DU RÈGNE DE J.-C. DANS L'AME RELIG
imitateur et son sujet; prêt à tout abandonner, à tout faire et à tout souffrir pour son service. J'ai considéré l'état religieux comme une sainte milice où je m'enrôlois pour combattre sous l'étendard de Jésus- Christ, et pour agir sous ses ordres, comme un soldat agit sous ceux de son général. C'est pour cela que je me suis uni à lui par trois vœux, qui sont désormais trois liens indissolubles. Par ces trois vœux, je l'ai mis dans une pleine possession de moi-même, et je lui en ai fait un don absolu et irrévocable. Je lui ai sacrifié tous les biens du monde par le vœu de pauvreté ; je lui ai soumis tous mes sens par le vœu de chasteté ; et par le vœu d'obéissance, je me suis dépouillé pour lui de ma propre volonté. Tellement qu'il ne me reste rien qui ne soit à lui, et qu'il n'ait en sa disposition. Or, après m'être engagé de la sorte, puis -je me rétracter; et ne serois-je pas un parjure, si je venois à lui manquer de fidélité après des sermens si juridiques et si authentiques ?
De quelque manière donc qu'il dispose de moi, soit qu'il m'élève ou qu'il m'abaisse, soit qu'il me console on qu'il m'afflige, soit qu'il me destine à cette place ou à telle autre, soit même, à l'égard de l'âme et des voies intérieures, qu'il me fasse marcher dans les ténèbres ou dans la lumière, dans les peines et les dé solations, ou dans l'abondance des douceurs célestes : à tout cela quai-je à dire autre chose sinon qu'il est le maître, et que je suis entre ses mains ? Oui, il est le maître; il est le mien, et je n'en veux point d'autre. Je l'ai choisi, et à Dieu ne plaise que je m'en détache jamais! S'il n'a pas eu jusques à présent dans mon cœur toute la place qu'il y devoit occuper, je la lui rends tout entière. Je veux qu'il y règne seul, et qui]
y exerce tout son pouvoir. Je ne veux plus rien estimer que selon son estime, plus rien désirer que selon ses inclinations, plus rien rechercher que ce qu'il a recherché lui-même. Tout ce qu'il méprise je le veux mépriser comme lui, et tout ce qu'il condamne je veux comme lui le condamner. C'est ainsi que je lui garderai la foi que je lui ai jurée, et qui doit être éternelle.
TROISIÈME POINT
Ce n'est point, comme le monde se le figure, un far deau pesant ni un joug difficile à porter, que le règne de Jésus-Christ dans une âme religieuse. A n'en croire que les apparences, il semble que ce soit une dure servitude ; mais dès qu'on vient à en faire l'épreuve, on y goûte la plus heureuse liberté, qui est celle des enfants de Dieu, et l'on y jouit du repos le plus inaltérable. Non pas que ce ne soit toujours un fardeau et un joug; mais c'est le joug du Seigneur, auquel nous nous sommes voués, c'est son fardeau ; et, selon le témoignage qu'il en a rendu lui-même, son joug est doux, et son fardeau est léger (1).
Aussi ce maître si libéral nous a-t-il promis un double centuple, c'est-à-dire une double félicité ; l'une présente et pour cette vie même, l'autre future et pour l'éternité bienheureuse. Car, , c'est ainsi qu'il s'en est expliqué dans les termes les plus formels : Quiconque aura tout quitté pour moi, père, mère, frères, sœurs, maison, héritage, en recevra le centuple dès maintenant^ et ensuite possédera la vie éternelle (2). Il ne dit pas seulement que nous le recevrons ce centuple après la mort, mais que nous le recevrons dès maintenant. Le
(i) Matth, 11. — (2) Marc. 40.
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dégagement du cœur, raffranchissement.de tous les soins de la vie, le témoignage d'une bonne conscience, ' la paix intérieure, les impressions secrètes de l'esprit de Dieu, qui se communique à l'âme religieuse, et qui la remplit d'une joie toute céleste, cela seul vaut mieux que tout ce que nous y aurions pu posséder.
J'en puis bien juger par moi-même. Quelque imparfait que je sois, il y a eu de temps en temps des jours de grâce et de ferveur, où, plus fidèle à mes devoirs et à toutes mes observances, je vivois plus régulièrement, et j'accomplissois avec plus de zèle et plus d'ardeur les obligations de mon état. Or, n'étois-je pas alors beaucoup plus content? Trouvois-je le joug de Jésus-Christ trop fatigant pour moi, et ne sentois-je pas au contraire à le porter une certaine douceur, qui me dédommageoit pleinement des violences qu'il falloit me l'aire ? Je m'estimois heureux, et je l'étois en effet : mais quand ai-je cessé de l'être? c'est lorsque je me suis relâché, et que, me laissant entraîner par ma foiblesse naturelle, je me suis en quelque sorte soustrait à la conduite et à l'empire du maître qui me gouvernoit. Mes passions se sont réveillées, mes inclinations ont pris le dessus, je les ai suivies; et n'ai-je pas mille fois éprouvé qu'il m'eût été sans comparaison plus doux et plus avantageux de suivre constamment les voies de mon Sauveur, et de ne m'écarter jamais de la sainte règle qu'il m'a prescrite et des exemples qu'il m'a donnés?
Si donc je veux retrouver ce centuple ou ce bonheur de la vie présente, que j'ai perdu tant de fois par ma faute, je dois le chercher auprès de Jésus- Christ : c'est-à-dire que je dois tout de nouveau me dévouer à Jésus-Christ ; que je lui dois soumettre
toutes mes puissances, toutes mes vues, toutes mes œuvres ; en sorte qu'il soit comme l'âme de mon âme, et que je ne vive plus que par lui et qu'en lui : vie d'autant plus précieuse que c'est le gage certain d'une autre vie et d'un autre centuple qui en doit être l'éternelle récompense ; car si Jésus -Christ m'appelle à sa suite, et s'il veut que je le fasse dès à présent régner dans mon cœur, c'est afin de me faire un jour régner avec lui et de me rendre participant de sa gloire. Les rois de la terre élèvent leurs favoris, et récompensent la fidélité de leurs sujets, mais non pas jusqu'à leur faire part de leur royaume. Ce n'est qu'en servant ce Seigneur des seigneurs et ce Roi du Ciel, qu'on obtient une couronne, et une couronne d'immortalité. Quand je n'aurois rien à espérer de lui en ce monde, ne seroit-ce pas assez de cette couronne immortelle pour payer abondamment tous mes services ?
CONCLUSION
Venez, Seigneur, venez prendre possession d'une âme qu; vous appartient par tant de titres, et qui vous est encore plus acquise que jamais par le don qu'elle vous fait d'elle-même. Rentrez dans un cœur où vous devez seul régner, et bannissez-en tout ce qui m'éloignoit de vous, et qui vous éloignoit de moi. Vous êtes un Dieu jaloux ; vous ne voulez point de partage, et vous m'avez déclaré dans votre Évangile, que je ne pouvois être à deux maîtres : quel autre puisje choisir que vous, et à quel autre ne dois-je pas renoncer pour vous ?
Ainsi l'ai-je voulu, Seigneur, lorsque je me suis retiré dans votre sainte maison, qui est proprement