QUATRIÈME JOUR
Statutnm est hominibus semel mori.
C'est un arrêt porté contre les hommes de mourir une fois. Hébr. chap. 9.
PREMIER POINT
Il n'est rien de plus certain que la mort, ni rien de plus inévitable. C'est un châtiment auquel la justice de Dieu a condamné tous les hommes, et c'est une loi générale où je suis moi-même compris comme les autres. Il faut mourir: parole terrible ! mais après tout, ce qu'il y a de plus terrible dans la mort, ce n'est point précisément la mort même ; ce sont ses suites.
La mort en elle-même est une séparation entière de toutes les choses du monde, des biens, des honneurs, des plaisirs, des emplois, des charges, des pnrens, des amis, des affaires, des négociations, de> entretiens, de tout ce qui fait la vie temporelle de l'homme. C'est par rapport à la société humaine, nu espèce d'anéantissement : un mort n'a plus de pari ;'i rien sur la terre, n'entre plus en rien ; on ne le voit
plus, on ne l'entend plus, et bientôt on n'y pense plus. Tout cela effraie, dès qu'on s'arrête à le considérer selon les sens; la nature y répugne, et de là vient qu'elle y résiste de toutes ses forces. Mais tout cela néanmoins, pris en soi et indépendamment des suites de la mort, n'est point si affreux que la nature et les sens se le présentent. Cette séparation, de quelque douleur qu'elle soit précédée ou accompagnée, se termine en un très-petit espace de temps; et d'un moment à l'autre, tout ce qu'elle a pu causer de peines et de souffrances au mourant, s'évanouit, sans qu'il en ressente désormais la moindre impression.
Mais ce qu'il y a de formidable dans les suites de la mort, c'est qu'elles sont éternelles : si bien que le moment qui sera pour moi la fin de cette vie présente, sera en même temps pour moi le commencement d'une éternité, ou bienheureuse, ou malheureuse. Du côté que l'arbre tombera, il y restera (1); et dans l'instant qu'on pourra dire de moi avec vérité, il est mort, on pourra ajouter avec la même certitude, voilà son sort décidé devant Dieu; le voilà pour jamais ou prédestiné ou réprouvé. Car on ne meurt qu'une fois, et après la mort il n'y a plus de grâces ni de bonnes œuvres. Par conséquent l'état où l'on se trouve alors, est invariable ; et si c'est un état de damnation, il est irréparable.
Ce qui doit encore redoubler ma frayeur, c'est que je ne sais quand se fera cette redoutable décision de ma destinée, ou pour un bonheur, ou pour un malheur éternel, parce que je ne sais quand je mourrai. Rien de plus évident ni de plus connu, que la nécessité de la mort; mais rien de plus inconnu ni de plus' caché,
(1) Eccles. 11.
que l'heure de la mort. Il n'y a point de jour qui ne puisse être mon dernier jour : il n'y a donc point de jour où je ne puisse recevoir mon arrêt, et être, ou sauvé pour toujours, ou perdu sans ressource.
Solides pensées dont je devrois continuellement m'occuper, et que je ne saurois m'imprimer trop vivement dans l'esprit. Car elles sont propres des religieux comme des gens du monde. Religieux et séculiers, nous mourrons tous, et nous sommes tous également intéressés à nous assurer une bonne mort. Or qu'ai-je fait jusqu'à présent pour m'y disposer, et que fais-je encore maintenant? Suis-je actuellement en état de mourir, et voudrois-je actuellement mourir, dans l'état où je suis? Je n'ai quà consulter là-dessus de bonne foi ma conscience. Que me dicte-t-elle ? Que me reproche-t-ellc ? à quoi me fait- elle entendre qu'il faut mettre ordre avant la mort? C'est à cela que je dois m' attacher, et sur cela que je dois prendre incessamment toutes les mesures nécessaires. Connoître l'importance infinie de bien mourir, savoir que je puis à toute heure mourir, ne me sentir pas dans la disposition actuelle de mourir comme je voudrois mourir, n'est-ce pas assez pour me faire tout entreprendre, et pour n'y apporter pas le plus court délai ?
SECOND POINT
La mort des pécheurs, selon le, menace et l'expression du Saint-Esprit, n'est pas seulement mauvaise, mais très-mauvaise. Très-mauvaise par le trouble qui les agite, très-mauvaise par le désespoir de la divine miséricorde où ils tombent, très-mauvaise par les surprises de la mort et les coups subits qui les enlèvent, très-mauvaise et souverainement mauvaise par l'impé-
n.itence où ils meurent. Or le mort d'un religieux, après une vie imparfaite et négligente, n'a-t-elle pas par proportion tous ces caractères? Il est bien étrange et bien déplorable, qu'on puisse faire une telle comparaison : mais si j'examine la chose à fond, et que je rappelle ce que j'ai su, ce que j'ai entendu, et ce que peut-être j'ai quelquefois vu, je trouverai que cette comparaison n'est ni chimérique ni outrée.
Quel sujet de trouble pour une personne religieuse à la mort, de n'avoir presque rien fait de tout ce qui étoit de sa règle et de son devoir ; d'avoir vécu dans la maison de Dieu, et de n'en être pas plus avancée dans les voies où Dieu vouloit la conduire ; d'avoir quitté le monde, et d'être néanmoins à la fin de ses jours aussi vide de l'esprit de Dieu, aussi remplie des idées et de l'esprit du monde, que si elle avoit passé toute sa vie dans le monde ! Elle est donc comme investie et assiégée des douleurs de la mort (1). Car les douleurs de la mort viennent de l'attache qu'on a à la vie, au monde, à soi-même, et voilà son état. Elle aime la vie, elle aime le monde, elle s'aime encore plus elle-même. Qu'il en doit coûter pour rompre tous ces liens, et qu'il y a de rudes combats à soutenir ! 0 mort! est-ce ainsi que tu nous sépares (2) ?
Aura-t-elle recours à Dieu ? mais c'est au contraire la vue de Dieu qui augmente ses inquiétudes et qui la désole. Elle sait avec quelle lâcheté elle l'a servi : mille péchés qu'elle traitoit de scrupules dans une vie tiède et dissipée, mille doutes qu'elle ne vouloit point éclaicir ou qu'elle décidoit à son gré, lui reviennent à l'esprit. Si ce n'est pas en détail que tout cela se présente, c'est en général, et dans une confusion qui
(1) Ps. 17. — (2) Reg. 15.
l'effraie d'autant plus, qu'elle en peut moins démêler Fembarras. Tout lui devient suspect : ses confessions passées, ses communions ; les sentimens de son cœur, quelle a suivis, les liaisons qu'elle a entretenues ; les faux principes qu'elle s'est faits sur des points capitaux et essentiels; les libertés qu'elle s'est données, au mépris de la règle, et souvent au scandale de la communauté; les dispenses qu'elle a demandées, les voies dont elle a usé pour les obtenir. Autrefois rien de tout cela ne lui faisoit peine; mais cette conscience autrefois si large, est maintenant une conscience étroite, ou plutôt une conscience droite qui ne sert qu'à la tourmenter. On tâche à lui inspirer de la confiance en Dieu et en sa miséricorde : mais, malgré tout ce qu'on lui. peut dire, il lui reste toujours une obscurité dans l'âme, une incertitude, un souvenir de ses obligations et un reproche de ses perpétuelles transgressions, une crainte des j.ugemens de Dieu capable de la consterner. Si elle ne va pas jusqu'au désespoir des pécheurs du siècle, le rayon d'espérance qu'elle conserve est bien foible, et n'a guère de force pour la relever.
Encore plus à plaindre quand elle est frappée d'une mort subite ; car on n'est pas plus à couvert dans la religion que dans le monde, de ces morts imprévues et précipitées; et comme Dieu a des châtimens secrets qu'il exerce dans le monde, il en a qu'il exerce dans la religion. Toute une maison témoin d'un pareil accident, en est touchée. On juge charitablement de la personne, on prie, oji espère pour elle : mais du reste on ne peut se dissimuler à soi-même la vie peu régulière et peu édifiante qu'elle menoit. On est obligé d'en convenir, et Tonne peut s'empêcher de dire, du moins
DE LA Muitr 103
de penser, qu'il eût été bien à souhaiter quelle eût eu du temps pour rentrer en elle-même et pour se préparer. Du temps ! Hé, n'en a-t-elle pas eu ? et que doit être autre chose toute la vie religieuse qu'une préparation habituelle à la mort? Ce n'est donc point le temps qui lui a manqué; mais elle n'a pas su en profiter, lorsqu'elle I'avoit et comme on l'en avertissoit. Le temps de Dieu est venu. Elle ne l'attendoit pas: mais il avançoit toujours; et elle s'y est enfin trouvée dans le moment qu'elle y songeoit le moins. Combien de religieux et de religieuses sont ainsi morts dans une espèce d'impénitence, qui ne ressemble que trop à l'impénitence des pécheurs ! C'est-à-dire qu'ils sont morts dans leur relâchement, dans leur tiédeur, dans leurs habitudes, dans des dispositions d'esprit et de cœur très-dangereuses. Combien même de religieux et de religieuses, ayant à la mort tout le loisir de rentrer en eux-mêmes, et de se munir des sacremens de l'Eglise, ont fait voir en les recevant pour la dernière fois, la même indifférence et la même froideur qu'ils avoient eue pendant la vie ! C'est une maxime générale, qui se vérifie dans l'état religieux, aussi bien que dans tous les autres états, qu'on meurt comme on a vécu. Comment est-ce que je vis? comment est-ce que je veux vivre dans la suite? Voilà comment je mourrai.
TROISIÈME POINT
Autant que la mort des pécheurs est mauvaise, autant l'Écriture nous apprend que la mort des justes est précieuse devant Dieu. Précieuse, parce qu'ils meurent dans un saint détachement et sans regret; précieuse, parce qu'ils meurent dans une confiance
pleine de consolation et de douceur; précieuse, parce qu ils meurent dans une union intime avec Dieu, et dans l'exercice des plus excellentes vertus ; précieuse, parce qu'ils meurent dans la grâce de Dieu et avec le don inestimable de la persévérance. Or, entre ces justes, les âmes vraiment religieuses ne tiennent pas le dernier rang. Quel est donc la mort d'un religieux fervent et fidèle ? C'est là qu'il commence à goûter les fruits de son travail, et à en recevoir la récompense.
Il meurt en paix et sans douleur, parce qu'il meurt dans un parfait détachement de toutes les choses humaines. Il a le cœur libre et dégagé de tout ce qui pourroit l'arrêter sur la terre; et au lieu de rien re gretter en ce monde, il remercie Dieu, comme David, de ce qu'il achève de rompre ses liens. Il n'y a plus, Seigneur, que le lien de ce corps mortel, et vous m'en allez délivrer; j'y consens. Non-seulement il y consent, mais il le désire : Qu'y a-t-il, mon Dieu, que je puisse souhaiter hors vous (1), et que m'importe tout le reste, pourvu que je vous possède ? Il envisage la mort comme la fin de ses peines et le commencement de son souverain bonheur. Elle paroît aux impies une destruction totale de l'homme ; mais il la regarde comme un passage du lieu de son bannissement à sa bienheureuse patrie, et de cette sorte il n'en ressent point le tourment (2).
Il meurt dans une humble et vive confiance. Et que craindroit-il, lorsque sans présumer de soi-même et rendant gloire de tout à Dieu, il se voit enrichi de trésors et de mérites qu'il a amassés dans la religion? Tous ses mérites dispersés dans le cours d'une longue
(1) Ps. 72. — (2) Sap. 3'.
vie, se réunissent devant ses yeux, et le comblent d'une joie intérieure qui lui adoucit les rigueurs de la mort. Toutes ses pensées se tournent vers le Ciel où il aspire, et dont la possession lui est déjà presque assurée. Dieu lui donne de cette félicité éternelle un avant-goût qui le ravit et le transporte : tellement qu'il peut s'écrier avec le premier martyr de l'Église, saint Etienne: Je vois les deux ouverts, et Jésus qui m'attend à la droite de Dieu (1).
Il meurt dans la plus étroite union avec Dieu, et dans l'exercice de toutes les vertus qu'il a si longtemps et si souvent pratiquées. Il s'y est formé de bonne heure, et il recueille alors tout le fruit de la sainte habitude qu'il s'en est faite. Quoique mourant et réduit par la violence de la maladie dans la dernière foiblesse, il n'a point de peine à s'élever à Dieu, à s'immoler à Dieu et à lui faire le sacrifice de sa vie. Accoutumé qu'il est à tous ces actes et à divers autres. il y entre d'abord et sans effort; et pour peu qu'on lui parle ou qu'on le fasse souvenir de Dieu, son cœur prend feu tout-à-coup et s'enflamme.
Enfin, par une grâce au-dessus de toutes les grâces, il meurt dans la persévérance finale, qui est la consommation de sa persévérance et de sa constance dans l'accomplissement des devoirs de la vie religieuse. Car la persévérance finale suppose une persévérance commencée, et c'est par celle-ci qu'on parvient à l'autre. Ainsi il meurt ami de Dieu, entre les bras de Dieu, dans le sein de Dieu, où son âme va se reposer. Il passe de l'état de sainteté à l'état d'impeccabilité; c'est-à-dire d'un état où, tout juste et tout attaché qu'il étoit à Dieu, il pouvoit encore le perdre et l'offenser,
(1) Act. 7.
à un état où il ne pourra plus que l'aimer et que lo glorifier.
CONCLUSION
Y a-t-il, Seigneur, à délibérer pour moi, et une mort si heureuse ne doit-elle pas être l'objet de tous les vœux de mon cœur? Mais telle est, mon Dieu, notre misère, et la mienne en particulier : nous voulons une sainte mort, et nous vous la demandons; mais pour cela vous demandez de nous une vie sainte, et c'est ce que nous ne voulons pas. Hélas ! Seigneur, c'est ce que je n'ai en effet jamais bien voulu. Cependant, il faut vouloir l'un et l'autre tout ensemble, car, selon votre providence ordinaire, vous ne donnez point l'un sans l'autre; et se promettre de mourir comme vos plus zélés serviteurs sans vous avoir servi comme eux, c'est la plus fausse et la plus trompeuse illusion.
A quoi donc me suis-je exposé depuis tant d'années, et à quoi m'expose encore présentement ma langueur et ma nonchalance dans votre service? Faites-ie-moi comprendre, ô mon Dieu ! faites-moi ressentir pendant la vie toutes les frayeurs de la mort afin que je ne les ressente pas à la mort même.
Je me trompe, Seigneur : on ne craint que trop la mort; mais on ne la craint pas comme on la doit craindre ; or apprenez-moi à la bien craindre. On craint la mort, parce qu'on aime la vie : c'est la craindre en homme, et non en chrétien ni en religieux. De cette crainte toute naturelle il arrive, ou qu'on ne pense point à la mort, et qu'on en perd, autant qu'il est possible, la vue, afin de n'en être point affligé; ou qu'on ne pense à la mort, que pour s'en préserver le
plus qu'on peut, que pour l'éloigner et pour y apporter des précautions qui flattent notre amsur-propre, et qui fomentent notre paresse. Une telle crainte, bien loin de nous être utile, nous devient nuisible, puisqu'elle ne va qu'à nous inspirer le relâchement et à nous y entretenir. Ce n'est point ainsi, mon Dieu, que vos saints ont craint la mort, ce n'est point là non plus la crainte que l'on doit avoir. Il m'importe peu de vivre, mais il m'importe infiniment de bien vivre, de vivre religieusement et saintement pour mourir de même. Ce que je dois donc craindre, ce sont les terribles conséquences de la mort, afin de les prévenir; ce que je dois craindre, c'est le danger affreux d'une mort qui me surprendroit et que je n'aurois pas prévue. Heureuse l'âme que cette crainte tient dans une attention et une vigilance continuelle ! Plaise à votre miséricorde, ô mon Dieu î que j'en retire ce fruit de grâce et de sanctification.
Statutum est hominibus semel mori : post hoc autem judicium.
C'est un arrêt porté contre les hommes de mourir une fois : après quoi vient le jugement. Hébr. chap 9.
PREMIER POINT
Après la mort, suit le jugement de Dieu; c'està-dire, que dès le moment même où mon âme se séparera de mon corps, elle paroîtra devant le tribunal de Dieu, et lui sera présentée comme à son juge. Il [est vrai qu'il y aura à la fin des siècles un jugement général, où nous serons tous rassemblés, pour y recevoir une dernière sentence et un arrêt solennel : mais avant que ce grand jour arrive, et que tous les temps pour cela soient consommés, la foi m'enseigne, et c'est une vérité fondamentale, qu'il y a dès l'heure de la mort un premier jugement, que chacun des hommes doit subir en particulier, et qui se passe secrètement entre Dieu et l'âme.
Il ne faut point que cette âme fasse un long trajet, ni qu'elle se transporte bien loin, pour comparoître en la présence de Dieu. Quelque part que l'homme meure, Dieu se trouve là, pour y exercer sa souveraine justice : car il est partout et il agit partout éga-
lemenr et avec la même puissance. Ainsi en quelque lieu que ce puisse être, .je n'aurai pas plus tôt rendu mon dernier soupir et cessé de vivre, que je serai comme investi de la majesté de Dieu. Je ne l'apercevrai, ni ne le verrai point, mais, sans se montrer à mes yeux il se fera sentir à moi, et m'imprimera une vive idée de sa grandeur. Tellement que la parole de Job s'accomplira à mon égard : J'ai craint le Dieu tout-puissant ; et dans le juste effroi qu'il m'inspiroit, je me le représentois comme une mer d'une étendue infinie, dont les flots grossis de tous côtés, et semblables à de hautes montagnes, venoient fondre sur ma tête et m'accabler (1). Voilà comment Dieu m'enveloppera, pour ainsi dire, et comment il se rendra maître de moi, sans qu'il ait besoin de nul autre que de luimême pour me saisir et pour m'arrêter.
Que ferai-j e, quelle sera ma ressource ? En vain penserois-je à m'échapper, et voudrois-je m'enfuir de devant la face du Seigneur : il me tiendra en ses mains, et dès qu'une fois on tombe dans les mains du Dieu vivant, on ne peut plus en sortir. En vain compterai-je sur les hommes et sur leurs secours : à qui pourrois-je me faire entendre, étant seul avec Dieu ; et quand je serois en état d'appeler toutes les créatures à mon aide, que serviroient tous leurs efforts contre leur créateur et le mien? Peut-être des personnes charitables, des amis viendront-ils auprès de mon corps, me rendre certains devoirs, et témoigner leurs regrets. Toute une communauté où j'ai vécu, tout un ordre m'accordera ses suffrages et offrira des vœux en ma faveur : mais ces prières, ces vœux mettront-ils mon âme en assurance si Dieu ne le écoute :
(1) Job. 13.
et les écoutera-t-il si tout cela n'est soutenu par les mérites et la sainteté de ma vie? Je me trouverai donc en ce terrible moment, abandonné à Dieu et à moi-même : à Dieu de qui dépendra ma destinée pour l'éternité tout entière, et qui sera sur le point d'en décider; à moi-même, qui, dépourvu de tout le reste, et dans le dépouillement le plus universel, n'emporterai avec moi que mes œuvres, et n'aurai point d'autre soutient ni d'autre fonds. Où en serai-je si ce fonds me manque, et par où pourrai-je y suppléer.
0 que j'apprendrai bien alors à faire d'une vie sainte et religieuse l'estime qui lui est due ! Que je comprendrai le bonheur de ma vocation, si je l'ai fidèlement suivie, et si j'en ai rempli tous les devoirs ! Que me donneront de confiance une exacte régularité, une obéissance aveugle, une pauvreté dénuée de tout, la soumission de mon esprit, la mortification de mes sens, la retraite du monde, l'assiduité à la prière, le soin des plus petites choses, et toutes les observances de mon état ponctuellement et constamment gardées ! Que je me saurai bon gré de m'être fait là-dessus d'utiles violences; d'avoir combattu mes répugnances naturelles, et de les avoir surmontées; de n'avoir eu égard, ni à certains exemples que j'avois devant les yeux et qui pouvoient me séduire, ni à certaines considérations et à de vains respects, qui m'auroient porté au relâchement et détourné de mes exercices, ni à tous les prétextes que ma délicatesse n'eût été que trop ingénieuse à me , suggérer, pour peu que j'y eusse prêté l'oreille ! C'est cette vue et ce souvenir du passé qui fera toute ma force, et qui m'affermira contre la frayeur d'un jugement, où je n'aurai que
DU JUGEMENT DE DIEU ll'î
moi pour prendre en main ma cause et pour me défendre.
Mais au contraire, si de tout le passé it ne me reste rien sur quoi je puisse m'appuyer et m'assurer; si, me voyant au pouvoir d'un Dieu qui va me juger selon le bon ou le mauvais emploi de mes années, je n'y découvre que tiédeurs, que négligences, qu'infractions perpétuelles de mes règles ; qu'un vide affreux et une inutilité tout infructueuse, pour ne pas dire toute criminelle, en quel accablement tomberai-je, et en quelle désolation! j'en frémirai d'horreur. Ils viendront, dit le Sage parlant des pécheurs (et combien de mauvais religieux seront de ce nombre !), ils viendront tout tremblans et tout interdits (i). De retourner sur leurs pas et de rentrer dans la vie pour en faire un meilleur usagé, c'est ce qu'ils ne pourront obtenir. D'avancer vers Dieu, et d'approcher de son tribunal pour y rendre compte d'une vie perdue, c'est ce qui les consternera. Ah ! que n'y pensoient-ils et que n'y prenoient-ils garde, lorsqu'ils en avoient les moyens ! Je les ai présentement, et bientôt, peut-être, ne les aurai-je plus. N'en négligeons aucun : il n'y a point de temps à perdre; et le malheur dont je veux me garantir est assez grand, pour ne rien omettre de toute la vigilance et de toute la précaution que j'y puis apporter.
SECOND POINT
Dans les jugemens que rendent les hommes, le procès doit être instruit, et le juge ne prononce qu'après avoir éclairci les faits, et les avoir examinés avec toute l'attention nécessaire pour n'v être cas trompés.
(*) Sap. 4, ,
On interroge le criminel, on lui confronte les témoins, on écoute ses réponses, et il n'est point condamné que la preuve ne soit entière et la conviction juridique. Dieu gardera envers moi la même forme de justice, et c'est pour cela que j'aurai à subir de sa part l'examen le plus général, mais en même temps le plus prompt et le plus convaincant.
Examen le plus général. Dans toute la suite de la plus longue vie et depuis le premier usage de ma raison, je n'aurai pas formé une pensée, pas conçu un désir, pas dit une parole, pas lait une action ni omis un devoir où cet examen ne s'étende et sur quoi je n'aie à me justifier. Et comme tout cela se trouve ordinairement accompagné de circonstances qui aggravent le péché ou qui le diminuent, il n'y aura, par rapport à chaque article, ni vue, ni intention, ni sentiment, en un mot pas un point si léger qui n'entre en compte, et qui ne soit mis dans la balance pour y être pesé. En qualité d'homme éclairé de la lumière naturelle, en qualité de chrétien soumis à la loi de l'Evangile, en qualité de religieux, appelé à la perfection, j'avois des obligations différentes ; et c'est de toutes ces obligations qu'il me faudra répondre. Mes œuvres les plus pieuses en apparence ne seront pas à couvert de cette recherche; la moindre imperfection qui s'y sera glissée, l'œil de Dieu la découvrira; et s'il ne laisse rien échapper de tout ce qui en aura fait le mérite, il ne laissera rien non plus passer de tout ce qui en aura pu avilir le prix et altérer la sainteté.
Examen le plus prompt. Une telle discussion me coûteroit maintenant des soins infinis; et encore avec tous mes soins et toutes mes réflexions, n'y pourrois-
je suffire, parce que je ne puis avoir une connoissance assez claire, ni assez présente de toute ma vie. S'il étoit même seulement question de me retracer une idée bien juste de tout ce que j'ai fait, dit et pensé dans l'espace d'une journée, je n'y réussirois pas, tant il y a eu de choses, ou que je n'ai pas d'abord remarquées, ou qui se sont évanouies de mon esprit. Mais il n'en est pas ainsi de Dieu, ni d'une âme dégagée des sens, et capable après la mort de connoître et voir par elle-même. Car Dieu, depuis le premier instant de mon être, ne m'ayant jamais perdu de vue, et d'ailleurs n'étant sujet à nul oubli, il n'aura point besoin de temps pour rappeler et pour me remettre devant les yeux toute ma conduite et tout ce qu'il y aura eu dans moi de plus intérieur. D'un seul trait de sa lumière divine, il rapprochera les objets les plus éloignés!; et sans nulle confusion, il les réunira tous dans un même point, et me les présentera, chacun aussi distinctement, que s'il étoit séparé des autres, et que je n'eusse en particulier que celui-là à considérer. Je les verrai donc tous dans le même moment, et malgré leur innombrable variété, mon âme d'un coup d'ceil, les démêlera tous, parce qu'elle ne dépendra plus des organes qui l'arrêtoient, et qu'elle agira selon toute l'étendue de ses puissances et toute leur activité.
De là enfin, examen le plus convaincant, il ne consistera ni en raisonnemens ni en conjectures, mais dans une vue simple et nette. De sorte qu'il n'y aura point à contester avec Dieu, ni à dissimuler. Combien de péchés à quoi je ne pense plus et dont je ne me souviens plus, se produiront tout de nouveau et se montreront à moi ! Combien en apercevrai -je d'autres
qui m'étoient absolument inconnus, et dont je ne me croyais pas capable ! De combien d'illusions, d'excuses et de prétendues justifications découvrirai-je la fausseté ! Combien de difficultés et de questions, que j'avois toujours résolues en ma faveur, seront décidées à ma condamnation ! Combien de vertus qui brilloient devant les hommes perdront tout leur éclat, et ne paraîtront qu'intérêt, que vanité, qu'habitude, qu'inclination naturelle, que bienséance, peut-être même que déguisement et hypocrisie !
Quel spectacle sera-ce là pour moi, et qu'aurai-je à dire? Quoi que je voulusse alléguer, ma conscience s'élèveroit en témoignage et jne démentiroit. Car elle concourra avec Dieu pour me convaincre, et malgré moi elle m'arrachera ce triste aveu et cette courte, mais cruelle confession: J'ai péché (1). Que ne le dis-je dès à présent ! je le dirois avec fruit. Que ne vais-je le reconnoître aux pieds de Dieu dans le sentiment d'un humble repentir, afin de n'être pas obligé de le reconnoître au pied de son tribunal dans un mortel désespoir! Que ne suis-je plus attentif aux reproches de ma conscience et selon l'avertissement de Jésus- Christ, que n'ai -je soin de l'apaiser et de m1 accorder promptement avec elle, tandis que je marche encore dans le chemin, afin qu'elle ne me livre pas au juge (2) I Dès que je l'aurai satisfaite, elle me rendra mon avocate auprès de Dieu ; elle lui représentera ma pénitence, mon retour sincère, mes bonnes résolutions et les effets salutaires dont elles auront été suivies. Elle effacera des livres de la justice éternelle tout ce qui étoit écrit contre moi, et elle m'en obtiendra l'entière abolition.
(i) 2 Reg. 12. — (2) Malth. 5.
TROISIÈME POINT
Selon l'examen que Dieu aura fait de moi et de toutes mes œuvres, il formera mon arrêt de réprobation, ou de salut. Quoique ce ne soit pas une sentence aussi publique qu'elle le doit être dans le jugement universel, elle n'en sera ni moins authentique, ni moins irrévocable. Car ce que Dieu aura prononcé, ou pour mon malheur éternel, ou pour mon éternelle béatitude, il ne le changera jamais : puisque je ne serai plus alors dans la voie où l'on peut perdre et obtenir sa grâce; mais dans le terme où l'on ne peut ni pécher ni mériter. Il m'est donc d'une extrême importance que cet arrêt de Dieu me soit favorable; sans cela que deviendrois-je, et en quelle misère serois-je réduit?
Pensée effrayante ! Gomment ai-je pu si souvent l'oublier, et que dois-je avoir plus fortement gravé dans la mémoire? Pour en mieux sentir l'impression, je n'ai qu'à m'imaginer que je suis actuellement devant le trône de la justice de Dieu, et qu'après m'avoir interrogé, il se déclare enfin, et lance sur moi ce redoutable anathème : Retirez-vous de moi, maudit (1). Quel coup de foudre ! Que je me retire de mon Dieu 1 Que je sois éternellement privé de mon Dieu! Que mon Dieu me frappe de sa malédiction, et de toute sa malédiction, sans qu'il me soit désormais possible de l'apaiser, ni qu'il me reste aucune espérance de le retrouver jamais et de le posséder ! Est-ce pour cela qu'il m'avoit séparé du monde, qu'il m'avoit appelé a l'état religieux, qu'il m'avoit recueilli dans sa maison, et qu'il m'y avoit fourni tant de moyen?
(1) Matth. 25.
de sanctification ? Il vouloit m'attacher à lui plus étroitement que le commun des chrétiens, et le voilà qui me rejette de sa présence et qui fait un divorce entier avec moi ! Il vouloit me mettre au rang de ses élus et des âmes spécialement choisies et prédestinées, et le voilà qui m'enlève toutes les grâces dont il m'avoit enrichi, et qui me dégrade jusqu'au plus bas rang des âmes réprouvées ! Il vouloit me faire monter aux premières places de son royaume, et le voilà qui me précipite au fond de l'abîme ! Je n'ai, dis-je, qu'à prévenir ainsi le temps; et me supposant par avance dans cette fatale extrémité, je n'ai qu'à suivre tous les sentimens qu'exciteront dans mon cœur de si tristes et de si désolantes idées. Heureux que ce ne soit encore qu'une supposition; et cent fois heureux, si, par une conduite toute nouvelle, je vis de telle sorte, que cette figure ne devienne jamais pour moi un effet ni une vérité.
C'est par ce renouvellement et ce changement de vie que je puis mériter un jugement de salut et de bénédiction. Car il y en a un pour les âmes justes, et surtout pour les âmes vraiment religieuses. Au lieu de ce funeste arrêt dont j'étois menacé si ma vie jusques à la mort eût toujours été également imparfaite et irrégulière, qu'il me sera doux d'entendre de la bouche de mon souverain juge cette aimable invitation et ces consolantes paroles : Courage, bon serviteur; vous m! avez été fidèle en peu de chose, et pour ce peu de chose je vous destine un grand héritage (1). Entrez dans la joie de votre Seigneur. Comblé de cette joie toute pure et toute divine, dont je commencerai à goûter les douceurs ineffables^ je reconnoîtrai bien
(l)Matth. 2.
que c'étoit peu de chose que Dieu demandent de moi en ce monde, et que tout ce que j'y aurai, ou entrepris, ou souffert, ou quitté pour lui, n'étoit rien en comparaison de la récompense qu'il m'avoit préparée et de la gloire où il s'étoit proposé de m'élever. Si je pouvois encore alors être touché de quelque regret, ce ne seroit pas d'avoir porté trop loin mon zèle, ni de ne m'être point, assez ménagé dans les saintes pratiques qu'il m'inspiroit pour mon avancement et ma perfection; ce seroit plutôt de l'avoir trop mesuré, et de ne lui avoir pas donné plus de liberté et plus d'étendue. Et puis-je trop faire lorsqu'il s'agit d'un maître, qui dans son jugement ne sera pas moins libéral et magnifique à couronner ma fidélité, que sévère et inexorable à punir mes négligences et mes lâchetés ?
CONCLUSION
Grand Dieu, (jui d'un regard ébranlez les colonnes du firmament, et faites trembler la terre; Dieu de sainteté et la sainteté même, devant qui les cieux ne sont pas purs, et qui avez trouvé de la corruption jusque dans vos anges : hélas ! Seigneur, comment pourra soutenir votre présence une créature aussi foi'ble que je le suis, et comment une âme chargée de tant de dettes, osera-t-elle entrer en jugement avec vous ? Malheur à la vie même la plus chrétienne et la plus religieuse dans V estime des hommes, si vous V examinez à la rigueur, et si vous la jugez sans miséricorde (1). Car vos vues sont bien au-dessus des nôtres, et qui peut se flatter d'être à vos yeux exempt de tache et digne d'amour ?
(1) Aug. 1.
Cependant, mon Dieu, vos divines Ecritures m'enseignent que cette miséricorde qui m'est si nécessaire, et sur laquelle je dois particulièrement établir ma confiance, n'aura plus de part dans le jugement que je recevrai de vous à l'heure de ma mort, et que votre justice y présidera seule. Quel grâce ai-je donc à vous demander, et quelle prière ai-je présentement à vous faire ? Ah ! Seigneur, c'est que vous n'attendiez pas, pour me juger, que ce dernier jour soit venu; mais que vous me jugiez dès cette vie, parce que vos jugemens en cette vie sont des jugemens paternels et salutaires. Oui, mon Dieu, jugez toutes mes infidélités et toutes mes offenses; il est juste que j'en porte la peine : mais ne me réservez pas à ce temps, où vous ne me reprendriez que dans votre colère, et vous ne me jugeriez que dans votre fureur (1).
Vous faites plus encore, ô Dieu souverainement bon et plein d'indulgence ! Vous voulez bien ne me pas juger vous-même, Dourvu crue je sois mon propre juge; et vous consentez a me remettre tous vos intérêts, pourvu que j'en prenne soin contre moi-même, et que je vous fasse toute la justice qui dépend de moi. Y auroit-il un aveuglement plus déplorable et moins excusable que le mien, si je refusois une condition aussi avantageuse que celle-là ? De grand coeur, ô mon Dieu, je l'accepte et je m'y soumets. Je me citerai moi-même au tribunal de ma conscience; je serai moimême mon accusateur et mon témoin; je ferai de toute ma vie la revue la plus rigoureuse et la plus sévère; j'y proportionnerai ma pénitence, et dans un vrai désir de vous satisfaire, je la rendrai aussi complète qu'elle me semblera devoir l'être, et que ma
(1) Ps. 6.
foi^lesse la pourra supporter. Je n'en demeurerai pas là, Seigneur: je réglerai l'avenir, je le sanctifierai; je ne m'y permettrai, ni ne m'y pardonnerai rien, afin que rien ne m'arrête quand vous m'appellerez à vous, et que je puisse sans retardement et sans obstacle prendre possession de l'éternelle béatitude que vous m'avez promise.