Et, ce serviteur, tombant à ses pieds, se proster
nail devant lui et lui disait : — Seigneia\ aie patience envers moi, et je te paierai tout!
27. « Alors le maître de ce serviteur^ ému de pitié, le laissa aller et lui remit sa dette.
28. « Mais ce serviteur, étant sorti, rencontra un de ses co7npagnons de service qui lui devait cent deniers ; et, l'ayant saisi, il Vétranglait en disant : rends-moi ce que tu me dois!
29. « Et son compagnon de service, tombant à ses pieds, le supplia en disant : Aie patience envers moi et je te j)aierai!
30. « Mais le serviteur ne voulut pas avoir patience, et, s'en étant allé, il fit jeter son compagnon en prison jusquà ce qu'il eut payé sa dette.
31. « Ses autres compagnons de service, voyant ce qui s'' était passé, en furent très attristés ; et ils vinrent rapporter à leur m.aître ce qui s'était passé.
32. « Alors le maître fit venir le serviteur et lui dit : — Méchant serviteur, je t'airemistoutetadetteparce que tu m'as supplié.
33. « Ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton compagnon, comme j^ai eu pitié de toi? »
— Serait-ce donc cela? — s'écria tout à coup Nekhludov après avoir lu ces paroles. — La réponse que je cherche serait-elle donc là?
Et la voix intime de tout son être lui répondit : Oui, c'est cela, ce n'est rien que cela !
Et le même phénomène se produisit chez Nekhludov qui se produit souvent chez les personnes accoutumées à la vie spirituelle. Une pensée, qui d'abord leur a paru étrange, paradoxale, fantaisiste, soudain s'éclaire à leurs yeux des résultats de toute une expérience jusque-là inconsciente, et devient aussitôt pour elles une simple, claire, évidente vérité. Ainsi s'éclaira soudain, aux yeux de Nekhludov, la pensée que l'unique remède possible au mal dont soulïraient les hommes consistait en ce que les hommes se reconnussent toujours comme ayant une dette envers Dieu, et, par suite, comme n'ayant nul droit de juger ni de punir les autres hommes. Il com-
prit soudain que l'effroyable mal dont il avait été témoin dans les prisons et les convois, et que la tranquille assurance de ceux qui produisaient ce mal ou qui le toléraient, que tout cela provenait uniquement d'une cause très simple. Tout cela provenait de ce que les hommes avaient entrepris une chose impossible : étant mauvais eux-mêmes, ils avaient entrepris de corriger le mal. Des hommes vicieux prétendaient corriger des hommes vicieux. Or, étant vicieux, ils ne pouvaient que propager le vice, au lieu de le corriger; étant corrompus, ils répandaient autour d'eux leur propre corruption. La réponse que Nekhludov cherchait avec angoisse sans pouvoir la trouver, c'était la même réponse qu'avait faite Jésus à Pierre : la réponse était qu'on devait pardonner toujours, non pas sept fois, mais septante fois sept fois.
— Mais non ! Impossible d'admettre que la chose soit aussi simple ! — se disait Nekhludov. Et cependant il savait, dès lors, avec une évidence absolue, que c'était là l'unique réponse, et non seulement au point de vue théorique, mais au point de vue pratique et immédiat. La chose lui semblait encore étrange et incroyable, habitué comme il l'était à des opinions opposées, mais il sentait, il savait, qu'elle était hors de doute.
L'objection ordinaire, qui consistait à demander ce qu'on devait faire des voleurs et des assassins, n'avait plus depuis longtemps aucun sens pour lui. Cette objection n'aurait eu de sens, en effet, que si les châtiments avaient fait diminuer le nombre des crimes, s'ils avaient corrigé les criminels; mais l'expérience avait prouvé à Nekhludov que c'était le contraire qui se produisait. Depuis tant de siècles que les hommes s'acharnaient à punir le crime, l'avaient-ils supprimé, l'avaient-ils même atténué? Loin de l'avoir supprimé, loin de l'avoir même atténué, ils avaient contribué activement à le développer, aussi bien en dépravant les prisonniers par les condamnations qu'ils leur faisaient subir qu'en ajoutant à la somme des crimes de ces prisonniers, — aux crimes des voleurs et des assassins, — leurs propres crimes, ceux
de ces criminels que sont les conseillers de cours, les procureurs, les bourreaux, les juges d'instruction, les policiers et les garde-chiourme.
Mais Nekhludov comprit soudain que cela devait être fatalement ainsi. Et il comprit que, si la société et l'ordre social continuaient à exister, ce n'était point grâce aux magistrats avec leur cruauté, mais au contraire malgré eux, et parce que, à côté d'eux, les hommes continuaient à avoir pitié l'un de l'autre et à s'aimer l'un l'autre
L'Evangile avait enfin parlé au cœur de Nekhludov, s'était révélé à lui comme à tout homme qui consent à le lire. Et Nekhludov résolut d'en lire encore quelques pages. Il prit le Discours sur la Montagne, qui, de tout temps, l'avait beaucoup touché. Mais, cette fois, en le lisant, il découvrit que ce discours n'était pas simplement un recueil de nobles pensées et d'images émouvantes, exposant un idéal moral à peu près irréalisable. Il s'aperçut que le Discours sur la Montagne ne contenait que des préceptes tout à fait clairs, simples, pratiques, faciles à appliquer, et dont l'application aurait aussitôt pour conséquence de créer une société humaine absolument nouvelle, supprimant toute violence et toute injustice, et, dans la mesure permise à la faiblesse humaine, inaugurant sur la terre le Royaume des Cieux.
Ces préceptes étaient au nombre de cinq :
Le premier consistait à dire que l'homme non seulement ne devait pas tuer un autre homme, son frère, mais ne devait pas s'irriter contre lui, ne devait pas l'accuser, le mépriser ; et que, s'il s'était querellé avec un autre homme, il devait se réconcilier avec lui avant d'offrir aucun don à Dieu, c'est-à-dire avant de s'unir à Dieu par la prière du cœur.
Le second précepte consistait à dire que l'homme non seulement ne devait point s'abandonner à la sensualité, ne (levait point profaner la beauté de la femme en fai-
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sant d'elle un instrument de son grossier plaisir, mais qu'il devait, s'étant marié avec une femm.e, se considérer comme uni à elle pour toujours.
Le troisième précepte consistait à dire que l'homme ne devait rien promettre sous serment, n'étant maître ni de lui-même, ni de quoi que ce fût.
Le quatrième précepte consistait à dire que lliomme non seulement ne devait point exiger œil pour œil, mais qu'il devait, quand on l'avait frappé sur une joue, tendre l'autre joue; qu'il devait pardonner les offenses, les supporter avec résignation, ne rien refuser de ce que les autres hommes exigeaient de lui.
Et le cinquième précepte consistait à dire que l'homme non seulement ne devait point haïr ses ennemis, ni lutter contre eux, mais qu'il devait les aimer, les aider, les servir.
Nekhludov s'étendit sur le divan et se mit à rêver. Se rappelant toute la misère et toute la laideur de la vie actuelle des hommes, il songea à ce que deviendrait cette vie si les hommes consentaient à appliquer les préceptes qu'il venait de lire. Et tout son découragement disparut : un ilôt d'enthousiasme inonda son âme, 11 sentit qu'après toute une vie de souffrances à travers les ténèbres il venait d'apercevoir soudain la douce, la reposante, la bieniaisante lumière.
Il ne dormit point, cette nuit-là. Tout entier à la joie de la découverte qu'il venait de faire, il lut avidement les Evangiles, d'un bout à l'autre. Et, ainsi que cela arrive à tous ceux à qui le sens général des Evangiles s'est enfin révélé, il s'étonna, en lisant, de comprendre plemement la signification de paroles que maintes fois il avait prises pour de simples images et sans y attacher d'importance. Comme une éponge, dans un vase, aspire toute leau qu'elle peut contenir, il aspirait tout ce qu'il y avait
pour lui d'utile, d'important, de grave, de joyeux dans ce livre. Et tout ce qu'il y lisait lui paraissait lui avoir été depuis longtemps familier; car ce qu'il y lisait confirmait, expliquait des choses que depuis longtemps il pressentait, mais qu'il n'osait pas reconnaître pour vraies. Et maintenant il les reconnaissait pour vraies, et il y croyait.
Et non seulement il reconnaissait et croyait qu'en suivant les préceptes des Evangiles les hommes pourraient s'élever au plus haut degré de bonheur dont ils sont capables : il reconnaissait et croyait aussi que mieux valait, pour un homme, ne rien faire du tout que de ne pas appliquer ces préceptes; il reconnaissait et croyait que ces préceptes représentaient l'unique raison d'être de la vie humaine, et qu'en y manquant l'homme commettait une faute, qui entraînait aussitôt son châtiment à sa suite.
Cette conclusion résultait pour Nekhludov de tout le livre; mais, avec une clarté et une force particulières, il la trouvait exprimée dans la parabole des vignerons. Les vignerons s'étaient imaginé que le jardin qu'on leur avait donné à cultiver n'appartenait pas à leur maître, mais à eux-mêmes ; que tout ce qui était dans ce jardin y était pour eux, et que leur seul devoir était de faire servir ce jardin à leur propre jouissance : oubliant leur maître, et tuant ceux qui venaient leur rappeler leurs obligations envers lui.
« Ainsi nous faisons tous », — songeait Nekhludov ; — « nous vivons dans la croyance que nous sommes nousmêmes les maîtres de notre vie, et que celle-ci ne nous a été donnée que pour noire plaisir. Or c'est une croyance insensée, évidemment insensée. L'iiomme n'est pas venu au monde de son plein gré : quelqu'un doit l'y avoir envoyé, et pour quelque motif. Mais nous, nous avons décidé d'oul^lier cette évidence et de nous imaginer que nous n'avions à vivre que pour notre plaisir. Et nous nous étonnons, après cela, de souffrir et de nous sentir mal à l'aise, comme si ce n'était point la conséquence fatale de notre situation d'ouvriers se refu-
sant à jucoinplir la volonté de leur maître. Et la volonté de notre maître, elle est exprimée dans ce petit livre !
« Cherchez le Royaume de Dieu, et le reste vous sera do)iné iiar surcroit. Et nous, c'est le surcroît que nous cherchons, et nous nous étonnons de ne pouvoir le trouver !
« Oui, c'est bien cela qu'a été ma vie ! Mais désormais cette vie est finie, et une autre commence ! »
Et en eiîet, de cette nuit commença pour Nekhludov une vie nouvelle : et nouvelle non seulement parce que, cessant tout à fait de penser à lui-même, il s'efforça de ne plus vivre que pour servir les autres, mais nouvelle, surtout, parce que tout ce qui lui arriva depuis cette nuit, tout ce qu'il vit, tout ce qu'il fit, eut désormais à ses yeux une autre signification que par le passé.
Comment se terminera cette nouvelle période de sa vie, c'est ce que l'avenir montrera.
12 décembre 1899.