‹ Retraite et mort de Charles-Quint au monastère de YusteChapitre 2 sur 25 · LETTRES SUR LA RETRAITE ET LA MORT · texte numérisé non relu

LETTRES SUR LA RETRAITE ET LA MORT

DE

Le 7 décembre 151%, les états généraux des Pays- Bas étaient assemblés à Bruxelles, dans la grande salle du palais bâti par le duc de Brabant Jean [IT La régente, Marguerite d'Autriche, les avait convoqués, par l'ordre de Maximilien LI”. Elle assistait à cette séance avec son Jeune neveu larchiduc Charles, et trois commissaires expressément désignés par l'Empereur : Frédéric, comte palatin du Rhin, Félix, comte de Wurtemberg, et Nicaise Hackeney, maitre d'hôtel de larchiduc.

Le président du conseil privé, Gérard de Plaine , sei-

gneur de la Roche, porta la parole au nom de l'Empereur. Après avoir exposé que ce prince avait l'intention de prendre la croix et de marcher contre les infidèles; qu'il désirait, par ce motif, que son petit-fils vint visiter les pays d'Allemagne auxquels il aurait à succéder, et se faire connaître de ses futurs sujets, il fit la demande d'une aide destinée à couvrir les frais du voyage de l’archidue. Il demanda, de plus, que les états fournissent à l'Empereur le moyen de payer la dot de madame Isabeau, l'une de ses petites-filles, fiancée au roi de Danemark; qu'ils lui accordassent 300,000 florins pour l'acquittement des dettes arriérées du trésor, et enfin que la somme nécessaire à l'entretien de 500 hommes d'armes fût comprise dans les subsides à voter par eux.

Les états délibérèrent sur cette remontrance. Leur réponse, inspirée par les députés de Brabant, fut que, au lieu d'appeler l'archidue en Allemagne, où il n'avait rien à prétendre encore, l'Empereur ferait beaucoup mieux de lui remettre l'administration dés pays qui lui étaient dévolus depuis huit ans. Ils exprimèrent, en conséquence, le vœu que Maxunilien émancipât son petit-fils : à cette condition, ils lui offraient 100,000 florins, en récompense des peines qu'il avait prises, et des dépenses qu'il avait eu à supporter, pendant sa tutelle. |

La régente accuetlhit gracieusement le vœu des états; les commissaires de l'Empereur, de leur côté, s’y montrèrent favorables; l'archiduc leur Lémoigna combien il en était touché, par des paroles simples et affectueu-

(5) ses (1). Le comte de Wurtemberg fut envoyé à Maximilien, pour le lui faire agréer (2). | L'Empereur ne pouvait avoir d'objection sérieuse contre la demande des états des Pays-Bas; d'ailleurs, les 100,000 florins qu'on lui promettait (5) auraient résolu toutes les difficultés qui se seraient élevées dans son esprit. Sa détermination fut donc bientôt arrêtée :

il commit l’archiduchesse régente, le comte palatin Frédérie, le comte Félix de Wurtemberg, le président de Plaine et Nicaise Hackeney, pour , en son nom, émanciper son petit-fils (4:.

. Cet acteimportant s’accomplit le à janvier 1515, dans une assemblée solennelle des états généraux. A partir de ce jour, Charles exerça tous les droits de la souveraineté : il achevait à peine alors sa quinzième année.

Il n'avait pas encore seize ans, lorsque la mort de

Ferdinand le Catholique l'appela à succéder aux cou-

(4) Elles nous ont été conservées dans le registre des états de Brabant; les voici : « Messieurs, je vous remercie de l'honneur et bonne » affection que me portez. Soyez bons et loyaux subjects, je vous » seray bon prince. »

(2) Archives des états de Brabant : Rootboeck, fol. 46 vo-48. — Archives de Mons : registre du conseil de ville commencant en 1509, et finissant en 1522. ;

(5) Charles-Quint ordonna de lui compter 450,000 florins, après son émancipation, et de plus, il continua de lui faire payer, chaque année, une subvention de 50,000 florins qu'il s'était attribuée sur la recette générale des Pays-Bas. { Bulletins de la Commission royale d'histoire, 2° série, t. VIT, p. 76.)

(4) Lettres patentes du 25 décembre 451%, données à Inspruck. (lbid., p. 71.)

(4) ronnes de Casülle et d'Aragon, ainsi qu'aux vastes États qui en dépendaient dans le nouveau monde et en Jtalie, Il n'en comptait que dix-neuf au moment où les électeurs lui déférèrent la dignité impériale, vacante par la mort de son aïeul He

Plus d'un prince eùt été écrasé sous le poids de tant de puissance et de grandeur. Charles - Quint prouva que la tâche immense qui lui était imposée n'excédait point ses forces : pendant quarante ans, 1l remplit l'Europe du bruit de son nom, et de l'éclat de ses entreprises militaires et politiques.

Un écrivain qui tient le premier rang parmi les historiens de notre époque, a donné naguère un magnifique résumé de ce règne glorieux (1). Nous nous bornerons ici à retracer les faits qui ont une liaison directe avec le recueil de documents dont la publication nous a été confiée. Nous expliquerons les circonstances qui amenèrent Charles-Quint à renoncer au pouvoir suprèême. Nous dirons comment, ayant résolu de descendre du trône, il fit choix, pour sa retraite, du monastère de Yuste. Nous parlerons des bâtiments qu'il ordonna d'élever dans ce monastère, du temps qu'exigea leur construction, des sommes qui y furent employées, et nous entrerons dans quelques détails sur les persécutions qu'essuyèrent, de la part de leur ordre,

(1) Charles-Quint, son abdication, son séjour et sa mort au monastère hiéronymite de Yuste, par M. Mignet. La Are édition de ce livre a vu le jour au mois de juin 1854, ct la 2e a paru au mois de septembre de la même année.

les religieux auxquels fut commise la surveillance de ces travaux. Nous raconterons labdication de l'Empereur, sur laquelle les historiens belges eux-mêmes ne nous ont transmis que des récits incomplets, inexacts à plus d’un égard. On sait peu de chose de la vie de Charles-Quint, depuis le 25 octobre 1555 jusqu'au jour de son embarquement; on n’apprend pas, en lisant les relations publiées jusqu'ici, pourquoi il resta encore pendant dix mois aux Pays-Bas, tandis que son impatience de partir pour l'Espagne était extrême : nous ferons connaître les résultats des recherches auxquelles nous nous sommes livré afin de combler ces lacunes. Nous aurons ainsi préparé le lecteur, nous l'espérons du moins, à l'intelligence et à l'appréciation des documents dont est formé notre recueil.

Charles-Quint n'avait pas reçu du ciel une constitution robuste. À l’âge de huit ans, son gouverneur et premier chambellan, Charles de Croy, prince de Chimay, le trouvait « tendre et délicat, » au point que, après une excursion de deux ou trois lieues, il jugeait nécessaire pour, lui quarante-huit heures de repos (1). La correspondance de Marguerite d'Autriche avec Maximilien, publiée par M. Le Glay, nous apprend que, dans son

(4) Trésor national, 4842, L IE, p. 429,

(6) enfance, il n'avait pas une santé toujours satisfaisante (1). Aux épousailles de madame Isabeau, sa sœur, avec Christiern HT, qui furent célébrées dans le mois de juin 4344, il dansa « ung peu plus peut-estre que sa « complexion ne portoit (2) » : la fatigue qu'il en ressentit lui occasionna une fièvre dont il ne se guérit qu'après un assez long traitement (5). Au mois d'octobre 1517, il tomba malade à San Vicente dans les Asturies : il n'y avait que quelques semaines qu'il était arrivé en Espagne, et il était en chemin pour se rendre à Tordesillas, auprès de la reine dona Juana, sa mère, Cette indisposition fut assez sérieuse: « Le bon prince, » — dit Laurent Vital dans sa relation de ce voyage, — « le bon prince ne prenoit en rien plaisir, et n’y avoit » Guillemin ne Jean Bobin qui, par leurs Joyeuses » devises, le sceussent récréer ne faire rire, tant estoit » de mavaise fasson : de quoy estions bien desplai- » sants (4). » Étant à Saragosse, au mois de novembre 1918, il eut, pendant qu'il jouait à la paume, une attaque d'épilepsie qui le laissa plusieurs heures avec la pâleur de la mort sur le visage, et cette attaque se renouvela deux mois après, dans le moment où il en-

(4) Correspondance de l’empereur Maximilien 17 et de Marguerile d'Autriche, de 1507 à 1519, ete. Paris, 1859, t. 1, p. 145; 4.1, p. 241.

(2) Correspondance de l’empereur Maximilien 1°", ete., t. HE, p. 260.

(5) /bid., et pp. 261 et 265.

(4) Relation du premier voyage de Charles en Espagne: MS.14593 de la Bibliothèque royale.

(7) tendait la grand’messe (4). En 1524, il parcourait la Vieille-Castille : il fut atteint d’une fièvre quarte qui lui dura cinq mois (2).

Deux causes contribuèrent , avec ces prédispositions naturelles, à ruiner, avant le temps, les forces physiques de Charles-Quint. Ses expéditions militaires, ses fréquents voyages, les soins d’une administration qui embrassait tant d'Etats et de peuples divers, furent la première de ces causes; son intempérance fut la seconde. Comme le dit si bien M. Mignet, « ce grand homme, » qui.savait Commander à ses passions, ne savait pas » contenir ses appétits; il était maître de son âme dans » les diverses extrémités de la fortune, il ne l'était pas » de son estomac à table (5) »; et non-seulement il s’adonnait trop aux jouissances que la table lui offrait, mais encore il se plaisait à faire usage des aliments qui étaient le plus contraires à sa santé.

Ces appétits désordonnés, il en avait contracté l'habitude de bonne heure. Le cardinal Loaysa, qui fut son confesseur pendant sept ans, de 1325 à 1530, les lui réprochait souvent et avec sévérité: « Je supplie V. M. » — lui écrivait-il peu de temps après qu'il se fut séparé de lui, — « je la supplie de ne point manger des mets » qui nuisent à sa santé: personne n'ignore que votre » estomac est eunemi du poisson; pour l'amour de

(4) Charles-Quint, ete., par M. Mignet, 2e édition, p. 21. (2) Journal MS. des voyages de Charles-Quint, par Vandenesse, (5) Charles-Quint, ete., p. 54,

(8) » Dieu, considérez que votre vie appartient à tous aussi bien qu'à vous... On me mande de là-bas (Charles était en Allemagne) que quelquefois on entend votre » poitrine de plus loin que votre langue (4). » Il revenait peu de temps après sur ce chapitre, en adressant à l'Empereur la prière de se gouverner, dans le boire et le manger, plus selon le besoin que selon sa fantaisie (2). Le poisson devait être bien pernicieux à Charles, et il devait l'aimer beaucoup, car son ancien confesseur insiste pour qu’il l’écarte de sa table (3). À occasion du carème de 1552, il lui exprime la crainte que, pour donner l'exemple, il ne veuille pas user de la permission qu'il a du pape de manger de la viande : « toute- » fois, ajoute-t-il, il n’y aura point en cela d'inconvénient, si V. M. s'impose la pénitence de ne point se » rassasier, si elle renonce entièrement aux soupers, » et si elle ne boit pas entre le diner et la collation.

LA

(1) « Señor, suplico à Vuestra Magestad no coma manjares contrarios à su salud : todo el mundo ve que vuestros pechos son enemigos de pescados : por amor de Dios, que mireis que vuestra vida es de

todos como vuestra..….. Me escriben de allà que algunas veces se oyen de mas Iejos vuestros pechos que vuestra lengua.... » (Lettre du

20 décembre 4550, dans les Briefe an Kaiser Karl V, .geschrieben von seine Beichtoater in den Jahren 1550-52, publiés par G. Heine ; Berlin, 1848, in-8°, p. 405.)

(ie. Tres cosas suplico à Vuestra Magestad : …. la segunda que en el comer y beber se gobierne mas por consejo de la necesidad que del apetito.... » (Lettre du 12 janvier 1551, ibid., p. 406.)

(Spa No se ofrece otra cosa que escriba, sino suplicaros que comais carne, y echeis de vuestra mesa los peces como à ponsoña.……. » (Lettre du 26 février 1551, ibid., p. 411.)

ME » Mais, si V. M. lâche la bride à son appétit, je vous » dis que la conscience et la santé du corps en souf- » friront également (1). »

L’intempérance de Charles-Quint s’accrut avec son âge. Les désordres de bouche auxquels il se Nivrait étaient si publics qu'ils attirèrent l'attention des ministres étrangers. On peut voir ce que disent à ce sujet les ambassadeurs vénitiens Bernard Navagero et Laurent Contarini, dans les rapports qu'ils firent au sénat, en 1546 (2) et en 1548 (5). Le premier avait résidé trois ans à la cour impériale; le second revenait d'Allemagne : envoyé par la république au roi des Romains Ferdinand, il s'était souvent trouvé, à la suite de ce prince, dans les mêmes lieux que l'Empereur. L’archevèque de Vienne, Marillac, qui, de

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