‹ Rétif de la BretonneChapitre 21 sur 28 · ISABELLE · texte numérisé non relu

ISABELLE

Tout occupé de Gertrude, nous n'en étions pas moins curieux de savoir l'histoire de ses principales compagnes. A la seconde visite que nous lui rendîmes, comme il était arrêté qu'elle serait à nous, elle jouissait dune

entière liberté. Une de ses compagnes, la plus aimée de toutes, vint l'en féliciter.

Nous fûmes éblouis, en la voyant entrer. C'était une reine, pour Tair, les numières, la beauté. Elle avait la] chevelure dorée la plus touffue, une éblouissante blan-| cheur, et une taille céleste.

— Mon cousin, nous dit Gertrude, j'ai prié Isabelle] de venir nous faire son intéressante histoire, car il ne] faut pas que je m'occupe tellement de moi, que je né-] glige ce qui peut vous faire plaisir. Nous dîmes] à la charmante Isabelle que nous étions prêts à l'entendre.

— Maman Gunégonde, dit celle-ci, fonde sur moi les plus belles espérances. Elle m'a choisie dès l'âge de huit ans, telle qu'il la lui fallait, et elle m'a calquée avec la plus grande exactitude. Je n'ai pas encore été employée (comme dit maman); mais je lui ai déjà produit beaucoup d'argent, seulement pour être montrée à certaines personnes ; à peu près comme les figures en cire de Curtius. Il faut que je vous conte cela : si vous n'aimez mieux que je commence par mon origine ?

« Je suis née Allemande. Ma mère, que j'ai seule connue, était une belle blonde, qui m'a toujours dit que j'étais fille du duc de D**-P**. Gela n'y fait rien. Je fus amenée à Paris à l'âge de quatre ans. Ma mère devint libertine, fut quittée, et se mit dame de plaisir. Elle ne savait trop que faire de moi. D'abord elle me menait aux Tuileries, pour qu'on ne l'arrêtât pas le soir. Ce qui n'en empêcha plus, dès qu'elle fut connue des suisses, qu'elle négligea d'intéresser. On l'arrêta ; on la mit à l'hôpital, et j'allais y être envoyée aussi, pour y être mise au rang des enfants de la maison, quand je fus aperçue par maman Gunégonde. Gelle-ci avait de puissantes protections. Elle m'eut, dès qu'elle en eut témoigné l'envie, et j'entendis qu'elle disait à sa cuisinière : — Je ne sais ;

mais je crois que code enfant fera une mine d'or...

» Je fus aussitôt calquée: ce qui me déplaisait fort, et me lit pleurer. Maman Gunégonde me calmait avec des bonbons. Elle me fît apprendre à lire, la musique, à écrire, et tous les jeux. Voilà mon éducation. Je ne parle pas de l'art de la toilette, si naturel aux femmes ; maman Gunégonde m'a inspiré le goiit que vous voyez ; ou je le tiens de la nature.

» Dès que j'ai été grande, et absolument formée, maman Gunégonde (la seule qui me reste, car je n'ai jamais revu ma mère), me tint presque toujours renfermée, et ne me faisait voir que comme une curiosité. On entrait dans la belle chambre : j'y étais amenée. On s'approchait de moi ; on me faisait aller, venir, trotter, danser, parler, faire la révérence, chanter, sourire, rire aux éclats: puis on s'en allait." D'autres fois (et voici le plus extraordinaire) on me faisait entrer nue sous un grand bocal, on m'y faisait prendre l'attitude d'une statue, et il fallait que je restasse ainsi, comme une figure de cire, dont je faisais le rôle, à ce que j'entendis.

» Je ne finirais pas, si je vous disais tout ce c{u'on me fait faire, toutes les attitudes qu'on me fait prendre ! Je suis aussi marionnette. On élève une sorte de théâtre, sur le fond de la grande salle ; on met une gaze devant la scène, et j'y danse, comme une figure mue 'par un fil d'archal. Je m'arrête immobile, et j'entends tout le monde qui dit: — Elle est parfaitement ressemblante!... — Gombien vous coûte cette figure-là ? — Qui vous l'a faite ? — D^e quoi est-elle ? Maman m'a prévenue cjue, dans quelques jours, elle me fera parler comme marionnette automate : elle m'exerce à prononcer sept à huit mots, d'une certaine façon : Bien ! très bien ! Je suis contente de vous Monsieur le *** ! Je ne dirai que cela, de cette

manière. Puis je resterai parfaitement immobile Voilà

où j'en suis: car maman dit qu'elle ne veut pas m'em-

ployer encore, afin de conserver pour les curieux toute la beauté des formes. »

Nous fûmes très surpris de cette histoire d'Isabelle ! et nous nous proposâmes de faire en sorte qu'elle ne fut jamais emjo/oy Je au profit de M'"^ Gunégonde. Cependant comme nous devons beaucoup à cette femme, nous ne voulons pas la mortifier. Nous ferons pour le mieux.

Nota. Les filles de M"^® Cunégonde s'appellent, ou s'appelaient, les ressembleuses : car on assure, qu'effrayée de la Révolution, cette dame, ou cette Artiste (nom qu'elle affectait), s'est doucement retirée. Certaines gens disent qu'elle était aristocrate. Celapourrait bien être. Mais elle n'a pas quitté le royaume.

POLHIMNIE

C'était avec cette ravissante personne, que nous devions avoir tous les éclaircissements, ou du moins le dénouement de toutes les aventures des quatre jeunes filles, pour lesquelles le récit de Rosière a dû inspirer de la curiosité. Nous avions déjà, dans la journée, retiré notre cousine de chez la dame Cunégonde ; et, par un effet du tendre attachement, autrefois ressenti pour la, femme céleste à laquelle la jeune fille ressemblait, par une suite d'un premier amour, inspiré par une parente, dont le sang si pur et si beau coulait dans les veines de Gertrude, nous la devions épouser. Nous ne trouvâmes à la maison qu'Isabelle et Rosière.

Dès que cette dernière nous aperçut, elle vint à nous avec vivacité. — Je ne sais, nous dit-elle, mais il y a bien du trouble ! La Liébaut, de la rue d'Anjou-Dauphin, est sortie de l'hôpital, par un effet de la Révolution. Elle vient de paraître : elle réclame Polhimnie comme sa fille. Mais notre jeune compagne sent un éloignement

pour elle, qui la persuade que cette femme est une menteuse. Nous écoutâmes ce discours avec intérêt, et comme l'histoire de Rosière nous avait déjà fait naître des soupçons vagues, nous résolûmes de tout examiner.

La Liébaut venait de sortir : Rosière nous conseilla de causer avec Polhimnie, en l'attendant. Elle appela cette jolie personne, qui s'était cachée de la Liébaut, elle emmena Lsabellc et nous laissa seuls.

— Monsieur, nous dit Polhimnie, vous savez une partie de mon histoire, par ma compagne chérie : voici les choses qu'elle vous a tues.

« Je ne sais de qui je suis fille. Tout dit que c'est de

la Liébaut, excepté mon cœur. Je me crois plutôt fille

naturelle de la femme de chambre de la princesse de **,

a même qui haïssait tant Rosière : vous savez que

'étais élevée à la campagne, sous le nom de fille de

mon nourricier et de ma nourrice : mais quoique ces

cens m'appelassent leur fille, je m'apercevais qu'ils

riaient toujours un peu, en me donnant ce nom. Enfin,

une nuit, je les entendis, qui se disaient : — On a biau

aire ! aile est toujou s d'moiselle ! G'que c'est pourtant!

a ville donne c't'air4à, pisqu'à n'est quia fille d'eune

emme de chambre ! J'entendis cela en sommeillant.

Souvent aussi, dans nos jeux, mes prétendus frères et

sœurs m'appelaient petite bâtarde^ demoisillon, qui

serait un jour Toupie ! et ils me tenaient encore d'autres

propos. Je ne fus donc pas absolument surprise quand

3n vint me chercher.

» Quand je fus arrivée à la ville, et enfermée, rue l'Anjou, la Liébaut me dit qu'elle seule connaissait ma nère : mais elle ne me dit pas que je fusse sa fille, orsqu'au bout de plus de quinze jours on introduisit luprès de moi le même abbé auquel on avait vendu ilosière (car j'avais entendu le marché), je lui dis ce que e savais, et que je ne doutais pas qu'il n'eût acheté le

droit de me faire ce qu'il voudrait. Je me mis à sa mercîj en ajoutant que je lui aurais bien de l'obligation s'i voulait me tirer de chez cette a ilaine femme, qui mî tenait emprisonnée dans une petite chambre obscure al premier, donnant sur une cour puante. L'abbé fui touché de ma naïveté. Il me répondit ces propre( paroles : — Ma fille, je suis très porté pour les femmes' que j'aime passionnément : mais je sais m'attacher à elles par d'autres motifs que ceux de l'amour et du plaisir. Vous m'inspirez de la pitié, votre petite compagne et vous, et c'est par la pitié que je vais vous aimer. Je ne suis pas assez puissant pour vous faire un sort. Mais je puis améliorer le vôtre, en vous donnant à une femme de génie, qui, dans son état, vu la beauté dont vous êtes douée, fera de vous un usage qui vous préservera des suites de la débauche, en vous laissant ouverte une porte pour retourner à l'honnêteté parfaite. Tenez-vous prête à tout événement, et quelque chose que vous entendiez, votre compagne et vous, ne parlez ni ne criez ! Je lui promis de me conformer à ses ordres.

» Le lendemain, il fit enlever M""^ Liébaut, et il nous emmena. Rosière indiquait l'endroit où elle voulait qu'il la Conduisît ; mais le péril commun nous avait déjà tellement liées, qu'elle ne put résister à la prière que je ( lui fis de ne pas me laisser. Elle est donc restée avec moi, cette tendre amie, et elle s'expose à tout, pour ne pas me quitter, elle qui pourrait aller chez ses parents, qu'elle connaît. C'est une obligation que je lui aurai | toujours, et que mon cœur sentira vivement, tant qu'il battra dans ma poitrine.

» Vous savez quels sont les emplois de mes compagnes : une éternelle reconnaissance que nous devrons à maman Cunégonde, c'est de nous conserver notre vertu, à toutes quatre, en nous faisant gagner beaucoup dar-

LE PALAIS-noYAL 277

gcnt. Car inaiiian compte avec nous tous les mois, et elle nous rend raison de tout. Gertrude, votre amie, a déjà 3.000 livres de rentes ; Isabelle plus de mille écus; moi 2.500, et Rosière G. 000 francs. JMaman nous dit : — Je vous hiisserai vos maîtresses, et vierges à vingt et un ans : amassez du bien pour vivre fdles honnêtes, ou vous marier... Jugez comme nous la devons aimer !... Aussi, Rosière me dit quelquefois : — Je suis venue ici pour toi seule ; mais j'y reste pour toi, et pour maman Cunégonde. Je ne suis pas riche, puisque je ne suis que la fille du suisse du Prince de**, et j'aurai le plaisir, sans avoir perdu mon honneur, de retourner auprès de mes père et mère à vingt-un ans, avec de quoi vivre ; mais c'est à toi que je le devrai : je ne serais pas restée deux heures ici, sans toi. Voilà pour notre situation d'intérêt, à toutes, et nos dispositions relatives, à mes compagnes et à moi. Reste mon emploi.

» Il est singulier, et ne ressemble ni à celui de votre Gertrude, ni à celui d'Isabelle, ni à celui de Rosière. Aussi, je suis la moins fatiguée, la moins employée... Tenez, voyez-vous ce trou rond, que bouche un médaillon ?... Eh bien, je monte sur le premier de ces gradins, et je ne montre qu'une partie de mon corps à la fois : le visage, par exemple. On sonne, et je commence mon exercice. Je reste le visage à ce trou, comme l'acteur dans le Tableau parlant : on sonne ; je monte sur le second gradin, et l'on voit mon cou : on sonne ; je monte sur le troisième, et l'on voit ma gorge : je monte sur le quatrième, et je me retourne : puis sur le cinquième encore retournée : sur le sixième, en reprenant ma première situation : on sonne; je reste sur le même gradin, mais je me retourne. On sonne, et je monte sur le septième, où je me retourne à un seul coup de sonnette : enfin, je montre mes pieds... Je recommence habillée ce que j'ai fait nue, et la scène est finie.

278 KÉTIF DE LA BîîETONXE

)■> Voilà tout ce que je fais ici. Quelquefois la séance est fort longue ! et avec un seul coup de sonnette, on me fait retourner de tous les sens, sur le même gradin : car pour monter à un autre, on sonne trois coups distincts. Je ne vois jamais personne que maman, encore pas toujours. »

[Le Palais-Royal, t. P

Le Calvados a été la retraite choisie par le plus grand nombre des députés réfractaires : ce sont eux qui exaltèrent l'àme d'une jeune fille qu'i est important de bien faire connaître.

Marianne-Charlotte Gorday d'Armand (1) était née à Saint-Saturnin-des-Vigneaux, près Caen, et fille d'un ci-devant. Dans son enfance c'était une charmante enfant. Mais dès lors elle était sérieuse dans ses amusements et marquait du caractère. Ses parents allèrent demeurer au Croisic, en Bretagne, pendant trois ou quatre ans. Parvenue à l'âge de 15 à 17 ans, elle revint à Caen. Elle avait toujours marqué beaucoup d'éloignement pour les hommes, même les plus aimables, les fuyant lorsqu'ils l'abordaient.

Autant elle était affable et gaie avec ses compagnes, autant elle paraissait sérieuse et même triste avec l'autre sexe.

Elle avait une tendre amie dès son enfance, nommée Aglaé Forbin, mais celle-ci ayant été se faire chanoinesse dans le Barrois, Marianne-Charlotte Corday se trouva isolée.

Ce fut à 18 ans environ qu'elle fit connaissance avec une jeune personne native de Paris, mais fixée à Caen,

1) d'Armont.

par un emploi considérable qu'y avait son frère, dont elle tenait la maison. Félicité Mesnage, parente du célèbre auteur de ce nom, avait toutes les grâces, avec une taille parfaite et une figure caméléonne, susceptible d'être jolie, avec un peu de soin. Marianne-Charlotte trouva cette fille à son goût et en fut chérie. Elles se lièrent et devinrent inséparables, c'était certainement le plus joli couple qu'on put voir. Mais Félicité, brune ardente, avait les passions vives, et une grande sensibilité physique. Elle avait un amant ; c'était un beau jeune homme, mais froid comme un Narcisse. On sent que les confidences à Marianne- Charlotte durent commencer aussitôt que la liaison fut formée. La jeune d'Armand fut étonnée de l'ardeur que lui marquait Félicité. Elle en témoignait souvent sa surprise ! « Ah ! c'est que la glace de ton cœur n'est pas rompue, lui répondait M"® Mesnage. Je ne vois que lui, je n'adore que lui ! mon frère à présent semble ne m'être cher, que parce qu'il est son ami, et qu'il se propose de le faire avancer. Je n'existe que par Formigny. — Mais il paraît avec toi d'une indifférence ! — C'est son caractère ; et si vous étiez ensemble dans une île déserte, vous passeriez toute votre vie sans amour. — Je lei crois ! un être aussi glacé, loin de m' échauffer, augmen-* terait ma froideur naturelle. » Tels étaient les entretiens et les sentiments des deux amies.

Cependant, un jour, Marianne-Charlotte fut témoin d'une scène très chaude. Elle était entrée chez son amie, qu'elle voulait surprendre par le joli cadeau d'une étoffe nouvelle venue de Lyon par Paris. Les deux amies devaient en avoir une robe pareille, le même jour, et briller ensemble comme si elles eussent été les deux sœurs. W^" d'Armand était parvenue jusqu'au! cabinet de son amie par la garde-robe, et elle avait déjà déposé l'étoffe sur un fauteuil, avec un mot qui annon-

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çait le présent comme un don de son amant, qui désirait que la robe fut faite tel jour, quand elle entendit quelque bruit dans la cbambre à eoucber. Klle s'approcba pour voir. INIais il n'y avait personne. Elle allait se retirer lorsqu'elle entendit qu'on était deux dans le lit. Les caresses étaient vives, les expressions entrecoupées. Marianne-Charlotte crut comprendre que Formign}' n'était pas toujours glacé. Elle se retira, sans avoir été vue et s'en retourna chez elle.

Elle réfléchissait à ce qu'elle avait vu, un peu fâchée de savoir que la glace de l'amant, ou du futur de son amie, n'était occasionnée que parce qu'elle avait trop attisé le feu, lorsqu'en jetant un regard par la fenêtre, elle aperçut Formign}^ Elle ne fut pas surprise de le voir ; il avait eu le temps de quitter Félicité : mais il était si régulièrement frisé, qu'elle admira son attention pour sa coiffure. Elle lui fit signe de monter. Il accourut.

« Je suis bien aise de vous voir. Vous pouvez me faire un grand plaisir ! Voilà une étoffe : j'en viens d'en porter autant à Félicité : obligez-moi de passer pour avoir fait le présent. Vous êtes assez bien ensemble pour cela. — Volontiers, mademoiselle ; quoique peutêtre cela tire à conséquence ; car M^^® Mesnage est très intéressée !... Mais je le ferai... où était-elle ce matin? — Mais... (dit Marianne-Charlotte en baissant les 3^eux, et rougissant un peu ), dans sa chambre. — Seule ? — Apparemment. Au reste, je ne l'ai pas vue. » Toute autre femme que la modeste d'Armand en eut dit bien davantage ! Mais il était impossible à sa pudeur naturelle d'aller plus loin !...

Formigny ne revenait pas de chez Félicité comme le pensait Marianne-Charlotte, il y allait. Arrivé chez elle, il la trouva sortant du bain, et se mettant à sa toilette : il lui annonça le présent, d'un grand air d'indifférence,

et la pria que la robe fût faite pour le dimanche suivant. Félicité parut comblée ! Elle regarda Formigny avec attendrissement, et ses yeux parurent humides. Mais elle se remit bientôt. Le même soir, Formigny trouva chez lui une fort belle étoffe pour un habit complet... Quant à M^'^ d'Armand, elle fut dans la suite beaucoup plus retenue avec Félicité ; elle la quitta même tout à fait peu de temps après, à l'occasion que voici.

Félicité avait un rendez-vous, ou l'équivalent. Il manqua. Cette épicurienne outrée s'était préparée au plaisir par la lecture d'un livre erotique. Au moment où elle fut sûre que l'occasion était manquée, arriva Marianne- Charlotte, qui fut reçue avec transport. Félicité lui fit mille caresses, qui à la fin fatiguèrent une fille pudique. Mais la résistance irrita Félicité, .qui outrepassa toutes les bornes. Marianne-Charlotte fut obligée de se défendre ; elle donna un soufflet, qui fut sans efficacité. Elle fut obligée de s'enfuir...

Cependant elle ignorait le motif de ces caresses et ne croyait son amie que trop tendre. Elle ne sut la vérité, qu'après la catastrophe arrivée au frère de Félicité, qui fut mis en prison. Comme elle s'applaudit alors, d'avoir quitté une fille immorale, qui alliait le désordre avec l'amour, et profanait une passion qui épure les cœurs les plus corrompus...

Après cette connaissance que tout le monde félicita Marianne-Charlotte d'avoir quittée, elle fut recherchée en mariage par un jeune ci-devant, nommé Saint-Mar-j couf. C'était un gros pataud assez laid, et qui avait encore des engelures comme un petit garçon deneufans.il déplut. Comme le père était veuf, il eut plus de com-l plaisance pour sa fille que n'en ont ordinairement les mères : il la laissa maîtresse. La jeune personne voulut examiner. Elle trouva l'âme aussi épaisse que le corps ;

et ce fut à celte occasion qu'elle marqua sa première énergie.

Un jour, que Saint Marcouf la pressait, et qu'il citait sa noblesse, elle lui répondit : « Voulez-vous, Monsieur, que je vous parle net... Il faut, non seulement pour me convenir, être noble d'extraction, mais d'âme, d'esprit, de taille et de charnure. Sans quoi, je fais beaucoup moins de cas d'un noble, que d'un roturier qui aurait tout cela. »

Le noble au corps roturier fut très piqué de cette réponse et promit de s'en venger. Pour y réussir, il consulta un de ses amis, nommé Saint-Martin la Besace, encore plus laid que lui et beaucoup plus hardi parce qu'il avait servi dans la marine. Il avait même connu Marianne-Charlotte au Groisic.

Celui-ci proposa de faire^une avanie, en pleine rue, à la dédaigneuse, qui ne voulait allier sa beauté qu'avec un beau sang. Mais Saint-Marcouf désapprouva un éclat, qui le compromettrait et qui n'aurait aucune utilité. Alors Saint-Martin la Besace réfléchit. Il avait un domestique beau garçon, qu'il avait retiré des galères, pour avoir été complice à moitié d'un vol et d'un viol qu'il aurait pu empêcher. Il tut cette dernière circonstance, mais il proposa au vindicatif Saint-Marcouf de l'habiller à frais communs, de lui faire tenir maison à Evreux, et de le faire présenter à Monsieur d'Armand père comme un gentilhomme breton, en le nommant Mussillac. Marcouf consentit, et Martin la Besace mit la main à l'œuvre. Le faux Mussillac ne demanda pas mieux que de jouer un rôle qui le rapprochait de son maître, au moins pour quelque temps, et qui, avec quelque danger, pouvait lui procurer la possession éphémère d'une très jolie personne. Il se prêta du plus grand zèle à tout ce qu'on lui proposa. Il fut habillé, il avait quelque éducation; aidé des conseils des deux nobles, il se

montra très bien à Evreux où il fit connaissance avec la famille Buzot célèbre dès lors par deux vers qu'on trouve dans l'ancienne encyclopédie :

« Conards sont les Buzots, non les Rotabilis. « O Fortuna potens, quam variabilis. »

On lui fournissait des fonds pour donner à manger. Il rendit recommandable son nom de Mussillac, et ce fut après qu'il fut bien connu, qu'un Buzot (j'ignore si c'est le député) à sa prière le conduisit à Caen pour y demander mademoiselle d'Armand. L'introducteur parut le premier. Il fut très bien reçu du père, dont il était connu, comme un assez bon avocat; il demanda la permission de présenter le parti. Elle lui fut accordée. Mussillac averti, ne tarda pas à paraître. C'était un bel homme, d'environ 27 à 28 ans. Il plut au père, qui dit à M. Buzot qu'il croyait ne pas s'exposer en le présentant à sa fille. Marianne-Charlotte était à ce moment à son clavecin ; elle n'avait fait encore qu'une demi-toilette, qui rend les jolies femmes charmantes. Mussillac fut ébloui, enchanté. Il se proposa de faire en sorte d'accomplir le mariage, en enchevêtrant si bien ses complices qu'ils ne pussent l'abandonner sans s'exposer.

Il y avait à Auray, petite ville dans le golfe de Morbihan, une vieille Mussillac, veuve, sans enfant et qui depuis longtemps regrettait un neveu mort à quinze ans au collège de La Flèche. Le faux Mussillac (dont le vrai nom était Blavet) alla persuader à ses deux commettants que pour mieux réussir il fallait d'abord tromper la vieille, en lui faisant accroire que son neveu n'était pas mort, que, dégoûté des études il avait joué le tour de le faire croire en mettant son nom pour celui d'un autre et qu'il avait été se faire mousse sur un vaisseau marchand, sous le nom de Blavet. Ici, le fourbe prêtait son histoire entière

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au jeune Mussillac. Il fut en outre convenu que Blavet ne se montrerait pas à la vieille tante. Tout étant ainsi arrangé, le hasard s'en mêla, c'est-à-dire que la vieille tomba malade ; que le faux Mussillac ne put aller la voir; quelle lit son testament en sa faveur, sous les noms de Mussillac dit IMavet, et qu'elle mourut.

Ce fut donc avec une fortune honnête, dont il venait de se mettre en possession, que le faux Muss-illac reparut à Caen, chez le père de sa maîtresse. Il fut encore mieux reçu que la première fois. Cependant Marianne- Charlotte ne fut pas aussi prompte à se déterminer que son père. Elle demanda du temps pour tout examiner. Elle invita elle-même M. Mussillac à se fixer à Caen, afin qu'elle pût le voir tous les jours. L'ex-forçat, qui se crut adoré, y consentit.

Ce fut alors que sa maîtresse l'étudia, et que saisissant le moindre oubli de lui-même, elle surprit des manières, des tournures et des sentiments ignobles. Les seules lumières de sa raison lui suffirent. Mais une fois persuadée que l'homme qui prétendait à sa main n'avait que la superficie de la bonne éducation, elle ne s'en tint pas là : elle voulut le connaître parfaitement. Elle le fit parler, puis elle s'informa. Il se coupa. Elle sentit de la fourberie. Elle envoya à Evreux et ne put remonter au delà. Il fallut bien alors que le faux Mussillac, interpellé, donnât des renseignements sur l'endroit qu'il avait habité auparavant. Il parla de sa fuite du collège de La Flèche, de son état de mousse : mais il ne pouvait dire ce qu'il était ensuite devenu, sans conduire par un fil à la catastrophe qui l'avait envoyé aux galères, à la manière dont il en était sorti, etc. Il se tut donc enfin; trop pressé il prétexta une affaire, et partit de Caen, où il ne revint plus de peur d'y trouver un éclaircissement qui lui ferait perdre sa succession d'Auray. Marianne-Charlotte fut très étonnée, elle continua ses recherches et par

elles, découvrit la vérité. Mais elle Ta tue, jusqu'au moment de sa rencontre avec Buzot dans le Calvados, où elle lui confia tout. Buzot le dit à quelqu'un, qui a divulgé le secret du faux Mussillac.

Ce parti retiré il s'en présenta un autre, encore plus singulier. C'était à la fin de 1789 et au commencement de 1790, un évêque, qui prévoyait tout ce qui allait arriver, ayant vu Marianne-Charlotte dans un petit voyage qu'elle fit à Paris, en devint amoureux : comme il était jeune encore il alla trouver le père, il l'assura, que sous peu les évêques et les prêtres se marieraient ; et en conséquence, il lui demanda sa fdle. Le père fut très étonné... Cependant, comme il s'en rapportait entièrement à la prudence de Charlotte, il répondit, que l'événement répondrait d'elle absolument. L'évêque, en conséquence, adressa ses vœux à la jeune personne; elle lui a toujours répondu en riant, de sorte qu'il ne savait s'il était agréé, ou bien éconduit. Ceci a duré jusqu'en 1793 et le refus ne fut bien décidé que le premier juillet.

Félicité, ancienne liaison de Marianne-Charlotte était celle qui lui avait envoyé l'évêque. Cet homme s'était d'abord adressé à elle. Mais comme elle avait encore l'amant qu'elle pensait épouser, il lui vint dans l'esprit de procurer le crossemitré à son ancienne compagne. Or dans l'intervalle des soins qu'il rendait à M"® Marianne- Charlotte, 1 amant de Félicité vint à mourir. Cette fille aimait beaucoup les vivants, mais elle n'était pas d'un caractère, ni d'un tempérament, à pleurer longtemps les morts. Elle regretta d'autant plus l'évêque que depuis le 10 Aug. le maviage de cet ecclésiastique ne souffrait plus aucune difficulté. Elle employa différentes menées pour le ravoir, mais elle ne put y réussir tant qu'il eut quelques espérances d'obtenir Marianne-Charlotte Corday d'Armand. Lorsqu'elle partit pour Paris, l'évêque n'était pas à Gaen, mais dans la première ville. Un

tîtSTOinE DE CHARLOTTE CORDAY 28l

émissaire fidèle lui avait appris son départ et son arrivée. Il lui bien surpris de ne pas en recevoir un billet d'invitation de l'aller voir, et plus surpris encore

lorsque s'étant présenté il ne fut pas admis Il

n'attendit pas longtemps Téclaircissement qu'il désirait.

Aussitôt après la catastrophe, craignant que sa liaison avec Marianne-Charlotte ne le fit soupçonner de complicité, il se hâta de repartir. Il obtint un passe-port. Arrivé à Caen, il alla chez Félicité. Celle-ci, qui ne se doutait pas de l'extrême envie qu'il avait de renouer, fut prête à se jeter à sa tête : mais comme elle avait de l'esprit, elle comprit bientôt qu'il allait lui éviter le désagrément de faire les premières démarches. Il parla, et très vivement; son motif pour accélérer était qu'il voulait qu'on pensât qu'il n'avait jamais pensé qu'à elle. Son plan ne rencontra pas de difficultés dans l'exécution, et le mariage fut achevé en dix jours. Il emmena sa femme dans son département. Marianne-Charlotte, loin de le charger en rien, l'avait parfaitement oublié; et il ne fut pas un de ceux auxquels elle voulut écrire.

Depuis un an que Félicité est mariée, elle a fait parcourir à son mari une terrible carrière ; elle feignit d'abord de la tendresse, et il se trouva heureux. Elle fut ensuite coquette, et il devint jaloux. Elle en rit, et, pour le pousser à bout, elle devint infidèle sans presque se cacher ; l'époux se montra furieux ; elle trouva moyen de le couvrir de ridicule. Enfin il songea au divorce. Elle accepta : mais auparavant, elle lui déclara qu'elle portait dans son sein un gage de sa tendresse. L'époux demanda depuis quand la citoyenne était en péril de maternité : « Environ depuis six semaines. » 11 voulut fulminer et donner d'excellentes raisons pour prouver — On le fit taire ; et sa femme lui dit en riant : « Vous êtes un fou )).... Elle a été séparée, et sa grossesse est très

apparente. Les arrangements ont été pris en conséquence de l'existence de cet être futur — Mais revenons à Marianne-Charlotte.

De retour à Caen, quelques semaines avant le 31 mai 1793, la jeune d'Armand y avait emporté la prévention la plus fa Adorable pour les Pétion, les Guadet, les Ver-

gniaux, les Gensonne, etc Mais elle détestait Garât,

Fauchet et d'autres membres. L'excellent patriote, trop tard connu de bien des gens, Marat, était à ses yeux le plus ardent, le plus dangereux ennemi du parti qu'elle avait embrassé. Elle le regardait, non comme un monstre, ainsi que certaines gens l'ont prétendu, mais comme un homme du plus grand mérite dans le parti qu'elle abhorrait. Ces pensées fermentaient dans sa tête et ne la quittaient plus, quand le 31 mai arriva. Plusieurs députés, mis en état d'arrestation s'échappèrent, et parvinrent dans le Calvados, dont Caen est la métropole. Ce fut là que Marianne-Charlotte les revit. Les entretiens qu'elle eut avec eux, achevèrent d'exalter sa tête: elle avait été jusque là, sage et prudente, elle devint tout enthousiasme et folie. Elle eut la pensée toujours dangereuse, toujours criminelle, que c'était une belle action de frapper au cœur et d'enlever du monde celui qu'elle regardait comme le plus grand excitateur du patriotisme français républicain. Elle nourrit ces idées, elle s'en déguisa l'horreur, en se disant à elle-même que ce n'est pas la vie de Marat seule qu'elle sacrifie à la Patrie mais qu'elle joint au sacrifice la sienne propre : « Marat est Genevois, disait-elle ; il a l'énergie de Jean- Jacques Rousseau, il nous perdra tous.» Et cette jeune infortunée qu'il aurait été si facile d'éclairer, si elle s'était adressée à une âme honnête, partit de Caen dans la résolution funeste d'arracher la vie au héros constant du patriotisme, sûre de périr elle-même ensuite sur l'échafaud, avec toute l'assurance d'une conscience pure..

0 aveuglement de l'esprit humain mais il faut dire

ici un mot de Marat.

On sait qu'il était médecin, physicien habile. Ce fut en conséquence des profondes connaissances qu'il avait acquises de la nature et de ses agents, qu'il vint à Paris exercer la médecine. Il avait peu de pratique, mais une immense théorie; il essaya quelques cures, d'après l'anatyse des plantes et des minéraux qu'il avait décomposés. Il réussit; enhardi par le succès, il pralic{ua.Tout ce qui le connut fut étonné de ses cures. Elles furent telles, qu'après avoir fait 10.000 francs seulement la première année, il en gagna 40.000 la seconde. Il prit voiture. Mais il fallait un peu de charlatanisme pour se maintenir, et Marat n'en avait point; le produit de son talent diminua sensiblement et se trouva si médiocre en 1789, c{u'il quitta la médecine pour se faire journaliste. Il porta dans cette carrière nouvelle toute l'ardeur et toute la cynique franchise de Jean-Jacques Rousseau, son compatriote. Il étonna!... Trop de gens étaient alors intéressés à le décrier pour qu'il ne le fut pas. Ce fut la bête noire, et pour se conserver, il fut obligé de faire de son existence un problème. Elle ne fut certaine pour le public, que lorsqu'il fut porté à la Convention nationale par le vœu des électeurs de Paris. Ce fut alors qu'on ne douta plus. Vingt mille personnes allèrent à la Convention pour voir Marat.

Il sentit alors que son existence de douteuse qu'elle était, ayant acquis une entière certitude, il aurait des ennemis furieux : ce sentiment, trop bien fondé, le rendit timide. Il se cachait au moindre danger. Lors de son triomphe, au Tribunal Révolutionnaire, il n'osa pas se rendre en prison, de peur d'y être assassiné. Un de ses amis, le citoyen Dubois, de la section de Beaurepaire, depuis volontaire dans notre armée de la Vendée,

m'a raconté un trait de lui, qui marquait à quel point son imagination était effarouchée. Ils avaient été invités ensemble, et plusieurs autres patriotes, à souper dans une maison d'un civisme un peu douteux. Après le souper, Marat parut inquiet. Dubois offrit de le reconduire. Tout le monde approuva, et Marat lui-même, qui venait d'avoir des soupçons bien mal fondés, parut charmé d'être accompagné par un homme sûr. Ils allèrent ensemble dans la rue de la Huchette, et Marat entra dans une maison à longue allée obscure. Dubois offre de l'attendre. «Non, dit Marat, j'ai affaire ici, et j'y resterai trop longtemps. » Dubois se retira. Quelques jours après, Marat dénonça Dubois aux Jacobins, comme un homme à surveiller et il alla jusqu'à dire à des amis que le jour du souper, il avait eu dans l'idée qu'il le voulait assassiner. Dubois fut très étonné : il se plaignit à Marat qui loin de se dédire, lui répondit : « Oui j'ai eu cette idée. — Eh! qui m'aurait empêché, s'écria Dubois, de commettre mon crime dans la longue allée obscure où tu m'as conduit Va, tu as bien l'imagination ombrageuse et effarouchée de ton concitoyen

Jean-Jacques dans ses dernières années » Ajoutez à

cette anecdote, que Marat, depuis le 31 mai, n'est sorti de chez lui que deux ou trois fois. Il semblait avoir comme Socrate un démon qui l'avertissait du danger. j Mais les fatalistes devraient faire attention que si leuj système était vrai, rien ne pourrait les sauver. Marat craignait les hommes, les scélérats accoutumés au' crime ; et c'est une femme douce, honnête, innocente

jusqu'à ce moment, qui tranche le fil de ses jours

Avant de partir, Marianne-Charlotte alla voir son amie Aglaé Forbin, ci-devant chanoinesse, qui la pria de se charger d'une, commission pour elle auprès du ministre de l'Intérieur. Nous ne donnerons pas l'histoire de cette chanoinesse qui a, dit-on, eu quelques aventures.

Arrivée dans la capitale le jeudi 11 juillet, Marianne- Charlotte y rendit quelques visites, et, comme on va le voir par son interrogatoire, le vendredi elle aurait exécuté son dessein, si elle avait pu être admise chez Marat. Le samedi matin, elle acheta un petit couteau long au Palais Egalité, elle écrivit une lettre perfide à Marat, elle sortit à six heures ; à sept, elle faisait instance à la porte de sa victime. Elle fut enfin admise par ses ordres ; à 8 heures moins un c{uart, elle frappa le coup auquel on ne peut penser sans frémir. Marat était au bain ! Elle parla de ce ton doux et pénétrant qui n'était un vice chez elle que depuis son arrivée à Paris ; il paraît même qu'elle le touchait. Il promit de s'intéresser à la personne qu'elle lui recommandait.

Ce fut en ce moment, lors d'une demi-obscurité, qu'elle tira l'espèce de stylet acheté au Palais Egalité et qu'elle plongea au-dessus de la poitrine... Le coup était si mortel, que le patriote ne vécut cjue quelques minutes.

Marianne-Charlotte, entendant accourir aux cris de Marat les deux femmes qui s'étaient retirées pour la laisser parler, s'enveloppa dans un rideau de fenêtre. Les gens de la maison l'en ôtèrent, la terrassèrent — La garde arriva. Un témoin oculaire, un des gardes, le C. La Ferté, beau-frère de Vicq-d'Azyr, assista au procès-verbal, qui dura jusqu'à trois heures du matin, que Marianne-Charlotte fut conduite à l'Abbaye. En sortant elle s'évanouit...; revenue à elle-même, elle dit: « Quoi, j'existe encore... j'aurais cru que le peuple m'aurait mise en pièces... »

La pompe funèbre de Marat se fît le 16, de huit à neuf heures ; Marianne-Charlotte fut exécutée le 17 entre dix et onze... telle Polixéne fut immolée comme

inféries (1) sur le tombeau d'Achille C'est ici où l'on

(1) Sacrifice, inferix.

regrette que cette infortunée ne soit pas morte innocente, ou pour une bonne cause. Mais avant d'entrer dans le récit de son jugement, de ses lettres, de ses derniers moments, de sa mort et de l'injure faite par le bourreau à ses tristes restes, il faut présenter ici le tableau de son procès.

Interrogatoire de Marie-Anne-Charlotte Corday , ci-de9ant d'Armand.

Cette coupable fille , amenée devant ses juges , a déclaré se nommer Marie-Anne-Charlotte Corday d'Armand, âgée de 25 ans, demeurant à Caen, département du Calvados.

Il est prouvé par l'acte d'accusation qu'après qu'elle eût écrit au citoyen Marat pour lui communiquer des choses importantes du Calvados, pour l'intérêt de la nation, Marianne-Charlotte Corday d'Armand s'introduisit chez lui, le samedi 13, sur les 7 et 8 heures du soir , et qu'après quelques paroles consolantes que Marat lui disait, elle a tiré un poignard de son sein, et l'a enfoncé dans la clavicule droite de l'ami du peuple, coup dont il mourut quelques minutes après.

Après que les témoins ont eu déclaré que l'accusée ' avait assassiné Marat, le président a fait à l'accusée \ les demandes suivantes : i

D. — Votre nom ? I

R. — Marianne -Charlotte Corday, ci -devant d'Armand.

D. — Votre âge ?

R. — 25 ans moins 3 mois.

D. — Le lieu de votre naissance ?

R. — Saint-Saturnin-des-Vigneaux.

D. — Votre demeure ?

R. — A Caen.

D. — Et à Paris ? 7

R. — Rue des Vieux-Auguslins, hôtel de la Providence, n° 19.

D . — Votre état ?

R. — Vivant de mes revenus.

D. — Vous allez entendre l'acle d'accusation.

Lecture faite de cet acte, le président lui demande quel a pu être le motif de son assassinat sur la personne du citoyen Marat.

R. — Ses crimes.

D. — Qu'entendez-vous par ses crimes ?

R. — Les ravages que l'anarchie fait dans ma Patrie.

D. — Cette action est-elle de vous-même ?

R. — Oui.

D. — Avez-vous été inspirée par quelqu'un ?

R. — Par personne.

D . — Pourc|uoi Tavez-vous fait ?

R. — Pour empêcher la suite de ses crimes.

D. — Qui vous a donné la demeure de Duperret?

R. — Barbaroux.

D. — Pourquoi avez-vous dit à un des témoins qu'il n'y avait pas plus de trente personnes à Caen destinées à marcher sur Paris ?

R. — Pour me moquer de lui.

D. — Qui compose le comité central qui se tient actuellement à Caen?

R. — Les députés de tous les départements.

D. — Ceux de la Convention nationale ne font-ilspas partie de ce fameux comité ?

R. — Non, du tout.

D. — Ne font-ils pas des proclamations, des chansons?

R. — Oui, et cela pour l'unité et l'indivisibilité de la République,

. D. — Barbaroux savait-il le motif de votre voyage ? f R. — Je n'en sais rien.

D. — Qui vous a indiqué la demeure de Marat ?

R. — Un cocher de fiacre.

D. — Connaissez-vous ce couteau ?

R. — Oui, c'est celui qui m'a servi pour tuer Marat.

D. — Y a-t-il longtemps que vous aviez formé ce projet?

R. — Depuis la révolution du 31 mai.

D. — Comment avez-vous pu assassiner un homme que vous ne connaissez pas ?

R. — Je l'ai fait pour sauver mon pays et la vie à 100,000 hommes.

D. — Où sont logés les députés réfugiés à Caen ?

R. — A l'hôtel de l'Intendance. Ils sont 16.

D'autres questions lui ont été posées, elle s'est fait une gloire d'avoir assassiné l'apôtre et le martyr de la liberté.

Le premier témoin est Marie Evrard, âgée de 27 ans, demeurant rue des Cordeliers, n® 20, gouvernante du citoj^en Marat.

Elle dépose que le vendredi 12, l'accusée s'étant présentée chez son maître pour le voir, a insisté après son refus. Et a dit en s'en allant, et de mauvaise humeur, qu'elle reviendrait dans deux ou trois jours ; qu'elle a écrit une lettre qui l'a fait recevoir le samedi à 8 heures du soir ; qu'un cri parti du cabinet de bain de Marat 1 ayant fait accourir la déposante, elle a trouvé l'accusée debout contre un rideau dans l'antichambre ; qu'elle l'a prise par la tête, l'a terrassée, et qu'elle a appelé des voisins ; que deux venus, elle a couru à JMarat qui l'a regardée sans rien dire ; qu'elle a aidé à le retirer du bain, et qu'il est mort sans proférer une parole. L'accusée interrompt la déj)Osition en disant : « C'est moi qui l'ait tué. » Elle reconnaît la vérité de cette déposition.

HISTOinE l>F- CHAniOTTlî COHDAY ?05

Laurent Besse, conimissionnaire, dépose que se trouvant samedi 13 juillet chez le citoyen Marat, entre 7 et 8 heures du soir, occupé à plier des. journaux, il vit venir l'accusée à qui la citoyenne Evrard et la portière refusèrent l'entrée. Néanmoins, le citoyen Marat, qui avait reçu une lettre de cette femme, l'entendit insister et ordonna de la faire entrer, ce qui fut exécuté. Quelques minutes après, lui, déposant, entendit crier : « A moi, ma chère amie ! à moi ! » A ce bruit, étant entré dans le cabinet oii était le citoyen Marat, il vit sortir le sang de son sein à gros bouillons. A cette vue, étant lui-même épouvanté, il cria « au secours ». Et néanmoins, de crainte que cette femme ne fit des efforts pour s'évader, il barra la porte avec des chaises, et lui en porta même un coup sur la tête. Le propriétaire est venu, et on la lui a retirée des mains.

Le président interpelle l'accusée de déclarer ce qu'elle a à répondre.

R. — Je n'ai rien à répondre, le fait est vrai.

Jeanne Maréchal, cuisinière, dépose le même fait ; elle ajoute que Marat retiré sur-le-champ de la baignoire et mis dans son lit n'a pas remué.

L'accusée dit que le fait est vrai.

Marie-Barbe Aubin, portière de la maison où demeurait le citoyen Marat, dépose que le 13 juillet au matin, elle a vu venir à la maison l'accusée, qui demanda à parler au citoyen Marat. Que lui ayant observé qu'il était impossible de lui parler dans le moment, attendu l'état où il se trouvait depuis quelque temps, alors elle donna une lettre pour la lui remettre. Le soir elle revint de nouveau, et insista pour lui parler. Elle, déposante, et la citoyenne Evrard, se refusèrent à l'introduire: elle insista vivement, et Marat qui venait de demander qui c'était, ayant appris que c'était une femme, ordonna qu'elle fut introduite. Ce qui eut lieu sur-le-champ.

Quelques instants après elle entendit crier : « A moi, ma chère amie ! » Elle entra, et vit Marat dont le sang sortait de son sein. Alors effrayée, elle, déposante, cria de toutes ses forces : « A la garde ! au secours ! »

L'accusée dit que tout ce que déposaient les témoins était la plus exacte vérité.

On entend plusieurs témoins.

Catherine Evrard dépose les mêmes faits que sa sœur.

L'accusée convient également que le fait est vrai, et qu'elle n'a rien à répondre.

Un autre témoin, employé à la mairie, dépose que vendredi dernier, vers les six heures du soir, il a vu venir l'accusée à la mairie, laquelle a demandé, à lui déposant, qui était sur la porte, si elle pouvait parler à Pache, à quoi il avait répondu en lui montrant l'escalier : « Montez. »

L'accusée dit que cela est faux, attendu qu'elle ne sait pas où est la mairie.

Marie-Louise Grolier, tenant l'hôtel de la Providence, rue des Vieux-Augustins, dépose que jeudi dernier l'accusée arriva chez elle, déposante, qu'elle s'est fait faire un lit pour se reposer, attendu qu'elle était, disaitelle, fatiguée : elle s'est depuis fait conduire au Palais Egalité. Observe la déposante, qu'il est venu un particulier bourgeonné la demander. L'accusée dit : « C'est Duperret. »

Le président, à l'accusée : « Ne devait-il pas vous conduire chez le Ministre de l'Intérieur? — Il m'y a effectivement conduite. J'y avais à faire, pour obtenir des papiers à l'usage d'une de mes amies, nommée Forbin, ci-devant chanoinesse. »

D. — Qui vous a indiqué Duperret ?

R. — C'est Barbaroux, à Caen.

La femme observe qu'ayant appris qu'elle était de

HISTOinE DE CHARLOTTE COllDAY 297

Caen elle lui avait demandé s'il était vrai qu'il marchait sur Paris une force armée. Rt qu'elle lui avait répondu en riant : « Je uiv suis Irouvce sur la place de Caen, le jour que Ton a ballu la générale pour venir à Paris, il n'y avait pas trente personnes ; » et que ces mêmes citoyens et ceux de Paris se donneraient le baiser de fraternité, à leur entrevue.

L'accusée dit que cela est vrai, qu'elle avait voulu donner le change, attendu qu'il y en avait plus de 30,000.

D. — Quel est en ce moment l'état de Caen ?

R. — Il y a un Comité central de tous les départements qui sont dans l'intention de marcher sur Paris...

D. — Quels députés y avez-vous vus ?

R. — La Rivière, Kervelegan, Guadet, Lanjuinais, Petion, Barbaroux, Buzot, Valadier, Louvet, etc..

D. — Que font les députés transfuges ?

R. — Ils ne se mêlent de rien : ils attendent que l'anarchie cesse, pour reprendre leur poste. (Oh ! les perfides!)

L'accusateur public a donné lecture de deux lettres écrites par la main de l'accusée. La première est adressée à son père. Elle lui marque, après lui avoir demandé pardon de l'avoir trompé en lui disant qu'elle partait pour l'Angletei^re, de se consoler de la bonne action qu'elle a commise. Voici l'extrait de la seconde, adressée à Barbaroux, député réfugié à Caen, rue des Carmes :

« Aux prisons de l'Abbaye, dans la ci-devant chambre de Brissot, le deuxième jour de la préparation de la paix.

» Vous avez désiré, citoyen, le détail de mon voyage, je ne vous ferai pas grâce de la moindre anecdote. J'étais avec de bons montagnards, que je faisais parler tout leur content; et leurs propos, aussi sots que leur

personne, étant désagréables, ne servirent pas peu à m'endormir. Je ne m'éveillai pour ainsi dire qu'à Paris ; Je fus loger rue "des Vieux-Augustins, hôtel de la Providence. Je trouvai Duperret, et je ne sais comment, le Comité de Sûreté générale a été instruit que j'avais conféré avec Duperret. Vous connaissez l'âme ferme de ce dernier, il leur a répondu la vérité : j'ai confirmé sa déposition par la mienne, il n'y a rien contre lui. Je craignais ; je vais le retrouver il est trop têtu ; je me décidai donc à l'exécution de mon projet.

» Le croiriez-vous ? Fauchet est en prison comme mon complice, lui qui ignorait mon existence ! Mais on n'est guère content de n'avoir qu'une femme sans conséquence à offrir aux mânes d'un grand homme. Pardon, humains, ce nom déshonore votre espèce, c'était une bête féroce, qui allait dévorer le reste de la France, immolée pour la fin de la guerre civile. Maintenant, vive la Paix ! Grâce au ciel, il n'était pas un Français.

» Quatre membres se trouvèrent à mon premier interrogatoire ; Chabot avait l'air d'un fou, Legendre doutait m'avoir vue le "matin chez lui. Je n'ai jamais songé à cet homme, je ne lui connais pas d'assez grands moyens pour être le tyran de son pays ; et je ne voulais pas punir tout le monde.

» Tout ceux c|ui me voyaient pour la première fois, prétendaient me connaître depuis longtemps. Je crois qu'on a imprimé les dernières paroles de Marat, je doute qu'il en ait proféré. Mais voici les dernières paroles qu'il m'a dites : Après avoir reçu vos noms et ceux des administrateurs du Calvados, qui sont à Evreux, il dit, pour me consoler, que dans peu de jours il vous ferait tous guillotiner à Paris.

» Ces derniers mots décidèrent de son sort. Si le département met sa figure vis-à-vis celle de Saint-Fargeau, il pourra faire graver ces paroles en lettres d'or.

Je ne vous ferai aucun détail sur ce grand événement, les journaux vous en parleront. J'avoue que ce qui m'a décidée tout à fait, c'est le courage (prétendu) avec lequel nos volontaires se sont enrôlés dimanche, 7 juillet. Vous vous souvenez comme j'en étais charmée, et je me promettais bien de faire repentir Petion, du soupçon qu'il manifesta sur mes sentiments. « Est-ce que vous seriez fâchée, s'ils ne partaient pas?» me dit-il ! Enfin donc, j'ai considéré que tant de braves gens venant à Paris pour chercher la tête d'un seul homme, qu'ils auraient peut-être manqué, ou qui aurait entraîné dans sa perte beaucoup de bons citoyens, il ne méritait pas tant d'honneur : il suffisait de la main d'une femme. J'avoue que j'ai employé un artifice perfide, pour qu'il pût me recevoir. Je comptais en partant de Caen, le sacrifier sur la cime de la montagne, mais il n'était plus à la Convention. Nous sommes meilleurs républicains qu'à Paris, l'on ne conçoit pas comment une femme puérile, dont la longue vie ne serait bonne à rien, peut sacrifier sa vie de sang-froid pour sauver son pays.

» Je m'attendais bien à mourir dans l'instant.

» Des hommes courageux et vraiment au-dessus de tout éloge m'ont préservée des fureurs, bien excusables, des malheureux que j'avais faits. Comme j'étais vraiment de sang-froid, je souffris des coups de quelques femmes : mais qui sauve la Patrie ne s'aperçoit pas de ce qu'il en coûte. Puisse la Paix s'établir aussitôt que je le désire. Voilà un grand criminel à bas ! sans cela nous ne l'aurions jamais eu; je jouis de la paix depuis deux jours.

» Le bonheur de mon paj^s fait le mien ; je ne doute pas que l'on ne tourmente un peu mon père qui a déjà assez de ma perte pour l'affliger. Je lui ai envoyé dire dernièrement que, redoutant le feu de la guerre civile, j'irai en Angleterre. Mon projet était de garder l'inco-

300 RÉTIF DE LA BREtOXNE

gnito à la mort de Marat et de laisser les parisiens chercher inutilement mon nom. Je vous prie, citoyen, vous et vos collègues, de prendre la défense de mes parents si on les inquiète. Je n'ai jamais tué qu'un seul être, et je fais voir mon caractère. Ceux qui me regretteront, se réjouiront de me voir jouir du repos dans les Champs-Elysées, avec Brutus, et quelques anciens. Il est peu de vrais patriotes qui sachent mourir pour leur pays, ils sont presque tous égoïstes, etc.. »

Elle termine la lettre en priant Barbaroux de dire à Wimpfen qu'elle a gagné plus d'une bataille par l'action qu'elle vient de commettre.

L'accusateur public, ensemble le défenseur officieux de l'accusée et le président résument les questions suivantes :

1. — Est-il constant qu'entre 7 et 8 heures du soir du 1 présent mois, Jean-Paul Marat, député de la Convention, I ait été assassiné ?

2. — Marianne-Charlotte Corday d'Armand, est-elle l'auteur de cet assassinat?

3. — L'a-t-elle fait avec des intentions criminelles et contre-révolutionnaires ?

La déclaration des jurés a été affirmative sur les trois questions. En conséquence le tribunal a condamné à la peine de mort Marianne-Charlotte Corday d'Armand, ordonne qu'elle sera conduite à l'échafaud en chemise rouge, que le présent jugement sera exécuté sous les 24 heures, etc.

Marianne-Charlotte reçut son jugement d'un air sérieux. Elle demanda la permission d'écrire. Elle commença par la lettre à son père dans laquelle son intention bien marquée est d'empêcher qu'il ne soit inquiété comme complice.

Elle en écrivit ensuite une autre au député fugitif, c'est celle rapportée tout au long dans le journal des lois

et qu'on a lue plus haut... On assure qu'après son jugement prononce elle dit au juge : « Je vous remercie. » Elle ne voulut pas de confesseur. Ceci prouve qu'elle était philosophe ou qu'elle était au fond aristocrate, puisqu'elle refusait un prêtre assermenté. Toute sa conduite, dans ce moment terrible qui précède la destruction, fut calme et sereine, enthousiaste ; tel est l'effet de la forte persuasion qu'on a bien fait.

Mais cet enthousiasme n'est fondé que sur un principe faux; le principe vrai, c'est que le meurtre est le plus grand des crimes, c'est que la Société c{ui mulcte quelqu'un de ses membres de la peine de mort, ne le peut, même en jugement, qu'en vertu de ce même principe, la conservation des individus. Marianne-Charlotte n'a pas réfléchi que rien ne l'excusait, pas même sa croyance qu'elle épargnait la vie à cent mille hommes, car par une effrayante et monstrueuse cumulation, elle réunissait en elle-même les qualités de dénonciatrice, accusatrice, de témoin, de juge, et de bourreau ? A quel être la Société voudrait-elle confier un tel pouvoir ? quel est celui de ses membres qui s'en étant emparé, ne sera pas déclaré ennemi public et proscrit comme tel ?...

Elle monta dans la voiture à 10 heures, ou un peu avant, avec la tranquillité de l'erreur, crue la vérité... Etre suprême, s'il est vrai qu'au moment où l'âme est dégagée de ses organes, elle voit la vérité nue, quelle affreuse surprise pour Marianne-Charlotte, quel remords, si elle a rencontré l'ombre plaintive de Marat qui s'est attachée en furie sur ses pas, qui l'a poursuivie, l'a déchirée?... ou plutôt, si elle a vu l'âme de cet ardent patriote, pure comme la vérité, lui dire : « Infortunée ! pourquoi t'es-tu souillée d'un crime, pour m'arracher quelques instants de vie ? pourquoi as-tu terni ta vie, en illustrant ma fin ? Tu vivais encore lorsque l'air a retenti des honneurs qu'on me rendait, c'est la veille de

ton jugement et de ton supplice. Infortunée ! tu as péri de la main infâme des bourreaux ; moi, de celle d'une vierge qui n'est devenue coupable qu'en me perçant le sein. Tu as éprouvé les transes, les avant-coureurs de la mort; moi, j'ai cessé d'exister sans l'avoir prévu, comme la victime innocente immolée sur l'autel des dieux. Tout l'avantage est de mon côté, je ne me plaindrai pas de toi, mais la justice éternelle, blessée par ton action, te poursuit. » A ce langage Marianne-Charlotte aura versé des larmes.

Elle alla modestement, décemment à la mort, son air était riant sans être rieur... elle adoucissait par son air la laideur de son crime ; il aurait fallu qu'elle eût été voilée comme les autres assassins... Parvenue à l'échafaud, elle y monta aussi lestement que pouvaient le permettre les mains liées derrière le dos. Elle voulait garder sa bonnette, le bourreau la lui arracha. Elle tomba gaîment sur la planche fatale. L'horrible couperet descendit et l'enthousiasme égaré ne fut plus...

La vengeance céleste la poursuivit encore après sa mort. Par une audace sans exemple, l'exécuteur osa outrepasser la peine prononcée par le jugement ; le bourreau ayant pris par les cheveux cette tête sanglante, il... la souffleta... tout le peuple frémit... mais les gens sages virent là une punition extraordinaire infligée par Dieu même au moyen de l'instrument le plus vil au plus grand des crimes... Le corps de la punie fut sur-le-champ envoyé à la sépulture.

Arrêtons-nous un moment dans ce vaste ouvrage, complément d'un plus vaste encore : Les Contemporaines en 50 volumes, y compris Les Françaises et les Parisiennes; en 53 volumes, si l'on y ajoute Les Filles du Palais-Royal; en 69, avec Les Nuits de Paris, ayant aujourd'hui XVI parties ; enfin en 81 avec Le Calendrier des Citoyennes ; arrêtons-nous un moment, dis-je, pour

considérer quels sont Téncrgie, le sang-froid, le pouvoir sur soi-même du sexe faible ; Marianne-Charlotte croit faire une bonne aclioii en commettant un crime horrible et, sûre de son intention, elle passe à l'acte", en voyant la mort certaine ! Elle est condamnée, sa bravoure ne la quitte pas, elle se surpasse elle-même et égale celle de Ihomme le plus courageux. Elle va tranquillement, gaîment, comme à la chose qui lui plaît davantage, à la mort prévue. Un guerrier tremble alors, l'homme qui n'a rien redouté, qui a bravé le canon, redoute une mort qui vient lentement pas à pas ! et Marianne-Charlotte n'a pas été la seule. Une autre Charlotte, Bretonne, que j'ai nommée Vautant dans la VI^ partie des Nuits, a disputé de fermeté, de sang-froid, de souriance de visage... Ceci nous prouve bien, à quel point est vaine la superstition qui voulait faire regarder comme une preuve de la bonté de sa cause, la fermeté, le sourire, la joie de ses martyrs en allant à la mort.

Le sentiment général aujourd'hui, 1 septidi de brumaire de l'an II, c'est qu'en admirant la fermeté de Marianne-Charlotte, et sa tranquillité, tous les partis patriotes, philosophes, dévots, et aristocrates, s'il en est encore, la flétrissent pour son assassinat. Ainsi elle est loin d'avoir atteint le but qu'elle se proposait, d'aller glorieusement à l'immortalité par une mort sur l'échafaud. C'est qu'il n'y a vraiment que les actions moralement bonnes qui donnent une gloire solide. L'enthousiasme et la bravoure aveugle, ne sont une vertu qu'à l'armée, devant l'ennemi, et dans le soldat ; cardans les chefs, ce serait imprudence le plus souvent.

C'est ainsi que dans cet ouvrage, composé dans le trouble de l'agitation, je tâche de consigner avec les vrais principes, quelques événements publics mêlés aux événements particuliers.

[L'Année des Dames Nationales, 30 septembre.)

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