DE L'ENFER
seront des cris lamentables, ils se désoleront, ils verseront, selon l'expression de l'Evangile : des torrents de larmes : mais ce Dieu vengeur n'arrêtera pas une fois pour cela son bras, ni ne suspendra pas un moment ses coups ; et tant qu'il sera Dieu (or il le sera toujours, comme il Ta toujours été), il verra souffrir des âmes qu'il a formées à son image, des âmes qu'il a marquées du sceau de sa divinité, des âmes qui porteront le caractère de ses sacremens, sans être ému pour elle du moindre sentiment de compassion. Le pourrois-je croire, s'il ne nous l'avoit pas lui-même révélé? Mais c'est un article de la foi que je professe. Il faut donc qu'une âme réprouvée soit bien affreuse aux yeux de Dieu, puisque la haine qu'il en conçoit, est capable de l'endurcir de la sorte, et de fermer à cette âme maudite toutes les sources de la grâce.
Mais encore qu'est-ce qui peut ainsi la défigurer aux yeux de Dieu, et en faire un objet si abominable? le péché qui vit dans elle, et qui n'y mourra jamais. Avec cette tache désormais ineffaçable, elle sera toujours pour Dieu, qui est infiniment saint, une victime de colère et de damnation. Le réprouvé pouvoit pendant la vie l'effacer, cette tache si odieuse : il pouvoil renoncer à son péché, et par là obtenir la grâce. Il étoit, par son péché, dans un état de réprobation seulement commencée, et non consommée. La mort est venue; et à ce terme fatal, le même péché que la pénitence eût pu réparer, est devenu irrémissible, parce qu'il est devenu irréparable. Cette damnation anticipée, mais seulement commencée, est devenue une damnation complète, et a reçu sa dernière consommation. Cette miséricorde, auparavant si prévenante, et si facile à s'épancher et
i 22 TROISIÈME MÉDITATION
A pardonner, s'est resserrée et retirée sans retour. Comme elle trouvera toujours le péché présent et vivant, ce sera toujours, selon Tordre des décrets divins, un obstacle invincible qui la retiendra, et qu'elle ne pourra plus surmonter. De sorte qu'il n'y aura dans tous les siècles que la justice qui agira, que la justice qui frappera, que la justice qui vengera ses droits et qui se satisfera. Oh ! que je suis aveugle, si je n'apprends pas de là 1° à redouter la justice de Dieu, et à craindre de tomber dans ses mains; 2° à redouter encore plus le péché, puisque la justice de Dieu n'est redoutable qu'à cause du péché; 3° à ne pas négliger les miséricordes du Seigneur, lorsqu'il me les offre si libéralement, mais à en faire tout l'usage que je puis, pour me mettre à couvert de ses vengeances !
SECOND POINT
Une autre chose non moins digne de notre étonnement, et qui ne doit pas nous remplir d'un moindre effroi, c'est que des âmes faites pour Dieu, pour le voir, pour l'aimer, pour le posséder, et pour être heureuses en le possédant, ne le verront néanmoins jamais dans l'enfer, ne l'y aimerons jamais, ne l'y posséderont jamais; et qu'au contraire, malgré toute la force du penchant et de l'inclination naturelle qui les portera vers ce premier Être, leur fin dernière et le centre de leur repos, éternellement elles le haïront, éternellement elles le blasphémeront, éternellement elles trouveront dans la connoissance qui leur restera de ses perfections infinies et dans l'idée qu'elles en conserveront, leur supplice le plus rigoureux et le sujet de leur désespoir.
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Car étant d'une part séparées de Dieu, et cela par une séparation violente, comme si elles étoient à chaque instant arrachées du sein de leur Créateur ; par une séparation totale, en conséquence de laquelle toute alliance entre Dieu et elles sera rompue ; par une séparation éternelle, qui leur ôtera tout moyen, toute espérance de retour et de réunion : et d'autre part, quoique ennemies de Dieu, étant sans cesse occupées du souvenir de Dieu, comme du -plus grand de tous les biens ; comme du seul bien, soit absolument et en lui-même, soit par rapport à elles, puisqu'elles n'en pourront avoir d'autres , comme d'un bien infini qui devoit remplir tous leurs désirs et les établir dans une félicité parfaite ; comme d'un bien qui leur étoit destiné, et auquel elles avoient les droits les plus légitimes ; comme d'un bien dont la privation sera pour elles le comble du malheur, et qu'elles auront perdu pour de vains avantages ; comme d'un bien où elles aspireront toujours par une nécessité inséparable de leur être, et que' jamais elles n'obtiendront par la dure fatalité de leur état ; voilà ce qui les rongera perpétuellement, et ce qui les transportera jusques à la fureur et à la rage.
Ainsi, par une contrariété de sentimens la plus cruelle, le même Dieu qu'elles regretteront, et qu'elles désireront sans cesse, elles l'auront en horreur ; et le même Dieu qu'elles auront en horreur, elles ne cesseront point, pour leur tourment, de le regretter et de le désirer. Désirs et regrets aussi inutiles qu'ils seront douloureux ; et ce qui en fera même la douleur la plus sensible, ce sera leur inutilité. Car est-il une peine, dit saint Bernard, comparable à celle de vouloir touj< >ts ce qui ne doit jamais être, ci de ne vouloir
jamais ce qui doit toujours être? Lame réprouvée voudra toujours s'élever à Dieu, et c'est ce qui ne sera jamais : elle ne consentira jamais à être éloignée de Dieu, et c'est ce qui sera toujours. De tous côtés malheureuse : c'est-à-dire, malheureuse d'être abandonnée de son Dieu, et plus malheureuse dans ce terrible abandonnement, de ressentir la perte qu'elle aura faite, et d'en comprendre toute la grandeur. Malheureuse d'être déchue de toutes ses prétentions au royaume et à l'héritage de son Dieu; et plus malheureuse dans cette funeste décadence, de soupirer uniquement et si ardemment après ce séjour bienheureux. Malheureuse dans la violence de ses. transports, de se tourner par mille imprécations contre son Dieu; et plus malheureuse, malgré ses imprécations et ses blasphèmes, d'être si fortement attirée vers ce suprême auteur de qui elle avoit tout reçu et de qui elle devoit tout attendre.
Hé, que ne peut-elle l'oublier ! Que ne peut-elle se délivrer de ce poids qui l'entraîne, et de cette pente qui la domine et qui la tyrannise ! L'enfer ne lui seroit plus enfer qu'à demi. Quoi qu'il en soit, c'est à moi d'examiner en quelle disposition je suis présentement par rapport à Dieu. Ai-je lieu de croire que je lui sois uni par la grâce ? Si cela est, je ne puis l'en bénir assez, ni trop prendre de précautions pour ne me laisser pas enlever un trésor si précieux. Ai-je sujet de craindre que le péché ne m'en ait séparé, ou qu'il ne m'en sépare bientôt? voilà sur quoi je dois me réveiller, et user de tous les remèdes les plus efficaces et les plus prompts. Vivre dans un divorce actuel avec Dieu et dans sa disgrâce, ce seroit m' exposer à un divorce éternel après la mort. Les réprouvés ne le perdront
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dans l'éternité que pour avoir commencé dès cette vie à le perdre.
TROISIÈME POINT
Ce qui doit encore bien nous surprendre dans la considération de l'enfer et dans ce que l'Évangile -nous en fait connoître, c'est que par autant de miracles de la toute-puissance divine, un feu matériel agisse sur des âmes spirituelles pour les tourmenter; que ce feu, tout matériel qu'il est, subsiste toujours, conserve toujours la même activité et la même ardeur, et n'ait pour cela point d'autre aliment qui l'entretienne que le souffle de Dieu ; que ce feu appliqué au corps d'un damné, le brûle sans le consumer, et que ce corps, immortel au milieu des flammes dont il sera investi, n'en reçoive point d'autre impression que les douleurs cuisantes et intolérables qu'elles lui causeront; qu'il n'y ait pas un moment où ce feu n'exerce toute sa rigueur, ni pas un moment où le corps et l'âme n'en éprouvent sans relâche toute l'âpreté et toute la pointe ; que dans tout l'avenir il ne doive jamais y avoir un moment où ce feu s'éteigne, ni un moment qui soit enfin pour le réprouvé le terme de son sup-. plice. Car c'est ainsi que Dieu se glorifiera aux dépens des pécheurs qui l'auront déshonoré et outragé. De l'une ou de l'autre manière, il faut que ses créatures servent à sa gloire; et si ce n'est pas par les dons de sa miséricorde et par leur salut, ce sera par les arrêts de sa justice et par leur damnation. Comme il vouloit les récompenser en Dieu, ils les punira en Dieu; si bien qu'il ne fera pas moins éclater son pouvoir et sa grandeur dans l'enfer que dans le ciel.
Grandes et essentielles vérités, dont il ne m'est pas
permis de douter. Dès que je suis chrétien, je dois convenir de tout cela et reconnoître tout cela. L'esprit de l'homme a beau raisonner et former des difficultés, malgré toutes les difficultés et tous les raisonnemens, cet ordre de réprobation s'est déjà accompli et s'accomplit tous les jours à l'égard d'une multitude innombrable d'anges et d'hommes livrés au bras de Dieu. Il n'est donc point question de vouloir pénétrer le fond de ces principes, puisque ce sont des principes de foi; mais ce qu'il est question d'approfondir et de pénétrer, ce sont les conséquences de ces mêmes principes, qui me regardent aussi bien que les autres, et peut-être plus que bien d'autres. Je suis religieux, il est vrai, et je ne saurois trop en témoigner ma reconnoissance à Dieu, qui m'a mis par là plus en garde contre le malheur de la damnation ; mais je dois toujours me souvenir que tout religieux que je suis, je puis me damner; qu'il y a eu des religieux qui se sont damnés ; que plusieurs de ceux-là même, pendant un grand nombre d'années, avoient mieux vécu que moi, mais que malheureusement ils sont venus à se démentir, et que Dieu l'a permis par une juste punition de certaines négligences et de certaines infidélités où ils étoient tombés ; que Dieu peut le permettre de même pour moi, et que je n'ai nul droit d'espérer qu'il me traite plus favorablement si je le sers aussi lâchement et aussi négligemment ; en un mot, que personne ne sait s'il est en état de grâce ou s'il n'y est pas, et que dans cette incertitude absolue, il n'y a point d'attention que je ne doive avoir, point d'effort que je ne doive faire, point^d'occasion de péril dont je ne doive m'élpigner; point d'embarras de conscience, de doute, de scrupule que je doive éclaicir;
DE l'enfer 127
rien de si pénible ni de si contraire aux inclinations et aux sens, à quoi je ne doive m'assujettir pour me procurer toute l'assurance raisonnable et moralement possible : j'ai embrassé la profession religieuse pour me sauver ; que seroit-ce de faire naufrage dans le port même, et d'y échouer ?
CONCLUSION
Seigneur, que vous êtes bon dans vos miséricordes ; mais que vous êtes impénétrable dans vos jugeméns, et formidable dans vos châtimens I Plus j'y pense, plus je suis saisi de frayeur; et plus ma frayeur augmente, plus je sens croître mon amour pour vous : car je ne puis ignorer, mon Dieu, ce que j'ai mérité, et en quel abîme vous pouviez me précipiter. J'ai péché contre vous, et vous avez arrêté votre justice qui s'élevoit contre moi. Du moins pouvois-je me porter à bien des péchés, où ma témérité, où ma dissipation m'exposoit, et dont votre grâce m'a préservé. Ah ! Seigneur, c'est m'avoir autant de fois retiré de l'enfer.
Vous n'avez pas eu pour tant d'autres la même providence. Qu'avoient-ils fait qui les rendît plus indignes de vos soins ? qu'avoient fait tant de solitaires et d'anachorètes, que leurs chutes déplorables ont entraînés dans la voie de perdition, et qui n'en sont jamais revenus? A me comparer avec eux, je n'en puis conclure autre chose, sinon que vous avez usé envers moi d'une plus grande indulgence, et que si je n'ai pas été enveloppé dans la même ruine, c'est à vous seul que j'en dois rendre gloire.
Or c'est cela même qui me touche, ô mon Dieu, et qui demande de ma part une gratitude éternelle. Il faut que le feu de l'enfer serve de cette sorte à allumer
dans mon cœur le sacré feu de votre charité ; il faut qu'il ranime toute ma ferveur, qu'il excite toute ma vigilance, qu'il me soutienne dans tous les exercices dune austère pénitence, et qu'il m'en adoucisse toutes les rigueurs ; il faut qu'il me rende patient dans tous les maux de ma vie, constant dans toutes les obser vances de mon état, ardent et zélé dans tout ce qui concerne votre service et le salut de mon âme : car voilà, Seigneur, le fruit que je dois retirer de la méditation et de la vue de cet enfer, dont il vous a plu jusques à présent de me garantir, ou je pourrois néanmoins encore dans la suite être condamné, et que je n'éviterai jamais qu'en m'attachànt à vous par une fidélité inviolable et par la pratique de toutes les vertus chrétiennes et religeuses.
utre les heures marquées par la règle pour s'assembler devant Fautel du Seigneur, et pour y rendre à Dieu les devoirs ordinaires, chacun selon s'a piété particulière, peut à certains temps libres, visiter le Saint Sacrement, et aller s'entretenir avec Jésus-Christ. Il n'y a point de dévotion plus solide que celle-là, il n'y en a point de plus conforme aux vues et aux intentions de Jésus-Christ, et il n'y en a point de plus salutaire pour nous-mêmes ni de plus utile.
PREMIER POINT
Dévotion solide ; car elle a Jésus-Christ même pour objet, non point seulement Jésus-Christ en figure, ni en représentation, non point seulement Jésus-Christ dans le simple souvenir ni dans l'imagination, mais Jésus- Christ présent réellement et substantiellement, présent en personne, et comme Dieu, et comme homme; en un mot, présent tel qu'il est au plus haut des Gieux et à la droite de son Père.
Quand, au pied de mon oratoire, ou en quelque autre lieu que ce soit, qui n'est ni le temple, ni Fautel de Dieu, je m'occupe de Jésus-Christ et que je m'entretiens avec lui, que je lui parle, que je l'adore, que je lui rends tous les hommages que m'inspire mon zèle
et mon amour, tout cela ne se passe qu'en esprit, puisque Jésus-Christ n'est pas là en effet, que je ne suis pas véritablement devant lui ni auprès de lui, et qu'il n'est pas véritablement devant moi ni auprès de moi ; quand même, en présence de son tabernacle et dans son sanctuaire, je médite sur sa bienheureuse nativité, sur sa douloureuse et sanglante circoncision, sur les opprobres de sa croix, sur sa résurrection ou son ascension glorieuse, ce ne sont plus là que des images que je me forme, et des mystères passés dont je me retrace la mémoire ; car quoiqu'il soit actuellement sur l'autel où je prie et où je fais ces saintes méditations, il n'y prend pas actuellement naissance, il n'y est pas actuellement circoncis, on ne l'y crucifie pas actuellement, et il ne ressuscite pas ni ne monte pas actuellement au Ciel. Mais il n'en est pas de même à l'égard du saint sacrement : ce sacrement adorable, c'est Jésus-Christ lui-même et tout Jésus-Christ, je veux dire Jésus-Christ selon sa divinité et selon son humanité: de sorte que dans les visites que je rends à ce divin sacrement, c'est effectivement Jésus-Christ que je visite, c'est devant Jésus-Christ que je me prosterne, c'est avec Jésus-Christ que je converse: il est là dans l'état où je le viens chercher, et où je prétends l'honorer; il y est pour me recevoir, pour m'entendre, pour me répondre; il y est au milieu d'une multitude infinie d'esprits célestes, qui ne partent point de son autel; et je suis moi-même comme au milieu de celte troupe bienheureuse à laquelle je me joins, pour offrir ensemble nos hommages et notre encens à ce Dieu caché sous de fragiles espèces.
S'il y avoit un lieu dans le monde où il se fît voir, d'une manière sensible et à découvert, il me semble
que j'aurois de l'empressement et de l'ardeur pour l'y aller trouver, et que je serois disposé à entreprendre pour cela les plus longs voyages: je m'en ferois un mérite et une vertu, et je ne croirois pas pouvoir mieux lui marquer mon zèle et mon attachement. Or, il ne seroit point plus présent partout ailleurs qu'il Test dans son temple, et sans qu'il soit nécessaire de le chercher bien loin, nous l'avons auprès de nous et parmi nous, Nous ne le voyons pas, il est vrai; mais nous avons la foi qui supplée au défaut de nos sens, ou qui y doit suppléer ; et ce que nous connoissons par la foi nous est plus certain que tout ce que nos yeux nous peuvent découvrir.
D'où arrive-t-il donc que des chrétiens, que des religieux aient tant d'indifférence pour un sacrement où Jésus-Christ est en personne, disons mieux, pour un sacrement qui est Jésus-Christ même, et qu'ils soient si peu assidus à s'acquitter du culte qu'ils lui doivent, et à lui présenter leurs adorations ? 11 y a des temps dans la journée où je parois comme les autres devant ce divin sacrement : mais à ne me point flatter, ne serai-je pas obligé de reconnoître que j'en retrancherois beaucoup, si ce n'étoientpas des temps prescrits par l'obéissance, et que j'en pusse disposer selon mon gré? Hors de ces temps où la nécessité peut-être me fait plus agir qu'une sincère piété, vais-je une fois et de moimême aux pieds de Jésus-Christ lui témoigner les sentimens de mon cœur, et lui tenir, pour ainsi dire, compagnie, dans l'extrême solitude où il s'est réduit pour moi? A peine y ai-je été quelques moments, que l'ennui me prend ; et au lieu que l'amour, la reconnoissance, le respect devroient m'y attacher de telle sorte, qu'il fallût me faire violence pour m'en retirer,
ce n'est au contraire qu'avec une espèce de violence que je m'y porte, et qu'autant que l'observance régulière m'y appelle.
Ce qu'il y a suovent en cela de plus étrange, c'est qu'en même temps qu'on abandonne, ou du moins qu'on néglige le sacrement de Jésus-Christ, on se fait une dévotion particulière et une pratique inviolable de visiter certains oratoires en l'honneur des saints. Si l'on y manquoit, on se le reprocheroit comme une infidélité ; et l'on ne seroit point content de soi, qu'on n'eût réparé cette omission. D'honorer les saints, c'est sans doute un pieux exercice et une dévotion louable : mais après tout notre premier devoir regarde le Saint même des saints, et tout autre doit céder à celui-là. David ne souhaitoit rien plus ardemment que d'entrer dans le temple du Seigneur, et il se fût estimé heureux de n'en sortir jamais. Daniel, éloigné de la Judée et captif en Babylone ouvroit chaque jour trois fois les fenêtres de sa chambre du côté de Jérusalem ; et de là, fléchissant les genoux, il adressoit sa prière au Dieu d'Israël comme s'il eût été dans son temple. Les premiers chrétiens vouloient toujours avec eux le saint sacrement. Il y a eu des saints qui ont presque passé toute leur vie en sa présence, et combien y a-t-il de sociétés et de communautés où est établie cette institution si religieuse de l'adoration perpétuelle ? Enfin, s'il faut se servir ici de l'exemple même du monde, dans les cours des princes, les courtisans ne perdent jamais, autant qu'ils peuvent, la vue du maître. Or, le premier maître, le premier supérieur de cette maison, c'est Jésus-Christ. Gomment donc vais-je si peu à lui, surtout lorsqu'il n'y a que quelques pas à faire, et que je l'ai si près de moi ?
SECOND POINT
Dévotion la plus conforme auxvues et aux intentions de Jésus-Christ. Le plus gfand art de la politique humaine, pour ceux qui approchent les rois de la terre et qui sont employés à leur service, est d'en étudier les inclinations et de s'y conformer. Il est souvent difficile de les connoître : mais nous n'avons pas besoin d'une longue recherche pour nous instruire des inclinations du Fils de Dieu, le Roi des rois, et le médiateur des hommes. Il s'en est assez déclaré dans ses divines Ecritures, et il nous a fait assez hautement entendre, que d'être avec les enfans des hommes, et de converser avec eux, ce sont ses plus chères délices (1). Car, c'est la sagesse in créée qui parle de la sorte ; et cette sagesse du Père, n'est-ce pas Jésus-Christ? Il ne dit pas au reste qu'il a mis sa gloire à s'entretenir avec nous, mais qu'il y a mis ses délices. Sa gloire est en mille autres choses; et c'est, par exemple, de présider à toute la nature, de régner dans le Ciel et sur la terre, de commander aux esprits bienheureux, et d'en faire ses anges et ses ambassadeurs. Mais au milieu de tout cela, il nous témoigne que son inclination et son plaisir le plus sensible, est de nous voir auprès de lui et devant lui, non point précisément pour le glorifier, mais pour traiter familièrement avec lui.
Aussi, quand il annonça à ses apôtres qu'il se disposait aies quitter et à retourner dans le sein de son Père, il leur promit qu il ne les laisseroit point orphelins (2) en ce monde, et que quoiqu'il les privât de sa présence visible, il seroit néanmoins avec eux jusqu'à la fin des siècles (3). C'est ce qu'il nous promit à nous-mêmes
(1) Prov. S. — (2) Joan. 14. — (3) Matth. 28.
dans leurs personnes, et c'est ce qu'il accomplit tous les jours dans le sacrement de nos autels. Il nous répète sans cesse de son tabernaele, ce qu'il dit alors à ses premiers disciples : Me voilà, et me voilà non point pour un jour ni pour une année, mais pour tous les temps à venir et jusqu'à ce qu'ils soient tous consommés. Je suis rentré dans le séjour de ma béatitude éternelle ; je suis remonté à cette céleste patrie ; mais ne croyez pas m' avoir perdu pour cela; mon sacrement est le supplément de mon ascension. Gomme vous ne pouvez vous soutenir sans moi, je ne puis demeurer sans vous. C'est ainsi que nous parle cet aimable Sauveur, ou tel est au moins le sens de ses paroles. Or, afin qu'il demeure avec nous, il faut que nous demeurions avec lui ; car, dès que nous n'aurons pas soin d'aller à lui et que nous ne serons point avec lui, il ne sera point avec nous, et nous renverserons toutes les mesures et tous les desseins de son amour.
De là je dois conclure deux choses : la première, que je ne puis rien faire de plus agréable à Jésus- Christ, que de lui rendre de fréquentes visites. Il m'appelle, il m'invite, et le même empressement qu'il a poui m'attirer à lui, ne dois-je pas l'avoir pour répondre à de si tendres invitations ? Avec la même constance qu'il daigne bien m'attendre, ne dois-je pas aussi longtemps qu'il m'est possible, me tenir auprès de lui ? Mais parce que les différentes occupations de la vie et les divers emplois commis à nos soins, nous retirent souvent de son sanctuaire, et ne nous permettent pas d'y rester autant que notre dévotion nous l'inspireroit» que fait une âme solidement vertueuse et toute dévouée à son divin époux ? Dans un saint désir de lui
plaire, elle sait au moins ménager certaines heures, où elle va régulièrement le visiter. Elle y va le matin, pour le saluer et lui offrir les prémices de la journée, ou même pour la lui offrir par avance tout entière. Elle y va vers le milieu du jour, pour se recueillir et pour se remettre en -quelque sorte de la dissipation où auroient pu la jeter ses fonctions extérieures. Elle y va le soir, pour prendre sa bénédiction avant le repos de la nuit ; pour reconnoître à ses pieds les fautes dont elle se sent coupable, et pour les lui confesser avec douleur ; pour implorer sa grâce et le secours de sa main toute-puissante contre ses ennemis invisibles, et contre tous les dangers auxquels elle pourroit être exposée pendant son sommeil. Tout cela ne consiste point en de longues prières, mais en des sentimens affectueux, où chacun s'arrête plus ou moins, selon le mouvement de sa piété, et la disposition présente des affaires.
L'autre conclusion est toute contraire, quoiqu'elle soit fondée sur le même principe : c'est que je ne puis guère montrer plus de mépris pour le sacrement de Jésus-Christ, que de le délaisser ; ni offenser plus sensiblement ce Dieu d'amour, que de n'avoir nul égard aux instances qu'il me fait et à la manière dont il me prévient. Car, pour reprendre la comparaison des grands du siècle et des princes, le sanctuaire de Jésus- Christ est comme le palais où il tient sa cour : or, que la cour du prince se trouve déserte, c'est une confusion qu'il doit vivement ressentir, parce que c'est un signe manifeste du peu d'état que font de lui ses sujets. Et certes, ce Sauveur si indignement traité, et si justement irrité d'un pareil oubli, peut bien me faire alors le même reproche qu'il fit à ses apôtres, qui s'étoient
endormis dans le jardin, pendant qu'il prioit : Hé quoi, vous n'avez pu veiller une heure de temps avec moi (1) ! Ils n'eurent rien à lui dire là-dessus pour se justifier, et de quel prétexte pourrois-je me servir moimême pour excuser ma négligence ? Il n'est que trop abandonné des gens du monde, et à qui est-ce d'y suppléer, sinon à des religieux qu'il a spécialement choisis, et avec qui il a voulu avoir un commerce plus intime et plus ordinaire.
TROISIÈME POINT
Dévotion la plus utile pour nous-mêmes et pour notre avancement spirituel. Une des coutumes les plus établies dans le monde est de se visiter les uns les autres ; mais qu'est-ce que la plupart de ces visites, et qu'en retire-t-on ? On y perd beaucoup de temps, et quelque innocentes qu'elles puissent être, elles sont au moins fort inutiles. Souvent, par l'importunité des personnes
' et par le désagrément de leur conversation, elles deviennent très-ennuyeuses et très-incommodes. La paix quelquefois y est troublée par les chagrins qu'on y re-' coït. Plus de fois encore la conscience y est blessée par les discours médisans qu'on y tient- et qu'on y entend. Enfin ce sont presque toujours des visites dangereuses et pernicieuses par la dissipation qu'elles causent, et par la diversité des objets qui s'y présentent. Mais il n'en est pas de même des visites qu'on
| rend à Jésus-Christ et à son sacrement. Ce sont des visites toutes saintes, des visites toutes salutaires, des visites toutes consolantes et pleines d'une onction
1 toute divine. Une âme y trouve mille avantages pour
sa perfection, et en remporte des fruits inestimables.
(1) Matth. 26.
Visites toutes saintes, soit par la fin qu'on s'y pro pose et le motif qui y conduit, soit par les actes de toutes les vertus qu'on y pratique, surtout d'une foi vive, d'une ferme confiance, d'une ardente charité, d'une humilité profonde, dune soumission parfaite, d'une sincère contrition. Car voilà de quoi l'on doit plus communément s'y occuper, et ce qui ne demande point tant de paroles, que de secrètes élévations du cœur.
Visites toutes salutaires, puisqu'on y va à la source même des grâces. Et en effet, comme la plénitude de la divinité habite en Jésus-Christ corporellement, c'est aussi dans le sacrement de son corps et de son précieux sang que toutes les grâces sont renfermées, et c'est de là que ce Dieu Sauveur les répand avec plus d'abondance. De sorte que les mêmes miracles qu'il opéroit autrefois à l'égard des maladies du corps, en parcourant la Judée (1), il les opère à l'égard des maladies de 1 ame, en demeurant dans son tabernacle. Il éclaire les aveugles, il fortifie les foibles, il guérit les infirmes, il ressuscite les morts. Mais pour obtenir de lui toutes ces merveilles, il est bien juste que nous ayons recours à lui, et que, par nos assiduités, nous l'engagions à nous les accorder.
Visites toutes consolantes : il n'y a que ceux qui se mettent en état de l'éprouver, qui le puissent con^ noître, et qui en puissent parler. Toute la vie de l'homme n'est que misère et affliction d'esprit ; et malgré les prérogatives de la profession religieuse, chacun, comme partout ailleurs, y a ses peines. Mais qu'heureuse est l'âme affligée, qui sait où elle peut trouver le remède à ses maux, et qui va chercher
(1) Act. 10.
auprès de Jésus-Christ sa consolation ? Il faut quelquefois qu'une visite du saint sacrement, pour changer tout- à- coup la disposition d'un cœur, et pour y faire succéder -au trouble et à la douleur le plus doux repos et un plein contentement. On étoit venu tout triste, tout languissant; et l'on s'en retourne tout rempli de force et de courage, et même de joie. Gomment cela se fait-il ? C'est un secret réservé à la connoissance de Dieu. Il nous suffît de savoir que la chose arrive ainsi : mais d'en vouloir pénétrer le fond, c'est ce qui ne nous appartient pas. Contentons-nous de l'expérience de tant d'âmes saintes, qui en ont rendu et qui tous les jours en rendent encore témoignage.
Voici donc les résolutions que je forme, ou que je dois former : de renouveler ma dévotion envers le très-saint sacrement de l'autel, et de m'adresser à Jésus-Christ dans toutes les conjectures et tous les états de ma vie. Si j'ai quelque doute à résoudre, j'irai le consulter; si j'ai quelque affaire à entreprendre,' j'irai la lui recommander ; si je me sens attaqué de la tentation, j'irai implorer son assistance. Dans mes tiédeurs et mes lâchetés, il me ranimera ; dans mes dissipations et mes égarements, il me rappellera à moi-même ; dans mes goûts, mes ennuis, mes inquiétudes, dans toutes mes souffrances, soit intérieures, soit extérieures, il me consolera ; en un mot, dans tous mes besoins, il, sera mon refuge et ma plus solide ressource. Au reste, ce ne sera pas seulement pour mon intérêt que j'irai à lui, ni pour les biens que j'en espère, mais pour sa gloire et pour l'honneur qui lui en peut revenir. Ce ne sera pas seulement pour moi, mais encore pour lui-même. Je m'unirai
de cœur avec lui; et, jouissant, autant que je le pourrai, de sa divine présence, je commencerai dès maintenant ce que, par sa grâce, je dois faire dans l'éternité bienheureuse, qui est de l'aimer et de le' posséder.