DE L'ABUS DES GRACES
Hortamur vos ne m vacuum gratiam Dei recipiatis.
Nous vous exhortons de ne pas recevoir en vain la grâce de Dieu, i Cor. chap. 6.
PREMIER POINT
Il est de la foi, que Dieu me demandera compte de toutes les grâces que j'ai reçues, et que je reçois continuellement de lui. Car ces grâces sont des talens qu'il me confie, mais qu'il veut que je fasse profiter. Ce ne sont point des grâces sans retour ; mais des fonds d'obligation que je contracte avec Dieu, et cela s'entend de toute sorte de grâces, de quelque nature qu elles soient. Il est encore de la foi, que plus j'en reçois, plus j'aurai de comptes à rendre ; car chaque grâce, par l'usage que je suis obligé d'en faire, doit fructifier en moi, et rapporter à Dieu un degré de gloire. Vous m'avez donné cinq talens. dit le bon serviteur à son maître ; en voilà cinq autres que j'y ai ajoutés et que j'ai gagnés (1).
De là il s'ensuit, que plus Dieu me favorise de ses grâces, plus je dois être humble et fervent dans son service. Humble, parce que , je les reçois, et que j'en
(i) Matth. 25.
dois répondre à Dieu : car, peut-on se glorifier d'un bien qu'on ne tient pas de soi, et dont on est comptable ? Fervent, parce que c'est uniquement par là que je puis m'acquitter envers Dieu des dettes immenses dont je suis chargé, en conséquence des grâces infinies qu'il m'a faites. Or, il est évident, qu'en qualité de religieux, j'ai reçu de Dieu plus de grâces, et des grâces plus abondantes, plus particulières, que les chrétiens du siècle. Je serois le plus aveugle et le plus ingrat des hommes si je n'en convenois pas. Il est donc vrai que je suis beaucoup plus redevable à Dieu que les chrétiens du siècle, et qu'il attend beaucoup plus de moi.
Je tremble quelquefois pour ceux d'entre les gens du monde à qui Dieu donne de grands biens de fortune, et qu'il élève à de grands honneurs. Hélas ! je dois plutôt trembler pour moi-même, après tant de biens, non pas temporels, mais spirituels et d'un grand prix, que Dieu m'a mis dans les mains, et sur quoi il me jugera. Pourquoi Jésus-Christ pleura-t-il sur Jérusalem ? Ce ne fut point en vue du supplice qu'il y alloit endurer, mais en vue de tant de grâces dont cette nation infidèle avoit été pourvue, et dont elle avoit abusé. Voilà ce qui le toucha de compassion, parce qu'il prévit de quelles calamités et de quels malheurs l'abus de ces grâces seroit suivi. Ne lui ai-je pas donné plus de sujet encore de répandre sur moi des larmes ? Les réprouvés dans l'enfer pleureront éternellement les grâces qu'ils auront perdues : ils souhaiteront éternellement de pouvoir réparer cette perte, et leur désespoir sera de penser qu'elle est irréparable pour eux. II faut que lenr exemple m'instruise, et que leur désespoir même serve à ranimer mon es-