‹ Retraite spirituelleChapitre 23 sur 52 · TROISIÈME MÉDITATION, DE LA PERTE DU TELIFS · texte numérisé non relu

TROISIÈME MÉDITATION, DE LA PERTE DU TELIFS

J'y suis assez intéressé pour moi-môme, Se'gncur; et si vous me refusez le peu de délai que j'ose vous demander, que deviendrai-je? en quelle pauvreté et en quelle misère paroîtrai-je devant vous 1 Les saints désiroient que le temps finit pour eux, et ne soupiroient qu'après l'éternité. Je ne m'en étonne pas; c'étoient des saints. Leurs années étoient des années pleines; et après s'être enrichis sur la terre, il no leur restoit plus que d'aller dans votre royaume goûter les fruits de leurs travaux: mais moi, mon Dieu, je crains la fin du temps, et j'ai bien sujet de la craindre. Je crains que la mort ne vienne trop tôt, et qu'elle ne rr^ ravisse des jours qui me sont si nécessaires, et qui seuls peuvent compenser en quelque sorte tous les autres jours de ma vie. Votre providence, Seigneur, ne m'abandonnera pas, et c'est en elle que je me confie; mais, dans cette confiance je ne veux pas perdre désormais un moment. Je n'attendrai pointa commencer demain; dès ce jour et dès cet instant je commence. C'est bien tard, ù mon Dieu; mais après tout il est encore temps. Tous les temps ne sont pas propres au service du monde ; mais dans tous les temps on peut vous aimer, Seigneur, vous servir et se sanctifier.

L'office divin est un des plus communs et deB plus saints exercices de l'état religieux ; et il y a là-dessus quatre obligations principales qui me regardent, et qui demandent une sérieuse réflexion.

PREMIER POINT

La première obligation, par rapport à l'office divin, est de le réciter. C'est un tribut de louanges que je dois à Dieu, et que Dieu exige de moi en vertu de ma profession, comme il l'exige des prêtres en vertu de leur caractère et des bénéficiers, en vertu des titres ou des revenus qu'ils possèdent. Manquer à l'office divin, ou en omettre quelque partie notable, c'est donc une offence griève, parce que c'est violer un précepte qui, selon tous les maîtres de la morale chrétienne, oblige, sous peine de péché, et même de péché mortel. Ainsi je dois considérer l'office divin comme une des plus essentielles fonctions de mon état, comme une des plus importantes et des plus ordinaires occupations de ma vie, comme ce qui doit être particulièrement mon office (car de là vient qu'il est appelé office), et par conséquent comme un devoir que je dois préférer à toutes les affaires humaines. Malheur à moi si c'étoit celui qui me touchât le moins et dont je fusse moins en peine de me bien acquitter I

Sainte obligation, qui m'engage à faire sur la terre ce que les bienheureux font dans le Ciel, et ce que j'y ferai éternellement moi-même, si je parviens jamais à ce royaume. Sainte obligation, qui me fait entrer dans l'esprit de l'Eglise, car l'office divin est spécialement la prière de l'Église : et quand je le récite, je prie au nom de toute l'Eglise. C'est l'Eglise qui me fait prier, et qui m'apprend à prier ; il est vrai qu€ cette seule prière, si je la faisois comme il faut, me &uffiroit pour me rendre parfait selon Dieu, et pour m'entretenir habituellement dans la présence de Dieu. Sainte obligation, qui me donne droit, quand j'y satisfais, de dire à Dieu, comme le Prophète royal : Je vous ai loué, Seigneur, sept fois le jour (1). David, tout chargé qu'il étoit du gouvernement d'un empire, avoit pour louer Dieu, ses heures réglées, et il se faisoit une loi de s'y assujettir : sera-ce une sujétion trop onéreuse pour moi de réciter l'office divin aux heures et aux temps prescrits par l'Église? et si je n'ai sur ce point nulle régularité, si je n'y garde nul ordre, et que je ne suive que mon caprice, ou que je n'aie égard qu'à ma commodité, suis-je excusable devant Dieu, et n'est-ce pas un juste sujet de scrupule? L'Église a eu ses vues dans la distribution de son office et dans le partage des heures et des temps qu'elle y assigne. Dois-je compter pour rien d'aller contre les vues de l'Église, et de ne pas vouloir me faire quelque violence pour m'y conformer ?

SECOND POINT

Une seconde obligation à l'égard de l'office divi-n est de le bien Réciter ; -c'est-à-dire, de le réciter res-

(l)Ps. 118.

pectueusement , attentivement et dévotement : trois circonstances indispensablement requises.

Respectueusement : les plus hautes puissances du Ciel tremblent devant Dieu en le louant ; de quelle frayeur et de quel tremblement ne dois-je pas être saisi, moi qui ne suis que cendre et que poussière ? Si donc il m' arrive de réciter ces saintes prières de l'Église avec une précipitation que je ne voudrois pas avoir en toute autre chose, avec un air de négligence dont je me suis fait, sans y penser, une mauvaise habitude, dans des postures indécentes, et peu convenables à un devoir de religion; dès là, bien loin d'honorer ,ieu, je lui perds le respect, et je l'offense.

Attentivement : car l'Église, en me commandant i' office divin, me commande un culte raisonnable. Or, ce n'est plus un culte raisonnable, quand ma raison n'y a plus d part; et quelle part ma raison y peutelle avoir, lorsqu'elle n'y fait nulle attention? Prier, c'est élever son esprit à Dieu : je cesse donc de prier, dès que l'élévation de mon esprit à Dieu vient de cesser; et, par une suite naturelle, le même précepte qui m'oblige à prononcer distinctement les louanges de Dieu, m'oblige à m'y appliquer ; d'où il faut enfin conclure, que d'être volontairement distrait pendant l'office divin, ou, ce qui revient au même, que de ne faire nul effort pour me dégager des distractions qui m'y surviennent et que je remarque, c'est me rendre coupable du même péché que si je l'avois tout-à-fait omis.

Dévotement : dans cet hommage et ce sacrifice que je présente à Dieu, le cœur et l'esprit doivent agir de concert ; autrement mon attention même ne seroit plus qu'une pure spéculation. C'est dans le cœur que

consiste le mérite de la prière ; et si mon cœur n'est touché, je deviens semblable à ces Juifs que Jésus- Christ, dans TÉvangile, traitoit d'hypocrites, et dont il disoit : Ce peuple m'honore des lèvres, mais leur cœur est éloigné de mot (1). Qu'une de ces trois conditions me manque, qu'ai-je alors à craindre ? ce que déploroit saint Augustin, et ce qu'il se reprochoit à lui-même. Hélas ! s'écrioit-il, je deviens plus criminel, par cela même qui devroit me rendre plus saint; et qui me justifiera devant Dieu, si mes prières mêmes servent à me condamner ?

TROISIÈME POINT

La troisième obligation qui concerne l'office divm, est d'assister au chœur, où on le récite solennellement. Puisque le chœur est un des engagemens de l'état que j'ai embrassé, et de la communauté dont je suis membre, tous les sujets qui la composent y sont également obligés, et je ne suis pas plus autorisé que les autres à m'en dispenser. Par conséquent, si je m'absente du chœur sans raison et sans nécessité ; si je m'en absente , sans en avoir demandé et en avoir obtenu la permission ; si je m'en absente, sans en faire aucune réparation : tout cela ce sont autant de péchés dont je charge ma conscience, et dont je répondrai à Dieu.

Rien de plus pernicieux que cette liberté de s'absenter du chœur. S'en absenter sans nécessité et sans une nécessité absolue, c'est la marque visible dune âme qui se refroidit, et qui perd sa première ferveur. S'en absenter de soi-même et sans permission, c'est la marque infaillible d'une âme qui se licencie, et qui 6ecoue le joug de l'obéissance. S'en absenter impu-

(l)Malth. 15.

nément et sans être tenu à aucune réparation, c'est la marque évidente d'une communauté qui se dérègle, et qui dégénère de son ancienne discipline. En combien de maisons religieuses, ce qui étoit dans son origine, et ce qui paroît encore perfection et austérité, devient-il l'occasion d'un véritable relâchement ! Se lever, comme le Roi prophète, au milieu* de la nuit, pour louer en commun le Seigneur, rien de plus saint pour le petit nombre de ceux et de celles qui le pratiquent; mais rien en même temps de plus propre à favoriser la paresse du grand nombre, qui s'en exempte sous des prétextes de foi blesse et de besoins plus imaginaires que réels.

Par une règle toute contraire, assister exactement au chœur; ne* s'en dispenser jamais que pour de solides raisons, et qu'après les avoir soumises au jugement et à la décision des supérieurs ; ne point écouter de frivoles excuses que la nature suggère, et les rejeter comme des illusions; se faire une pénitence et une mortification de son assiduité, et l'offrir dans cette vue à Dieu, c'est la marque indubitable d'une âme fidèle à ses devoirs, et qui aime sa profession. Et de même enfin, maintenir cette régularité dans toute sa vigueur, ne point tolérer sur cela les licences et les abus, en empêcher la prescription par le soin qu'on a de les punir, c'est la marque sensible et certaine d'une communauté fervente, et qui conserve l'esprit de Dieu.

Cette assistance au chœur m'est plus avantageuse qu'elle ne me doit être pénible. Oulre les grâces particulières qui y sont attachées, selon la parole de Jésus- Christ, qui nous a dit expressément, que là où plusieurs sont assemblés en son nom. il est au milieu

d'eux (1); en assistant au chœur, il me sera beaucoup plus facile d'éviter toutes les fautes, à quoi je suis sujet, et qui me sont si fréquentes, quand je récite en particulier mon office. L'émulation, l'exemple inspirent plus de retenue; et la présence des autres, au lieu d'être une matière de distraction, contribue infiniment à recueillir l'âme, et à la remplir des sentimens de piété les plus vifs et les plus ardens. Les premiers chrétiens alloient tous les jours au temple, et s'y réunissoient pour célébrer ensemble les grandeurs de Dieu, et pour lui rendre unanimement des actions de grâces. Ce n'étoit pas en vain ; le Saint-Esprit descendoit sur ces troupes dévotes, et c'étoit alors qu'il leur communiquoit ses dons avec plus d'abondance.

QUATRIÈME POINT

Il y a une dernière obligation, qui est de chanter l'office divin. Car l'assistance au chœur qui m'est ordonnée, n'est point une simple comparution, ni une vaine représentation de ma personne. J'y vais pour y faire mon devoir, et c'est un de mes devoirs que de soutenir le chant qui a été établi, et qui fait une partie du culte de Dieu. J'y vais pour partager avec les autres le travail aussi bien que le mérite de ce pieux exercice. J'y vais pour former avec eux, par l'union de nos voix, cet harmonieux concert, où l'Eglise militante et l'Église triomphante joignent mutuellement et si saintement leurs célestes accords en l'honneur de la majesté divine.

Gomme David ne séparoit point le chant de la psalmodie, je ne dois point non plus séparer l'un de l'autre, puisque l'obligation est égale pour l'un et pour l'autre.

(1) Matth. 18.

sur l'office divin 97

Seigneur, disoit à Dieu ce saint roi, nous solenniserons vos merveilles (1), et en chantant, et en psalmodiant. Voilà à quoi m'engage la qualité de religieux ou de religieuse du chœur. Si j'en ai le titre, c'est pour en faire les fonctions, quelque fatigantes qu'elles me paroissent et qu'elles puissent être en effet. Quand donc je m'épargne au chœur, et que je me ménage; quand, par un excès de délicatesse, et pour ne pas intéresser une santé dont j'ai trop de soin, je n'y chante que foiblement, ou je n'y chante point du tout; quand ma présence n'y est d'aucun soulagement pour les autres et de nul secours, je n'observe pas ce que l'Eglise et la religion veulent de moi. Je prétends avoir peu de santé, et si cela est, on ne me refuse point dans le besoin les dispenses nécessaires : mais du reste, quelque peu de santé que j'aie, à quoi puis-je mieux l'employer qu'à chanter les louanges de mon Dieu? L'user de la sorte, c'est accomplir à la lettre ce que saint Paul nous a si fortement recommandé, de faire de notre corps une hostie vivante, et de l'immoler au Seigneur.

(1) Ps. 20.

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