LA VIE LITTÉRAIRE DE RÉTIF
Par Gérard De Nerval (1).
La vie littéraire de Rétif ne débute réellement qu'en 1766. Sa jeunesse s'était partagée entre l'amour et le travail peu lucratif d'ouvrier compositeur. En commençant à raconter dans ses Mémoires la phase nouvelle qui s'ouvrait dans son existence, il s'écrie : « Je termine ici l'époque honteuse de ma vie, celle de ma nullité, de ma misère et de mon avilissement. » Il attribue le peu de succès de la Famille vertueuse à l'audace de l'orthographe, entièrement conforme à la prononciation et réglée par un système qu'il modifia plusieurs fois depuis.
Lucile, ou les Progrès de la vertu, qui parut peu de temps après, est le récit des escapades de Mlle Cadette Forterre, fille d'un commissaire en vins et l'une des plus charmantes Auxerroises dont Nicolas ait jamais rêvé. Il signa ce livre un mousquetaire, et voulut le délier à Mlle Hus de la Comédie- Française, qui refusa cet honneur par une lettre fort polie, où elle marquait la crainte que la légèreté du livre ne
(1) Extrait de l'étude intitulée les Confidences de Nicolas. Analyse élégante et infidèle des mémoires de Rétif, cette étude prend un intérêt réel quand Gérard de Nerval aborde l'examen et l'analyse des principales oeuvres di; romancier,
nuisît à sa réputation. Peut-être Rétif espéra-t-il alors, mais en vain, d'être admis à cette fameuse table du financier Bouret, ouverte à la littérature par le goilt et la bonne grâce de Mlle Hus, et dont Diderot à donné une si piquante ■ description dans le Neveu de Rameau.
Le Pied de Fanchette contient cette préface curieuse : « Si je n'avais eu pour but que de plaire, le tissu de cet ouvrage aurait été différent. Fanchette, sa bonne, un oncle et son fils, avec un hypocrite, suffisaient pour l'intrigue ; le premier amant de Fanchette se fût trouvé fils de cet oncle, la marche aurait été plus naturelle et le dénoûment plus vif ; mais il fallait dire la vérité. » Ce roman n'est autre chose qu'une jolie femme aimée par un vieillard que la séduction d'un pied, le plus charmant du monde, entraîne aux plus vertes folies. On retrouve dans l'ouvrage et dans les notes qui l'accompagnent cette préoccupation constante du pied et de la chaussure des femmes qu'on remarque dans tous les écrits de l'auteur. Cette monomanie ne l'a pas abandonné un seul jour. Dès qu'il avait trouvé un joli pied dans ses promenades, il s'empressait d'aller chercher Binet, son dessinateur, afin qu'il en vînt prendre le croquis. Selon lui, « les femmes qui se chaussent à plat, comme les infâmes petits-maîtres pointus, se pataudent et shommassent d'une manière horripilante, tandis qu'au contraire les souliers à talons hauts affinent la jambe et sylphisent tout le corps. » Les mots bizarres, quoique expressifs, qui émaillent cette phrase, donnent une idée de la singulière phraséologie qui se joint aux hardiesses de l'orthographe pour rendre difficile la lecture des premiers ouvrages de Rétif. Toutefois, le Pied de Fanchette commença sa réputation. Il y a de l'originalité et même du style dans ce roman, qui lui rapporta fort peu, à cause du grand nombre des contrefaçons, c'està-dire à cause même de son succès.
Le Pornographe, qui succéda au Pied de Fanchette, se compose d'un roman par lettres destiné à prouver l'utilité d'une réforme de certains règlements de police, et d'un projet de règlement appuyé d'appendices et de notes justificatives. L'auteur admet comme nécessaire que, dans les grands centres de population, quelques femmes soient dévouées à
garantir et à préserver la moralité des autres. Dans Tlnde, c'étaient les femmes des castes inférieures ; en Grèce c'étaient les esclaves auxquelles était assigné ce but social. L'Age moderne trouverait des classifications analogues dans l'étude des tempéraments ou dans le malheur inné de certaines positions. — Quelque chose de la doctrine de Fourier se rencontre à l'avance dans cette hypothèse ; — la papillonne est, selon Rétif, la loi dominante de certaines organisations. Il s'opère, toutefois, dans ces natures abaissées des transformations amenées par l'âge ou par les idées morales, ou encore par quelque sentiment imprévu qui épure l'esprit et le cœur. Dans ce cas, toute aide, tout encouragement doivent être donnés à qui veut rentrer dans l'ordre général, dans la société régulière. La tendance principale qui devait régner dans l'institution particulière des parthéuions — que Rétit voudrait créer, à l'instar des Grecs — serait même d'amener les esprits à ce résultat. Rétif suppose que les natures les plus vicieuses ne se dégradent entièrement qu'en raison du mépris qui pèse sur leur passé, etd'aprèsune situation résultant du malheur de la naissance, des conséquences d'une seule faute, ou d'une complication de misères qu'il est difficile d'apprécier. Le plus grand mérite des règlements qu'il avait conçus était de soustraire, disait-il, les jeunes aux tentations extérieures, d'éloigner des familles le spectacle du vice promenant insolemment son luxe d'un jour, de neutraliser enfin pour l'homme un instant égaré la possibilité de maux dont les races sont solidaires.
Cet ouvrage eut un succès européen, et les idées qu'il renferme frappèrent vivement l'esprit philosophique de Joseph II, qui appliqua dans ses états les projets de règlements contenus dans la seconde partie du livre, (1). Le Pornographe fut suivi de plusieurs ouvrages du même genre, que l'auteur range sous le titre d'Idées singulières. Le second volume s'intitule le Mimographe ou le Théâtre réformé. Rétif
(1) Quelques années plus tard, Rétif, arrivé à une plus grande réputation, reçut de la part de Joseph Ilun brevet de baron enfermé dans une tabatière ornée d'un portrait de l'empereur. Il renvoya le brevet, et garda l'image du souverain philosophe.
insiste dans ce livre sur la nécessité d'admettre la vérité absolue au théâtre, et de renoncer au système conventionnel delà tragédie et de la comédie, dont les règles académiques ont opprimé même des génies tels que Corneille et Molière. On croirait lire les préfaces de Diderot et de Beaumarchais, — qui, plus heureux ou plus habiles, parvinrent à réaliser leurs théories, — tandis que le théâtre de Rétif fut toujours repoussé de la scène. On se convaincra de Texcès de réalité qu'il voulait introduire en sachant qu'il proposait, pour augmenter l'utilité, la moralité et la volupté du théâtre, de faire jouer les scènes d'amour par de véritables amants, la veille de leur mariage.
Jusqu'à son livre du Paysan perverti, Rétif n'avait presque rien gagné en dehors de son travail d'imprimeur, qui représentait pour lui le gagne-pain, comme les copies de musique pour Jean-Jacques Rousseau. Les libraires payaient rarement leurs billets, la contrefaçon réduisait de beaucoup les bénéfices possibles, et les censeurs arrêtaient souvent des ouvrages tout imprimés, ouïes grevaient de frais énormes en faisant substituer des cartons aux passages dangereux. « Au 18 auguste 1790, dit l'auteur, j'étais encore plus pauvre que pendant ma proterie. Je mangeais rapidement le profit de ma Famille vertueuse ; mon Ecole de la Jeunesse était refusée par le libraire, mon Pornographe par le censeur... Cependant, je ne me décourageai pas. Je fis Lucile en cinq jours. Je ne pus le vendre que trois louis à un libraire, qui en tira quinze cents exemplaires au lieu de mille, et qui communiqua les épreuves aux contrefacteurs. Cet homme, suppôt de police, a fait une fortune ; il est mort au moment d'en jouir. » On voit, par ce passage, à quel point en était alors la librairie française. Le Pornographe et le Mimographe avaient rapporté peu de chose à Rétif, par suite d'un système d'association peu productif que l'écrivain tenta avec un ouvrier qui lui avançait quelques fonds. La fille naturelle et les Lettres d'une fille à soiipère, publiées par Lejay, n'avaient guère eu de plus brillants résultats. Un roman imité de Quévédo, intitulé le Fin Matois, avait été payé en billets dépourvus de toute valeur. On voit dans ce rçman Rétif osciller entre les diverses teH"
dances étrangères qui dominaient les écrivains de son temps, avant de prendre son aplomb définitif dans le Paysan perverti.
Rétif, ayant reçu quelque argent de son héritage paternel, put faire les frais du Paysan perverti, que le libraire Delalain avait refusé d'acheter. La première édition fut enlevée en six semaines, et la deuxième en vingt jours. La troisième se vendit plus lentement à cause des contrefaçons ; mais le succès hors de France fut tel, qu'il s'en publia jusqu'à quarante-deux éditions en Angleterre seulement. La peinture des mœurs françaises a, de tout temps, intéressé les étrangers plus que la France même. L'ouvrage fut d'abord attribué à Diderot, ce qui fit naître une foule de réclamations. On suspendit la vente ; cependant, au moyen d'un présent au censeur Deraaroles, Rétif obtint mainlevée, sous la condition de faire imprimer quelques cartons aux endroits signalés comme dangereux,
La Paysanne pervertie parut trois ans après le Paysan, puis les deux ouvrages furent fondus ensemble sous le titre du Paysan-Paysanne. Ici se développent nettement les idées du réformateur mêlées aux combinaisons dramatiques du romancier. Il faut bien, à ce propos, parler du système général de philosophie et de morale qu'avait conçu l'auteur, et qu'il développa plus tard dans quelques livres spéciaux. Il en attribue la conception première aux entretiens qu'il eut, du temps de son apprentissage, avec le cordelier Gaudet d'Arras. La science de ce dernier suppléait à ce qui manquait de ce côté aux pensées aventureuses du jeune homme, et le système se formait ainsi, comme l'antique Chimère, de deux natures bizarrement accouplées.
Il semble évident, d'après la vie de Rétif de la Bretonne, qu'il suivait dans ses idées philosophiques une sorte de patron tracé, que brodait à plaisir son imagination fantasque. La logique de son système manque entièrement dans sa conduite personnelle, et il ne peut que s'écrier à chaque instant : « Ah ! que je me suis trompé ! ah ! que j'ai été faible ! ah ! que j'ai été lâche! » Voilà le réformateur. — Pour Gaudet d'Arras, dont il a longuement détaillé le type dans le Paysan perverti, il n'y a ni vertu, ni vice, ni
lâcheté, ni faiblesse. Tout ce que fait l'homme est bien, en tant qu'il agit selon son intérêt ou son plaisir, et ne s'expose ni à la vengeance des lois ni à celle des hommes. Si le mal se produit ensuite, c'est la faute de la société qui ne l'a pas prévu. Cependant, Gaudet d'Arras n'est pas cruel, il est même affectueux pour ceux qu'il aime, parce qu'il a besoin de compagnie ; sensible aux maux d'autrui par suite d'une espèce de crispation nerveuse que lui fait éprouver le spectacle de la souffrance ; mais il pourrait être dur, égoïste, insensible, qu'il ne s'en estimerait pas moins, et n'y verrait qu'un hasard de son organisation, ou plutôt qu'un but mystérieux de cette immortelle nature qui a fait le vautour et la colombe, le loup et la brebis, la mouche et l'araignée. Rien n'est bien, rien n'est mal, mais tout n'est pas indifférent. Le vautour débarrasse la terredes chairs putréfiées, le loup empêche la multiplication de races innombrables d'animaux rongeurs, l'araignée réduit le nombre des insectes nuisibles ; tout est ainsi ; le fumier infect est un engrais, les poisons sont des médicaments... L'homme, qui a le gouvernement de la terre, doit savoir régler les rapports des êtres et des choses relativement à son intérêt et à celui de sa race. Là, et non dans les religions ou les formes de gouvernement, se trouve le principe des générations futures. Avec une bonne organisation sociale, on se passera fort bien de la vertu : — la bienfaisance et la pitié seront l'affaire des magistrats ; — avec une philosophie solide, on annulera de même les peines morales, lesquelles sont le résultat, soit de l'éducation religieuse, soit des lectures romanesques.
Rien n'est bien neuf aujourd'hui dans cette doctrine de 1750, qui remonte aux illustres épicuriens du siècle de Louis XIV directement, et que l'on retrouve tout entière dans le Système de la Nature. Nous n'avons voulu que marquer la base sur laquelle s'est fondé tout le système de l'auteur du Pornographe. Quant à lui-même, il n'a accepté que sous bénéfice d'inventaire les idées de Gaudet d'Arras. Ce matérialisme absolu lui répugnait, et il s'applaudit d'avoir trouvé dans un autre ami, son camarade d'imprimerie, le bon Loiseau, un caractère tout spiritualiste à
opposer aux sentiments épicuriens du cordelier. Toutefois, outre Gaudct et Loiseau, il y avait une moyenne à prendre. Loiseau, quoique philosophe, croyait au Dieu rémunérateur, et même à des anges ou esprits, acolytes divins, dont le célèbre Dupont (de Nemours) a voulu depuis prouver l'existence, eu dehors de toute tradition religieuse. L'aridité du naturalisme primitif se trouvait ainsi corrigée par certaines tendances mystiques où tombèrent plus tard Pernetty, d'Argens, Delille de Salles, d'Espréménil et Saint- Martin. Si étranges que puissent sembler aujourd'hui ces variations de l'esprit philosophique, elles suivent exacte-
fment la même marche que dans l'antiquité romaine, où le néoplatonisme d'Alexandrie succéda à l'école des épicuriens et des stoïciens du siècle d'Auguste.
Quelque faible que puisse être la valeur des idées philosophiques de M. Nicolas, il était impossible de ne pas les indiquer dans l'appréciation des œuvres littéraires ; car Rétif est de ces auteurs qui n'écrivent pas une ligne, vers ou prose, roman ou drame , sans la nouer par quelque fil à la synthèse universelle. La prétention à l'analyse des caractères et à la critique des mœurs s'était manifestée déjà dans les trois ou quatre romans obscurs qui précédèrent le Pornographe ; à dater de ce livre, les tendances réformatrices se multiplièrent chez l'auteur, grâce au succès qu'il avait obtenu ; après le Mimographe, voici encore l' Anthropographe et le Gynographe, l'homme et la femme réformés, puis le Thesmographe et le Glossographe, concernant les lois et la langue. Les deux premiers s'éloignent peu des idées de Rousseau. A l'exemple du philosophe de Genève, Rétif
I ne voit d'autre remède à la corruption que le séjour des champs et les travaux de l'agriculture ; toutefois, il s'abstient de blâmer les spectacles et les arts. Mais où est le mérite de la philosophie, si elle ne trouve d'autre moyen de moralisation sociale que l'anéantissement des villes ? Fautil donc supprimer les merveilles de l'industrie, des arts et des sciences, et borner le rôle de l'homme à produire et à consommer les fruits de la terre ? Il vaudrait mieux, sans doute, chercher à établir des principes de morale pour tous les états et pour toutes les situations.
A côté des romans à prétention philosophique viennent sans cesse se placer dans la collection de Rétif d'autres romans que nous avons déjà caractérisés, et qui ne sont que des chapitres d'une même confession : on pourrait appeler ces récits les œuvres confidentielles de Rétif. C'est à ce groupe qu'appartient le livre appelé Mémoires de M. Nicolas, où il raconte sa vie étrange sans détours et sans voiles ; c'est à ce groupe aussi qu'il faut rattacher quelques parties d'un recueil volumineux de récits et d'esquisses de# mœurs, les Contemporaines .
Les Mémoires de M. Nicolas, c'est-à-dire la vie même de l'auteur, offrent à peu près tous les éléments du sujet déjà traité dans le Paysan perverti. L'analyse du roman fera connaître les Mémoires. Dans le roman, il s'est représenté lui-même sous le nom d'Edmond, et ses aventures d'Auxerre en forment la première partie : on voit qu'il n'y a pas là de grands frais d'imagination ; l'art se montre dans l'agencement des détails et dans la peinture des caractères. Celui de Gaudet d'Arras est surtout fort saisissant et peut compter comme le prototype de ces personnages sombres qui planent sur une action romanesque et en dirigent fatalement les fils. On a beaucoup abusé depuis de ces héros sataniques et railleurs ; mais Rétif a l'avantage d'avoir peint un type véritable, compensé bien tristement par le malheur de l'avoir connu. A voir ainsi la réalité servir à la fable du drame, on pense à ces groupes que certains statuaires composent avec des figures qui ne sont pas le produit de l'étude ou de l'imagination, mais qui ont été moulées sur nature. D'après ce procédé, nous voyons aussi paraître le type adorable de M'^"^ Parangon ; puis, en opposition, celui de Zéphire. Il est inutile de répéter toute cette histoire ; mais on peut remarquer que M™® Parangon et Gaudet d'Arras se rencontrent à Paris avec l'auteur, comme son bon et son mauvais génie. C'est cette portion qui constitue en réalité la force et le mérite de ce livre, qui autrement ne serait qu'une ébauche de mémoires personnels.
Gandet d'Arras devient le Mentor funeste d'Edmond ; il l'entraîne à travers tous les désordres, toutes les corruptions, tous les crimes de la capitale, et cela sans intérêt, sans haine, et même avec une sorte d'amitié compatissante pour un jeune homme dont la société lui plaît. D'après sa philosophie longuement développée, il faut, pour être heureux, tout connaître, user de tout, et satisfaire ses passions sans trouble et sans enthousiasme, puis se tarir le cœur progressivement, pour arriver à cette insensibilité contemplative du sage, qui devient sa vraie couronne et le prépare aux douceurs futures de la mort, son unique récompense. En suivant ce système, Edmond, après avoir mené vie joyeuse, déshonoré sa bienfaitrice, essayé jusqu'au plus honteux raffinement du vice, finit par épouser une vieille de soixante ans, pour avoir sa fortune ; elle meurt au bout de trois mois, et l'on accuse Gaudet d'Arras de l'avoir empoisonnée. Cette action ultra-philosophique lui réservait l'échafaud ; mais Gaudet se tue. Edmond est condamné aux galères. Après de longues années de douleurs et de remords il parvient à s'échapper et retourne dans son village ; il est si changé, si souffrant, que personne ne le reconnaît. Ses parents sont morts de douleur : il s'en va errer dans le cimetière cherchant leurs tombes ; il y rencontre son frère Pierrot, qui na point quitté le village, et qui a mené doucement son utile existence en cultivant son champ ; il y a là une scène fort touchante et une belle opposition. L'auteur est un peu retombé dans le roman banal en faisant retrouver ensuite à Edmond sa bienfaitrice, M^^e Parangon qui lui pardonne, le console, et consent même à l'épouser; mais, le jour même du mariage, il est renversé par une voiture qui lui passe sur le corps.
On voit que l'auteur ne s'est pas ménagé en se peignant sous le personnage d'Edmond. Il est certain qu'il a luimême exagéré les traits du personnage pour le rendre plus saisissant, et qu'il ne se jugeait pas digne de la punition qu il suppose. Toutefois, on reconnaît bien dans Edmond le fond même du caractère qui se trahit dans M. Nicolas, c'est-à-dire une sorte de faiblesse présomptueuse qui infirme singulièrement les préleulions philosophiques du disciple
de Gaudet d'Arras. Jamais Edmond ne peut rencontrer la force morale nécessaire pour résister au malheur ou à l'abjection ; contraint à chaque instant d'avouer sa faiblesse, il ne s'adresse qu'à la pitié ou à ce sentiment qui lui fait mille fois répéter : « J'ai voulu peindre les événements d'une vie naturelle et la laisser à la postérité comme une anatomie morale ; » il se fait un mérite de sa hardiesse « à tout nommer, à compromettre les autres, à les immoler avec lui, comme lui, à l'utilité publique. » Jean-Jacques Rousseau, selon lui, a dit la vérité, mais il a trop écrit en auteur. Il ne le loue que d'avoir tiré de l'oubli et fait vivre éternellement Mm^ de Warens ; il fait remarquer, à ce propos, . le rapport qui existe entre elle et M™e Parangon, s'applaudissant d'avoir célébré cette dernière et rapporté sous des noms supposés, ses aventures avec elle dans le Paysan perverti publié en 1775, avant les Confessions de Rousseau. « Ne vous indignez pas contre moi, ajoute-t-il, de ce que je suis homme et faible ; c'est par là qu'il faut me louer, car, si je n'avais eu que des vertus à vous exposer, où serait l'effort sur moi-même ? Mais j'ai eu le courage de me dévêtir â ex amt vous, d'exposer toutes mes faiblesses, toutes mes imperfections, mes turpitudes, pour vous faire comparer vos semblables à vous-mêmes... On croit, ditil encore, s'instruire par les fables: eh bien, moi, je suis un animal multiple, quelquefois rusé comme le renard, quelquefois bouché, lent et stupide comme le baudet, souvent fier et courageux comme le lion, parfois fugace et avide comme le loup... » L'aigle, le bouc ou le lièvre lui fournissent encore des assimilations plus ou moins modestes ; mais quelle est donc cette singulière philosophie qui, sous prétexte de vivre selon la nature, abaisse l'homme au niveau de la brute ou plutôt ne l'élève qu'à la qualité d'animal multiple?
Nous arrivons aux Contemporaines, un des ouvrages les plus connus de Rétif. Beaucoup de ses premiers romans ont été reproduits dans cette immense collection qui comprend quarante-deux volumes de 1781 à 1785. Les Contemporaines, illustrées de cinq cents gravures fort soignées pour la plupart, restei'ont comme une reproduction curieuse,
mais exagérée, des costumes et des mœurs de la fin du xviii*^ siècle. Elles curent beaucoup de succès, surtout en province et à l'étranger. Ce (ut cettt compilation énorme, payée à quarante-huit livres la feuille, qui permit à l'auteur de faire graver les cent vingt figures du Paysan-Paysanne pervertis. Comme Dorât, il se ruinait à faire illustrer ses œuvres. Le succès de cette collection fit qu'il ajouta un grand nombre de suites, telles que les Françaises, les Parisiennes, les Provinciales, et jusqu'à une dernière série aux descriptions scabreuses, intitulée le Palais-Royal.
A cette époque, Agnès Lebègue ne vivait plus avec lui. Retirée à la campagne, elle s'était consacrée à l'éducation de quelques jeunes personnes. Rétif charma son isolement par des relations assez suivies avec la fille d'un boulanger, Virginie, qui lui coûta quelque argent et lui causa d'assez grands chagrins en dépensant avec des étudiants les produits de la vente de ses chefs-d'œuvre. De plus, elle le traitait d'avare et finit par l'abandonner pour un caissier de banque. La seule vengeance de l'auteur fut d'écrire le Quadragénaire, afin de regagner du moins avec sa triste aventure l'argent qu'elle lui avait coûté. Ce titre indique l'âge oh commençait la décadence du séducteur, mieu*prononcée encore cinq ans plus tard, lorsqu'il eut le malheur de connaître Sara. La tristesse qu'il éprouva lui donna l'idée de commencer le Hibou ou le Spectateur nocturne [\), se désignant lui-même sous cet aspect d'oiseau de nuit que lui donnaient de loin cet œil noir et ce nez aquilinqui, gracieux jadis, tournait déjà à la caricature. Ce livre est l'origine des Nuits de Paris.
Lorsque Rétif composa le Nouvel Aheilard, il était épris d'une jolie charcutière appelée M'^^ Londo, car il lui fallait toujours un modèle pour chacun de ses ouvrages. On trouve dans ce livre le germe de sa Physique. La charcutière, ignorante par état, était curieuse d'astronomie non. moins que la belle marquise à laquelle Fontenelle adressait ses savants entretiens. De là tout un système cosmogonique à la portée... des jolies charcutières ! A force de creuser
(1) Le titre exact est Les Nuits de Paris ou le Spectateur nôctuj-ne.
ses idées transmondaines, Rétif se vit conduit à écrire l'Homme volant, plaidoyer fort ingénieux en faveur de l'aérostation. La machine qui transporte Victorin dans les airs est décrite avec une scrupuleuse minutie. Il s'est inspiré là probablement du Voyage de Cyrano, qui prévoyait aussi longtemps à l'avance la découverte de Montgolfier.
Enfin parut l'ouvrage intitulé la Vie de mon père, qui, sans obtenir le succès matériel du Paysan perverti, fit grand honneur à Rétif de la Bretonne auprès du public sérieux. Il décrit là avec simplicité et avec charme l'existence paisible et les vertus modestes d'un honnête homme dont il avoue qu'il aurait dû suivre l'exemple. Deux portraits de son père Edme Rétif et de sa mère Barbe Bertrot illustrent cet ouvrage, où l'auteur manifeste pour la vertu et la pureté des mœurs les regrets que l'ange déchu put concevoir du paradis.
Un livre amer, douloureux, plein de rage et de désespoir succéda à cette idylle domestique ; la Malédiction paternelle, livre où se révèle peut-être le triste souvenir de quelque drame de famille, contient l'histoire de Zéfire (1), premier échelon de la décadence morale de l'écrivain. La Découverte australe et l'Andrographe, ouvrage philosophique où l'utopie tient une grande place, se rattachent à cette dernière période de la vie littéraire de Rétif, pendant laquelle il lui arriva d'écrire quatre-vingt-cinq volumes en six ans. Rétif eut le malheur à cette époque de perdre un ami précieux qui l'avait souvent aidé de sa bourse, et qui, comme censeur, le protégeait dans la publication de ses ouvrages. Cet homme, qui s'appelait Mairobert, s'ennuyait de la vie. Résolu à mourir, il eut la bonne idée de parafer d'avance plusieurs des ouvrages de Rétif. Ce dernier vint les retirer et lui conta ses chagrins de ménage et de fortune. En même temps, il enviait le sort de Mairobert, jeune, riche et en grand crédit.
— Que de gens, lui répondit ce dernier, que l'on croirait heureux et qui sont au désespoir !
(1) Que l'on retrouve dans Monsieur Nicolas.
APPENDICH 317
Le surlendemain, Rétif apprit que son protecteur s'était coupé les veines dans un bain et s'était achevé d'un coup de pistolet.
— Me voilà seul ! s'écrie Rétif dans le Drame de la Vie, après avoir rapporté cette fia douloureuse. O Dieu ! comme le sort me poursuit ! Cet homme allait me donner une existence... Retombons dans le néant !
Cependant, uu autre ami riche, nommé Bultel-Dumont, remplaça pour lui Mairobert. Rétif fut introduit par ce dernier patron dans une sorte de société intermédiaire où se rencontraient la haute bourgeoisie, la robe, la littérature et quelque peu de la noblesse. Robe, Rivarol, Goldoni, Caraccioli, — des acteurs, des artistes, — le duc de Gèvres, Préval, Pelletier de Mortefontaine, tel était le côté brillant de cette société, avide de lectures, de philosophie, de paradoxes, de bous mots et d'anecdotes piquantes. Les salons de Dumonl, de Préval et de Pelletier s'ouvraient tour à tour à ce public d'intimes. Une des personnes qui produisirent le plus d'impression sur Rétif, encore un peu nouveau dans le monde, fut M"^® de Montalembert, qui l'accueillit avec sympathie.
— Que n'ai-je trente ans de moins ! s'écria-t-il.
Et il s'inspira du type de cette aimable femme pour en faire la marquise des Nuits de Paris, sorte de providence occulte qu'il chargeait du soin des malheureux et des souffrants rencontrés dans ses expéditions nocturnes.
Vers la même époque. Rétif fit la connaissance de Beaumarchais, qui, appréciant son double talent d'écrivain et d'imprimeur, voulut le mettre à la tête de l'imprimerie de Kehl, où se faisait la grande édition de Voltaire ; il refusa et s'en repentit plus tard.
Une autre maison s'ouvrit encore pour l'écrivain que signalait alors une célébrité croissante, ce fut celle de Grimod de la Rejaiière fils, jeune homme spirituel, à l'âme ardente, à la tête un peu faible, qui donnait alors des réunions littéraires de gens choisis tels que Chénier, les Trudaine, Mercier, Fontanes, le comte de Narbonne, le chevalier de Castellane, puis Larive, Saint-Prix, etc. La bizarrerie de l'amphitrion éclatait toujours dans l'ordon-
318 nÉTIF DE LA BRETONNE
nance de ses fêtes. Tout Paris s'occupa de deux grandes fêtes philosophiques que donna la Reynière, dans lesquelles il avait établi la cérémonie selon le goût antique. L'élément moderne était représenté par une abondance extraordinaire de café. Pour être admis, il fallait s'engager à boire vingt-deux demi-tasses au déjeuner. L'après-midi était occupé par des séances d'électricité. On dînait ensuite à une vaste table ronde dans une salle éclairée par trois cent soixante-dix lampions. Un héraut, vêtu d'un costume de Bayard, précédait, la lance à la main, les quatorze services, conduits par la Reynière lui-même en habit noir. Un cortège de cuisiniers et de pages accompagnait les mets servis dans d'énormes plats d'argent, et de jolies servantes en costumes romains, placées près des convives, leur présentaient de longues chevelures pour y essuyer leurs doisrts.
Rétif était d'une petite taille, mais robuste et quelque peu replet. Dans ses dernières années, on parlait de lui comme d'une sorte de bourru, vêtu négligemment et d'un abord difficile. Le chevalier de Cubières sortait un jour de la Comédie-Française; en chemin, il s'arrêta chez la veuve Duchesne pour acheter la pièce à la mode. Un homme se tenait debout au milieu de la boutique avec un grand chapeau rabattu qui lui couvrait la moitié de la figure. Un manteau de très gros drap noirâtre lui descendait jusqu'à mi-jambe; il était sanglé au milieu du corps, avec quelque prétention sans doute à diminuer son embonpoint. Le che valier l'examinait curieusement. Cet homme tira de sa poche une petite bougie, l'alluma au comptoir, la mit dans une lanterne, et sortit sans regarder ni saluer personne. Il demeurait alors dans la maison.
— Quel est cet original ? demanda Cubières.
— Eh quoi ! vous ne le connaissez pas ? lui répondit-on. C'est Rétif de la Bretonne.
Pénétré d'étonnement à ce nom célèbre, le chevalier revint le lendemain, curieux d'engager des relations arnica-
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les avec un éerivaiii qu'il aimait à lire. Ce dernier ne répondit rien aux compliments que lui lit l'écrivain musqué si chéri dans les salons du temps. Cubières se borna à rire de cette impolitesse. Ayant eu plus tard l'occasion de rencontrer Rétit" chez des amis communs, il vit en lui un tout autre homme plein de verve et de cordialité. Il lui rappela leur première entrevue.
— Que voulez-vous ! dit Rétif, je suis l'homme des impressions du moment; j'écrivais alors le Spectateur nocturne, et, voulant être un hibou véritable, j'avais fait vœu de ne parler à personne.
Il y avait bien aussi quelque affectation dans ce rôle de bourru, renouvelé de Jean-Jacques. Cela excitait la curiosité des gens du monde, et les femmes du plus haut rang se piquaient d'apprivoiser l'ours. Alors, il redevenait aimable ; mais ses galanteries à brûle-pourpoint, son audace, renouvelée de l'époque où il jouait le rôle d'un Faublas de bas étage, effrayaient parfois les imprudentes forcées d'écouter tout à coup quelque boutade cynique.
Un jour, il reçut une invitation à déjeuner chez M. Senac de Meilhan, intendant de Valenciennes, avec quelques bourgeois provinciaux qui désiraient voir l'auteur du Paysan perverti. Il y avait là, en outre, des académiciens d'Amiens et le rédacteur de la Feuille de Picardie. Rétif se trouva placé entre une M^^ Denys, marchande de mousseline rayée, et une autre dame modestement vêtue qu'il prit pour une femme de chambre de grande maison. En face de lui était un jeune provincial plaisant qu'on appelait Nicodème, puis un sourd qui amusait la société en parlant çà et là de choses qui n'avaient aucun rapport avec la conversation. Un petit homme propret, affublé d'un habit en camelot blanc, faisait l'important et traitait de fariboles les idées politiques et philosophiques qu'émettait le romancier. Une M™*^ Laval, marchande de dentelles de Malines, le défendait au contraire et lui trouvait du fonds. On était alors en 1789, de sorte qu'il fut question pendant le repas de la nouvelle constitution du clergé, de l'extinction des privilèges nobiliaires et des réformes législatives. Rétif, se voyant au milieu de bonnes gens bien ronds, et qui
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l'écoutaient en général avec faveur, développa une foule de systèmes excentriques. Le sourd les hachait de coq-à-l'âne d'une manière fort incommode, l'homme en camelot blanc les perçait d'un trait vif ou d'une apostrophe pleine de gravité. On finit, selon l'usage d'alors, par des lectures. Mercier lut un fragment de politique. Legrand d'Aussy une dissertation sur les montagnes d'Auvergne. Rétii développa son système de physique, qu'il proclamait plus raisonnable que celui de BufFon, plus vraisemblable que celui de Newton. On se jeta à son cou, on proclama le tout sublime. Le surlendemain, l'abbé Fontenai, qui s'était trouvé aussi au déjeuner, lui apprit qu'il avait été victime d'un projet de mystification dont le résultat, du reste, avait tourné à son honneur. La marchande de mousseline était la duchesse de Luynes, la marchande de dentelle était la comtesse de Laval, la femme de chambre était la duchesse de Mailly; leNicodème, Malliieu de Montmorency ; le sourd, l'évèque d'Autun ; l'homme en camelot, l'abbé Sieyès, qui, pour réparer la sévérité de ses observations, envoya à Rétif la collection de ses écrits. On avait voulu voir le Jean-Jacques des halles dans toute sa fougue et dans toute sa désinvolture cynique. On ne trouva en lui qu'un conteur amusant, un utopiste quelque peu téméraire, un convive assez peu fait aux usages du monde pour s'écrier que c'était la première fois qu'il mangeait des huîtres, mais prévenant avec les dames et s'occupant d'elles presque exclusivement. Si, en effet, quelque chose peut atténuer les torts nombreux de l'écrivain, son incroyable personnalité et l'inconséquence continuelle de sa conduite, c'est qu'il a toujours aimé les femmes pour elles-mêmes avec dévouement, avec enthousiasme, avec folie. Ses livres seraient illisibles autrement.
Mais bientôt nous voici en pleine révolution. Le philosophe qui prétendait effacer Newton, le socialiste dont la hardiesse étonnait l'esprit compassé de Sieyès, n'était pas un républicain. Il lui arrivait, comme aux principaux créateurs d'utopies, depuis Fénelon et Saint-Pierre jusqu'à Saint-Simon et Fourier, d'être entièrement indifférent à la forme politique de l'Etat. Le communisme même, qui for-
mait le fond de sa doctrine, lui paraissait possible sous l'autorité d'un monarque, de même que tontes les réformes du Pornotjraphc et du Gynngraplia lui semblaient praticables sous l'autorité paternelle d'un bon lieutenant de police. Pour lui comme pour les musulmans, le prince personnifiait l'Etat propriétaire universel. Eu tonnant contre l'infâme propriété (c'est le nom qu'il lui donne mille fois), il admettait la possession personnelle, transmissible à certaines conditions, et jusqu'à la noblesse, récompense des belles actions, mais qui devait s'éteindre dans les enfants, s'ils n'en renouvelaient la source par des traits de courage ou de vertu.
Dans le second volume des Contemporaines, Rétif donne le plan d'une association d'ouvriers et de commerçants qui réduit à rien le capital : — c'est la banque d'échange dans toute sa pureté. — Voici un exemple : Vingt commerçants, ouvriers eux-mêmes, habitent une rue du quartier Saint- Martin. Chacun d'eux est le représentant d'une industrie utile. L'argent manque par suite des inquiétudes politiques, et cette rue, autrefois si prospère, est attristée de l'oisiveté forcée de ses habitants. Un bijoutier orfèvre pui a voyagé en Allemagne, qui a vu les hernutes, conçoit l'idée d'une association analogue des habitants de la rue : on s'engagera à ne se servir d'aucune monnaie et à tout acheter ou vendre par échange, de sorte que le boulanger prenne sa viande chez le boucher, s'habille chez le tailleur et se chausse chez le cordonnier ; tous les associés doivent agir de même. Chacun peut acquérir ou dépenser plus ou moins, mais les successions retournent à la masse, et les enfants naissent avec une part égale dans les biens de la société ; ils sont élevés à frais communs, dans la profession de leur père, mais avec la faculté d'en choisir une autre en cas d'aptitude différente ; ils recevront, du reste, une éducation semblable. Les associés se regarderont comme égaux, quoique quelques-uns puissent être de professions libérales, parce que l'éducation les mettra au même niveau. Les mariages auront lieu de préférence entre des personnes de l'association, à moins de cas extraordinaires. Les. procès seront soutenus pour le compte de tous ; les acquisitions profite-
ront à la masse, et l'argent qui reviendra à la société par suite de ventes faites en dehors d'elle sera consacré à acheter les matières premières en raisou de ce qui sera nécessaire pour chaque état. — Tel est ce plan, que l'auteur n'avait pas, du reste, l'idée d'appliquer à la société entière, car il donne à choisir entre diiFérentes formes d'association, laissant à l'expérience les conditions de succès de la plus utile, qui absorberait naturellement les autres. Quant à la vieille société, elle ne serait point dépouillée ; seulement elle subirait forcément les chances d'une lutte qu'il lui serait impossible de soutenir longtemps.
Cependant l'écrivain vieillissait, toujours morose de plus en plus, accablé par les pertes d'argent, par les chagrins de son intérieur. Sa seule communication avec le monde était d'aller le soir au café Manoury, où il soutenait parfois à voix haute des discussions politiques et philosophiques. Quelques vieux habitués de ce café, situé sur le quai de l'Ecole, ont encore présents à la mémoire sa vieille houppelande bleue et le manteau crotté dont il s'enveloppait en toute saison. Le plus souvent il s'asseyait dans un coin, et jouait aux échecs jusqu'à onze heures du soir. A ce moment, que la partie fût achevée ou non, il se levait silencieusement et sortait. Où allait-il ? Les Nuits de Pa?'is nous l'apprennent : il allait errer, quelque temps qu'il fît, le long des quais, surtout autour de la Cité et de l'île Saint-Louis ; il s'enfonçait dans les rues fangeuses des quartiers populeux, et ne rentrait qu'après avoir fait une bonne récolte d'observations sur les désordres et les scènes sanglantes dont il avait été le témoin. Souvent il intervenait dans ces drames obscurs, et devenait le don Quichotte de l'innocence persécutée ou de la faiblesse vaincue. Quelquefois il agissait par la persuasion ; parfois aussi son autorité était due au soupçon qu'on avait qu'il était chargé d'une mission de police,
11 osait davantage encore en s'informant auprès des portiers ou des valets de ce qui se passait dans chaque maison, en s'introduisant sous tel ou tel déguisement dans l'intérieur des familles, en pénétrant le secret des alcôves, en surprenant les infidélités de la femme, les secrets naissants
de la fille, qu'il divulguait dans ses écrits sous des fictions transparentes. De là des procès et des divorces. Un jour . il faillit être assassine par un certain E..., dont il avait fait figurer la femme dans ses Contemporaines . C'était habituellement le matin qu'il rédigeait ses observations de la veille. Il ne faisait pas moins d'une nouvelle avant le déjeuner. Dans les derniers temps de sa vie, en hiver, il travaillait dans son lit faute de bois, sa culotte par dessus son bonnet, de peur des courants d'air. Il avait aussi des singularités qui variaient à chacun de ses ouvrages, et qui ne ressemblaient guère aux singularités en manchettes d'Haydn et de M. de BufFon, Tantôt il se condamnait au silence comme à l'époque de sa rencontre avec Cubières, tantôt il laissait croître sa barbe, et disait à quelqu'un qui le plaisantait :
— Elle ne tombera que lorsque j'aurai achevé mon prochain roman.
— Et s'il y a plusieurs volumes ?
— Il en aura quinze.
— Vous ne vous raserez donc que dans quinze ans ?
— Rassurez-vous, jeune homme, j'écris un demi-volume par jour.
Quelle fortune immense il eût faite de notre temps en luttant de vitesse avec nos plus intrépides coureurs du feuilleton, et de fougue triviale avec les plus hardis explorateurs des misères de bas étage ! Son écriture se ressent du désordre de son imagination ; elle est irréguliére, vagabonde, illisible ; les idées se présentent en foule, pressent la plume, et l'empêchent de former les caractères. C'est ce qui le rendait ennemi des doubles lettres et des longues syllabes, qu'il remplaçait par des abréviations. Le plus souvent, comme on sait, il se bornait à composer à la casse son manuscrit. Il avait fini par acquérir une petite imprimerie où il casait lui-même ses ouvrages, aidé seulement d'un apprenti.
La Révolution ne pouvait lui être chère d'aucune façon ,
car elle mettait en lumière des hommes politiques fort peu
sensibles à ses plans philanthropiques, plus préoccupés de
I formules grecques et romaines que de réformes fondamen-
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taies. Babeuf aurait pu seul réaliser son rêve ; mais, découragé de ses propres plans à cette époque, Rétif ne marqua aucune sympathie pour le parti du tribun communiste. Les assignats avaient englouti toutes ses économies, qui ne se montaient pas à moins de soixante-quatorze mille francs, et la nation n'avait guère songé k remplacer, pour ses ouvrages, les souscriptions de la cour et des grands seigneurs dont il avait usé abondamment. Toutefois, Mercier, qui n'avait pas cessé d'être son ami, lit obtenir à Rétif une récompense de deux mille francs pour un ouvrage utile aux mœurs, et le proposa même comme candidat à l'Institut national. Le président répondit dédaigneusement :
— Rétif de la Bretonne a du génie, mais il n'a point de goût.
— Eh ! messieurs, répliqua Mercier, quel est celui de nous qui a du génie ?
On rencontre dans les derniers livres de Rétif plusieurs récits des événements de la Révolution. Il en rapporte quelques scènes dialoguées dans le cinquième volume du Drame de la Vie, Il est a regretter que ce procédé n'ait pas été suivi plus complètement. Rien n'est saisissant comme cette réalité prise sur le fait. Voici, par exemple, une scène qui se passe le 12 juillet devant le café Manoury :
(( Un homme, des femmes. — Lambesc ! Lambesc !... On tue aux Tuileries !
Une marchande de billets de loterie. — Où courez-vous donc ?
Un fuyard, — Nous remmenons nos femmes.
La marchande. — Laissez-les s'enfuir seules, et faites volte-face.
Son futur. — Allons ! allons, rentrez. »
Il n'y a rien de plus que ces cinq lignes ; on sent la vérité brutale ; les dragons de Lambesc qui chargent au loin, les portes qui se ferment, une de ces scènes d'émeute si communes à Paris.
Plus loin. Rétif met en scène Collot d'Herbois, et le félicite de son Paysan magistrat ; mais Collot n'est préoccupé que de politique.
« — Je me suis fait jacobin, dit-il; pourquoi ne l'etesvous pas ?
» — A cause de trois infirmités très gênantes...
» — C'est une raison. Je vais me livrer tout entier à la chose publique, et je ne perdrai ni mon temps ni mes peines. D'abord, je veux m'attacher à Robespierre ; c'est un grand homme.
j> — Oui, invariable. »
Collot continue :
« — J'ai l'usage de la parole, j'ai le geste, la grâce dans la représentation... J'ai une motion à faire trembler les rois. Je viens de faire VAlmanach du père Gérard, — excellent titre. Je tacherai d'avoir le prix pour l'instruction des campagnes; mon nom se répandra dans les départements; quelqu'un d'eux me nommera... »
La silhouette de Collot d'Herbois n'est-elle pas là tout entière ? Mais l'auteur ne s'en est pas tenu toujours à ces portraits rapides, et, à côté de ces exquisses fugitives, on trouve des pages qui s'élèvent presqu'à l'intérêt de l'histoire, comme celles qu'il consacre à Mirabeau, et que cette grande figure semble avoir illuminée de son immense reflet.
Le dialogue de Rétif et de Mirabeau est un des plus :urieux chapitres de Monsieur Nicolas. L'auteur, qui avait la rage des pseudonymes, se déguise ici sous le nom de Pierre, qu'il a employé déjà dans d'autres ouvrages. « En ipprochant de Mirabeau, dit-il, je vis un homme qui était lans un resserrement de cœur et qui avait besoin de j'épancher. » Rétif lui manifesta des doutes sur la pureté le cette Révolution qui avait commencé par des meurtres :
« — R^'^fléchi par caractère, ajouta-t-il, et courageux par ^cflexion, les têtes m'effrayèrent ; lorsque je rencontrai le îorps de Berthier traîné par vingt- quatre polissons, je 'remis, — je me tâtai pour sentir si ce n'était pas moi... Dépendant, à la vue de la Bastille prise et démolie, je
sentis un mouvement de joie... Je l'avais redoutée, cette terrible Bastille !
)) Mirabeau en ce moment me serra la main avec transport.
» — Regarde-moi, dit-il; toute l'énergie des Français réunis n'égale pas celle qui était dans cette tête ; mais, hélas! elle diminue!... C'est moi qui ai fait prendre la Bastille, tuer Delaunay, Flesselles.. . C'est moi qui ai voulu que le roi vînt à Paris le 17 juillet : ce fut moi qui le fis garder, recevoir, applaudir; c'est moi qui, voyant les esprits se rasseoir, fis arrêter Berthier à Compiègne par un des miens, qui le fis demander à Paris, qui, la veille de son arrivée, cherchai un vieux bouc émissaire dans Foulon, son beau-père, que je fis dévouer aux mânes du despotisme ministériel ; ce fut moi qui fis porter sa tête enfourchée audevant de son gendre, non pas pour augmenter l'horreur des derniers moments de cet infortuné, mais pour mettre de l'énergie dans l'âme molle et vaudevillière des Parisiens par cette atrocité... ïu sais que je réussis, que je fis fuir d'Artois, Condé, tous les plats courtisans et les impudentes courtisanes, c'est moi qui ai tout fait, et, si la Révolution réussit jusqu'à un certain point, j'aurai un jour un temple et des autels. N'oublie pas tout ce que jeté dis là... Continue tes questions ; j'y répondrai, quand il le faudra.
» — Et Versailles, les 5 et 6 octobre ?
» — Versailles !... s'écria Mirabeau. (Il se tut d'abord et marcha vite.) Versailles ! c'est mon chef-d'œuvre... Mais, va, va ! '
» — Je t'écoute, et je te jure un inviolable silence !
)) — Je ne sais ce que tu veux dire par ton silence inviolable, car tu as des termes à toi : on ne viole pas le silence, mais la grammaire !... Apprends que c'est moi qui ai fait venir ici et l'Assemblée nationale, et le roi, et la cour. D'Orléans n'a seulement pas été consulté, quoiqu'il payât... Juge combien étaient ridicules les informations de ce vil Châtelet, que j'avais fait nommer juge des crimes de lèsenation, et qui, s'il n'avait pas été composé de têtes à perruque, aurait pu devenir quelque chose !... Mais l'horrible et nécessaire spectacle de Foulon, de Berthier (c'est ceci qui
a crçusé l'effroi; la Bastille, Delaunay, Flesselles, n'avaient effrayé que la cour) avait bouleversé toute l'infâme oligarchie des prêtres, des robins, des sous-robins, et même de l'ofllciaille, à la tête de laquelle mon frère voulait se mettre ; malheureusement pour lui, quand nos parents le firent, mon père était auteur et ma mère ivre, de sorte qu'il n'a que la soif pour toute énergie... Je sentais depuis longtemps que, tant que nous serions à Versailles, nous ne ferions rien qui vaille, environnés que nous étions de gardes du corps et de gardes-suisses, qu'un souris, une caresse pouvait mettre dans le parti de la cour; j'arrangeai mâlement tout cela. Je n'en voulais aux jours de personne ; je voulais, après avoir soûlé le peuple d'anarchie, comme pendant les cinq jours d'interrègne des anciens Perses, rétablir le roi, et me faire... maire du palais... Mais, ayant pris toute la canaille, jusqu'aux dévergondées de la rue Jean-Saint-Denis, il arriva quelque désordre que je sus arrêter par mes émissaires. Quelques-unes de ces malheureuses menacèrent la reine; je l'appris et je les fis fusiller adroitement. L'effervescence était telle, que tout Paris fut ébranlé, tout, honnêtes, déshonnêtes, malhonnêtes, catins, femmes mariées, jeunes filles, gens de courage et lâches; on vit, dans la bagarre, jusqu'au petit Rochelois Nougaret, qui talonnait le chasseur Josse, récemment libraire... J'en ai ri de bon cœur; je me croyais au spectacle de la Grand' Pinte, et qu'on y donnait la tragédie du Peccata; passemoi celte idée bouffonne, la dernière peut-être que j'aurai; elle me fut suggérée en voyant dans la troupe une foule de bas auteurs, Camille Desmoulins à côté de Durosoy, Royou en garçon tailleur, Geoffroy en cordonnier, l'abbé Poncelin en ramoneur, Mallet du Pan en écrivain des Charniers, Dussieux et Sautereau en charcutiers, l'abbé Noël et Rivaroi en perruquiers... »
Ici, l'énumération devient satirique et attaque la plupart des auteurs du temps ; on cite même une certaine auteuse, à cheval sur un canon, qui criait : « Ma rose au premier héros ! — En avez-vous un million ? » lui répondit un enthousiaste. Mirabeau se compare lui-même au frère Jean des Entomures, et, après le récit bouffon de cette expédi-
tion terrible, se plaint de ses ennemis, qui ont gagné par de l'or une petite juive, sa maîtresse, appelée Esther Nomit... « Mais je le sais, ajoute-t-il, et je trompe Dalila et les Philistins. »
Puis la conversation se porte sur labolition de la noblesse, sur la nouvelle constitution du clergé, avec des interruptions et des apartés bizarres, qui rappellent le dialogue du Neveu de Rameau. Mirabeau se livre à de longues tirades, qu'il interrompt de temps en temps pour reprendre haleine, en disant à son interlocuteur : « Allons, parle, continue...; car, je le sais, tu aimes à pérorer... » Puis, à la première objection, il lui crie : a O buse !... pauvre homme ! je t'ai vu plus de verve autrefois, w Puis il entame une dissertation sur les biens du clergé, et se plaint du peu de talent que Maury a déployé à la tribune dans cette question. « Voilà ce que j'aurais dit à sa place, » s'écrie-t-il ; et, se \ promenant dans sa chambre comme un lion dans une cage, il prononce tout le discours qu'aurait dû tenir l'abbé Maury. \ De temps en temps il s'interrompt, s'étonnant de ne pas entendre les applaudissements de l'Assemblée, tant il est à son rôle. Il s'applaudit des mains, il pleure aux arguments qu'il arrache à l'éloquence supposée de son adversaire ; puis, quand l'émotion qu'il s'est produite à lui-même s'est dissipée, il essuie la sueur de son front, relève sa noire chevelure, et dit : « Et, si Maury avait eu le nerf de parler ainsi, voilà ce que j'aurais répondu... » Nouveau discours qui dure une heure et amène une péroraison qu'il commence ■ par a Je me résume, messieurs... » Enfin il éclate de rireen s'apercevant qu'il vient d'épuiser ses poumons pour un seul auditeur. !
Il revient à la discussion simple, et fait le portrait de Necker :
«... Un grand homme, parce qu'il a eu par hasard une grande place... Du reste, plus petit en place que dehors, comme tous les hommes médiocres... Il était calqué pour être premier commis ; il aurait pu ne pas se déshonorer dans cette position, où l'on n'est jamais vu qu'à demi-jour. C'est aujourd'hui un piètre sire, incapable d'une résolution solide, et qui revient par pusillanimité à la noblesse, qui
le hait et le méprise. Il est étonné de ce qu'il a fait, comme les sots et les petits scélérats... Juge combien de pareils hommes doivent m'inspirer de mépris, à moi qui marcherais seul contre un million ! Eh ! combien dans notre assemblée sont des Mirabeau en apparence, qui eussent été des Necker, s'ils n'avaient pas été soutenus par une assemblée !... Non, mon ami, je n'en vois pas un, pas un, qui eût fait seul ce que j'ai fait seul... Quand j'ai tenu le despotisme ministériel dans mes mains nerveuses, je l'ai serré à la gorge; je lui ai dit : Combat à mort ! je t'étouffe, ou tu m' étouffer as 1 Je l'ai presque étouffé... Mais il me garde un croc-en-jambe...
» — En vérité, je crois, lui dis-je alors, mon cher Riquetti, que vous feriez un grand ministre !... Puissiezvous réussir à mériter dans cette place la seule véritable gloire, celle de contribuer au bonheur des peuples !...
» — Te voilà donc aussi dans la triviale vertu de nos philosophistes ! Le peuple! le peuple !... le peuple est fait pour les gens de mérite, qui sont le cerveau du genre humain : ce n'est que par et pour nous qu'il doit être heureux. Moïse a été le cerveau juif, Mahomet le cerveau arabe; Louis XIV, tout petit qu'il était, a été le cerveau français pendant quarante ans... C'est moi qui le suis maintenant, »
Ici, Rélif pose lu question de savoir si la liberté est un bien pour les individus.
« — La liberté, dit Mirabeau, n'est pas un avantage réel pour les enfants, les imbéciles, les fous..., pour certains hommes qui ne sont pas fous, mais dont la judiciaire est fausse, — comme sont tous les scélérats, les timbrés, les méchants par caractère, — les trop passionnés, comme nous l'avons été quelquefois, ajoute-t-il, les joueurs, les débauchés, les ivrognes, en un mot les trois quarts des hommes !...
» Le répuhlicisme , ajoute-t-il, comme le conçoivent Robespierre et quelques autres, est l'anarchisme, un gouvernement inétablissable ; mais les chefs qui sont dans l'Assemblée nationale sont soutenus par des subalternes, auxquels on ne fait pas assez d'attention : Camille Desmou-
lins, qui crie, clabaude, a la plus mauvaise tête, parle mal, écrit bien; un homme plus obscur, Danton, est un fourbe, fripon, égoïste, scélérat dans toute la force du terme, comme certaines gens disent que je le suis ; un autre intrigant, qui se remue, s'agite, a une immense activité, l'excapucin Chabot; un honnête homme, mais trop exalté, c'est Grangeneuve... Oh ! que je plains la nation, si ces fous sont mis en place ! Que je plains la nation, si l'on y met des nullités comme nous en avons tant dans notre assemblée actuelle ! Une foule de procureurs, d'avocats, des Chapelier, des Sumac, des... des... empestent l'Assemblée de l'esprit d'astuce et de chicane... Mon ami, si je cesse d'exister, que ces plumassiers feront de mal !... Si un homme méprisé, comme ce faquin de Robespierre, venait à acquérir quelque prépondérance, vous le verriez devenir grave, couvert, atroce... Moi seul, je pourrais l'arrêter... »
Peu de jours après cette conversation, Mirabeau mourut.
({ Je ne pus entrer, dit l'écrivain, pendant sa dernière maladie, parce que je n'étais pas connu de ses alentours, surtout du sieur Cabanis... Ah ! si Préval avait vécu, Mirabeau vivrait encore ! »
Préval était un médecin qui avait sauvé Rétif de plusieurs maladies dangereuses.
Rétif attribue à la mort de Mirabeau la chute suprême de la monarchie. C'est en se voyant privés de ce dernier appui intéressé sans doute, puisque Mirabeau comptait devenir une sorte de maire du palais, que Louis XVI et Marie-Antoinette se décidèrent au voyage de Varennes... « Cet homme était, dit-il ailleurs, le dernier espoir de la patrie, que ses vices mêmes eussent sauvée..., tandis que les vertus des sots, tels que Chamaillard et d'Ormesson, l'ont perdue. » Et, revenant sur ses propres misères, causées par la dépréciation des assignats, qui lui faisaient perdre ses soixante-quatorze mille francs d'économies, il se rappelle avec amertume que Mirabeau lui avait dit : « Il faudrait déchirer à coups de nerfs de bœuf tout marchand d'argent, et faire brûler vif ou piler dans un mortier tout déprédateur des assignats. »