passage à toute une troupe de femmes portant des paniers, des sacs, des cruches et des bouteilles. Elles parlaient sans arrêt, et très vite, avec leur sonore accent sibérien. Toutes étaient vêtues de pelisses courtes, qui leur donnaient un air de petites bourgeoises de la ville plutôt que de paysannes; mais elles avaient des fichus sur la tête, et leurs jupes étaient relevées très haut, découvrant leurs mollets jusqu'au niveau des genoux. A la lumière des lanternes, elles examinèrent avec curiosité Nekhludov et son guide. Et l'une d'elles, visiblement ravie de retrouver là le garçon aux larges épaules, se mit tout de suite à l'accabler d'injures, par manière de plaisanterie, à la sibérienne.

— Hé toi, cochon, qu'est-ce que tu fais là, vilaine bête? — lui dit-elle.

— Je conduis un étranger ! — répondit le jeune homme. — Et toi, qu'est-ce que tu es venue apporter?

— Du fromage blanc. Et on m'a encore dit de revenir demain matin.

— Et on ne t'a pas gardée à coucher ? — demanda malicieusement le garçon d'auberge.

— Qu'est-ce qui te prend, tête de porc ! — répondit en riant la jeune femme. — Allons, rentre au village avec nous, tu nous tiendras compagnie !

Le garçon dit alors quelque chose qui fit rire non seulement toutes les femmes, mais jusqu'au solennel factionnaire lui-même. Puis, se retournant vers Nekhludov :

— Vous croyez que vous trouverez votre chemin sans moi, pour revenir? Vous ne vous égarerez pas?

— Mais non, mais non, sois tranquille !

— Quand vous aurez dépassé l'église, la troisième poilo à droite après la grande maison à étage! Et puis, tenez, voici mon fouet!

Et il remit à Nekhludov un long et mince bâton qu'il tenait en main; après quoi, il s'enfonça dans les ténèbres en compagnie des femmes, avec un bi'uyant clapotis de ses énormes bottes.

Nekiiludov entendait encore les rires et les voix des femmes, lorsque le vieux sous-officier, avec un sourire caressant, vint lui annoncer que l'officier consentait à le recevoir.

L'étape était disposée comme le sont presque toutes les étapes, sur le chemin delà Sibérie. Au centre d'une cour entourée de piquets, se dressaient trois bâtiments tout en rez-de-chaussée ; dans l'un, le plus grand, — avec des fenêtres grillées, — logeaient les prisonniers ; dans l'autre, les gardiens ; dans le troisième étaient installés les bureaux, et c'est lui aussi qui servait de demeure au chef du convoi.

Les fenêtres des trois bâtiments étaient, ce soir-là, vivement éclairées ; et ces lumières, vues du dehors, suggéraient l'idée qu'à l'intérieur, autour d'elles, devait régner un chaud et tranquille bien-être. Deux lanternes étaient en outre allumées devant chaque perron : et il y avait encore cinq lanternes allumées dans la cour.

Le sous-officier conduisit Nekhludov, par un sentier fait de planches enfoncées dans la boue, jusqu'au perron du plus petit des trois bâtiments. Là, il lui fit monter trois marches, et entra avec lui dans une antichambre toute remplie d'une étouffante odeur de charbon. Près du poêle, un soldat en chemise de grosse toile, penché en deux, soufflait de toutes ses forces dans un samovar. En apercevant Nekhludov, il se redressa et courut jusqu'à la porte de la pièce voisine.

— Le voici, Votre Excellence !

— Eh bien, fais entrer! — répondit une voix irritée.

— Veuillez prendre la peine d'entrer ! — dit le soldat à

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Nekliludov ; et, tout de suite, il se remit à souffler dans le samovar.

Dans la pièce où entra Nekliludov, une grande salle à maiig-er qu'éclairait une lampe suspendue au plafond, le clicf du convoi était assis devant une table déjà à demi dessei'vic. C'était le même gros homme rouge à la longue moustache blonde, qui, le matin, avait démoli d'un coup de poing le visage du forçat. Pour se mettre à l'aise, il avait déboutonné sa veste à brandebourgs, et, sous sa chemise déboutonnée, montrait à découvert son cou et sa poitrine. La salle à manger, trop chaufTée, était remplie dune insupportable odcurde tabac et d'eau-de-vie.

En apercevant Xekhludov, l'officier se souleva de sa chaise.

— Qu'y a-t-il à votre service? — demanda-t-il.

Et, sans attendre la réponse, il cria versTantichambre:

— Bernov! Eh! bien, et ce samovar, est-ce pour aujourd'hui?

— Tout de suite, Votre Excellence !

— Attends un peu, je t'en donnerai, moi, des /owfc?esui/e/

— Voici, Votre Excellence! — dit humblement le soldat en apportant le samovar.

Quand rollicier eut mis le thé dans le samovar, il tira du bulfut un ilacon de cognac et une boite de biscuits. Puis, se retournant de nouveau vers Nekhludov :

— En quoi puis-jevous servir?

— Je voudrais vous demander l'autorisation de m'entrctenir avec une prisonnière, — dit Nekhludov, toujours dei)oul.

— Une « politique »? C'est défendu par la loi! — déclara l'officier.

— Celle femme n'est pas une condamnée politique, — dit Nekhludov.

— Miiis, je vous on prie, asseyez-vous donc! Neiddudov s'ossil.

— Elle n'est pas une condamnée poliliquc, — repritil; — mais, sur ma demande, l'autorité supérieure lui a permis de loger avecles « politiques ».

RÉSUnRECTlON 479

— Ail! oui, je sais! — fît Tofticier. — Une petite, brune ? Ti'''S gentille, ma foi ! Eh ! bien, soit, vous pourrez Il voir. Vouli'z-vous fumer?

II Icn Jit à Nr-klibalov un p:iquol do cigarettes et poussa vers lui un verre, qu il remplit de thé :

— Merci ! Je voudrais...

— La soirée est long-ue, л-оиз aurez bien le temps! Je vais la faire appeler,

— Est-ce que, au lieu de la faire appeler, je ne pourrais pas la voir dans sa cliambrée"? — demanda Nekhludov.

— Dans la section des politiques? C'est défendu!

— On m'a déjà plusieurs fois laissé y entrer. Si Ton craint que j'apporte quelque chose d'interdit, on n'a qu'à me fouiller : on verra que je n"ai rien.

— C'est bon, c'est bon, je m'en fie à vous ! — dit l'officier, tout en versant du cognac dans le verre de Nekhludov. — Vous ne voulez pas de cognac? Л votre aise ! Quand on vit dans cette maudite Sibérie, c'est un vrai plaisir de rencontrer un homme du monde. Notre service, voyez-vous, est bien dur. Et le plus malheureux, c'est que, pour la plupart des gens, un officier de police est toujours un personnage grossier, mal élevé, ignorant! On ne se doute pas qu'il y a parmi nous des hommes d'une toute autre esi)èce !

Le visage rouge de l'officier, son haleine d'ivrogne, l'énorme chaton de sa bague, et suitout son mauvais rire, causaient à Nekhludov un profond dégoût. Mais, ce soirlà, comme durant tout le temps de son voyage, il se trouvait dans cette situation d'esprit sérieuse et recueillie oîi il ne se permettait point de juger à la légère qui que ce fût, et où il croyait devoir parler à chacun de ce qu'il jugeait qu'il avait à lui dire. Quand il eut fini d'entendre les doléances de lofficier, il lui dit, gravement :

— J'estime que, dans volie service, vous pouvez trouver une consolation en travaillant à adoucir les souffrances des prisonniers.

— Quelles souflrances ? Ah ! on voit bien que vous ne connaissez pas cette espèce-là!

— Est-ce donc une espèce différente des autres ? — demanda Nekliludov. — Ce sont des gens pareils à nous. Va quelques-uns, parmi eux, sont condamnés injustement.

— Sans doute, il s'en trouve de toutes les sortes. Et je les plains bien, croyez-moi! D'autres ne leur passent rien, tandis que moi, je fais tout mon possible pour adoucir leur sort. Souvent je m'expose à souffrir moimême pour leur épargner une souffrance. Encore du thé ? — demanda-t-il, en s'en versant un verre. — Qu'est-ce que c'est, au juste, cette femme que vous voulez voir У

— C'est une malheureuse créature! On l'a condamnée injustement pour meurtre. Une femme pleine des plus hautes qualités!

L'officier secoua la tête.

— Oui, il yen a de très gentilles. Л Kazan, laissezmoi vous raconter ça, j'en ai connu une, une nommée Emma. Elle était Hongroise d'origine, mais elle avait des yeux de Persane, — poursuivit-il, en souriant à ce souvenir. — Et du chic, comme une vraie comtesse...

Nekliludov l'interrompit pour revenir à son sujet.

— J'estime que vous avez le pouvoir d'améliorer beaucoup la situation de ces malheureux. Et j'ai la conviction que vous trouveriez une grande source de plaisir...

L'officier considérait Nekhludov de ses yeux luisants. Il attendait avec impatience qu'il eût fini son sermon, pour reprendre, à son tour, l'histoire de sa Hongroise aux yeux de Persane.

— Oui, c'est bien vrai, vous avez bien raison, — interrompit-il. — Et je ne me fais pas faute de les plaindre, je vous assure. Mais, pour en revenir à cette Emma, dont je vous parlais, savez-vous ce qu'elle a fait ?

— Je n'ai aucune envie de le savoir ! — déclara Nekhludov d'un ton cassant. — Et je vous dirai, en toute franchise, que, après avoir jadis mené une vie fort immorale, j'en suis arrivé aujourd'hui à éprouver une véritable horreur pour ce genre d'aventures galantes avec des femmes !

L'officier considéra Nekliludov avec inquiétude.

— Alors, vraiment, vous ne voulez plus de thé?

— iVon, merci !

— Bernov ! — cria l'officier, — conduis ce Monsieur au gardien-chef, et dis-lui de le laisser entrer dans la chambre des « politiques ». Il pourra y rester jusqu'au couvre-feu !

Accompagné par le soldat, Nekhludov se retrouva de nouveau dans la sombre cour, où luisaient, de place en place, les feux rouges des lanternes.

— Où vas-tu ? — demanda un gardien, debout sur le perron du bâtiment central.

— Dans la cinquième salle, — répondit le soldat.

— On ne passe pas par ici, c'est fermé! 11 faut faire le tour.

— Et pourquoi est-ce fermé ?

— Le gardien-chef est sorti et a emporté la clef.

— Eh ! bien, faisons le tour ! Venez par ici !

Le soldat conduisit Nekhludov vers un autre perron, à travers un véritable marécage de boue. On entendait toujours, à l'intérieur du bâtiment, le même bruit continu de voix et de rires. Et à peine Nekhludov fut-il entré qu'à ce bruit se mêla pour lui le son des chaînes remuées, en même temps qu'une lourde puanteur emplissait ses narines.

Ces deux sensations, le son des chaînes et la puanteur, étaient devenues familières à Nekhludov depuis qu'il fréquentait le monde des détenus ; mais, ce soir-là comme dès le premier jour, elles agissaient sur lui d'une façon irrésistible, lui donnant une étrange impression d'ëtouffement à la fois physique et moral.

Dans le corridor du bâtiment central, le premier spectacle qui s'offrit aux yeux de Nekhludov fut celui d'une femme qui, les jupes relevées, était assise sur le

cuveau à ordures. Sans la moindre gêne, cette créature 8'enlrctenait avec un homme debout devant elle, un fon/at à tête rasée, une chaîne au pied. Le forçai, en apercevant Nekhludov, cligna de l'œil, et dit:

— Le tsar lui-même ne peut pas s'empcolicr d'en faire autant, quand l'envie lui vient!

La femme, tranquillonienl, se redressa et rajusta sa jupe.

Sur le corridor donnaient les portes des chambrées. D'abord se trouvait la chambre des condamnes accompagnés de leur famille ; puis c'était la chambre des célibataires ; et, à l'extrémité du corridor, deux petites salles servaient de logement aux condamnés politiques. Celte étape, conclruite pour loger cent cinquante personnes, en contenait, ce soir-là, plus de quatre cents. Les prisonniers y étaient si à l'étroit qu'ils encombraient tout le corridor. Les uns étaient assis ou couchés par terre ; d'autres marchaient de long en large, tenant en main des verres de thé.

De ce nombre était Tarass, le mari de Fédosia. Il vint au-devant de Nekhludov et le salua affectueusement. Son bon visage était tout couvert de taches bleues; et un bandeau cachait l'un de ses yeux.

— Que t'cst-il arrivé ? — lui demanda Nekhludov.

— Eh bien, voilà! j'ai eu une affaire! — dit Tarass en souriant.

— Ils sont tous enragés pour se battre ! — dit le gardien qui accompagnait Nekhludov.

— Et tout cela pour ces rosses de fenimes ! — ajouta un prisonnier qui s'était arrêté au passage. — Encore bienheureux de garder un œil, le mari de Fedka !

— Et Fédosia n'a pas eu de mal ? — demanda Nekhludov.

— Oh ! pas du tout, elle va très bien! C'est pour elle que je porte ce thé! — dit Tarass; et il entra dans la salle.

Nekhludov jeta un coup d'œil dans cette salle, par la porte cntr'iiuvertc. bJle é!ait pleine d'hommes et de femmes, couchés sur les lils. et sur le plancher, entre les

lits. Mais la salle suivante, celle des célibataires, était plus remplie encore, au point que les prisonniers s'y tenaient couchés à plusieurs sur un même lit. Au milieu de la salle, un groupe entourait un vieux for^-at, qui parai.-sait distribuer quelque chose autour de lui. Le gardien expliqua à Nckhludov que c'était l'ancien du convoi, qui réparlissait entre les prisonniers les sommes gagnées par eux aux cartes. Et, en effet, à peine le groupe eut-il aperçu le gardien que toutes les voix se turent, toutes les mains se baissèrent, tous les yeux prirent une expression mêlée de crainte et de malveillance.

Nelvliludov reconnut, dans ce groupe, le forçat Fédorov, qui l'avait autrefois particulièrement intéressé dans la prison ; le forçat avait passé son bras autour du cou d'un jeune prisonnier blond, imberbe, et comme enllé, un petit être vicieux et répugnant, en compagnie duquel on le voyait toujours. Un autre forçat, qui se tenait là aussi, chauve et sans nez, avait été présenté à Nekhludov comme une des illustrations du convoi ; on racontait que, s'étant enfui du bagne, il avait tué son compagnon pour le manger. Ce misérable, debout à l'entrée du corridor, regardait Nekhludov d'un air hardi et moqueur, sans le caluer, comme faisaient la plupart Лез autres prisonniers.

Si familier que lui fût devenu ce spectacle, depuis plusieurs mois. Nekhludov ne pouvait jamais se trouver en présence de cette foule des condamnés sans éprouver, comme ce soir-là, un cruel sentiment de honte et presque de remords, le sentiment de sa propre culpabilité à l'égard de ces malheureux. Et cette honte et ce remords lui étaient d'autant plus cruels qu'ils s'accompagnaient, chez lui, d'un sentiment non moins invincible d'horreur et de répulsion. Il savait que, dans les conditions où ces malheureux s'étaient trouvés placés dès l'enfance, ils avaient di\ fatalement devenir ce qu'ils étaient ;'et cependant il i>e pouvait s'empêcher de les mépriser et de les haïr, et do ressentir pour eux un dégoût profond.

— En voilà un dont les poches seraient bonnes à

fouiller ! — dit une voix éraillée derrière Nekhludov, an moment oîi celui-ci s'approchait déjà de la porte de la salle voisine.

Et la foule des condamnés éclata de rire.

Devant la porte des chambres réservées aux conaaîTinés politiques , le gardien qui avait accompagné Nekhludov le quitta, en lui promettant de venir le chercher au moment du couvre-feu. A peine s'était-il éloigné que Nekhludov vit accourir vers lui, aussi vite que le lui permettait la chaîne qu'il traînait au pied, un forçat qui, se penchant à son oreille, lui dit, d'un air mystérieux :

— 11 faut que vous interveniez, barine ! Ils ont tout à fait entortillé le petit. Ils l'ont soùlé. Aujourd'hui déjà, à l'appel, il s'est présenté sous le nom de Karmanov. Vous seul pouvez intervenir! Nous, si nous essayions, ils nous tueraient!

Et, après avoir rapidement murmuré ces paroles en lançant autour de lui des regards effrayés, le forçat s'enfuit, se perdit dans la foule qui remplissait le corridor.

L'affaire dont il parlait consistait en ceci : un forçat nommé Karmanov avait décidé un jeune déporté, qui lui ressemblait de visage, à changer de nom avec lui, de telle sorte que c'était le forçat qui allait subir la déportation, et seulement pendant deux ans, tandis que le jeune garçon le remplacerait au bagne, sa vie durant.

Déjà, la semaine précédente, le même prisonnier avait prévenu Nekhludov des préparatifs de cette substitution, en lui demandant d'intervenir, s'il le pouvait, pour empêcher un crime aussi monstrueux. Ce prisonnier était d'ailleurs, pour Nekhludov, qui l'avait remarqué depuis le départ de Tomsk, une des figures les plus curieuses du convoi. C'était un paysan d'une trentaine d'années, grand et robuste, avec un nez épaté et de

RÉSURnECTION 485

petits yeux; il était condamné aux travaux forcés pour tentative de vol et d'assassinat. 11 s'appelait Macaire Diévkin. 11 avait raconté à Nekhludov que le '^rime pour lequel il était condamné était bien réel, mais n'avait pas été accompli par lui, Macaire : le crime avait été accompli par quelqu'un qu'il ne désignait que du nom de Lui, mais qui était évidemment le diable en personne.

Un jour, certain étranger était venu chez le père de Macaire et avait loué, moyennant deux roubles, un traîneau pour se rendre à un village situé à quarante verstes de là. Le père avait chargé son fds de conduire le traîneau. Et Macaire avait attelé son cheval, il s'était habillé et s'était mis en route. On s'était arrêté dans une auberge, à mi-chemin, pourboire du thé. L'étranger avait appris à Macaire qu'il allait se marier avec une jeune lille du village où il se rendait, et qu'il portait sur lui, dans un portefeuille, cinq cents roubles, toute sa fortune. Dès qu'il avait appris cela, Macaire était sorti dans la cour de l'auberge, avait pris une hache, et l'avait cachée sous la paille, au fond du traîneau.

« Aussi vrai que je crois en Dieu, barine, — racontait-il, — je ne sais pas pourquoi j'ai pris cette hache. C'est Lui qui m'a dit : prends la hache! et moi je l'ai prise. On remonte en traîneau, on repart; rien de mauvais ! A la hache, je n'y pensais plus. Nous approchons du village : encore six verstes. 11 y a une côte à monter, à travers un bois ; je descends, pour ne pas fatiguer le cheval; et voilà que Lui, il me murmure de nouveau à l'oreille : « Hé bien, à quoi penses-tu? Au haut de la « côte, une fois sorti du bois, il y aura du monde ; c'est « le village qui commence. Et il emportera son argent ! « Allons, pas de temps à perdre, c'est le moment! >> Je me penche vers le traîneau, comme pour arranger la paille, et la hache me saute, d'elle-même, dans la main. Et voilà que l'homme se retourne : w Qu'est-ce que tu « fais? » qu'il me dit. Alors je lève la hache; mais l'homme, un gaillard solide, s'élance à terre et me saisit la main. « Misérable, qu'il me dit, qu'est-ce que

486 IlÉSUnRECTION

« tu fais là? » Et il me jette dans la neige; et moi, je ne résiste pns, je me laisse faire. 11 me lie les mains avec sou moucb.ûir, me met dans le traîneau, rne conduit tout droit cliez le slaroste. On me fourre en prison. On me juge. Tout le village me donne un cerlilicat, comme quoi je suis un honnête homme, et qu'on n'a jamais rien eu à me reprocher. Le patron chez qui je servais me donne, lui aussi, un bon témoig'naci^e. Mais je n'avais pas les moyens de m'olTrir un avocat; j'en ai eu pour quatre ans de travaux forcés. »

Et voici que ce même homme, pour sauver un de ses compagnons, venait, à deux reprises, de révéler à Nekhludov un secret qui lui pesait sur la conscience : s'exposant ainsi à perdre la vie, car il savait que les prisonniers, s'ils découvraient son indiscrétion, l'étranaleraient infailliblement!

Les condamnés politiques occupaient deux petites salles, précédées d'une antichambre qui donnait sur le corridor. Dans celte antichambre, Nekhludov trouva Simonson, qui, accroupi près du poêle avec une bûche de sapin dans la main, paraissait très préoccupé d'allumer le feu.

En apercevant Nekhludov, il déposa un instant sa bûche pour lui tendre la main, sans se relever de sa position accroupie.

— Je suis heureux de ce que vous soyez venu, j'ai précisément besoin de causer avec vous! — dit-il, avec sa mine séricu^ie, regardant Nekhludov droit dans les yeux.

— Qu'y a-l-il donc ? — demanda Nekhludov.

— Je vous le dirai plus tard. En ce moment, je suis occiq^é !

l'^l Simonson, reprenant sa bûche, se remit à surveiller le feu, qu'il s'elail charge d'allumer d'après une méthode rationnelle de son invention.

Nekhludov allait entrer dans la première des deux cliambres, lorsqu'il vit sortir, de l'autre chamlirc, la ^Maslova, portant dans un torclion un énorme paquet ("ordures et de poussière, qu'elle se préparait à jeter dans le poêle. Elle avait sa veste blanche, et des sabots aux pieds. Sa tête était couverte d'un fichu blanc, qui lui cachait la moitié du visage; et, pour balayer plus à l'aise, elle s'était retroussée en relevant très haut les bords de sa jupe. Quand elle vit Nekhludov, elle rougit; puis aussitôt elle mit à terre son paquet, s'essuya les mains en les frottant à sa jupe, et s'avança vers Nekhludov d'un air très animé.

— Vous faites le ménage? — lui dit Nekhludov en lui serrant la main.

— Oui, j'ai repris mon ancien métier, — répondit-elle avec un sourire. — Et ce qu'il y a de saleté, ici, vous ne pouvez pas vous en faire l'idée! Voilà plus d'une heure que nous balayons !

Elle se tourna vers Simonson.

— Eh bien, et le plaid, est-il sec?

— Presque sec ! — répondit Simonson, en jetant sur la Maslova un regard qui frappa Nekhludov.

— Je viendrai le chercher dans un instant, et je vous apporterai encore d'autres choses à sécher, — lui dit la ]\Iaslova. Puis, s'adressant à Nekhludov :

— Tout le monde est réuni là ! — dit-elle, en lui désignant la première chambre.

Nekhludov ouvrit la porte de cette chambre, et entra.

C'était une petite pièce oblongue, éclairée par une lampe de métal, 11 y faisait plutôt froid, au contraire des autres salles; mais on y respirait une insupportable odeur de poussière, de tabac et d'humidité. La lampe éclairait vivement le milieu de la pièce, laissant dans l'ombre les couchettes disposées le lono;' des mur= ; (,'t c'est à peine si l'on distinguait les ligures des condanmés assis sur <^es couchettes.

Dans celte chambre se trouvaient réunis tous les condamnés politiques du convoi, à l'exception de Simonson

Cl de deux autres hommes, qui avaient la charge de Гарprovisionnemenl, et qui étaient allés chercher le souper.

Il y avait là Véra El'removna Bogodouchovska, encore plus maigre et plus jaune qu'elle n'était dans la prison, avec ses énormes yeux effrayés et sa veine gonflée sur le front. Vêtue d'une veste grise, elle était assise devant un journal déplié, et s'occupait à entonner du tabac dans des tubes de papier à cigarettes.

Il y avait là une autre condamnée politique que Nekhludov connaissait, et qu'il aimait beaucoup, Emilie Rantzev. Préposée aux soins domestiques de la chambrée, elle excellait à revêtir celle-ci d'un charme tout particulier de douceur et d'intimité, même dans les conditions les plus difficiles. Assise sous la lampe, les manches relevées, elle travaillait, de ses belles mains fines et lés'ères, à laver et à essuver les tasses et les soucoupes. Jeune encore, mais sans être jolie, son visage intelligent et bon avait le privilège de se transfigurer complètement quand elle souriait, et de prendre alors une expression joyeuse, vaillante, vraiment belle. C'est avec un de ces aimables sourires qu'elle accueillit Nekhludov.

— Nous vous croyions reparti pour la Russie ! — lui dit-elle.

Dans un coin, Nekhludov entrevit Marie Pavlovna, tenant sur ses genoux une fillette blonde qui ne cessait point de marmotter quelque chose, de sa douce voix d'enfant.

— Comme c'est bien, que vous soyez venu! Avez-vous vu Katia? — demanda la jeune fille à Nekhludov. — Voici que notre petite famille s'est accrue d'un membre nouveau ! — ajouta-t-elle en montrant la fillette.

Anatole Krillzov était là aussi. Maigre et pâle, il se tenait assis sur sa couciiette, les jambes repliées sous lui, les mains enfoncées dans les manches de sa pelisse. De ses grands yeux creusés de plitisique, il regardait Nckliludov. Celui-ci allait s'approcher de lui, lorsque, sur son chemin, il rencontra un jeune homme roux et crépu, qui, tout en fouillant dans son sac, causait avec

une jolie jeune femme qui lui souriait de toutes ses dents. Nekhludov s'empressa d'aller, d'abord, serrer la main de ce jeune homme ; non point qu'il eût pour lui une affection spéciale, mais au contraire parce que c'était le seul des condamnés politiques du convoi qui lui fût profondément et invinciblement antipathique ; et la nécessité de le saluer lui apparaissait comme un devoir pénible, dont il avait toujours hâte de se délivrer. Le jeune homme, Novodvorov, leva sur lui ses petits yeux, qui brillaient sous les verres de son lorgnon, et lui tendit sa main étroite et longue.

— Eh! bien, êtes-vous toujours content de votre voyage ? — demanda-t-il avec une nuance visible d'ironie.

— Mais oui, cela m'intéresse beaucoup ! — répondit Nekhludov, affectant de n'avoir pas senti l'intention blessante que révélait la question de Novodvorov. Et il s'empressa de rejoindre Kriltzov.

11 affectait une mine indifférente ; mais la vérité est que les paroles de Novodvorov, et son évident désir de lui être désagréable, avaient brusquement détruit la disposition optimiste où il s'était senti depuis plusieurs jours. Il éprouvait maintenant une impression de gêne mêlée de tristesse ; et peu s'en fallait quil ne regrettât d'être venu.

— Et la santé ? — demanda-t-il à Kriltzov, en serrant sa main glacée et tremblante de fièvre.

— jNIerci, je vais assez bien. Mais je suis tout mouillé, et pas moyen de me réchauffer ! — dit Kriltzov, s'empressant de cacher sa main dans la manche de sa pelisse. - Sans compter que, dans cette chambre, il fait un fi'oid de chien ! Deux carreaux sont cassés ; on aurait bien dû prendre la peine de les faire remettre !

Et il désignait du doigt à Nekhludov deux vitres qui manquaient, dans la fenêtre grillée.

— Et vous, — reprit-il, — pourquoi n'êtes-vous pas venu, tous ces jours passés ?

— On ne m'a pas laissé entrer. C'est aujourd'hui seulement que le nouvel officier s'est montré plus traitable.

— Traitablc? Ali! bien oui, vous pouvez en parler! Demandez donc à Mâcha ce qu'il a fuit ce nui lin !

R'arie Pavlovna, sans se lever de sa place, à l'autre extrémité de la salle, raconta à NcKliIudov la scène qui avait eu lieu au sujet de la petite Ш1е.

— Je suis d'avis que nous avons le devoir de si^'ncr une protestation collective, — s'écria, de sa voix tranchante, Véra Efremovna, en promenant de l'un à l'autre de ses compagnons son regard effrayé. — l^éjà Vladimir Simonson a dit son fait à cette brute, mais j'estime que cela ne sulïit pas.

— A quoi bon protester ? — dit Kriltzov, avec une grimace ennuyée. On sentait que, depuis longtemps déjà, le manque de simplicité de Véra Bogodouchovska l'agaçait, lui causait une véritable souffrance nerveuse.

— \'ous clierchez Katia ? — poursuivit-il en se retournant vers Nekhludov. — Elle est toujours à travailler ! Elle a déjà fini de nettoyer nos effets, elle brosse maintenant les manteaux des femmes. 11 n'y a que les puces dont elle n'arrivera jamais à nous débarrasser: les sales bêtes nous mangent, que c'est une pitié! Et Mâcha, que fait-elle là-bas, dans son coin? — demanda-t-il en essayant de se redresser pour regarder du côté de Marie Pavlovna.

— Elle est en train de peigner sa fille ! — dit Emilie Rantzev.

— Pourvu au moins qu'elle ne répartisse pas entre nous les poux qu'elle lui aura enlevés ! — reprit Kriltzov.

— Non, non, n'ayez pas peur, je fais les choses consciencieusement. D'ailleurs, la voici tout à fait propre ! — dit Marie Pavlovna. — Tenez, Emilie, prenez-la près de vous ! moi, je vais aller maintenant aider Katia.

La Rantzeva prit l'enfant, l'attira sur ses genoux avec une Sûlliciludo maternelle, et lui donna un morceau de s:icre.

^Marie Pavlovna .sortit; et, au même instant, les deux condamnés qui étaient allés chercher le souper rentrèrent dans la salle.

Un des deux condamnés qui venaient d'entrer, Nabatov,

RÉSURHECTIOiN 491

était un homme encore jeune, petit et sec, avec une pelisse courte et de hautes bottes. Il marchait d'un pas Itjg-er et rapiile, portant à chaque main une grande tiiéicre pleine d'eau houillante, et tenant sous chaque bras un pain enroulé dans une serviette.

— Ah ! et л'о1с1 que notre prince lui-même a reparu ! — dit-il en posant les théières près des tasses soigneusement préparées par la Uantzeva. — Nous avons acheté des choses extraordinaires! — poursuivit-il, après aA'^oir ôté sa pelisse et l'avoir lancée, par-dessus les tétee, dans le coin de la pièce où était son lit. — Warkel vous rapporte du lait et des œufs. Un vrai régal, quoi! Et Emilie va nous servir tout cela, en rernbcllissanl encore de son esthétique propreté ! — ajoula-t-il avec un sourire à l'adresse de la Rantzeva.

Toute l'apparence extérieure de cet homme, ses mouvements, le son de sa л'о1х, ses regards, tout chez lui exprimait un mélange de courage et de gaîté. Et, au contraire, son compagnon avait un aspect sombre et triste. C'était, lui aussi, un homme de petite taille, mais osseux, avec un visage gris aux mâchoires saillantes. 11 élait vêtu d'un vieux manteau ouaté et portait des galoches pardessus ses bottes. Quand il se fut débarrassé du panier et du pot qu'il tenait en main, il salua froidement Nekliludov d'un signe de tête, en fixant sur lui ses larges yeux verts.

Le poêle avait fini par s'allumer tout à fait, la salle s'était réchauffée, le thé élait versé dans les verres et les tasses, et l'on avait étalé, près du thé, toutes les friandises du souper: du pain blanc et du pain de seigle, des œufs durs, du beurre, de la tète de veau et <les pieds de veau. Tout le monde s'était rapproché de In couchette qui servait de table, et Ton buvait et l'on mangeait, et l'oî» bavardait. Assise sur un coITre, la llanizcN a remplissait son emploi de dame de la maison. Seul Kriltzov ne

492 RÉSL'RHECTION

s'était point mêlé au groupe ; il avait ôté sa pelisse mouillée pour s'envelopper dans un plaid qu'on venait de lui faire sécher; et, étendu sur sa couchette, il causait amicalement avec Nekhludov.

Celui-ci lui raconta, entre autres choses, la façon dont il avait été abordé par le forçat Macaire, et tout ce qu'il savait de l'histoire de ce malheureux. Kriltzov l'écoutait avec attention, fixant obstinément sur lui ses grands yeux brillants.

— Oui, c'est ainsi! — dit-il tout à coup. — Je pense souvent à ce qu'il y a d'étrange dans notre situation. Nous allons en Sibérie avec ces gens-là : que dis-je? c'est pour ces gens-là que nous y allons. Et cependant non seulement nous ne les connaissons pas, mais nous ne cherchons même pas à les connaître. Et eux, pour comble, ils nous détestent et nous considèrent comme leurs ennemis. N'est-ce pas affreux?

— Il n'y a là rien d'affreux ! — déclara Novodvorov, qui s'était rapproché du lit de Kriltzov. — Les masses sont toujours grossières et incuites, elles n'ont jamais de respect que pour la force ! — poursuivit-il de sa voix sonore. — Aujourd'hui, c'est le gouvernement qui détient la force : ces gens-là respectent le gouvernement et nous détestent. Demain, si c'est nous qui prenons le pouvoir, ce sera nous qu'ils respecteront...

Au même instant on entendit, dans la salle voisine, des coups frappés sur le mur, des bruits de chaînes, des cris et des hurlements. On battait quelqu'un, qui appelait au secours.

— Les entendez-vous, ces bêtes féroces? Quel rapport voudriez-vous qu'il y eût entre elles et nous ? — dit tranquillement Novodvorov.

— Des bêtes féroces, dis-tu ? — Or, voici justement que Nekhludov vient de me raconter ce qu'a fait un de ces hommes !

Et Kriltzov, d'un ton irrité, répéta le récit de Nekhludov, ùisant comment le forçat Macaire avait risqué sa vie pour sauver un de ses compagnons.

— Est-ce là le fait d'une bête féroce? — demanda-t-il?

— Sentimentalité ! — fit Novodvorov avec son sourire ironique. — Comme si nous pouvions comprendre les pensées de ces gens-là et les motifs de leurs actes ! Ce que tu prends pour de riiéroïsme, c'est peut-être simplement delà haine pour un autre forçat!

— Et toi, jamais tu ne veux voir rien de bien chez les autres ! — s'écria Marie Pavlovna, qui tutoyait tous ses compagnons.

— Pourquoi verrais-je ce qui n'existe pas ?

— Comment ne pas admirer un homme qui s'expose volontairement à une mort affreuse ?

— J'estime, — déclara sèchement Novodvorov, — que, si nous voulons accomplir notre œuvre, la première condition doit être de ив pas rêver et de voir toujours les choses comme elles sont.

jNlarkel, fermant le livre qu'il lisait sous la lampe, s'était rapproché, lui aussi, et recueillait pieusement toutes les paroles de l'homme qu'il avait pris pour son maître. Et Novodvorov poursuivait, d'un ton résolu et solennel, comme s'il faisait une conférence.

— Notre devoir, — disait-il, — est de tout faire pour le peuple, mais de ne rien attendre de lui. Le peuple doit être l'objet de nos efforts, mais il ne saurait collaborer avec nous, aussi longtemps du moins qu'il restera dans son état présent d'inertie. Rien ne serait plus illusoire que d'espérer du peuple le moindre concours, jusqu'au jour où s'accomplira son évolution intellectuelle, l'évolution à laquelle nous le préparons.

— Quelle évolution? — demanda Kriltzov, se relevant sur sa couchette. — Nous faisons profession de lutter contre le despotisme ; mais est-ce qu'une telle façon d'agir n'est pas un despotisme aussi révoltant que celui que nous prétendons détruire?

— Où vois-tu là du despotisme? — répondit, sans s'émouvoir, Novodvorov. — Je dis seulement que je connais la voie que doit suivre le peuple pour se développer, et que je puis lui indiquer cette voie.

— Mais qui te permet d'affirmer que cette voie que tu lui indiques soit la bonne? N'est-ce pas au nom des

4'Ji RÉSLUKECTION

mêmes principes qu'a été organisée l'Inquisition ? N'esc-ce ]>ns a a nom dos njèmes principes que la Révolution Finnçaisc acomiiiis ses crimes? 1'Л1о aussi, elle croyait avoir trouvé clans la science Tindicalion de la seule voie qui fr.l l.'onnc à suivre.

— Le fait que d'autres se sont trompés ne prouve pas nécessaiiement que je doive me tromper aussi. Et puis il n'y a pas d'analog-ie à établir entre les niaiseries des idéologues et les données positives de la science économique...

La forte voix de Novodvorov remplissait toute la salle. Personne n'osait l'interrompre.

— A quoi bon toujours se quereller ? — dit INIarie Pavlovna quand il eut fini.

— El vous, quel est votre avis là-dessus? — demanda Neicliliidov à la jeune fille.

— Je suis d'avis qu'Anatole a raison, et que nous n'avons pas le droit d'imposer nos idées au peuple !

— ■ ^ oilà une sing'ulière façon de comprendre notre rùlc! — fit Novodvorov. Et, allumant une cigarette, il s'éloigna, d'un air fàclié.

— C'est plus fort que moi, je ne puis pas causer avec lui sans me mettre hors de moi ! — murmura Kriltzov à l'oreille de Neldiludov.

EtNekliludovncput se défendre dépenser qu'il éprouvait, lui aussi, le même sentiment.

jMnlgré la considération qu'avaient pour Novodvorov tous ses compagnons, malgré toute sa science et la haute opinion qu'il avait de lui-même, Nekhludov le regardait précisément comme le type de ces révolutionnaires qui, étant naturellement au-dessous du niveau moyen, no pouvaient ^\\\c perdre h se trouver dans le milieu où ils se Irouvaieul. 11 rocùnuaissait que, au point de vue intellectuel, Novodvorov était bien mieux doué que la

RÉSURRECTION i95

moyenne des révolutionnaires; mais il sentait que sa vnni'c et son égoïsmo, devenus cxccss'fs sous ГсГГеЬ des •l'cnnsîances de sa vie, avaient depuis long'lemps stûrii-é son inlelli;;'enee.

Toute racliviLé révolutionnaire de Xovodvorov, — et bien que celui-ci sût toujours la jiisliiicr éloquemment, en lui prêtant les motifs les plus admirables, — apparaissait à Nekhludov comme uniquement fondée sur l'ambition, le désir de dominer et de se faire valoir. Doué d'une aptitude extraordinaire à s'assimiler et à exprimer clairement les idées d'autrui, Novodvorov, d abord, s'était sans peine imposé àî'admiration de tous, dans les milieux oîi cette aptitude est particulièrement appréciée. Au collèg'c, puis à l'université, ses maîtres et ses condisciples avaient rendu hommage à sa supériorité; et il s'était senti parfaitement satisfait. Mais quand, ses études aclievées, cette situation avait pris lin, il n'avait pu se résigner à y renoncer; et c'est pour dominer de nouveau, dans une autre sphère, qu'il avait bruscpicment changé d'opinions : de libéral progressiste qu'il avait été jusque-là, il était devenu ardent révolulionnaire.

L'absence complète, en lui, des qualités morales et esthétiques qui produisent le doute et l'hésitation lui avait permis de prendre vite, dans le parti révolutionnaire, cette place de chef qu'il convoitait par-dessus toute chose. Dès qu'il avait arrêté une résolution, jamais il ne doutait, jamais il n'hésitait; et, par suite, il avait toujours la certitude de ne pas se tromper. Tout lui paraissait simple, clair, incontestable. Et, avec l'étroitesse de ses vues, le fait est que toutes ses idées étaient simples et claires, car, comme il aimait à le répéter, on n'avait qu'à être logique pour discerner inf?4liblcment le vrai du faux.

Sa confiance en lui-même était si grande que personne ne pouvait l'approcher sans subir sa domination ou sans être forcé de lui résister. Et, comme il avait affaire surtout 'a des jeunes gcns,cjui prenaient sa confianoe en luimême pour de la pr-ufondeur de pensée, la plupart de ses compagnons s'étaient soumis à sa domination, de

sorte qu'il n'avait point tardé à obtenir une énorme popularité dans les cercles révolutionnaires.

Il prêchait la nécessité de préparer par tous les moyens une révolution qui devait lui permettre de s'emparer du pouvoir et de convoquer une Assemblée Constituante. Il avait déjà rédigé le programme de réformes qu'il dicterait à cette assemblée ; et il était pleinement convaincu que ce programme résoudrait définitivement toutes les questions, et que rien ne pourrait s'opposer à sa réalisation.

Ses compagnons le craignaient, ils estimaient sa hardiesse et sa décision; mais ils ne l'aimaient pas. Et lui, de son côté, il n'aimait personne. Tout homme qui avait quelque qualité personnelle lui apparaissait comme un rival; et volontiers, s'il l'avait pu, il aurait ôté aux autres hommes toutes leurs qualités, simplement pour les empêcher de détourner de son propre mérite l'attention publique. Il n'avait de complaisance que pour ceux qui s'inclinaient devant lui. C'est ainsi que, dans le trajet du convoi, il ne faisait bonne mine qu'à l'ouvrier Markel, qui avait aveuglément adopté toutes ses idées, et à deux femmes qu'il devinait éprises de lui, Véra Efremovna et la jolie Grabetz.

En principe, Novodvorov était partisan de l'émancipation de la femme ; mais, en fait, il regardait toutes les femmes comme des créatures stupides et ridicules, à l'exception de celles dont il était amoureux, et qu'il tenait alors pour des êtres extraordinaires dont lui seul avait su juger la perfection. II avait ainsi aimé, tour à tour, un grand nombre de femmes ; et deux fois même il avait vécu maritalement avec des maîtresses : mais, les deux fois, il avait quitté ses maîtresses, ayant constaté que ce qu'il éprouvait pour elles n'était pas le véritable amour. 11 se préparait, maintenant, à contracter une nouvelle union avec la Grabetz.

Il méprisait Nekliludov, parce que celui-ci, suivant son expression, « faisait des manières » avec la Maslova ; mais, en réalité, il le méprisait et le haïssait parce que, loin de partager ses idées sur les moyens de remédier

aux défauts de la société, Nekhiudov avait sur ce point une idée à lui, ti-aitant les questions sociales « en prince », c'est-à-dire en imbécile. Et Nekhiudov se rendait compte de ces sentiments de Novodvorov à son égard ; et il sentait, à son grand chagrin, que, malgré les dispositions bienveillantes où il se trouvait pour le moment, rien au monde ne pouvait Fempêcher d'éprouver, lui aussi, à l'égard de cet homme, un mélange de mépris et de malveillance.

On avait fini de souper et de prendre le thé. Nekhiudov s'apprêtait à aborder la Maslova, lorsqu'il entendit, dans la salle voisine, la voix du gardien-chef. Puis un grand silence se fit, dans la salle et dans le corridor. La porte s'ouvrit, et le gardien-chef entra avec deux gardiens pour procéder à l'appel du soir. Il compta, un à un, tous les condamnés politiques, lisantleurs noms sur une liste, tandis que lun des gardiens les touchait du doigt.

L'appel achevé, le gardien-chef se tourna vers Nekhiudov et lui dit, avec un mélange de respect et de familiarité :

— Maintenant, prince, vous devez vous en aller. On n"a pas le droit de rester ici après le couvre-feu.

!Mais Nekhiudov, qui savait ce que ces paroles signifiaient, s'approcha du vieillard et lui glissa dans la main un billet de trois roubles, qu'il tenait tout prêt.

— Allons, je ne peux pas vous forcer ! Restez encore un moment !

Le gardien-chef allait sortir, lorsque enti-a dans la salle un autre gardien, en compagnie d'un prisonnier, grand et maigre, avec une large tache bleue sur l'œil.

— Je viens chercher la petite ! — dit le prisonnier.

— Ah ! voilà papa 1 — s'écria une légère vois d'enfant, et une petite tête blonde apparut derrière le groupe formé par la Rantzeva, Marie Pavlovna et Katucha, qui

toutes trois travaillaient à coudre une robe neuve pour la fillcUe, avec rétoiïe d'un jupon de la Ranizcva.

— Viens, polite, viens te coucher ! — disait doucement le forçat.

— Elle se trouve bien ici ! — répondit Marie Pavlovnn, considérant avec pitié le visage meurtri du pauvre homme. — Laissez-la-nous !

— La dame me fait une robe neuve, une belle robe rouge, papa ! — fit Tenfant, en montrant à son père l'ouvrage d'Emilie Rantzev.

— Veux-tu dormir chez nous? — lui demanda celle-ci en la caressant.

— Je veux bien. Mais je veux que papa dorme aussi avec moi !

La Uanlzcva sourit, d'un de ces bons sourires qui la renduii.nt belle.

— Ton père est forcé d'aller dormir dans l'autre salle ! Mais il nous permettra bien de te garder près de nous, n'est-ce pas? — dit-elle en se tournant vers le père.

— Arrangez-vous comme vous voudrez ! — déclara le gardien-chef; et il sortit avec les trois gardiens.

Л peine les gardiens étaient-ils sortis que Nabafov s'approcha du père de la petite fille et lui dit, en lui posant sa forte main sur l'épaule :

— Dis donc, frère, est-ce vrai que Karmanov veut changer de nom avec xm déporté ?

Le tranquille visage du forçat prit soudain une expression sombre, et ses yeux s'abaissèrent.

— Nous n'avons entendu parler de rien! Dieu sait quels mensonges on invente! — répondit-il. Puis, sans relever les yeux: — Eh bien, Aniiitka, reste donc à faire la princesse avec les belles dames ! — ajouta- t-il ; et il sortit préeipUamment.

— 11 sait tout : ce que vous a dit ce Macaire est certainement vrai! — dit Nabatov en s'adressant à Nekhludov.

Et là-dessus tous se turent, craignant de voir recommencer les querelles.

Simonson, qui de toute la soirée n'avait rien dit et était resté étendu sur sa couciietle, se leva tout à coup, d'un mouvement décidé. Se frayant un chemin à travers les groupes, il s'approcha de Nekliludov.

— Pouvez-vous, maintenant, m'accorder un instant d'entretien ?

— Mais, sans doute ! — lui répondit Nekhludov : et il se leva pour le suivre.

En voyant Nekhludov se lever, la Maslova rougit. Brusquement elle détourna la tète.

— Voici de quelle affaire j"ai à vous parler ! — commença Simonson, après avoir conduit iS'ckhludov dans la petite antichambre. Celte antichambre élai',, à ce moment, toute remplie de l'elTrayant vacarme (jue faisaient les condamnés de droit commun, dans le corridor et dans la salle voisine. Nekhludov, assourdi, fronça les sourcils; mais Simonson, évidemment, n'entendait rien.

— Connaissant vos rapports avec Catlierine ]Mikaïlovna, — poursuivit-il, en fixant ses bons yeux ronds droit dans les yeux de Nekhludov, — je me crois tenu...

Mais, ayant dit cela, il dut s'interrompre, parce qu'au même moment, tout contre la porte, deux voix se mirent à crier ensemble, se disputant :

— On te dit que ce n'est pas moi, cochon ! — criait l'une d'elles.

— Rends-le-moi, sale bcte ! — criait l'autre.

Tout à coup Marie Pavlovna se montra dans l'anticliambre.

— Est-ce que cela a le sens commun de venir causer ici ? — dit-elle. — Entrez plutôt dans notre chambre, je crois qu'elle est vide.

Elle introduisit Simonson et Nekhludov dans la seconde des deux salles, une petite pièce carrée, où couchaient les femmes de la section. La pièce, cepen-

dant, n'était pas vide : la Bogodouchovska s'y trouvait, étendue sur son lit, la tête tournée contre le mur.

— Elle a la migraine ; elle dort, et ne vous entendra pas ! JNloi, je m'en vais, — dit Marie Pavlovna.

— Au contraire, tu me feras plaisir en restant, — fit Simonson. — Je n'ai de secrets pour personne, mais surtout je n'en ai pas pour toi !

— Soit, comme tu voudras, — fît Marie Pavlovna, Et, s'asseyant sur un des lits, avec ses mouvements d'une grâce enfantine, elle s'apprêta à écouter l'entretien des deux hommes.

— Voici en quoi consiste l'affaire dont je veux vous parler, — répéta Simonson. — Connaissant vos rapports avec Catherine Mikaïlovna, je me crois tenu de vous mettre au courant de mes propres rapports avec elle.

— Qu'est-ce à dire ? — demanda Nekhludov, saisi d'une brusque frayeur.

— Le fait est que je voudrais me marier avec Catherine Mikaïlovna...

— Vraiment? — s'écria Marie Pavlovna en levant sur Simonson ses beaux yeux bleus.

— Et j'ai résolu de lui demander si elle consentirait à devenir ma femme, — poursuivit Simonson.

— Que puis-je y faire? Cela ne dépend que d'elle ! — déclara sèchement Nekhludov.

— Oui, mais je sais qu'elle ne me répondra pas sans votre permission.

— Et pourquoi cela ?

— Parce que, aussi longtemps que ne sera pas tranchée la question de vos rapports avec elle, Catherine Mika'ilovna ne voudra prendre aucun parti.

— Pour ce qui me touche, — dit Nekhludov, — la question est toute tranchée. J'ai voulu faire ce que je croyais mon devoir; et puis j'ai essayé aussi d'adoucir autant que possible la situation de la Maslova ; mais, à aucun prix, je ne voudrais m'imposera elle, ni la gêner dans ses décisions.

— Sans doute, mais elle ne veut pas de votre sacrifice !

— Il n'y a là nul sacrifice !

— Je sais que sa résolution sur ce point est inébranlable !

— Mais alors, à quoi bon vouloir vous entretenir avec moi ? — demanda Nekhludov.

— Il faut que, vous aussi, vous reconnaissiez que vous renoncez à vous occuper d'elle 1

— Comment pourrais-je reconnaître que je ne dois pas faire ce que j'estime être mon devoir? La seule chose que je puisse lui dire, c'est que, bien que moi-même je ne sois pas libre vis-à-vis d'elle, elle est tout à fait libre, elle, vis-à-vis de moi !

Simonson resta quelques minutes sans répondre, réfléchissant.

— Soit, — reprit-il — je lui dirai cela. Mais, au moins, ne croyez pas que je sois amoureux d'elle ! Je l'aime comme j'aimerais une sœur, une amie qui aurait beaucoup souffert et que je voudrais consoler. Je ne désire rien d'elle, rien que de pouvoir lui venir en aide, adoucir sa posi...

Malgré l'émotion qui l'étreignai^ lui-même, Nekhludov ne put s'empêcher de sentir que la voix de Simonson était toute tremblante.

— Adoucir sa position, — reprenait Simonson. — Elle ne veut pas accepter votre aide, mais peut-être consentira-t-elle à accepter la mienne. Si elle y consent, je demanderai à être envoyé dans la ville ou elle fera sa peine. Quatre ans, c'est vite passé ! Je vivrai près d'elle, et peut-être parviendrai-je à lui rendre la vie moins dure...

De nouveau il s'arrêta, tout prêt à sangloter.

— Que puis-je vous dire ? — fit Nekhludov, — Je suis heureux qu'elle ait trouvé un protecteur tel que vous...

— Ah ! voilà ce que je voulais savoir ! — s'écria Simonson, — Je voulais savoir si, connaissant mes sentiments, pour Catherine Mikaïlovna, connaissant à quel point je souhaite son bien, vous regarderiez comme un bien pour elle son mariage avec moi?

— Eh bien, oui ! — répondit Nekhludov d'un ton résolu.

— C'est à elle seule que je pense ! Je désire seulement que celle ûme sonffranle trouve un peu do repos! — dit aloi'-,'Simonsnn, en i'ei^:u\latil Nckhludov d'un ге.оагЛ si hunibli\ si supj)liaiil, si eal'antin, que jamais pcrsoime n'aurait pu s'aliendre à trouver un lui rui^'-ard chez; un homme d'Dfdiiiaii'c aussi sombre et aussi réserve.

Puis, soudain, il se rapprocha de Nekliludov, lui saisit la main, lui sourit timidement, et le baisa sur les joues.

— Je vais lui dire toul cela, je vais lui dire tout cela! — lui dit-il ; et il sortit de la chambre.

— lié bien! — dit Marie Pavlovna quandSimnnson fut sor/i» — hé bien voilà! 11 est amoureux, follement amoureux.' Qui se serait attendu à cela, à ce que Vladimir Simonson devînt amoureux, tout comme le plus banal des collégiens? C'est stupéfiant! Et je dois même dire que j'en suis un peu fàcUée! — ajou(a-t-ello à demi sérieusement.

— Mais elle, Katia ? Que croyez-vous qu'elle pense de tout cela? — demanda Nekliludov.

~ Kl le?

Et Marie Pavlovna s'arrùla pour réfléchir un instant, comme si elle cherchail à formuler sa réponse le plus clairement possible.

— Elle? Voyez-vous, son passé ne l'empôche pas de garder une des natures les plus droites que je connaisse... Elle a des senlimenls plus délicats que nous toutes... Elle vous aime, elle vous aime beaucoup; et elle serait très heureuse de pouvoir vous rendre au moins un service négatif, en vous empêchant de vous embana^ser d'elle. Л ses yeux, son mariage avec tous serait une chute alTreuse, pire que tout son passé; et je sui-s convaiMcue que, par suite, januiis elle n'y consentira. Votre présence ici est pour elle une cause continue d'épouvanlc.

— Mais alors que me conseillez-vous ? De disparaître? — demanda Nekhludov.

Marie Pavlovna sourit de son doux sourire. ~ Eli bien, oui, en partie!

— Et comment pourrais-je disparaître en partie ?

— Je m'aperçois que je n'ai pas répondu à votre première question, — reprit-elle, cherchant évidemment à détourner l'entretien. — Je voulais vous dire que Katia doit certainement s'êti'e rendu compte de cet amour exalté que Simonson éprouve pour elle,' bien que lui, jamais, ne lui en ait parlé. Comme vous saA^ez, je ne m'entends pas beaucoup à ces questions-là; mais j'ai l'impression que ce sentiment n'est rien d'autre que l'amour le plus ordinaire, malgré tous les beaux semblants dont il est revêtu. Vladimir prétend que son amour est tout platonique, qu'il a pour effet de relever en lui l'énergie, au lieu de la rabaisser. Mais, moi, je sens bien que, au fond, ce n'est rien de tout cela, que c'est simplement un désir physique, comme celui qui attire Novodvorov vers Lubka Grabetz...

Et Marie Pavlovna allait s'étendre sur ce thème, qui lui était cher ; mais Nekhludov l'interrompit.

— Enfin, que me conseillez-vous de faire ? — demanda-t-il.

— Je crois que vous devriez tout d'abord parler de tout cela avec Katia. S'expliquer à fond, c'est toujours la meilleure méthode. Entendez-vous avec Katia ! Voulez-vous que je vous l'envoie ici ?

— Oui, je vous en prie! — dit Nekhludov. Et Marie Pavlovna sortit.

D'étranges sentiments agitaient l'âme de Nekhludov, — pendant qu'il restait seul dans la petite chambre, entendant près de lui le souflle régulier de Véra Efremovna, eî, ;;>lus loin, le vacarme incessant des condamnés de droit commun. Ce que venait do lui dire Simonson avait pour avantage de l'affranchir de l'oljli- ^ation qu'il avait prise sur lui, et qui, bien souvent, dans

les derniers temps encore, lui avait semblé effrayante et lourde. Et cependant ce que venait de lui dire Simonson non seulement lui élait désagréable, mais le faisait souffrir commejamais peut-être il n'avait souffert.

Et sa souffrance provenait de mille causes diverses, dont lui-même n'avait que vaguement conscience. Elle provenait, par exemple, de ce que la proposition de Simonson avait enlevé à sa conduite envers Katucha le caractère exceptionnel qu'elle avait eu, jusqu'alors, à ses propres yeux et aux yeux du monde. Car, si un autre homme, et un homme tel que celui-là, n'ayant aucune obligation vis-à-vis de la jeune femme, consentait à unir sa destinée à la sienne, c'était donc que le sacrifice accompli par lui, Nekhludov, n'avait rien eu de si héroïque ! Et la souffrance de Nekhludov avait aussi pour cause la simple jalousie : il s'était tant accoutumé à la pensée d'être aimé de Katucha, que la possibilité qu'elle aimât un autre homme le torturait comme une déception. Et Nekhludov souffrait aussi de voir détruits ses projets et ses plans : il avait longuement préparé la façon dont il vivrait près de Katucha, dont il lui tiendrait compagnie et veillerait sur elle jusqu'à l'expiration de sa peine ; si maintenant elle se mariait avec Simonson, sa présence auprès d'elle deviendrait inutile, et il aurait à donner à sa vie un nouvel objet. Ainsi toute sorte de tristes pensées se pressaient en lui, lorsque la porte s'ouvrit, et que Katucha entra dans la chambre. Le vacarme, dans la salle voisine, devenait sans cesse plus assourdissant : évidemment quelque chose d'anormal devait s'y passer.

D'un pas rapide, sans lever les yeux, Katucha s'avança près de Nekhludov.

— Marie Pavlovna m'a dit que vous aviez à me parler ! — murmura-t-clle d'un air embarrassé.

— Oui, Katucha, j'ai à te parler! Assieds-toi ! Vladimir Ivanovitch vient d'avoir avec moi un entretien à ton sujet.

Elle s'était assise, avait posé ses mains sur ses genoux, et était parvenue à se donner une apparence de

calme ; mais assitôt que Nekhludov eut nommé Simonson, elle tressaillit, et devint toute rouge.

— Et que vous a-t-il dit ? — demanda-t-elle.

— Il m'a dit qu'il voulait se marier avec toi.

Le visage de la jeune femme se contracta, comme sous l'effet d'une vive souffrance. Mais elle ne dit rien, et se contenta de baisser de nouveau les yeux.

— Il m'a demandé mon consentement, ou tout au moins mon avis, — reprit Nekhludov. — Et moi je lui ai dit que tout dépendait de toi, que toi seule devais décider.

— Eh ! pourquoi tout cela ? — s'écria-t-elle en fixant sur Nekhludov ce pénétrant regard de ses yeux un peu louches, qui, de tout temps, avait fait sur lui une impression profonde.

Tous deux restèrent ainsi, une courte minute, à se regarder dans les yeux. Et ce regard leur apprit plus de choses, à l'un et à l'autre, que bien des paroles.

— C'est toi seule qui dois décider! — répéta Nekhludov.

— Qu'ai-je à décider? — s'écria-t-elle. — * Tout est décidé depuis longtemps !

— Non, non, Katucha, tu dois décider si tu acceptes la proposition de Vladimir Ivanovitch !

— Est-ce que je puis me marier, moi, un gibier de bagne ? Pourquoi irais-je encore perdre la vie de Vladimir Ivanovitch? — dit la jeune femme d'une voix frémissante.

— Mais, si tu l'aimes ? — fit Nekhludov.

— Eh! laissez-moi, mieux vaut ne pas parler! — répondit-elle ; sur quoi, se levant, elle s'enfuit hors de la chambre.

Rentrant dans la grande salle, après son entretien avec Katucha, Nekhludov trouva tout le monde en émoi. Nabatov, qui allait partout, observait tout, s'informait de tout, venait de faire une découverte extrêmement

intcres=anle pour ses compagnons. Il avait découvert. sur un mur, une inscription provenant du révolutionnaire Pellii)'"', f|ui avait été condamné, doux ans auparavant, aux li-av.iux forcés к perpétuité. On croyait que ce Pclliue élait déjà depuis loiiçilemps en Sibérie; et voici que rinscri[)lion laissée par lui sur le mur prouvait qu'il avait l'ait partie d'un convoi tout récent.

L'inscription était rédigée ainsi :

« Je suis passé par ici le 17 août 18..., avec un convoi de condamnés de droit commun. Nevierov devait partir avec moi; mais il s'est pendu à Kasan, dans un accès de folie. INIoi, je vais bien, de corps et d'esprit, et suis plein d'espoir dans l'avenir de notre cause. — Petlixe. »

On échangeait des conjectures sur les motifs du retard apporté au départ de Petline, et surtout sur les motifs du suicide de Nevierov. Seul Ki-iltzov se taisait, avec une mine recueillie, fixant dans le vide, devant lui, ses yeux спГил'гсз.

— Mon mari m'a dit que, déjà dans la forteresse, Nevierov commençait à voir des fantômes! — dit la Ranlzeva. ,

— Oui, un poète, un fantaisiste! Ces gens-là ne supportent pas le régimede la solitude! — déclara Novodvorov d'un ton méprisant. — Moi, quand on m'a mis en cellule, je me suis sévèrement interdit de laisser travailler mon imagination! Je me suis fixé un emploi du temps, que j'ai suivi avec une précision ponctuelle. Aussi ai-je très bien supporté la cellule !

— Supporter la cellule? La chose ne vaut même pas qu'on s'en vante ! Moi, bien souvent, je me suis senti heureux quand on m'a fourré en cellule! — s'écria Nabatov avec un bon sourire, s'efforçant évidemment de faire diversion et de chasser le sou file de tristesse qu'il voyait répandu autour de lui. — Imi liberté, on s'in(|uiète de tout, on se demande si on ne va pas se faii-e du tort à Eoi-mèmo, et en l'aire aux autres, et compromettre le succès de l'œuvre; tandis que, une fois en cellule, on ne se sent plus i-esponsablcdc rien : on peut respirer librement. On n'a plus qu'à rester assis et à fumer des cigarettes.

— Tu as connu intimement Nevierov ? — demanda ]\Iarie Pavlovna à Krillzov, dont le visage s'était de nouvcon corilracLé, et dont les mains avaient recommencé à 1гс!пЫ(М', depuis les paroles de Novo Ivorov,

— Xoviorov, un fanlaisisle? — fit Krillzov, élevant autant cpiil pouvait sa voix essoufflée. — Nevierov, voistu, c'était un de ces hommes dont on dit que la terre en produit peu de pareils ! C'était un homme admirable, un homme transparent à force de franchise ! Incapable non seulement de mentir, mais de cacher la moindre de ses pensées ! Et une peau si fine, que la moindre égralignure le blessait jusqu'à l'àme. Tous les nerfs à Heur de peau... Oui, une nature délicate, riche, une belle nature. Ah ! celui-là n'était pas comme... Mais à quoi bon parler !

Il se tut un moment, mais on A^yait que l'irritntion grandissait en lui.

— Les hommes de l'espèce de Nevierov, — reprit-il sur un ton amer et malveillant, — se demandent avec angoisse ce qui vaut le mieux, si mieux vaut instruire d'abord le peuple et ne changer qu'ensuite les formes de sa vie, ou si mieux vaut chansrer d'abord les formes de sa vie; ils se demandent par quel moyen ils doivent lutter, si c'est par la propagande pacifique ou par le terrorisme. Et voilà pourquoi on les appelle des «fantaisistes » ! Tandis que ceux qui les appellent ainsi, ceux-là ne se demandent rien, ils ne discutent rien, ils ne s'inquiètent pas de savoir si leur action ne va pas coûter la vie à des dizaines, des centaines dhommes, et de quels hommes! Au contraire, que les meilleurs périssent, c'est ce qu'ils désirent! Et en effet les meilleurs périssent! Ilerzen disait que la proscription des Décabristes avait eu pour effet d'abaisser le niveau social de la Russie. Et ensuite on a proscrit Ilerzen, et ceux de son temps. Maintenant ce sont les Nevierov qu'on excommunie !

— On ne par\nendra pourtant pas à supprimer tout le monde ! — dit Nabalov. — Quelques-uns se trouveront toujours encore là, pour le règlement final !

— Non, pas un seul ne restera si nous laissons faire ces gens-là ! — s'écria Krillzov, de plus en plus furieux.

— Emilie, donne-moi une cigarette !

— Tu n'es pas bien, ce soir! — lui dit Marie Pavlovna. — Je t'en prie, retiens-toi de fumer !

— Laisse-moi ! — répliqua-t-il avec colère ; et il alluma une cigarette. Mais, dès la première boufTée, il se remit à tousser et à étouffer. Il resta quelques instants à reprendre baleine, puis, s'animant de nouveau :

— Ce n'est pas ainsi, non, ce n'est pas ainsi que nous avions conçu l'œuvre. Nous raisonnions, nous cbercbions les meilleures métbodes, tandis que...

— Eux aussi sont pourtant des bommes ! — risqua la Rantzeva.

— Non, ce ne sont pas des bommes, ceux qui peuvent agir et penser de cette façon... On devrait les exterminer comme des punaises, les faire sauter... Oui, voilà ce qu'on devrait... parce que...

Il commençait une nouvelle pbrase, lorsque soudain son visage devint d'un rouge vif, en même temps qu'un terrible accès de toux le renversa sur son oreiller. Et l'on vit couler de ses lèvres un flot de sang.

Nabatov se précipita dans le corridor, pour demander de la neige. Marie Pavlovna, s'approcbant de Kriltzov, lui présenta un ilacon de gouttes de valériane ; mais lui, les yeux fermés, il repoussa le flacon de sa main décbarnée ; et, longtemps il se tint immobile, sans parvenir à rattrapper son souffle.

Quand enfln la neige et des compresses d'eau froide l'eurent suffisamment remis pour permettre à ses compagnons de le dévêtir et de le coucber, Nekbludov prit congé et sortit dans le corridor, où le gardien-chef l'allcndait depuis longtemps.

Les condamnés de droit commun avaient à présent fini leur vacarme, et la plupart dormaient. Non seulement ils dormaient sur les couchettes, et sous les cou-

chettes, et sur le plancher, et devant les portes ; mais beaucoup d'entre eux, n'ayant point trouvé de place à l'intérieur des salles, s'étaient couchés dans le corridor, nus, avec leurs sacs sous leurs têtes, et couverts de leurs vêtements en guise de couvertures. ^

Les salles et le corridor résonnaient de ronflements. Et partout, sur le sol, s'étalaient d'étranges figures humaines, à demi cachées sous les grands manteaux. Seuls ne dormaient pas quelques forçats, qui, dans un recoin du corridor, jouaient aux cartes, à la lueur d'une chandelle. Et Nekhludov vit encore un autre homme qui ne dormait pas, un vieux forçat, qui, assis tout nu sous la lampe, cherchait des poux dans ses vêtements. En comparaison de la puanteur fétide de ce corridor, Nekhludov eut l'impression d'avoir respiré l'air le plus pur dans la salle réservée aux condamnés politiques.

11 finit cependant par se frayer un chemin jusqu'à l'extrémité du corridor, s'avançant avec précaution pour ne pas écraser les dormeurs, qui barraient le passage. Trois prisonniers, qui sans doute n'avaient pu trouver de place même dans le corridor, s'étaient couchés devant l'entrée, sous le cuveau à ordures. L'un d'eux était un idiot, que Nekhludov avait déjà souvent rencontré ; un autre était un petit garçon de dix ans ; il dormait comme dorment les enfants, les deux mains à plat sous la joue; et, du cuveau plein d'excréments, le liquide empesté suintait sur lui.

Dans la cour de l'étape, Nekhludov s'arrêta, et, déployant sa poitrine, longtemps il aspira avec délice l'air glacé de la nuit.

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