DES DOULEURS INTERIEURES DE JESUS-GHRIS1 DANS SA PASSION
Tune ait illis : Tristis est anima mea usque ad morte m.
Alors il leur dit : Je suis dans une tristesse mortelle. Mat th., chap. 28.
PRE3IIER POINT.
Jésus-Christ devoit être notre modèle en tout, et il a voulu, dans sa passion, nous apprendre -comment nous devons nous comporter dans les peines et les afflictions de la vie. Il y en a de deux sortes : d'intérieures, qui n'affligent que lame, et d'extérieures, qui affligent les sens. Or les unes et les autres me fournissent la matière de deux importantes méditations ; et quant à ce qui regarde d'abord les peines intérieures du Fils de Dieu, elles se réduisent à trois espèces, que les évangélistes nous ont marquées, et qui sont la tristesse, l'ennui, la crainte.
De quelle tristesse est- il tout-à-coup accablé, lorsqu'après la dernière cène qu'il avoit faite avec ses apôtres, il va au jardin de Gethsémani I A peine peutil se soutenir lui-même, et selon qu'il le déclare aux trois disciples qu'il a choisis pour l'accompagner, la douleur qui le presse est si violente, qu'elle seroit seule capable de lui causer la mort : Mon âme est triste, leur
dit-il, et c'est une tristesse à en mourir. Voilà par où a commencé cette sanglante passion qu'il "ci endurée pour moi. Ce n'étoit point assez qu'il livrât son sacré corps au supplice de la croix, il falloit que son âme fût livrée aux plus rudes combats, et qu'elle en ressenti les plus vives et les plus douloureuses atteintes. G'étoit une partie, et même la principale partie de la satisfaction qu'il devoit faire à son Père pour les péchés des hommes, par ce que c'est dans le cœur que le péché est conçu, et que c'est proprement l'âme qui, par le dérèglement de la volonté, le commet.
Quoi qu'il en soit, que fait-il dans cette tristesse qui l'abat, et qu'il ne pourroit porter sans un miracle? A-t-il recours aux vaines consolations du monde ? Cherche-t-il au moins quelque soulagement et quelque appui auprès de ses apôtres ? Se laisse-t-il aller à l'impatience et aux plaintes; et pour décharger son cœur du poids qui le presse, s 'épanche-t-il en de longs discours ? Deux ou trois paroles, c'est tout ce qu'il dit de son état. Du reste, sans s'arrêter avec ses disciples, il se retire à l'écart, il va prier, il y passe trois heures entières, le Ciel est tout son refuge et tout son soutien ; et soit qu'il en soit écouté, ou qu'il paroisse ne l'être pas, il y met toute sa confiance, et n'a point d'autre sentiment que d'une soumission parfaite et d'une pleine résignation : Mon Père, qu'il en soit comme vous l'ordonnez, et non comme je le veux (1).
Quelque exempte que semble la profession religieuse des chagrins de la vie, il y a dans la religion, aussi bien qu'ailleurs, des jours pénibles et des temps de tristesse. On a partout de mauvais momens, et j'ai les miens comme les autres. Nous sommes même tellement
(1) Malth. 26.
nés, que si nous n'avons pas de vrais sujets de chagrin, nous nous en faisons d'imaginaires. Sans examiner ce qui attrista le Fils de Dieu au point où il le fut et où il témoigna l'être, nous ne pouvons douter que sa douleur n'ait été aussi véritable dans son principe et aussi raisonnable, qu'elle, étoit amère et sensible dans ses effets ; au lieu que ce qui fait en mille rencontres toute ma peine, ce n'est qu'une idée et qu'un fantôme; ce n'est que ma délicatesse extrême, que mon humeur inquiète, que mon orgueil, que mon amour-propre. Car si je veux bien rentrer en moi-même et sonder le fond de mon cœur, je trouverai que c'est là communément ce qui le remplit d'amertume. Pourquoi êtes -vous triste, à mon âme, et pourquoi vous troublez-vous (1)? c'est que vous êtes ingénieuse à vous tourmenter, souvent sans raison, et même contre toute raison.
Mais soit que mes chagrins soient bien ou mal fondés, comment est-ce que je les supporte ? Combien de réflexions également inutiles et affligeantes, dont je me ronge en secret ! Combien de vaines distractions que je tâche à me procurer, et au dedans et au dehors, sous le spécieux prétexte de guérir mon imagination, et de la détourner des objets dont elle est frappée! Combien quelquefois de dépits et d'animosités contre les personnes à qui j'attribue ma peine et que j'en crois être les auteurs ! A l'égard même de ceux qui, constamment et de ma propre connoissance, n'y ont ^nulle part, combien m'échappe-t-il d'impatiences et de termes offensans, comme si je m'en prenois à eux, et que je fusse en droit, parce que je souffre, de les faire souffrir !
0 que ne suis-je soumis nomma Jésus-Christ I Si je
(1) Ps. 41.
savois me taire, et me tenir dans un silence chrétien et religieux ; si je me retirois dans l'intérieur de mon âme, et si j'y renfermois toutes mes peines ; si, pour répandre mon cœur, je n'allois qu'à Dieu, et je ne voulois point d'autre consolation que celle qu'on goûte dans la prière et avec Dieu, que de fautes j'éviterois ! que d'inquiétudes et d'agitations je m'épargnerois ! L'ange du Seigneur viendroit, et il me conforteroit ; ou plutôt le Seigneur descendroit lui-même avec toute l'onction de sa grâce. lime serviroit de conseil, d'ami, de confident. Il appliqueroit le remède à mon mal ; et s'il ne lui plaisoit pas de m'en accorder l'entière guérison, du moins il l'adouciroit, et me la rendroit, nonseulement plus tolérable, mais salutaire et profitable. J'étois dans le dernier abattement, disoit le Prophète royal, et je croyois que rien ne pouvoit me consoler; mais je me suis souvenu de Dieu, et tout-à-coup cette vue de Dieu m'a remis dans le calme et dans la joie (1). Voilà ce que ce saint roi avoit plus d'une fois éprouvé: pourquoi ne l'éprouverois-je pas de même ?
SECOND POINT
Une autre peine intérieure dont le Sauveur des hommes se sentit atteint, ce fut l'ennui. // commença à s'ennuyer (2), dit l'évangéliste. G'étoit une suite naturelle de la tristesse qui l'accabloit. Tout lui devint insipide, et il ne prit plus de goût à rien. Ces grandmotifs qui l'avoient auparavant animé et si sensiblement touché, sans rien perdre pour lui de leur première force, perdirent du reste toute leur pointe. Ils le soutenoient toujours, mois ?ans aucun de ces sentimens, ni aucune de ces impressions secrètes qui
(1) Ps. 76. — (2; Marc. 14.
excitent une éme et l'encouragent. Tellement qu'il se trouvoit comme abandonné à lui-même étala désolation de son cœur. Etat mille fois plus difficile à supporter que tout autre peine, quelque violente d'ailleurs qu'elle puisse être ; état où se trouvent encore de temps en temps une infinité de personnes dévotes et religieuses. Il y a des temps où l'on tombe dans le dégoût de tous les exercices de piété et de religion. Rien n'affectionne, rien ne plaît. On est rebuté de l'oraison, de la confession, de la communion, des lectures spirituelles, de toutes ses observances et de toutes ses pratiques ; peu s'en faut qu'on n'en vienne quelquefois jusqu'à se dégoûter même de sa vocation, et à concevoir certains regrets de ce qu'on a quitté le monde. N'ai-je point été bien des fois en de pareilles dispositions, et n'y suis-je point encore assez souvent? Si ce n'est point moi qui me suis réduit là par un relâchement volontaire, je ne dois point m'en affliger : ce sont alors des tentations qui me peuvent être très-salutaires, et dont il ne tient qu'à moi de profiter au centuple, en donnant à Dieu, par ma constance, la preuve la plus certaine de m.\ fidélité. Mais le mal est que ce dégoût et cet ennui ne vient communément que de moi-même, que de ma négligence et de ma tiédeur. Je ne voudrois pas me faire la moindre violence pour me réveiller et pour m'élever à Dieu. Est-il surprenant alors que le poids de la nature m'entraîne; et dois-je nv étonner que, Dieu ne se communiquant plus à moi, parce que je m'attache si peu à lui, je ne fasse que languir dans sa maison, et que le temps que je passe auprès de lui, me semble si long? Ah ! les heures me paroissent bien plus courtes, partout où je satisfais mon inclination. Il est vrai néanmoins, et il peut arriver quelquefois
I>L".S DOULEURS LNTÉR. DE J.-C. 231
que ce ne soit pas ma faute que je tombe dans cette langueur et que je sens cet éloignement des choses de Dieu. Mais sais-je me rendre cette épreuve aussi utiJe qu'elle le peut être ? Je pourrois sanctifier mon ennui même et mon dégoût ; je pourrois m'en faire un moyen de pratiquer les plus excellentes vertus, la patience, la pénitence, la persévérance. Ce n'est pas un petit mérite devant Dieu, que de savoir s'ennuyer pour Dieu; ce n'est pas une petite perfection que d'avancer toujours, malgré l'ennui, dans la voie de la perfection. C'a été le don des saints, et ce n'est guère le mien. Dès qu'un exercice commence à me plaire, ou je le laisse absolument, ou je ne m'en acquitte que trèsimparfaitement : je me fais du dégoût où je suis, une raison de me relâcher; au lieu que je devrois, avec la grâce de Dieu, qui m'éprouve dans ce dégoût et par ce dégoût, recueillir toute ma force et m'élever audessus de moi-même. Jamais David ne glorifia plus Dieu qu'en lui disant : Vous vous êtes retiré de moi, Seigneur; et moi, je ne me suis point retiré de vous, ni de vos commandemens (1). C'est là que je donnerois à Dieu plus de gloire; c'est là que j'amasserois des trésors infinis de mérites.
TROISIÈME POINT
Un troisième sentiment dont le cœur de Jésus-Christ fut pressé et serré, c'est la crainte et la plus vive répugnance. Au milieu des ténèbres de la nuit qui l'environnoient, et dans ce lieu désert où il s'étoit retiré, toute l'idée de sa passion lui vint à l'esprit, et se trouvant à la veille d'une mort si ignominieuse et si douloureuse, il s'en fit une imagé qui le saisit de
(l)Ps. 11°.
frayeur. L'impression fut telle que tous ses sens en furent troublés; et l'extrême répugnance qu'il sentit, le porta même à demander de ne point boire un calice aussi amer que celui qui lui étoit préparé : Mon Père, s'il est possible, détournez de mol es calice (1). Et sans doute il n'est pas étonnant qu'à la vue de tant d'opprobres où il alloit être exposé, et tant de souffrances où son corps devoit être livré, toute la nature se révoltât. Jamais combat intérieur ne dut être plus violent, ni ne le fut en effet. Il en tomba dans une mortelle agonie, et il en fut tout couvert, depuis la tête jusqu'aux pieds, d'une sueur de sang. Mais tout cela ne se passoit, après tout, que dans l'appétit sensible; et, sans égard aux révoltes de la nature, la volonté demeuroit toujours également ferme et constante. Aussi, dès le moment qu'il fallut en venir à l'exécution et que ses ennemis approchèrent pour le prendre, il ne pensa point à fuir ni à se cacher : au contraire, il s'avança lui-même vers eux; il leur déclara qui il étoit : (y est moi, leur dit-il, que vous cherchez (2); voici votre heure et l'empire des ténèbres (3). Vous pouvez faire de ma personne tout ce qui vous est ordonné. Quel effroi tout ensemble et quel courage 'dans cet Homme-Dieu ! quelle consternation, et quelle résolution !
Quand il se présente une occasion où j'ai cà me vaincre moi-même, je ne puis d'abord arrêter certains sentimens naturels qui s'élèvent dans mon cœur, et certaines répugnances involontaires. N'est-ce pas surtout ce que l'on éprouve dans une retraite ? 11 n'y a point d'âme si tiède et si endormie, qui ne se réveille en ce saint temps et ne se ranime. Dieu parle au cœur,
(1) Matth. 26. — (2) Joan. 48. — (3) Luc. 22. .
la grâce éclaire l'esprit; on se reproche ses égaremens, et l'on en découvre les principes. De là même on voit de quels remèdes on devroit user, et ce qu'il y aurait à faire ; on sent qu'on n'est pas, à beaucoup près, ce qu'on devroit être, et l'on reconnoît à quoi il tient qu'on ne le soit: mais on craint de s'y engager et de l'entreprendre ; on s'y propose des difficultés infinies, et l'on se défie sur cela de ses forces ; on dispute avec soi-même : mais tout le fruit de ces longs raisonnemens est une incertitude où l'on ne conclut rien, et l'on ne se détermine à rien.
N'est-ce pas là peut-être l'état où je me trouve présentement? En vain je voudrois me tromper et m'àveugler : Dieu, malgré moi, ne me fait que trop connoître ce qu'il faudroit changer et réformer dans ma vie pour la rendre plus religieuse ; certains exemples qne j'ai devant les yeux, les remords secrets de ma conscience, les avis de mes supérieurs, les réflexions que j'ai faites dans le cours de ma retraite, et que je fais encore, tout cela ne me permet pas d'ignorer à quoi je devrois mettre ordre, et tout cela m'inspire assez de bonnes vues et de bons sentimens. Mais qu'est-ce qui m'arrête ? ce qui m'a cent fois arrêté ! une vaine peur et une timidité que je n'ai pas la force de surmonter, et qui me représente les choses comme insoutenables pour moi et comme impraticables. Ces fausses terreurs dont je me laisse préoccuper vont même jusqu'à me faire imaginer mille raisons apparentes de différer, de ne point aller tout d'un coup si avant ni si vite. Jésus-Christ ne différa ni ne délibéra point de la sorte. Étoit-il toutefois, au fond de son cœur, moins agité que moi ? avoit-il inoins sujet de l'être? Cette passion, qu'il envisageoit de si près, et
dont il s'ctoit si vivement retracé dans l'esprit toute l'horreur, devoit-elle moins lui coûter, et avoit-elle moins de quoi l'étonner? Ah ! me laisserai-je toujours intimider et déconcerter aux moindres obstacles que ma foiblesse fait naître, et qu'elle augmente dans mon idée ? ou, si la crainte me prévient, n'apprendrai-je jamais à me raffermir contre ses premiers mouvemens ; et jamais ne me dirai-je aussi résolument et aussi efficacement que le dit Jésus-Christ à ses disciples : Levonsnous, et marchons (1).
CONCLUSION
Aimable Sauveur, c'est par votre sagesse et votre miséricorde infinie, que vous avez voulu paraître foible comme moi, et être sujet aux mêmes révoltes intérieures que moi, afin que votre exemple m'instruisît et qu'il me fortifiât. Sans cela, ô mon Dieu, sans cette règle et ce soutien que je trouve en vous, où en seroisje à certains moments, et que deviendrois-je? Vous voyez combien je suis différent de moi-même d'une heure à une autre, et de quelles vicissitudes je suis continuellement agité. Un jour mon âme est en paix, et même dans une sainte allégresse; mes devoirs me plaisent, et je goûte le bonheur de mon état; rien ne me fait peine, et il me semble qu'il n'y a point de victoire que je ne sois en disposition de remporter sur moi-même et sur toutes les passions de mon cœur; mais, dès le jour suivant, ce n'est plus moi ; mes exercices me sont à charge; je m'en fais une fatigue, et j'y sens une opposition qui me les rend non-seulement insipides^ mais très pénibles. Ainsi toute ma vie n'est qu'un combat perpétuel et qu'une variation, où il
(1). Matth. 26
semble que tour à tour deux esprits tout contraires me gouvernent.
Pourquoi, Seigneur, le permettez- vous ? Vous avez en cela, comme en tout le reste, vos desseins; vous avez vos vues, et des vues de salut pour moi et de sanctification. Vous voulez que je sois éprouvé comme vous l'avez été ; vous voulez que je pratique dans mon état les mômes vertus, et que j'acquière par proportion les mêmes mérites ; vous voulez que j'endure le même martyre du cœur, et que je fasse le même sacrifice de toutes les douceurs de l'esprit et de toutes les consolations. Ainsi soit-il, ô mon Dieu, puisque c'est votre volonté. Il me seroit trop aisé et trop doux de vous suivre, si j'y sentois toujours le même attrait. Vous cependant, Seigneur, ne cessez point de me soutenir, non-seulement de votre exemple, mais de la grâce ^qui l'accompagné : que l'un et l'autre m'affermissent tellement dans vos voies, qu'il n'y ait ni tristesses, ni ennuis, ni craintes qui puissent m'en détourner; que j'y marche toujours du même pas, quoique ce ne soit pas toujours avec le même goût. Plus j'aurai à prendre sur moi pour y avancer, plus ma persévérance vous sera glorieuse, et plus vous lui préparerez de couronnes pour la récompenser.