DU PÉCHÉ DE SCANDALE
moi, non-seulement ceux que f ai commis, mais ceux que ?'ai fait commettre (1).
SECOND POINT
Malheur à celui qui donne le scandale (2). Cette malédiction est sortie de la bouche même de Jésus-Christ : c'est un anathème divin ; et il faut bien que le scandale soit un grand mal, puisqu'il vaudroit mieux pour un homme, qu'il fût précipité au fond de la mery que de scandaliser le plus petit de ses frères (3). Maxime générale et proposition universelle dont personne n'est excepté ; car il n'y a personne qui ne doive l'exemple au prochain : Que votre lumière luise aux yeux de tout le monde, afin que ceux qui verront vos bonnes œuvres en rendent gloire à Dieu (4).
Ainsi, malheur à moi en particulier, si je suis l'auteur de quelque scandale dans la communauté où je vis ! car je la prive, autant qu'il est en moi, d'un des plus solides avantages de la profession religieuse, qui est l'édification mutuelle, et l'émulation du bon exemple. Je fais plus encore, puisqu'au lieu de contribuer à la régularité et à l'observance, j'y deviens un obstacle, et que souvent je suis cause, par mon exemple, que des abus s'introduisent, que d'utiles et d'anciennes pratiques s'abolissent peu à peu, que la discipline se relâche, et qne des règles qui étoient auparavant en vigueur, ne s'observent plus, ou ne s'observent que lort imparfaitement. N'est-ce pas de là qu'est venue la ruine spirituelle et la décadence de tant de sociétés tn.s-saintes dans leur première institution.
Que si le mal ne s'étend pas toujours si loin, du moins il n'y a que trop d'esprits faciles, et déjà mal
(!) Ps. 18. - (2) Matth. 18. — (3) Ibid. — (4) Matth. 5. 16.
disposés, que mon exemple ne manquera pas d'entraîner. Or malheur à moi, encore une fois, parce que je serai responsable à Dieu de tout cela, et qu'il m'en demandera compte. Quel trésor de colère, et quel poids dont je dois craindre d'être accablé! Malheur à moi qui, par mon expérience et par mon âge, devrois être un modèle pour ceux qui sont moins avancés; à moi qui, par le rang que je tiens, par l'autorité, le crédit, les talens que j'ai reçus de Dieu, par la créance que les autres ont en moi, devrois leur servir de guide et les conduire, et qui ne sers qu'à les égarer ! Il ne faut qu'un religieux de ce caractère pour perdre toute une maison.
Mais, par-dessus tout, malheur à moi, si c'est par moi que commencent à s'établir certains usages, certains privilèges et certaines dispenses où la raison de la commodité, de la sensualité, de l'amour-propre, a beaucoup plus de part que celle d'une vraie nécessité ! Autrefois, toutes ces choses étoient inconnues, et peutêtre sans moi n'y eût-on jamais pensé. C'est à moi de voir ce que j'aurai à dire, quand Dieu m'en représentera toutes les suites, et qu'il me chargera de tous les dommages que la religion en aura soufferts. Les prétextes dont je m'appuie, peuvent tromper les supérieurs qui me gouvernent, et me tromper moi-même : mais on ne trompera point Dieu.
TROISIÈME POINT
Gomme il y a un scandale donné, il y a un scandale reçu; et malheur aussi à celui qui le reçoit et qui le urend. Car il le faut rejeter ; et ce n'est point une excuse légitime auprès de Dieu, que le mauvais exemple qu'on a eu et qu'on a suivi. Ce fut l'exemple
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du premier ange qui engagea les autres dans son apostasie, et ils n'en ont pas moins été réprouvés. Il est vrai qu'un mauvais exemple est une tentation, et une des plus fortes tentations : mais ce n'est point une tentation au-dessus de nos forces; et puisque nous la pouvons vaincre, c'est un péché d'y succomber.
Il ne suffit donc pas pour moi, que je m'étudie à ne donner aucun scandale : mais il y a des règles que Dieu me prescrit contre les scandales qu'on me donne, et contre les mauvais exemples que j'aperçois autour de moi. 1° Je ne dois point m'en troubler : je puis bien m'en affliger et en gémir; mais mon zèle n'en doit point être refroidi, ni ma piété ébranlée. Car il n'y a rien là que Jésus-Christ ne nous ait prédit, ni rien par conséquent qui me doive surprendre. 2° Je dois même en profiter, regardant ces scandales et ces mauvais exemples dont j'ai à me garantir, comme des épreuves de ma fidélité, et des occasions de témoigner à Dieu mon attachement inviolable. C'est dans l'occasion qu'on se fait bien connoître, et qu'on apprend à se bien connoître soi-même. 3° Je dois m'en éloigner, c'est-à-dire que je dois, autant que je le puis, m'éloigner des personnes dont je prévois que la société me seroit dommageable. Et il n'y a point à considérer si ce sont des personnes d'esprit et de mérite, ni si ce sont de mes amis : il faudroit même alors, selon l'Évangile, renoncer à mon père et à ma mère. Cela ne m'exempte pas de les honorer, de les aimer en Dieu, de leur rendre service et de les aider dans le besoin ; mais du re>te, point de liaison ni de communication particulière. 4° Je dois m'y opposer, prudemment, mais fortement; avec modestie, mais avec ardeur, avec charité, mais avec un saint méoris de tous les respects
humains: tenant ferme pour la règle, et ne m en départant jamais, quand même, ce que Dieu ne permettra pas, il n'y auroit que moi à la garder. 5° Enfin, je dois en tirer sujet de m'humilier devant Dieu : reconnoissant que de moi-même je ne suis que faiblesse et qu'imperfection, et que sans la grâce divine je serois pire que tous les autres.
CONCLUSION
Quelle misère, mon Dieu ! et faut-il donc qu'après avoir quitté le monde pour nous préserver de ses pièges, nous en trouvions jusque dans votre maison? Ce n'est qu'à nous-mêmes que nous devons nous en prendre. La religion est sainte, mais nous ne répondons pas toujours à sa sainteté. Faites par avance. Seigneur, ou plutôt aidez-nous à faire dès maintenant ce que feront vos anges dans votre jugement dernier, lorsque vous les enverrez pour enlever de votre royaume tous les scandales. Votre royaume sur la terre, ce sont particulièrement les communautés religieuses. N'y aurois-je été admis, et n'aurois-je place parmi votre peuple choisi, que pour les détourner de votre service par mes exemples et pour ralentir sa ferveur? Ne serois-je entré dans un état si parfait, que pour m'y rendre plus coupable, et par moi-même, et par ceux que vous y avez appelés avec moi ? Ah ! mon Dieu, j'ai bien assez de mes propres péchés, sans y ajouter les péchés d'autrui.
Mais que seroit-ce encore, Seigneur, si dans le saint asile où vous m'avez retiré, je venois d'ailleurs à me perdre par la contagion de certains exemples que j'y puis avoir ? Que seroit-ce si, par une lâche condescendance, je me laissois emporter et séduire à ces
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exemples; si je les imitois et je m'y conformois, au lieu de ne me conformer qu'à vos ordres et à vos adorables volontés ? Ma règle, ô mon Dieu ! ma règle seule et telle que vous me l'avez imposée; ma règle clans toute sa pureté, dans toute sa force et toute sa sévérité, voilà la route où je marcherai, voilà le conseil que j'écouterai, voilà l'oracle que je consulterai et par qui je me conduirai. Quiconque me portera-là, volontiers je m'unirai à lui et je le suivrai, parce qu'il me portera à vous. Mais quiconque aussi me'détacheroit de là, me détacheroit de vous, Seigneur; sans balancer un moment, je me séparerai de lui, parce que je ne veux jamais, pour qui que ce soit, ni en quoi que ce soit, me séparer de mon Dieu.
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