‹ Retraite spirituelleChapitre 15 sur 52 · DU PÉCHÉ VÉNIEL · texte numérisé non relu

DU PÉCHÉ VÉNIEL

Combien même de péchés commis par malice, avec réflexion et de dessein formé, contre tous les remords de ma conscience, à toute occasion et pour le plus foible sujet, sous ombre que ce ne sont que des péchés véniels, et que Dieu n'y a pas attaché une peine éternelle ! En quoi je montre bien mon indifférence pour Dieu ; et que je ne suis sensible qu'à mes propres intérêts. N'est-ce pas là ma vie la plus ordinaire? Il est vrai qu'il n'est pas moralement possible en ce monde de se préserver de tous les péchés véniels, et de n'en commettre aucun. Fatale nécessité, qui faisoit gémir les saints, qui leur faisoit désirer la mort, qui faisoit dire à saint Paul : Malheureux que je suis, qui me délivrera de ce corps dont le poids m 'appesantit (1) ? Mais il n'y a pas un seul de ces péchés en particulier que je ne puisse prévenir, et dont il ne soit en mon pouvoir de me garantir. Combien donc, si je voulois et si je prenois plus garde à moi, en pourrois-je diminuer le nombre ! Hélas ! bien loin de le diminuer, je l'augmente tous les jours.

TROISIÈME POINT

Quelles sont les suites du péché véniel ? plus déplorables que je ne me le suis peut-être jamais persuadé. Il conduit au péché mortel, comme la maladie conduit à la mort. Par conséquent, si j'ai quelque zèle pour mon âme, ie dois en user à l'égard du péché véniel, comme j'en use à l'égard d'une maladie, dont je suis menacé, ou dont je suis subitement attaqué. Que ne fais-je point pour l'arrêter dans son principe ? Que ne lais-je point pour la guérir? Que ne fais-je point pour n'y pas retomber ? Elle peut aboutir à la mort : il ne

(i) Rom. 7.

m'en faut pas davantage pour y apporter les remèdes les plus prompts, les plus efficaces, et même les plus violens. Pourquoi ne raisonné-je pas de la même sorte, quand il s'agit d'un péché, qui de toutes les maladies de l'âme est la plus dangereuse, et qui me dispose à cette seconde mort, mille fois plus à craindre que la mort du corps ?

Et en effet, quiconque néglige le péché véniel, et beaucoup plus quiconque le méprise, tombera infailliblement dans le mortel. Oracle du Saint-Esprit, qui ne se vérifie que trop par l'expérience. C'est par le mépris du péché véniel, qu'on perd insensiblement l'horreur du mortel. Au commencement le seul nom de péché mortel faisoit frémir : peu à peu l'on s'y accoutume, et l'on s'y familiarise. D'autant plus que du péché véniel au mortel, il y a souvent peu de distance, et que l'intervalle entre l'un et l'autre est comme imperceptible: car il n'y va pour l'ordinaire que du plus et du moins ; or, entre ce plus et ce moins, il n'y a qu'un point qui décide de la vie et de la mort. Quel risque ne court-on pas alors, et n'est-on pas sur le bord du précipice ?

De cette proximité même entre le péché véniel et le mortel, il arrive très-naturellement que l'on conlond l'un avec l'autre. Combien de fois m'y suis-je trompé, et combien de fois ai-je estimé léger ce qui ne l'étoit pas! Combien de fois, m'aveuglant moi-même, et jugeant des choses selon les désirs de mon cœur, ai-je pris pour injustice vénielle, ce qui peut-être étoit devant Dieu une iniquité griève et mortelle ! Le discernement en étoit difficile ; et c'est pour cela qu'à l'égard même du péché véniel, je devois avoir une conscience timorée. Je n'étois pas assez éclairé pour en faire un

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jugement exact ; et voilà pourquoi je devois m'en défier et me précautionner.

Mais quand je serois assuré de mes lumières, puisje ignorer que je suis foible, et la foiblesse même ? Or le péché véniel et le mortel se touchant de si près, quelle présomption de me flatter qu'étant foible au point que je sais l'être, je m'en tiendrai précisément au véniel ; que je ne passerai pas outre, et que je serai assez maître de mon cœur pour lui prescrire telles bornes qu'il me plaira, surtout en certains péchés, où l'impression de la nature est si forte et si puissante? 11 me faudroit, pour me soutenir en de pareilles conjonctures, des grâces de Dieu toutes particulières : mais ne m'a-t-on pas cent fois averti qu'une punition de Dieu très-commune, est de nous reiuser en conséquence d'un péché véniel, des grâces spéciales qu'il nous avoit préparées, et avec lesquelles nous serions heureusement arrivés au terme du salut ; au lieu que par la soustraction de ses grâces, nous en venons à des égaremens et à des désordres pour lesquels il nous réprouve. C'est ainsi que le péché véniel peut être, et est, pour bien des âmes, la source de leur damnation.

CONCLUSION

Le remède, ô mon Dieu, est de m'attacher, nonseulement à votre loi, mais à toute la perfection de votre loi. Plus je m'efforcerai de m'élever, moins je serai en danger de déchoir, et plus j'aspirerai à ce qu'il y a de plus saint dans l'observation de mes devoirs, moins je serai en disposition de les violer dans les points essentiels. Ce n'est pas, Seigneur, que malgré la résolution que je fais en votre présence et par votre grâce, j'ose me répondre de me maintenir

o2 SECONDE MEDITATION. ■

devant vous dans une innocence entière. Tant que je vivrai sur la terre, il ne m'échappera que trop de fautes ; et tant que je serai revêtu d'un corps mortel, je ne ressentirai que trop les tristes effets de la condition humaine. Mais au moins, en me proposant d'aller toujours au-delà de mes obligations, me mettrai-je plus en état de n'y pas manquer dans des matières importantes; et en travaillant à me sanctifier, serai-je plus hors de l'occasion et du péril de me pervertir.

Donnez-moi, mon Dieu, donnez-moi cette conscience tendre et délicate qui s'effraie de l'ombre même du péché. Formez en moi, ou m'aidez à y former cette conscience étroite et sévère qui ne se permet rien ni en se pardonne rien. C'est cette inflexible rigueur pour moi-même, qui fera ma sûreté. Il m'en coûtera; il faudra me retrancher bien des choses où le penchant me porteroit, et m 'interdire bien des satisfactions qui semblent même assez innocentes. Il faudra, en bien des rencontres, soumettre mon esprit, étouffer les sentimens de mon cœur, peser mes paroles, captiver mes yeux, mortifier mes sens: mais, Seigneur, puis-je acheter trop cher le double avantage, et de vous moins offenser, et de mieux garder mon âme ? Le bonheur de vous plaire, la paix de ma conscience, l'un et l'autre me dédommagera de tout, 6 mon Dieu, et me tiendra lieu de tout.

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