CHAPITRE IV
Le lendemain matin, vers neuf heures, quand Nekhludov se réveilla, la corpulente hôtesse lui remit une enveloppe qu'avait apportée pour lui, depuis deux heures déjà, un des soldats attaciiés à l'étape. C'était un billet écrit par Marie Pavlovna.
La jeune fille annonçait à Nekhliidov que l'accident arrivé la veille à Kriltzov était beaucoup plus sérieux qu'on ne l'avait cru. « Nous avons eu l'idée de le faire rester ici un jour ou deux et d'y rester avec lui ; mais on ne nous Га point permis ; de telle sorte que nous l'emmenons avec nous; mais nous avons bien peur. Nepourriez-vous pas obtenir que, si son état le force à rester à S... (c'était 1 étape suivante du convoi), un de nous soit autorisé à rester près de lui? Si, par hasard, cette autorisation était de nouveau refusée, et si vous jugiez que, en devenant la femme de Kriltzov, je pourrais avoir la permission de rester près de lui, je n'ai pas besoin de vous dire que je consentirais fort bien à cette formalité. »
Nekhludov fit atteler sa voiture et se hâta de préparer sa valise. Il n'avait pas encore fini de boire son second verre de thé quand il entendit, sur le sol gelé de la route, sonore comme le pavé, retentir le bruit des roues de la troïka qui venait le chercher. II paya sa note, monta dans la voiture, et dit au cocher d'aller aussi vite que possible, afin de rejoindre au plus tôt le convoi.
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Et le fait est qu'après une heure de bon trot il vit devant lui, sur la route, la file noire des voitures qui emmenaient, avec les bagages de tout le convoi, les prisonniers malades elles condamnés politiques. L'officier, comme la veille, était parti en avant pour diriger et surveiller la marche des piétons. Derrière les voitures, et tout autour d'elles, sur les deux côtés de la route, des soldats marchaient d'un pas vif et gai, en hommes qui avaient bu un bon coup avant de partir.
Les voitures étaient en grand nombre, au moins une vingtaine. Dans les dernières, celles que Nekhludov rencontra d'abord, se trouvaient entassés, six par six, les condamnés de droit commun ; dans les premières se tenaient, trois par trois, les condamnés politiques. Novodvorov voyageait en compagnie de Л1агке1 et de la Grabetz ; Emilie Rantzev et Nabatov avaient près d'eux la femme enceinte à qui jMarie Pavlovna avait cédé sa place. Enfin, dans une troisième voiture, Nekhludov vit Kriltzov étendu sur une couche de paille, avec des coussins sous la tête ; près de lui était assise, sur le rebord de la voiture, Marie Pavlovna.
Nekhludov ordonna à son cocher de s'arrêter, descendit de sa voiture, et s'approcha de celle où était Kriltzov. Les soldats qui entouraient la voiture lui firent signe d'avoir à s'écarter ; mais il était accoutumé déjà à ne tenir aucun compte de ce genre d'avertissements ; et en effet les soldats, après leur première protestation, le laissèrent marcher près de la voiture aussi longtemps qu'il voulut.
Enveloppé dans sa pelisse et coiffé de sa casquette de peau d'agneau, avec un mouchoir noué autour de la bouche, Kriltzov semblait avoir encore maigri et pâli. Ses yeux, seuls vivants dans tout son visage, brillaient d'un éclat qui les faisait paraître agrandis démesurément. Sans cesse secoué par les cahots de la voilure, il regardait devant lui avec une expression de vive souffrance; et quand Nekhludov lui demanda comment il se sentait, il se borna à baisser un instant les paupières, puis
tourna la tête d'un air irrité. Toutes les énergies de son être, évidemment, il les concentrait à supporter les chocs de la voiture.
Marie P&vlovna, dès qu'elle avait aperçu Nekhludov, lui avait adressé un regard où il avait lu clairement toute son inquiétude ; mais, aussitôt après, elle s'était mise à lui parler du ton le plus calme et le plus enjoué qu'elle pouvait.
— Une bonne nouvelle! — s'était-elle écriée, assez haut pour dominer le bruit des roues. — '■ Figurez-vous que l'officier aura eu honte ! 11 a fait enlever les menottes au père de la petite fille, ce matin, et l'a autorisé à porter son enfant. iMoi, c'est Véra qui a consenti à me céder sa place ! Et voilà comment je roule en voiture, tandis qu'elle marche à pied, devant nous, avec Simonson et Katia!
Puis il y eut plusieurs minutes de silence ; et tout à coup Kriltzov, repoussant le mouchoir qui lui couvrait la bouche, prononça quelques mots que ni Marie Pavlovna, ni Nekhludov ne parvinrent à entendre. Le malade les regarda alors d'un regard impatienté, et de nouveau ferma les yeux, faisant effort sur lui-même pour ne point tousser. ?^Iarie Pavlovna se pencha sur lui, tendit son oreille; et Kriltzov, se redressant, murmura :
— ^laintenant je me sens beaucoup mieux ! Si je ne prends pas froid, je suis tiré d'affaire !
Puis, se tournant vers Nekhludov avec un pénible sourire :
— Eh ! bien, etoîi en est le problème des trois corps? Avez-vous trouvé une solution ?
Nekhludov le regardait avec anxiété, ne comprenant pas ce qu'il voulait dire; mais Marie Pavlovna lui expliqua que les savants appelaient ainsi un problème concernant les relations astronomiques du soleil, de la terre, et de la lune, et que Kriltzov, la veille déjà, avait imaginé par plaisanterie de comparer à ce problème celui des relations sentimentales de Nekhludov, de Simonson et de la Maslova. Kriltzov fit un signe de tète pour confirmer l'explication de la jeune fille.
— La solution ne dépend pas de moi ! — dit Nekhludov.
— Vous avez reçu mon billet ? Vous ferez ce que je vous ai demandé? — demanda Marie Рал-Iovna.
— Comptez sur moi ! — répondit Xekliludov.
Puis, croyant voir que le visage de Kriltzov se contractait de nouveau, comme si cet entretien où il ne pouvait prendre part l'eût importuné, Nekliludov s'écarta et reç^as^na sa voiture. L'allusion de Kriltzov lui avait remis en mémoire sa propre situation, qu'il s'était, depuis la veille, efforcé d'oublier; et un désir lui était venu de rejoindre au plus vite Katucha, pour avoir avec elle un entretien décisif. De nouveau il ordonna au cocher de faire trotter ses chevaux, et c'est avec un serrement de cœur qu'il aperçut devant lui, après deux ou trois verstes de course, le fichu bleu qui couvrait la tète de la Maslova. La jeune femme marchait à l'arrière du convoi, en com[)agnie de Véra EiVemovna et de Simonson, qui paraissait en train d'expliquer quelque chose à ses deux compagnes, avec force gestes de ses longs bras maigres.
Quand Nekhludov les eut rejoints, les deux femmes le saluèrent en souriant, et Simonson ôtasa casquette avec un empressement tout particulier. Mais Nekhludov, en les Voyant ainsi réunis, ne se sentit pas le courage de leur parle?. x\u moment de faire arrêter sa voiture, il se ravisa : et il ne tarda pas à dépasser le convoi, qui se traînait le long de la route avec son accompagnement ordinaire de cris, de rires, et de bruits de chaînes.
La route que suivait sa voiture le conduisit dans une sombre forêt, où des bouleaux et des mélèzes offrirent à ses yeux les mille nuances diverses du jaune de leurs feuilles. Puis la forêt disparut; des deux côtés de la route s'étendirent d'immenses champs ; et, dans le lointain, Nekhludov aperçut les coupoles et les croix dorées d'un monastère.
Cependant le jour s'était brusquement égayé, les nuages s'étaient dispersés, le soleil avait surgi au-des-
SUS des champs; et le givre, et la boue gelée de la route, et les coupoles et les croix brillaient doucement; et cette lumière faisait paraître plus immense encore l'étendue des plaines, jusqu'à la ligne bleue des montagnes barrant l'horizon.
Enfin la troïka entra dans un grand village, faubourg de la ville où se rendait Nekhludov. La rue de ce village était pleine de passants, russes et étrangers, montrant une variété extraordinaire de costumes et de coiffures. Des groupes bavardaient, se querellaient, riaient, devant la porte des boutiques, des hôtelleries et des cabarets. Des chariots se tramaient lourdement, ou se tenaient arrêtés au milieu du chemin. Tout faisait sentir déjà le voisinage de la ville.
Après s'être redressé sur son siège, de façon à se montrer sous l'aspect le plus avantageux, le cocher fouetta ses chevaux, et réussit à leur faire traverser en courant la longue rue du village, malgré cette foule qui la remplissait. La troïka ne s'arrêta que sur la rive d'un fleuve, qui séparait le village de la ville, et que l'on traversait sur un large bac.
Le bac se trouvait alors au milieu du fleuve, s'avançant vers la rive où était Nekhludov. Une vingtaine de chariots étaient là qui l'attendaient; mais les deux hommes qui conduisaient le bac firent signe au cocher de Nekhludov qu'il pourrait faire entrer sa voiture avant toutes les autres. Et quand le bac fut rempli, ils fermèrent la barrière qui y donnait accès, sans s'inquiéter des protestations des nombreux charretiers dont les voitures n'avaient pu trouver place.
Et, lentement, le bac se mit à glisser à la surface de l'eau, sans autre bruit que celui des vagues se brisant sur ses bords, et, par moments, celui des sabots de chevaux frappant le plancher.
Nekhludov se tenait debout au bord du bac, les yeux fixés sur l'eau rapide du ileuve. Son imagination lui représentait, tour à tour, deux images : l'image de Kriltzov, agonisant sur la paille de la voiture avec son regard irrité, et l'image de Katucha, marchant d'un pas alerte le long de la route, en compagnie de Vladimir Simonson,
Et Гипс de ces deux images, celle de Kriltzov ne se résignant pas à la mort, était effrayante et lamentable; l'autre image, celle de Katucha ayant trouvé pour l'aimer un homme tel que Simonson, et marchant dans la voie du bien du même pas alerte dont elle marchait le long de la route, celte image-là n'avait en soi rien que de gai et de réconfortant. Et cependant les deux images étaient pour Nekhludov également cruelles, et il ne parvenait pas à les chasser de son esprit, et elles s'y mêlaient, pour produire une impression totale de lourde tristesse.
De la ville, le vent apporta le son argentin dune cloche, annonçant quelque office. Le cocher de Nekhludov et tous les autres passagers se découvrirent et firent le signe de la croix. Seul un petit vieillard en haillons resta couvert et se tint immobile, les mains derrière le dos.
— Eh bien, et toi, le vieux, tu ne pries pas '? — demanda le cocher de Nekhludov après avoir remis sa casquette. — Tu n'es donc pas baptisé ?
— Prier ? Et qui prierais-je ? — fit le vieillard loqueteux, en s'avançant vers le cocher et en le fixant dans les yeux.
— Voilà une question ! Et Dieu, tu n'y crois donc pas?
— Et toi, tu le connais? Tu sais où il est?
il Y avait quelque chose de si sérieux et de si dur
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dans l'expression du vieillard, que le cocher, évidemment, se sentit quelque peu intimidé. Mais un cercle s'était formé autour de lui, de sorte qu'il pour^-jivil l'entretien, afin de paraître avoir le dernier mot.
— Où est Dieu ? Imbécile, tout le monde sait qu'il est au ciel !
— Tu l'y as vu, peut-être? Tu as été au ciel ?
— Pour y avoir été, je n'y ai pas été! Mais tout le monde sait qu'on doit prier Dieu.
— Personne n'a jamais vu Dieu ! C'est son Fils Unique, siégeant au sein du Père, qui l'a dit! — reprit le vieillard, de sa voix sévère, en fronçant les sourcils.
— Alors, comme ça, tu n'es pas chrétien ? Tu es un idolâtre ? — demanda le cocher. Il se détourna et cracha, en signe de mépris.
— De quelle religion es-tu, petit père ? — demanda au vieillard un charretier qui se tenait là, à côté de ses chevaux.
— De religion, je n'en ai aucune. Je ne crois en personne qu'en moi, — répondit le vieillard, avec son regard courrouce.
— Et comment peut-on croire en soi-même? — demanda Nekhludov, de plus en plus intrigué par l'étrange personnage.
— C'est la seule manière de ne pas se tromper !
— Mais alors d'où vient qu'il y ait tant de religions diverses.
— Cela vient de ce que l'on croit dans les autres ! Et moi aussi, j'ai cru dans les autres, et j'ai erré comme dans une forêt; je me suis tellement embrouillé que j'ai cru que jamais je ne retrouverais mon chemin. Des vieux-croyants et des nouveaux-croyants, et des sabba listes, et des chlistes, et des popovistes, et des nonpopovistes, et des skoptzy ! j'en ai vu, et de toutes les sortes. Et pas une religion qui ne prétende être la seule bonne ! Des religions, il y en a beaucoup, mais l'Esprit est un. Il est le même en moi, et en toi, et en eux ! Et cela veut dire que chacun doit croire dans l'Esprit qui est en lui, et qu'ainsi tout le monde pourra se trouver réuni !
Le vieillard parlait d'une voix sans cesse plus haute, en promenant son regard autour de lui, comme s'il voulait se faire entendre du plus grand nombre possible de personnes.
— Y a-t-il longtemps qu? vous prêchez ainsi ? — lui demanda Nekhludov.
— Moi ? Oh ! très longtemps ! Voilà vingt-trois ans qu'on me persécute !
— Et comment cela?
— Oui, comme on a persécuté le Christ on me persécute! On m'arrête, on me traîne devant les juges, les prêtres, les scribes et les pharisiens ; on me met dans des maisons de fous. Mais on ne peut rien me faire, parce que je suis libre. — Comment t'appelles-tu? — qu'on me demande. On se figure que je porte un nom ; mais je n'en porte aucun, j'ai renoncé à tout ; je n'ai ni nom, ni pays, ni patrie, je n'ai rien, je n'ai que moi !
— Comment on m'appelle? Un homme ! — Et quel âge as-tu? — Moi, que je réponds, je ne compte pas mon âge, et d'ailleurs je n'ai pas d'âge, parce que l'Esprit qui est en moi a toujours existé et existera toujours. — Et ton père? qu'on me dit, et ta mère? — Non, non, je leur dis : chez moi, il n'y a ni père ni mère, excepté Dieu et la terre. Dieu, c'est mon père; la terre, c'est ma mère.
— Et le tsar, qu'on me dit, tu ne le reconnais pas ? — Pourquoi ne le reconnaîtrais-je pas? Il règne de son côté et moi du mien ! — Tiens, qu'on me dit, impossible de parler avec toi ! — Mais, que je leur réponds, je ne te demande pas de parler avec moi ! — Et alors ils se mettent à me martyriser.
— Mais maintenant, où vas-tu? — demanda Nekhludov.
— Je vais où Dieu me conduira. Je travaille; et quand je ne trouve pas à travailler, je mendie! — répondit le vieillard, an même temps qu'il promenait autour de lui un regard de triomphe.
Déjà le bac abordait à l'autre rive. Nekhludov tira son porte-monnaie, et offrit au vieillard une pièce d'argent.
Mais le vieillard refusa de la prendre.
— De ça, je n'en reçois pas ! Je ne reçois que du P lin ! — dit-il.
— Excuse-moi!
— Te n'ai pas à t'excuser. Tu ne m'as pas offensé. Et d'ailleurs personne ne peut m'offenser! — dit le vieillard en ramassait son sac déposé à ses pieds.
La foule, sur le bac, de nouveau s'agitait. On tirait les voitures, on attelait les chevaux.
— Vous avez de la bonté de reste, barine, pour aller faire la conversation avec des gens comme ça ! — dit à Nekhludov le cocher, en sortant du bac. — Si on devait les écouter tou'», ces vagabonds !
Quand la voiture fut arrivée sur le quai, le cocher se tourna de nouveau vers Nekhludov :
— A quel hôtel allez-vous ?
— Je ne sais pas. Quel est le meilleur hôtel?
— Le meilleur, c'est la Sibérie. Mais chez Dukov on est bien aussi.
— Mène-moi où tu voudras !
Le cocher fouetta ses chevaux, et la voiture s'engagea dans les rues de la ville. Cette ville était pareille à toutes les villes : on y voyait les mêmes maisons aux toits plats, la même grande église, les mêmes boutiques, — qui, dans la rue élégante, devenaient des magasins, — les mêmes passants et les mêmes sergents de ville. La seule différence était que la plupart des maisons étaient construites en bois, et que les rues n'étaient point pavées
Dans la plus animée de toutes ces rues, le cocher arrêta sa troïka devant le perron d'un hôtel ; mais l'hôtel était comble, et l'on dut se remettre en route pour en chercher un autre.
Enfin Nekhludov parvint à se loger. Pour la première fois depuis deux mois, il retrouva ses anciennes habi-
tudes de propreté et de bien-être. Non que la chambre qu'il loua dans l'hôtel de Dukov fût d'un luxe particulier : mais du moins elle était habitable, et sa vue lui causa un vrai soulagement, au sortir de cliambres d'auberge qu'il avait habitées les nuits précédentes. Avant de penser à toute autre chose, il avait hâte de se défaire de ses poux, qui l'avaient poursuivi avec une ténacité extraordinaire durant tout son voyage d'étape en étape. Aussi, lorsqu'il eut installé ses effets, s'enipressa-t-il de se faire conduire dans une maison de bains, où il passa plus d'une heure à se nettoyer. Puis, revenu à l'hôtel, il revêtit son costume de ville, une chemise empesée, un pantalon de drap gris, une redingote et un pardessus, afin de se rendre chez le gouverneur.
Un fiacre, attelé d'un vigoureux petit cheval khirguize, le mena au trot jusque dans la cour d'une grande et belle maison, devant laquelle se tenaient deux factionnaires et des sergents de ville. La maison était entourée d'un jardin où, parmi les troncs dénudés des bouleaux et des trembles, apparaissait la sombre verdure des sapins.
Le gouverneur élaitsouffrant, et ne recevait pas. Mais Nekhludov pria le valet de chambre de lui porter sa carte ; at le valet revint, avec un sourire aimable, lui annoncer que Son Excellence l'invitait à entrer.
L'antichambre, le valet, l'escalier, le salon au parquet ciré, tout cela ressemblait aux maisons de Pétersbourg, mais avec plus de grandeur et moins ds propreté. Nekhludov n'eut point, d'ailleurs, à attendre longtemps dans l'énorme salon : à peine s'y était-il assis qu'on le pria de passer chez le gouverneur.
Ce fonctionnaire, vêtu d'une robe de chambre jaune, une cigarette en main, était occupé à boire du thé dans un verre garni d'argent. C'était un gros homme sanguin, chauve, avec un nez rouge, et des veines saillantes sur le front.
— Veuillez m'excuser, prince, de vous recevoir en rubc de chambre ; mais mieux vaut vous recevoir dans
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cette tenue que de ne pas vous recevoir du tout ! — ditil en souriant, tandis qu'il se renfonçait dans son grand fauteuil. — Je suis souffrant, et forcé de garder la chambre. Et qu'est-ce qui nous vaut le plaisir de vous voir dans notre lointain royaume ?
— J'accompagne un convoi de prisonniers où se trouve une personne qui me touche de près, — répondit Nekhludov ; — et c'est précisément à cette personne que se rapporte une des deux requêtes que je voudrais présenter à Votre Excellence.
Le gouverneur étendit les jambes, but une gorgée de thé, secoua la cendre de sa cigarette dans un cendrier de malachite; et, fixant sur Nekhludov ses petits yeux humides et brillants, il se mit à lécouler avec la plus vive attention. Deux fois seulement il l'interrompit pour lui offrir un verre de thé et pour l'inviter à fumer.
Ce général appartenait à l'espèce de ces fonctionnaires intelligents qui, par nature, sont enclins à juger possible d'introduire dans leur profession une part d'humanité et de tolérance. Mais, comme la nature lui avait donné aussi un grand fonds de bonté et de sagesse, il n'avait point tardé à sentir la vanité des eiforts qu'il avait faits dans ce sens ; et, pour échapper à la conscience de la contradiction intérieure où il se trouvait, il s'était adonné sans cesse davantage à l'habitude de boire de l'eau-de-vie. Cette habitude était devenue chez lui si forte qu'après trente-cinq ans de service dans l'armée et dans l'administration il était devenu ce que les médecins appellent un « alcoolique ». Il était tout imprégné d'eau-de-vie, au point qu'un petit verre d'alcool ou de vin suffisait à le mettre en état d'ivresse. Mais, par ailleurs, il ne pouvait s'empêcher de boire ; et ainsi, tous les jours de sa vie, à l'approche du soir, il se trouvait absolument ivre.
Il s'était cependant si bien adapté à cette situation que jam.ais on ne le voyait tituber, et que jamais non plus on ne l'entendait dire des choses incohérentes : encore que, même s'il eût dit de telles choses, la haute pusition qu'il occupait n'eût permis à personne de s'en
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apercevoir. Mais c'était seulement le matin, à l'heure où Nekhludov s'était présenté chez lui, c'était alors seulement qu'il ressemblait à un homme sensé et était capable de bien comprendre ce qu'on lui disait.
Les autorités supérieures dont il dépendait n'ignoraient pas ses habitudes d'intempérance. Mais elles savaient aussi qu'il était plus intelligent que la plupart de ses collègues, et plus cultivé, bien que sa culture se fût arrêtée à la date où il avait été envahi par l'ivrognerie. On savait qu'il était hardi, adroit, représentatif; on savait que, même ivre, il était capable de garder de la tenue. Et, en raison de tout cela, on l'avait laissé avancer de grade en grade, jusqu'à ce poste de gouverneur qu'il occupait à présent.
Nekhludov raconta au gouverneur comment la prisonnière qui l'intéressait avait été injustement condamnée, et comment elle avait signé, avant de partir pour la Sibérie, un recours en grâce adressé à l'empereur.
— Parfait ! — fit le gouverneur, après l'avoir soigneusement écouté. — Et alors ?
— On m'a promis que le recours en grâce serait examiné le plus rapidement possible, et que la décision impériale nous parviendrait ici môme, dans le courant de ce mois...
Sans cesser de tenir les yeux fixés sur Nekhludov, le gouverneur étendit vers la table sa grosse main aux doigts courts, pressa un timbre et se remit à écouter en silence.
— Alors, je voudrais demander à Votre Excellence, si la chose est possible, de faire en sorte que l'on garde ici cette prisonnière jusqu'au moment où l'on connaîtra la réponse à son recours en grâce...
Nekhludov fut interrompu par l'entrée d'un valet de chambre, en grande tenue militaire.
— Va donc demander si Anna Vassilievna est levée ! — dit le gouverneur au valet de chambre, — et apporte encore du thé !
Puis, se retournant vers Nekhludov :
— Et ensuite ?
— Ma seconde requête, — poursuivit Nekhludov, — concerne un condamné politique qui fait partie du même convoi.
— Ah ! bah ! — dit le gouverneur, avec un signe de tète aimablement grondeur.
— Ce malheureux est très malade, il est mourant. On va sans doute le laisser ici à rinfirmerie. Et une de ses compagnes, une condamnée politique, voudrait avoir la permission de rester près de lui.
— Elle n'est pas sa parente ?
— Non, mais elle est prête à se marier avec lui, si. à ce {prix, elle peut obtenir l'autorisation de lui tenir compagnie.
Le gouverneur, sans rien dire, continuait à considérer Nekhludov de ses yeux brillants, comme s'il avait cherché à l'intimider par la force de son regard.
Quand Nekhludov se tut, attendant sa réponse, il se leva de son fauteuil, alla prendre un livre dans sa bibliothèque, le feuilleta rapidement, et passa quelques minutes à y lire un passage qu'il suivait du doigt.
— Cette femme, à qu(ji est-elle condamnée ? — demanda-t-il enfin en relevant les yeux.
— Aux travaux forcés.
— Eh! bien, la situation du condamné ne serait nullement modifiée par l'effet de son mariage.
— Mais, j'est que...
— Permettez ! Si même cette femme se mariait avec un homme libre, elle devrait continuer à subir sa peine. La question est de savoir si c'est elle ou lui qui est condamné à la peine la plus forte ?
— Tous deux sont condamnés à la même peine, les travaux forcés à perpétuité.
— Eh! bien, voilà une affaire réglée! — dit en souriant le gouverneur. — Leur mariage ne saurait rien changer,
ni pour lui ni pour elle. Lui, s'il est malade, on pourra le garder ici, et, nalurellcment, on fera toutcequi sera possible pour aniL'liorer son état; mais elle, si même elle se mariait avec lui, elle serait forcée de suivre le co^oi...
— La générale est levée et vient de descendre pour le déjeuner ! — annonça le valet de chambre.
Le gouverneur hocha la tête et poursuivit :
— Au reste, je vais encore y songer. Comment s'appellent ces condamnés ? Tenez, voudriez-vous inscrire leurs noms, là, sur ce papier?
Nekhludov inscrivit les noms.
— Et cela non plus, je ne puis pas le permettre ! — dit le gouverneur lorsque Nekhludov lui eutMemandé pour lui-même l'autorisation de voir le malade. Ne croyez pas, au moins, que je vous soupçonne ! — reprit-il, — mais je vois ce qui en est. Vous vous intéressez à ces gens-là, люиз voulez leur rendre service, et puis vous avez de l'argent. Or, ici, chez nous, tout est à vendre. On me dit souvent : vous devriez essayer de déraciner la vénalité ! Mais comment la déracinerais-je, quand, du haut en bas, tout le monde se vend? Et puis, allez donc surveiller des fonctionnaires sur une étendue de 5.000 verstes ! Chacun d'eux est un petit tsar, tout comme moi ici ! — ajouta le gouverneur avec un gros rire. — Oui, je vois ce que c'est! sur tout votre trajet, vous avez été admis à voir les condamnés politiques, vous avez donné des pourboires, et on vous a laissé passer? C'est bien ainsi, n'est-ce pas?
— Oui, c'est vrai !
— Je comprends que vous ayez fait cela : vous avez fait ce que vous deviez faire. Vous vouliez voir un condamné politique, vous employiez les moyens nécessaires pour le voir. 1''Д l'officier de police ou le gardien du convoi, lui, vous laissait entrer moyennant un pourboire, parce que sa solde ne lui permettait pas de faire vivre sa famille sans de petits suppléments du genre de ceuxlà. II avait raison, et vous aussi; et à voire place ou à la sienne, j'aurais fait la même chose. Mais, à ma place à moi, je ne puis me permettre la moindre infraction
à la règle; je le puis d'autant moins que, par nature, je serais plus tenté de me montrer indulgent. Je suis chargé d'une missio»^ que l'on m'a confiée sous des conditions déterminées : je dois justifier cette confiance. Et voilà, c'est tout ce que je puis vous dire sur l'affaire en question! Mais, maintenant, à votre tour, racontez-moi un peu ce qui se passe chez vous, dans votre Europe, à Pétersbourg, à Moscou?
Et le gouverneur pressa Nekhludov de questions diverses, moins encore pour s'informer vraiment que pour montrer à la fois son importance et son affabilité.
— Et ici? Où logez-vous? Chez Dukov? On n'y est pas mal, mais cela ne vaut pas Y Hôtel de Sibérie! Mais, dites donc, — ajouta le gouverneur au moment où Nekhludov allait prendre congé, — dites donc, vous allez venir dîner avec nous ! A cinq heures ! N'est-ce pas ? Vous parlez anglais ?
— Oui, je parle anglais.
— Hé bien, voilà qui s'arrange à merveille! Figurezvous que nous avons en ce moment ici un Anglais, un voyageur. Il a obtenu l'autorisation, à Pétersbourg, de visiter nos prisons et nos étapes sibériennes. Et précisément il dîne avec nous ce soir. Venez sans faute, vous nous obligerez ! Et, en même temps, je vous rendrai réponse au sujet de cette femme, qui attend sa grâce, et puis au sujet de votre malade. Je verrai s'il n'y a pas moyen de faire quelque chose pour eux !
Ayant pris congé du gouverneur, Nekhludov se rendit à la poste. 11 se sentait plus зп veine d'activité qu'il ne s'était senti depuis bien longtemps.
Le bureau de poste occupait une grande salle voûtée, humide et sombre. Derrière des grillages, une dizaine d'employés étaient assis, la plupart bavardant entre eux, tandis que, dans l'espace réservé au public, une foule impatiente se pressait et se bousculait Près de la porte,
un vieil employé passait tout son temps à frapper d'un timbre d'innmnbrables enveloppes, qu'un de ses collègues lui lendait et lui reprenait au fur et à mesure.
Nekbludov n'eut pas à attendre longtemps. Dans ce bureau готте presque partout, sa tenue de harine lui valut un tour de faveur, et un des employés qui bavardaient lui fit aussitôt signe qu'il pouvait s'approcher. Nekhludov donna sa carte; l'employé, respectueusement, lui remit le volumineux courrier qui se trouvait, pour lui, à la poste restante.
Dans ce courrier étaient plusieurs lettres chargées, et d'autres lettres, et quelques livres, brochures, et journaux. Pour jeter au moins un premier coup d'œil sur tout cela, Nekliludov s'assit sur un banc de bois, à côlé d'un soldat qui restait là à attendre, un registre en main. Parmi les enveloppes des lettres, une d'elles surtout l'intrigua, une grande enveloppe avec un cachet rouge des plus imposants. 11 ouvrit l'enveloppe, regarda la signature de la lettre; et aussitôt il sentit que le sang lui afiluait au visage et (pie son cœur battait à se rompre. La lettre portait la signature de Sélénine, l'ancien ami de Nekhludov, maintenant procureur au Sénat; et à la lettre était joint un papier officiel. C'était la réponse au recours en grâce de la Maslova.
Quelle était cette réponse ? Un refus ? Nekhludov brûlait de le savoir, et cependant il n'osait se décider à lire la lettre qui allait le lui apprendre. Enfin il trouva la force de déchiffrer les quelques lignes que lui écrivait Sélénine; et il poussa un soupir de soulagement. La ffrâce de la Maslova était accordée !
« Cher ami, — écrivait Sélénine, — notre dernier entretien m'a laissé une impression profonde. Tu avais raison, au sujet de la Maslova. J'ai étudié son affaire de près, et je me suis aperçu que sa condamnation résultait d'une erre.(r évidente. Impossible, malheureusement, de songer à faire casser l'arrêt : de sorte que je me suis adressé à la commission des grâces :j'ai appris avec joie que la requête de ta protégée s'y trouvait déjà. Et j'ai pu. Dieu merci, obtenir satisfaction. Je t'envoie ci-jointe
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la copie du décret; je te l'envoie à l'adresse que vient de me donner la comtesse Catherine Ivanovna. Quant au décret lui-même, il a été envoyé à la Maslova dans la ville où a été piouoncé le jugement ; mais j'imagine qu'on l'aura fait suivre, et qu'il ne tardera pas à être remis à tr protégée. Je m'empresse, en tout cas, de t'annoncer cette bonne nouvelle, et je te serre la main affectueusement. — Ton Sélémne. »
Le décret dont Sélénine envoyait à Nekhludov la copie était rédigé ainsi :
« Chancellerie de Sa Grandeur Impériale. Bureau des grâces. Sur l'ordre de Sa Grandeur Impériale, la nommée Catherine Maslov est informée que Sa Grandeur Impériale, ayant pris connaissance de sa requête, a daigné changer la condamnation à quatre ans de travaux forcés, encourue par elle, en celle de quatre ans de déportation dans un gouvernement quelconque des frontières de la Sibérie. »
Heureuse, bienheureuse nouvelle ! Elle réalisait tout ce que Nekhludov pouvait souhaiter pour Katucha, et pour lui-même aussi. Mais il songea ensuite que ce changement dans la situation de Katucha allait modifier les conditions de ses rapports avec elle. Aussi longtemps qu'elle restait condamnée aux travaux forcés, le mariage qu'il se proposait de contracter avec elle était une union toute fictive et n'avait de sens qu'en ce qu'il allégerait le sort de la condamnée. Mais, à présent, le mariage devenait une chose plus sérieuse, à présent rien n'empêchait plus Nekhludov et Katucha de mener la vie commune, ainsi que doivent le faire un mari et une femme. Et Nekhludov, à cette pensée, se sentait ressaisi de son ancienne frayeur. Il se demandait avec angoisse s'il était prêt pour cette vie commune ; et force lui était de se répondre qu'il n'y était point prêt.
Et puis le souvenir lui revint des relations de Katucha avec Simonson. Les paroles qu'elle lui avait dites la veille, que signifiaient-elles ? Et si vraiment elle consentait à se marier avec Simonson, ce mariage serait-il un bien pour elle ? Serait-il un bien pour lui, Nekhludov?
Toutes ces questions se pressaient en lui, et il ne savait qu'y répondre : de sorte qu'il eut recours, une fois de plus, à son procédé ordinaire. « Je déciderai tout cela plus tard, tout à l'heure ! — se dit-il ; — à présent je dois avant tout chercher à revoir Kaiucha, à lui communiquer l'heureuse nouvelle, et à hâter les formalités de sa libération. » La copie que venait de lui envoyer Sélénine y suffirait, sans doute, en attendant la notification officielle du décret.
Et Nekhludov, sortant du bureau de poste, se fit conduire à la prison où devaient être internés les prisonniers du convoi.
Bien que le gouverneur lui eût formellement interdit l'enlréc de la prison, Nekhludov savait par expérience que ce qu'on ne pouvait pas obtenir des autorités supérieures s'obtenait, ail contraire, sans trop de peine, des autorités inférieures. Aussi espérait-il que le directeur de la "prison lui permettrait de pénétrer auprès de la Maslova, pour lui annoncer l'acceptation de son recours en g'ràce. Et il espérait pouvoir, en même temps, s'informer de la santé de Kriltzov et lui faire part, ainsi qu'à Marie Pavlovna, du résultat de son entretien avec le gouverneur.
Le directeur de la prison était un homme grand et trapu, de figure imposante, avec de longues moustaches et un collier de barbe. Il fit à Nekhludov un accueil sévère, et lui déclara tout de suite que l'accès de personnes étrangères auprès des détenus n'était possible qu'avec l'autorisation du gouverneur. Et comme Nekhludov lui disait ijiio, même dans les grandes villes, sur le parcours du convoi, on l'avait laissé enlrer chez les prisonniers, le directeur répondit d'un ton sec :
— Cela est fort possible, mais moi, je ne puis pas vous laisser entrer !
I*]t son ton signifiait, aussi clairement que possible :
— Vous autres, messieurs de la capitale, vous vous
figurez que vous allez nous étonner et nous embarrasser ; mais point! et nous, en Sibérie, nous vous ferons voir (]ue nous connaissons assez la règle pour vous en remontrer au besoin!
Nekhludov lui présenta la copie du décret graciant la Maslova ; mais cela non plus ne fit pas le moindre effet sur ce terrible homme. Non seulement il se refusa avec obstination à laisser franchir à Nekhludov les portes de la prison, mais il ne voulut pas même lui. dire si le convoi était arrivé. Et, Nekhludov lui ayant ingénument demandé si la copie qu'il venait de recevoir pourrait suffire pour la mise en liberté de la Maslova, il sourit à cette question d'un sourire si méprisant que Nekhludov eut honte lui-même de sa naïveté. Le directeur poussa cependant la condescendance jusqu'à lui promettre qu'il ferait part à la Maslova de l'acceptation de son recours en grâce, ajoutant même, en signe d'une faveur toute spéciale, qu'il ne la retiendrait pas, fût-ce pendant une heure, dès que ses chefs lui auraient transmis l'ordre de la relâcher.
Et ainsi Nekhludov, sans avoir rien pu obtenir, remonta dans son fiacre et regagna son hôtel.
Il apprit, en revanche, de la bouche même du cocher, que le convoi était arrivé depuis près d'une heure. Et il apprit aussi, de la môme source, le motif de l'inflexible sévérité du directeur de la prison. Cette sévérité provenait de ce que, dans la prison encombrée, s'était déclarée une épidémie de typhus.
— Rien d'étonnant à cela ! — déclarait le cocher en se retournant sur son siège. — Il y a deux fois plus de prisonniers que la prison ne devrait en contenir. Aussi ça chauffe-t-il, tous ces jours-ci ! Il en meurt plus de vingt par jour !
L'insuccès de la démarche de Nekhludov auprès du directeur de la prison n'avait pas calmé la fièvre d'activité
536 RÉSUURECTION
qu'il ressentait ce jour-là. Au lieu de remonter dans sa chambre, comme il en avait eu d'abord l'intention, il résolut de retourner au palais du gouverneur, afin de demander, dans les bureaux, si l'on n'avait pa? encore reçu avis de If^ grâce de la Maslova. 11 fît la route à pied, trop heureux d'avoir trouvé un nouveau prétexte pour se distraire de la pensée qui le tourmentait ; et quand il apprit, dans les bureaux, qu'aucun avis n'était encore venu, il fut trop heureux de pouvoir passer plus d'une heure à écrire des lettres. 11 écrivit à Sélénine, à sa tante, à son avocat, leur disant son inquiétude d'un retard qui n'avait, cependant, rien que de naturel.
Les lettres finies, il regarda sa montre et fut ravi de découvrir qu'il avait à peine le temps de refaire sa toilette, s'il ne voulait pas arriver en retard chez le gouverneur.
Mais voici que de nouveau, dans la rue, l'importune pensée prit possession de lui. Comment Katucha accueillerait-elle sa commutation de peine ? Où se fixerait-elle ? Que ferait Simonson ? Et que pensait-elle de lui, quels sentiments éprouvait-elle pour lui ?
Nekhludov se rappela le changement qui s'était produit en elle. Il se rappela les visites qu'il lui avait faites dans la prison, le sourire qu'elle lui avait adressé par la fenêtre grillée du wagon, en partant avec le convoi.
« Il faut oublier tout cela, l'extirper de moi !» — se dit-il ; et de nouveau il s'ingénia à ne point penser à la jeune femme. « Bientôt je la reverrai, tout se décidera! » Et il se mit à combiner la façon dont il pourrait insister auprès du gouverneur pour obtenir la permission d'entrer dans la prison.
Le dîner du gouverneur, organisé avec le luxe habituel de ce genre de fêtes, fit ce soir-là un plaisir tout particulier à Nekhludov, après les longs mois où il avait du se priver nou smilement de tout luxe, mais des commodités les plus élémentaires.
La femme du gouverneur, ancienne demoiselle d'honneur de la cour de Nicolas, était une grande dame
héslkkection Ь37
pétersbourgeoise de la vieille école, parlant parfaitement le français et ne parlant le russe qu'assez imparfaitement. Elle se tenait très droite, et, dans ses mouvements, s'efforçait de ne jamais éloigner ses coudes de sa taille. A son mari elle témoignait une considération tranquille et quelque peu méprisante ; mais pour ses hôtes elle était d'une amabilité extrême, sans négliger toutefois de proportionne»* ses faveurs au degré de leur importance.
Elle reçut Nekhludov comme un homme de son monde, l'entourant de ces légers et insensibles hommages qui firent que, une fois de plus, il eut la pleine conscience de ses perfections et «e sentit pleinement satisfait. Elle lui donna à entendre, très discrètement, qu'elle connaissait les sentiments un peu singuliers, mais d'autant plus honorables, qui l'avaient amené en Sibérie ; et il comprit qu'elle le tenait pour un homme exceptionnel. Et ces légers hommages, et l'atmosphère de bien-être et de luxe qui remplissait la maison du gouverneur, tout cela eut pour conséquence que Nekhludov s'abandonna tout entier au plaisir de pouvoir manger un excellent dîner, en compagnie de personnes aimables et distinguées. Il eut l'impression de se retrouver dans un milieu qui lui était familier, dans son véritable milieu, comme si tout ce qu'il avait vu autour de lui pendant les derniers temps n'eût été qu'un rêve, dont il venait soudain de se réveiller.
Outre le général, sa femme, son gendre et sa fille, il y avait à table un riche marchand possesseur de mines d'or, un chef de bureau retraité, et le voyageur anglais dont le gouverneur avait parlé, le matin, à Nekhludov. Et avec chacun de ces trois invités Nekhludov fut ravi de faire connaissance.
Le voyageur anglais se trouva être un homme roux et plein de santé, parlant fort mal le français, mais très éloquent dès qu'il pouvait librement s'exprimer en anglais. Il savait beaucoup de choses, il avait vu beaucoup de choses : il intéressa énormément Nekhludov en lui parlant des souvenirs qu'il avait rapportés d'Amérique, de l'Inde, du Japon et delà Sibérie.
[îÉSLRRECTIOiN
Le jeune marchand possesseur de mines d'or, .tils de paysans, vêtu d'un habit à la dernière mode avec des boulons de brillants sur le plastron de sa chemise, se trouva être, lui aussi, un homme charmant. 11 avait la passion des livres, sacrifiait de grosses sommes pour des œuvres charitables, et se tenait soigneusement au courant de tous les progès de l'opinion libérale en Europe. Nekhludov fut ravi de le connaître. Il le jug-ea intéressant à la fois parce qu'il causait très agréablement, et parce qu'il représentait un phénomène social nouveau et tout à fait sympathique : le phénomène d'une greffe heureuse delà civilisation européenne sur le tronc vigoureux de la nature russe.
Le chef de bureau en retraite était un petit homme tout enflé, avec de rares cheveux frisés un à un, des yeux bleus toujours humides, un ventre pointu et un bon sourire. Il parlait peu et manquait d'éclat, mais le gouverneur l'estimait parce qu'il avait montré dans ses fonctions une certaine honnêteté ; et davantage encore l'estimait la femme du gouverneur, pianiste distinguée, parce qu'il était excellent musicien et jouait avec elle des morceaux à quatre mains. Et si bienveillante était la disposition d'esprit où se sentait Nekhludov, qu'il fut ravi de faire connaissance même avec ce chef de bureau retraité.
Encore aucun de ces trois convives ne produisit-il à Nekhludov une impression aussi charmante que le jeune et aimable couple de la fille du gouverneur et de son mari. La fille du gouverneur n'était pas jolie, mais toute sa figure exprimait une douceur ingénue. Elle n'avait de pensée z.~£. îiionde que pour ses deux enfants. Son mari, qu'elle avait épousé par amour, et un peu contre le gré de ses parents, était un ancien lauréat de l'Université de Moscou. Modeste, timide, et ne manquant point d'intelligence, il ^e délassait de la monotonie du service en s'occupant de statistique : personne n'était renseigné comme lui sur le mouvement de la population étrangère en Sibérie.
Tout ce petit monde accueillit Nekhludov avec une politesse et des prévenances d'autant plus marquées que
très sincèrement ils étaient eux-mêmes enchantés de le voir, ayant peu l'occasion de rencontrer des figures nouvelles. Le gouverneur, qui s'était mis en grande tenue militaire, avec une croix blanche sur la poitriu'^, s'entretint tout de suite avec lui comme avec un vieil ami. 11 lui demanda, sitôt assis, ce qu'il avait fait depuis le matin. Mais comme Nekhludov, profitant de l'occasion, lui répondait qu'il avait appris, à la poste, la grâce de la condamnée à qui il s'intéressait, et comme do nouveau il insistait, à ce propos, pour être admis à la voir dans la prison, le gouverneur fronça les sourcils et fit mine de ne pas avoir entendu. Evidemment il n'aimait pas qu'on lui parlât affaires pendant qu'il mangeait.
— Encore un peu de ce vin V — dit-il, en français, au voyageur anglais.
L'Anglais, tendant son verre, raconta qu'il avait visité, dans la journée, la cathédrale et deux fabriques ; il ajouta qu'il serait heureux de pouvoir visiter la grande prison des déportés.
— Hé bien, voilà qui se trouve à merveille ! — s'écria le gouverneur en se tournant vers Nekliludov. — Vous irez ensemble! Je vais vous signer un laissezpasser.
— Ne voudriez-vous pas visiter la prison le soir, ce soir même ? — demanda Nekhludov au voyageur.
— Oui, je voulais précisément vous prier de m'autoriser à visiter la prison ce soir ! — dit l'Anglais au gouverneur. — Tous les déportés sont dans leurs chambres, je pourrai voir leur vie telle qu'elle est vraiment.
— Ha! ha, le gaillard, il veut voir la fête dans toute sa splendeur ! — fit le gouverneur, qui, jusque-là, avait fort bien dissimulé son état d'ivresse. — Ha ! ha ! Eh bien, il la verra ! J"ai écrit vingt fois à Pétersbourg pour réclamer : ou ne m'a pas écouté. Peut-être se déciderat-on à agir, quand on aura lu les mêmes réclamations dans la presse étrangère !
Puis l'entretien changea. On parla de l'Inde, de l'expédition du Tonkin, dont les journaux s'occupaient alors ; on parla de la Sibérie, et le gouverneur cita quelques
exemples extraordinaires de l'universelle corruption des fonctionnaires sibériens.
Vers la fin du dîner, la conversation s'alourdit, ou du moins Nekliludov trouva qu'elle s'alourdissait. Mais, après le dîner, lorsqu'on fut passé au salon pour prendre le café, la maîtresse de la maison s'avisa d'interroger le voyageur anglais sur Gladstone ; et Nekhludov eut l'impression que les réponses de l'Anglais étaient pleines de sens. Après le bon dîner, après le bon vin, assis dans un bon fauteuil, en compagnie de bonnes gens d'une éducation parfaite, Nekliludov se sentait de plus en plus à l'aise. Et, lorsque la maîtresse de la maison, sur la prière de l'Anglais, s'assit au piano avec le chef de bureau retraité et se mit à jouer la Symphonie en ut mineur de Beethoven, Nekhludov éprouva un sentiment de satisfaction de soi-même que depuis bien longtemps il n'avait plus éprouvé. C'était comme si, soudain, il avait de nouveau reconnu tout ce qu'il valait.
Le piano était excellent.; et Nekhludov, qui connaissait par cœur la symphonie de Beethoven, dut s'avouer que rarement il l'avait entendue aussi bien jouée. Au milieu de l'admirable andante, il eut peine à se retenir de pleurer. Il s'attendrit sur lui-même, sur Katucha, sur sa sœur Nathalie, qui l'avait tant aimé !
Après avoir remercié l'hôtesse de la jouissance artistique qu'elle lui avait procurée, il s'était levé pour prendre congé, lorsque la fille du gouverneur s'approcha de lui et lui dit, en rougissant :
— Vous avez eu la bonté de vous intéresser à mes enfants; vou!o"-vous les voir?
— Elle s'imagine que c'est un grand bonheur pour tout le monde, de voir ses enfants ! — dit la mère, avec un sourire indulgent pour le manque de tact de sa fille. — Le prince n'a aucune envie de les voir !
— Mais, pardon ! au contraire, j'en serai très heureux ! — protesta Nekhludov, profondément touché de ce rayonnement d'amour maternel. — Au contraire, je vous supplie de me les laisser voir !
— Elle emmène le prince pour lui faire admirer ses
RÉSURRECTION 5il
moutards ! — s'écria en riant le gouverneur, du fond du salon, où il était occupé à jouer au Avhist avec son gendre et le possesseur de mines d'or. — Allons, mon ami, acquittez-vous de cette corvée!
Cependant la jeune femme, visiblement émue à la pensée qu'on allait porter un jugement sur ses enfants, sortit en hâte du salon, entraînant Nekhludov derrière • lie. Dans une grande chambre toute tendue de blanc, et éclairée d'une lampe dont un abat-jour sombre adoucissait la lumière, deux petits lits d'enfant étaient dresses côte à côte; et près d'eux se tenait assise une nourrice en pèlerine blanche, avec une bonne grosse figure (!o Sibérienne. Elle se leva pour saluer sa maîtresse,
[.a jeune mère, aussitôt entrée, se pencha sur l'un des lits.
— Ceci, c'est ma Katia ! — dit-elle, en écartant le rideau pour laisser voir le charmant visage aux longs clieveux d'une petite fille de deux ans, qui dormait Iranquillement, la bouche ouverte. — Elle est jolie, n'est-ce pas ? Et pensez qu'elle n'a que deux ans!
— Délicieuse !
— Et voici Vaska, comme l'appelle son grand'père ! Un tout autre type ! Un vrai Sibérien ! n'est-ce pas?
— Oui, un garçon superbe ! — dit Nekhludov en regardant un bébé tout joufflu et tout rouge.
La mère, debout près de lui, souriait doucement.
Et soudain Nekhludov se rappela les chaînes, les têtes rasées, les coups de poings sur les yeux, Kriltzov mourant, Katucha. Et il ressentit une affreuse souffrance. Et il regretta de n'avoir point, lui aussi, un bonheur comme celui qu'il voyait, si calme et si pur !
Ayant encore loué de son mieux la beauté des deux enfants, il revint avec la mère au salon, où l'Anglais l'attendait pour se rendre avec lui à la prison, comme c'était convenu. On se dit adieu, on échangea des souhaits et des remerciements; et Nekhludov, en compagnie de l'Anglais, sortit de l'hospitalière maison du gouverneur.
Le temps avait changé. Une neige serrée tombait par rafales et avait couvert déjà le pavé de la cour, les ягЬге? du jardin, les marclies du perron, le dessus de la voiture do l'Anglais, le dos des chevaux. iSekhludov monta dans la voiture avec son compagnon, et ordonna au cocher de se rendre à la prison.