‹ Rétif de la BretonneChapitre 12 sur 28 · ROSE BOURGEOIS · texte numérisé non relu

ROSE BOURGEOIS

Je ne songeais pas encore à être auteur : cette idée me vint à l'occasion de l'aventure la moins suivie, et la plus importante de ma vie ; celle qui montre, peut-être mieux que toutes les autres, à quel point j'adorais toutes les femmes. On sait que j'étais au sein de la misère, de l'avilissement, du découragement, en travaillant à l'Imprimerie Royale : j'avais perdu là toute ma vertu ; je ne sentais plus cette déification du sexe, environné que j'étais de femmes méchantes ou méprisables (Nicard et Désirée exceptées) : et c'est à ce moment que je vais me relever avec plus d'énergie que jamais, stimulé par une fille adorable, aimée comme Jeannette Rousseau, sans lui parler... Oui, je le répète, c'est ici l'événement le plus étonnant et le plus extraordinaire de ma vie. J'étais mort à l'honneur, à la vertu, aux sentiments ; je végétais en brute : je vis la belle Rose Bourgeois, et j'eus une âme!... cette âme sensible qui avait aimé, adoré, respecté Madame Parangon... Ne désespérons jamais des êtres actifs, fussent-ils vicieux; ils ont de l'étoffe : l'être nul et sans passions est le seul qui ne soit bon à rien.

On se rappelle que je m'étais blessé à une jambe, lors de mon séjour à Sacy : peu de temps après, je me blessai à l'autre, parce que je regardais avec trop d'at-

tention la jeune et jolie personne, fille du marchand de soieries, la même dont j'ai parlé. Elles étaient deux sœurs, toutes deux aimables ; mais l'aînée, que plusieurs personnes peuvent se rappeler, était le chef-d'œuvre de la beauté. Elle avait le genre de figure de Madame Parangon, la même perfection, la même noblesse. Lorsque je fus prote, passant un dimanche dans la rue Saint- Honoré, je rencontrai dans la petite rue Contrescarpe, la mère et les deux filles, qui allaient au Palais-Roy al. Jamais rien de si parfait n'avait encore frappé ma vue ; Rose Bourgeois était belle de la tête aux pieds : je palpitai de plaisir en la regardant. Je la suivis, autant que me le permettait l'affaire dont j'étais chargé ; elle me remarqua, et ce fut à regret que je la quittai, en me promettant de venir souvent l'admirer le soir, aux lumières, comme je l'avais vue le jour de ma blessure.

Je ne manquai pas à celte résolution. On étaitau mois d'octobre. J'allai [d'abord dans le quartier toutes les semaines ; mais bientôt, m'enflammant moi-même par la vue et l'imagination, je ne pus manquer un seul jour: je me plaçais au coin de la rue Traversière ; je m'avançais près d'une fenêtre vitrée, et je contemplais l'objet charmant que j'idolâtrais. Cette passion, sans parler, s'accrut au point de me rendre la vie insupportable, sans la possession de la belle Rose. Je me tourmentais et je me dépitais ; enfm, je songeai que je pouvais écrire, suivant mon usage. Mais comment rendre la lettre ? Je voulais en écrire plusieurs, et surtout je n'aurais pu soutenir un regard de mépris de la part de Rose, même en passant pour un commissionnaire. Je composai ma première lettre ; comme jamais je ne fais de brouillon, je ne puis la rapporter; je vins le soir, ma lettre à la main ; je m'avançai tout près, et de cet œil fin auquel rien n'échappait, j'observais également si je n'étais pas vu du dedans ou du dehors ; je saisis lins-

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