SUR L'ORAISON MENTALE
Ce qu'il y a particulièrement à considérer sur l'oraison mentale ou sur la pratique de la méditation, se réduit à trois points, qui sont, ses avantages infinis et son importance, les défauts les plus communs qui en arrêtent le fruit, et les vains prétextes qui détournent de ce saint exercice et qui le lont négliger.
PREMIER POINT
Avantages et importance de l'oraison mentale. Le juste vit de la foi, et nous ne nous sanctifions qu'autant que nous sommes remplis et touchés des maximes de l'Evangile et des grandes vérités du christianisme. Principe si universellement reconnu, que les gens du monde conviennent qu'ils agiroient tout autrement qu'ils ne font, et qu'ils ne s'abandonneroient pas à tant de désordres, s'ils avoient plus de foi, ou s'ils étoient plus pénétrés de ce que la foi leur enseigne. Examinons la chose à fond et reconnaissons-la telle qu'elle est-, nous trouverons que ce manque de foi, d'une foi vivt et animée, n'est pas seulement la source des déré glemens qu'on voit dans le monde, mais des relâ chemens qui se glissent dans la vie religieuse. Ce n'est pas qu'on ne croie : mais on n'a pas une certaine conviction, une certaine vue qui frappe, et qui rend les objets presque aussi sensibles que s'ils étoient présens.
Or, voilà ce qui s'accpiiert par l'oraison. A force de se retracer dans l'esprit les vérités de la foi; de
sur l'oraison mentale. 61
méditer les perfections et les grandeurs de Dieu, ses miséricordes et ses vengeances, ses récompenses et ses châtimens; de considérer par ordre et dans une méthode suivie tous les mystères de Jésus-Christ, sa doctrine, sa loi, sa morale, ses exemples; de tirer de là d'utiles leçons et des règles de conduite ; toutes ces idées s'impriment profondément dans l'âme. On les porte partout, et l'on en a partout la mémoire prompte et récente. On apprend ce qu'on doit à Dieu, ce qu'on doit au prochain, ce qu'on se doit à soi-même. On prend des pensées supérieures à celles dont on s'étoit laissé prévenir, et l'on découvre ses erreurs, ses illusions, ses faux jugemens. Ce que l'oraison sur cela n'a fait qu'ébaucher, elle le perfectionne dans un autre, et l'achève. La grâce soutient tout, et répand ses lumières avec d'autant plus d'abondance, que l'oraison est plus fréquente et plus constante : de sorte que les vérités auparavant les plus obscures, et qu'on avoit plus de peine à concevoir, se présentent en certains momens avec une telle clarté, qu'il semble qu'on ait la connaissance la plus parfaite et une espèce d'évidence.
Ce n'est pas assez : car la liaison étant aussi intime qu'elle l'est entre l'esprit et le cœur, ces vérités, ou plutôt l'impression de ces vérités passe de l'un à l'autre. Le cœur s'enflamme, et comme disoit de lui-même, le Roi prophète, le feu s'allume dans la méditation (1). On s'élève à Dieu, on s'affectionne à ses devoirs, on se reproche ses infidélités, on prend des mesures pour l'avenir, et l'on sort de l'oraison tout renouvelé et tout changé. C'est par où les saints sont parvenus à une si haute perfection, et c'est là le chemin qu'ils ont tracé à tous les disciples qu'ils formoient et qui aspiroient à
(i) Ps. 38.
la sainteté. Aussi tous les instituteurs des Ordres roli gieux y ont-ils spécialement recommandé et expressément établi la pratique de l'oraison. Ils avoient du reste des vues différentes, et ils étoient diversement inspirés, pour composer cette admirable variété de règlemens et d'observances, qui fait un des plus beaux ornemens de l'Eglise : mais sur le point de l'oraison et de sa nécessité, ils se sont tous accordés et n'ont tous eu qu'un même esprit.
Et l'on peut dire en effet, qu'il est comme impossible qu'une âme se dérange lorsqu'elle est assidue à l'oraison; ou si quelquefois Dieu permet qu'elle s'oublie, l'oraison est pour elle une ressource immanquable. Mais d'où vient le désordre de plusieurs personnes, même religieuses, et par où commencent-elles à se dérégler jusqu'à tomber dans des égaremens pitoyables et scandaleux ? c'est en quittant l'oraison. Par là elles s'éloignent de Dieu, et perdent tout sentiment de piété. Par là elles se réduisent dans une sécheresse, dans une froideur et une indifférence mortelle. Par là elles se privent des plus solides consolations, qui sont les consolations intérieures, et se dégoûtent ainsi de leur état. Par là elles demeurent livrées à toutes les passions, à toutes les attaques de l'ennemi; et l'on n'a vu que par trop d'épreuves où tout cela aboutit, et quelle en est la fin malheureuse.
Défauts plus commun? qui arrêtent le fruit de l'oraison. Premièrement, on y va sans préparation, contre la parole du Saint-Esprit : Préparezvotre âme avant laprière et ne soyez pas comme un homme qui tente Dieu (1).
(1) l Eccles. 18.
SUR l'oraison mentale. 63
C'est demander à Dieu qu'il change la conduite ordinaire de sa providence, et par conséquent qu'il fasse un miracle en notre faveur , que d'attendre de lui qu il se communique à nous dans la méditation, lorsque nous ne prenons nul soin de nous y disposer. Or, il y a une préparation éloignée et une préparation prochaine. La préparation éloignée, c'est dans l'usage de la vie un recueillement habituel, et l'esprit de retraite, autant qu'il peut s'accorder avec notre condition et la situation présente où nous sommes. La préparation prochaine, c'est ce qui se fait quelque temps avant l'oraison, ou au temps qu'on la commence : par exemple, prévoir la matière dont on doit s'occuper, l'arranger et la diviser, se mettre en la présence de Dieu, invoquer le Saint-Esprit, se rappeler à soi-même et se dégager de toutes les pensées qui pourroient nous distraire. Il y en a qui récitent pour cela quelques courtes prières, et chacun peut suivre là-dessus ce que sa dévotion lui inspire ; mais en général, il n'y a guère de fond à faire sur l'oraison, si nous n'y apportons de notre part les dispositions convenables.
Secondement, on y va sans nulle vue et nul dessein d'en profiter. Pourvu qu'on ait rempli l'heure marquée ; qu'on se soit assemblé avec la communauté, et qu'on ait été présent, beaucoup plus de corps que d'esprit; qu'on ait même fait quelques réflexions assez légères, et produit quelques actes qui ne tendent à rien, on est content. Mais la sagesse, cette sagesse céleste qui nous sanctifie, ne se découvre qu'à ceux qui la désirent et qui la cherchent (1). v
Troisièmement, on se met à l'oraison sans se pro-
(1) Eccles. 4.
poser aucun sujet, et Ton se laisse conduire, dit-on, a l'esprit de Dieu. Mais cet esprit, toujours réglé et mesuré dans ses divines opérations, n'agit point au hasard. S'il y a des âmes qu'il transporte tout-à-coup, c'est une grâce sur laquelle on ne doit pas compter. Cette grâce même, ces âmes ne l'ont communément obtenue qu'après s'être longtemps exercées dans les sujets les plus ordinaires. Qu'arrive-t-il donc? c'est que l'imagination n'ayant rien qui la fixe, elle s'égare sans cesse ; et que l'esprit embrassant tout, il se trouve à la fin tout aussi vide qu'il l'étoit d'abord.
En quatrième lieu, si l'on choisit quelque sujet, on donne dans un autre écueil, qui est de vouloir porter trop haut son premier vol, et de ne s'attacher dès les commencemens qu'à certains sujets plus sublimes et plus- relevés. Il y a là souvent beaucoup d'orgueil et de présomption; du moins il y a bien de l'illusion. On se repaît de belles spéculations, mais dont on voit peu d'effets dans la pratique. Quand il plaît à Dieu de nous ravir, comme saint Paul, au troisième Ciel, suivons le mouvement de sa grâce; mais de nousmêmes, marchons pas à pas, et prenons les routes les plus battues : ce sont les plus sûres. La bonne oraison est celle qui nous rend plus réguliers, plus humbles, plus charitables, plus patiens, plus mortifiés.
En cinquième lieu, dans les sujets du reste les plus propres et les plus solides, on s'arrête trop aux raisonnemens, et l'on ne s'entretient point assez clans les affections et les sentimens. Il est nécessaire avant toutes choses de convaincre l'esprit ; mais il est encore plus important d'exciter ensuite le cœur et de l'émouvoir. Car, c'est dans le cœur que se forment les résolutions, et c'est par les résolutions qu'on passe à l'action
SUR L ORAISON MENTALE. Go
En sixième lieu, à l'égard même de ces résolutions, il y a une erreur d'autant plus dangereuse qu'elle est plus subtile et plus spécieuse : c'est de s'en tenir à des propositions universelles et indéterminées, au lieu de descendre au détail de notre vie, et à certains points essentiels, qui nous regardent personnellement, et qui demandent actuellement notre attention. Ce détail est d'une extrême utilité ; et si on y entroit, on ne manqueront pas sitôt de matière dans l'oraison, et l'on auroit chaque fois un grand champ à parcourir.
En septième et dernier lieu, le défaut capital que nous avons à corriger dans l'exercice de l'oraison, et le principal obstacle au fruit que nous en pouvons retirer, c'est un fond de paresse naturelle et de négligence à quoi l'on se livre et qu'on ne s'efforce point de vaincre. Pour faire oraison, il faut s'appliquer, et toute application coûte: or,* c'est justement ce qu'on ne veut point. On voudroit qu'il n'en coûtât ni violence, ni combat, ni travail pour se recueillir, pour s'animer, pour se réveiller de l'assoupissement et delà langueur où l'on est. Jacob n'obtint la bénédiction de l'ange, qu'après avoir lutté contre lui pendant une nuit entière ; et en vain espérons-nous que Dieu bénisse notre oraison, tandis que nous y demeurons dans une nonchalance et une oisiveté volontaire.
TROISIÈME POINT
Faux prétextes qui détournent de l'exercice de l'oraison. Les uns allèguent pour excuse qu'ils ont trop d'affaires, et qu'ils n'ont pas le temps de s'adonner à L'oraison; les autres, qu'ils y sont trop distraits, et qu'ils ne peuvent retenir la vivacité de leur esprit; d'autres, qu'ils s'y trouvent en de continuelles aridités,
et qu'ils tarissent dans un instant: plusieurs, qu'ils s y ennuient, et que cet ennui les en dégoûte; enfin quelquesuns, que l'oraison est trop difficile pour eux, et qu'ils ne s'en jugent pas capables. Voilà ce que disent la plupart des gens du monde, et ce qu'on entend même dire à des personnes religieuses. Mais si l'on étoit de bonne loi avec soi-même, et qu'on ne cherchât point à se tromper, on reconnoitroit bientôt la vanité de ces prétextes, dont on s'autorise pour se dispenser de l'oraison. Et d'abord, bien loin que la multitude des affaires, soit là-dessus une dispense légitime, c'est au contraire ce qui nous impose une obligation plus étroite de rentrer de temps en temps en nous-mêmes, et de nous servir de l'oraison comme d'un préservatif contre nos fréquentes occupations et contre la dissipation qu'elles peuvent causer. Plus les saints étoient chargés de soins, et même de soins tout spirituels, plus ils pensoient devoir s'attacher à l'oraison. Ils savoient en trouver le temps : qui nous empêche de le trouver aussi bien qu'eux ? De plus, il n'est point d'esprit si vif et si distrait, qui ne puisse faire quelque réflexion. On en fait tant d'inutiles et de nuisibles : pourquoi n'en feroit-on pas de sérieuses et de salutaires ? Il est vrai que les uns ont sur cela plus de peine que les autres; mais il n'y auroit qu'à la vouloir prendre cette peine, et qu'à savoir un peu se surmonter et se contraindre. D'ailleurs, malgré toutes les distractions, l'oraison nous sera toujours utile, dès que ce ne seront pas des distractions volontaires, et que nous ferons effort pour les rejeter. Nous aurons devant Dieu le mérite de les avoir combattues, et il nous restera toujours quelques teintures des saintes vérités que nous aurons tâché de méditer.
sur l'oraison mentale. 67
11 en est de même des sécheresses et dos aridités. Ne manquons à rien de tout ce qui dépend de nous, et confions-nous en Dieu. C'est de cette sorte qu'il éprouve notre fidélité et notre constance. SI nous nous rebutons, nous perdons tout ; mais si nous persévérons dans la prière, il a ses momens pour nous écouter et pour nous dédommager. Quoi qu'il en soit, humilionsnous en la présence du Seigneur, et imitons ce saint solitaire dont toute l'oraison consistoit à redire sans cesse ces courtes paroles : Vous qui m'avez créé, ayez pitié de moi. Ce ne sera point là un temps perdu. Ajoutez que c'est une œuvre de mortification fort agréable à Dieu, que d'accepter en esprit de pénitence, et de soutenir l'ennui et le dégoût que donne quelquefois l'oraison. Jésus-Christ, la veille de sa passion, pria sans goût, et même dans une désolation entière : unissons-nous à lui; et quand notre oraison ne nous seroit bonne alors qu'à pratiquer la patience et toutes les vertus que la patience renferme, cela seul ne seroit pas un petit gain pour nous, et nous devrions l'estimer comme un profit très-considérable.
Enfin, il ne faut point nous former une idée si parfaite de l'oraison, que nous désespérions d'y atteindre. Elle est à la portée de tout le monde, et la science humaine n'y est pas d'un grand secours. Car, il ne s'agit point de discourir beaucoup ; mais avec une seule pensée, et une pensée très-commune, l'âme la plus simple peut se porter à Dieu de la manière la plus affectueuse et la plu s ardente. Or, c'est cette union intérieure de l'âme avec Dieu, qui fait toute l'excellence et tout le prix de l'oraison. Il n'est question que d'une bonne volonté : apportons-la au pied de l'oratoire, et tout nous deviendra praticable et profitable.