DE L'ABUS DES GRACES
pérance. Tandis que par le bon emploi des grâces présentes je puis réparer l'abus des grâces passées, il faut que mon espérance, soutenue de ma pénitence, soit ma ressource auprès de Dieu.
SECOND rOTNT
Il y a plus d'une sorte de grâces. Il y en a d'extérieures, et il y en a d'intérieures. Sans parler des dons naturels, les grâces extérieures ce sont les moyens de salut que Dieu nous fournit. Ces moyens ne m'ont jamais manqué, ou, pour mieux dire, Dieu me les a prodigués en quelque manière dans l'état religieux. A quoi m'ont-ils servi? A quoi m'ont servi tant d'oraisons, tant de lectures, tant de confessions, tant de communions, tant d'instructions, d'exhortations, de remontrances, d'avertissements charitables, tant de bons exemples ? J'ai abusé de tout cela, et Dieu me reprochera cet abus. J'en ai abusé, en me rendant tout cela inutile ; et me faisant peut-être de tout cela une matière de péché. Voilà ce que je ne puis assez déplorer en la présence de Dieu et dans l'amertume de mon âme.
Oui, Dieu me reprochera l'inutilité de tant de moyens les plus excellens et les plus propres à me sanctifier. Qu'on le coupe, dit le maître de l'Évangile parlant du figuier infructueux, et qu'on V arrache. Pourquoi occupe-t-il la terre inutilement (1)? Ce figuier n'est-ce pas moi-même, et cette parabole ne me fait-elle pas entendre de quoi je suis menacé, si je continue à ne point profiter de tant de secours que la religion me donne, et malgré lesquels j'y demeure comme un arbre stérile? J'y remplis en vain une place qui seroit bien mieux occupée par une âme fidèle.
(1) Luc. 13.
80 SECONDE IdÉDITATION
En effet tous ces moyens de salut et de perfection ont sanctifié des millions d'âmes religieuses ; et moi, depuis tant d'années que j'en puis user, ils ne m'ont rendu ni plus exact, ni plus vigilant, ni plus mortifié, ni plus détaché du monde et de moi-même. Ces moyens auroient converti des peuples entiers idolâtres, et ils n'ont pas corrigé dans moi un seul défaut, ni ne m'ont fait acquérir une vertu. Malheur à vous, Corozaïn, parce que si Tyr et Sidon avoient vu les mêmes miracles que vous, il y a long-temps que ces villes criminelles se seroient reconnues et qu'elles auroient fait pénitence (1). Cette malédiction me regarde, et l'application en est bien naturelle et bien juste. Non-seulement Dieu me reprochera l'inutilité de ces moyens si salutaires, mais l'abus formel que j'en fais, lorsque par ma faute, ils me deviennent même une matière de péché. Car ces moyens si fréquens et si présens dans ma profession, ne peuvent être des moyens indifférens. Du moment qu'ils me sont utiles, j'en suis plus coupable et plus condamnable. Suivant cette mesure, quel trésor de colère ai -je amassé contre moi, et ne dois -je pas craindre qu'il ne m'accable, si je ne prends soin de le diminuer? Hélas ! bien loin de le diminuer, je ne fais que l'augmenter tous les jours !
TROSIÈME POINT
Outre les grâces extérieures, il y en a d'intérieures; et ces grâces intérieures, c'est tout ce que le Saint- Esprit opère en moi, pour me faire connoître les voies de Dieu, et pour me les faire aimer : tant de lumières dont il m'éclaire, tant de vues qu'il me donne de mes devoirs, tani, d'inspirations secrètes, tant de bons
(1) Matth. il.