CHAPITRE VI
Arrivé dans sa chambre, Nekhludov se mit à marcher de long en large, fiévreusement. 11 avait l'impression que son affaire avec Katucha était finie, à jamais finie. A jamais il avait cessé d'être utile à Katucha. Et cette pensée le remplissait de tristesse et de honte. Mais il avait aussi l'impression que cette pensée n'avait plus désormais le droit de l'occuper, et qu'il avait maintenant à régler une autre affaire qui non seulement n'était pas finie, mais qui s'imposait à lui avec une force impérieuse.
Il se sentait en présence de quelque chose d'effroyablement mauvais, qu'il avait le devoir de détruire, et qu'il ne savait pas comment il pourrait détruire. C'était ce quelque chose de mauvais qui l'avait jadis perdu luimême, qui avait perdu Katucha, et qui venait maintenant de perdre le cher et admirable Kriltzov, dormant, là-bas, avec son foulard bleu.
Et Nekhludov revoyait les centaines d'hommes parqués, dans un air empesté, par d'indifférents gouverneurs, procureurs, directeurs de prison. Il revoyait les regards irrités du petit vieillard bravant « les valets de l'Antéchrist ». Il revoyait, dans la chambre des morts, le beau visage de cire de Kriltzov. Tout cela, toute la vie qui l'entourait lui faisait l'effet d'un horrible cauchemar. Et de nouveau il se demandait si c'était lui-même, Nekhludov, qui était fou, ou bien si ceux-là étaient fous qui se tenaient pour sages et toléraient une telle vie.
Après avoir longtemps marché, il se jeta sur le
divan; et, machinalement, il ouvrit un des petits évangiles de l'Anglais, que celui-ci lui avait donné, et qu'il avait déposé sur la table en vidant les poches de sa pelisse.
« Il y a des gens qui prétendent qu'on peut trouver là-dedans une réponse à tout », songeait-il, en ouvrant le petit livre, au hasard des pages. Et il lut. Il était tombé sur un chapitre de l'évangile de saint Mathieu, le chapitre xxiii.
1. En ce lemps-là, les disciples vinrent à Jésus et lui dirent: « Qui est le plus grand dans le royaume des deux ? >)
2. Or Jésus, ayant appelé un enfant, le tnit au milieu d'eux, et dit :
3. « Je vous le dis en vérité, si vous ne changez, et si vous ne devenez petits comme des enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des deux.
A. « Celui-là donc qui se fera petit comme cet enfant, celui-là sera le plus grand dans le royaume des deux. »
— Oui, c'est bien ainsi ! — se dit Nekhludov en se rappelant comment lui-même n'avait goûté la paix et la joie de la vie que dans la mesure où il s'était fait petit, où il avait été pareil à un enfant.
Et il lut ensuite :
5. « Et celui qui recevra un tel enfant en mon nom, с est moi qu'il recevra.
6. « Mais si quelqu'un scandalise un de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui quon lui attachât aie cou utie grosse meule et qu'on le Jetât au fond de la mer. «
Nekhludov cessa de lire : « Que peut bien vouloir dire celui qui recevra? et aussi : en mon nom?-» se demanda-t-il, sentant que ces paroles n'avaient aucune signification pour lui. « Et que viennent faire ici cette meule au cou, et ce fond de la mer ? Non, tout cela n'est point pour moi ! Cela n'est pas clair, cela n'a pas de sens ! »
Il se rappela que plusieurs fois déjà, dans sa vie, il avait essayé de lire les évangiles, et que toujours l'obscurité des passages de ce genre l'avait dérouté.
Il reprit le livre, cependant, et lut les quatre A^ersets suivants. Jésus y parlait des « scandales », de la condamnation de certains hommes « à la géhenne du feu », de certains anges appartenant à certains enfants et qui voient « la face du Père dans les cieux ».
« Quel dommage que tout cela soit si peu clair et si mal composé! — songeait-il, — car on sent, au fond, quelque chose de beau qu'on aimerait à entendre mieux dit. » Et il se remit à lire :
11. « Sachez que le fils de Vhomme est venu racheter et sauver ceux qui périssent !
12. « Que vous en semble? Si un homme a cent brebis et que ïune d'elles se soit égarée, ne laisse-t-iîpas les quatrevingt-dix-neuf autres dans la montagne pour s'en aller chercher celle qui s'est égarée?
13. « Et, s'il parvient à la retrouver, je vous le dis, en vérité, il en a plus de joie que des quatre-vingt-dix-neuf autres qui ne se sont point égarées.
14. « Et de même, ce n est pas lavolonté de votre Père, qui est aux cieux, qu'aucun de ses petits périsse. »
— Oui, sans doute, ce n'était pas la volonté du Père qu'ils périssent! Mais cela ne les empêche pas de périr par centaines, par milliers ! Et nul moyen de les sauver ! — pensa Nekhludov.
Il lut encore quelques versets.
21. Alors Pierre., s' étant approché, lui dit : « Maître, combien de fois devrai-je pardonner à mon frère qui m'aura offensé ? Levrai-je lui pardonner jusqu'à sent fois? »
22. Et Jésus lui répondit : « Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à septante fois sept fois !
23. « Car il en est du royaume des cieux comme d'un roi qui voulut faire rendre compte à ses serviteurs.
24. « Quand il eut commencé à compter, on lui en amena un qui lui devait dix mille talents;
25. <i Et, parce qu'il n'avait pas de quoi payer, son maître ordonna qu'il fût vendu, lui, sa femme et ses enfants, et tout ce qu'il avait, afin que la dette fût payée.