SEPTIÈME JOUR
Hoc est prœceptum raeum, ut diligatis invicem, sicut dilexi vos.
Voilà mon commandement : c'est que vous vous aimiez uns les autres, comme je vous ai aimés. Jean, chap. 15.
Après avoir passé trente années dans l'obscurité de la retraite, Jésus-Christ enfin se montra au monde pour y prêcher son Évangile ; et voilà cp que nous appelons sa vie agissante. II eut à traiter avec toutes sortes de personnes, et c'est là sans doute qu'il trouva de quoi exercer toute sa charité. Car cette vertu est plus nécessaire qu'aucune autre pour converser avec les hommes, et sans elle il n'y a point de société qui puisse subsister. Or la charité de Jésus-Çhrist, dans le cours de sa prédication, eut surtout trois qualités, qui doivent me servir de modèle. Car ce fut une charité douce, une charité bienfaisante, et une charité universelle. Telle doit être la mienne envers le prochain, et s'il y manque un seul de ces caractères, ce n'est plus une charité chrétienne ni religieuse.
PREMIER POINT
Ce fut donc d'abord une charité douce que celle de Jésus-Christ, et cette douceur parut en tout : dans ses manières extérieures, dans sa retenue et sa modération inaltérable. Que n'eut-il point à endurer de la part d'un peuple grossier et incrédule, à qui il annonçait ses divines vérités? Avec quelle condescendance ménageoit-il tant d'esprits opposés, et s'y accommodoit-il pour les persuader et pour les gagner! Combien de rebuts essuya-t-il sans se plaindre, combien de résistances et de contradictions ! Qu'étoit-ce que ces apôtres? de pauvres pêcheurs, des hommes sans nom, sans éducation, sans étude, sans intelligence. Que ne lui en coûta-t-il point pour les former ! Souvent ils ne comprenoient pas ce qu'il leur disoit, et pour se faire mieux entendre à eux il leur répétoit plusieurs fois les mêmes choses, et les leur expliquoit tout de nouveau. Souvent ils avoient ensemble des contestations et des disputes, et il s'employoit à les apaiser : vivant avec eux malgré le dégoût qu'ils lui dévoient causer, se communiquant à eux, et bien loin de se tenir importuné de leur présence, voulant sans cesse les avoir auprès de lui.
Ainsi il a bien pu nous dire, ce qu'il dit en effet dans son Evangile : Apprenez de moi combien je suis doux et pacifique (1), et en même temps apprenez comment vous devez l'être vous-mêmes. L'ai-je appris jusques à présent? Ai-je appris à supporter les foiblesses des autres ? Il faut bien qu'ils supportent les miennes ; et n'est ce pas une des plus grandes injustices, quand je veux qu'ils me fassent grâce sur une infinité de choses
(i) Matth. 5.
qui m'échappent, et que je ne leur fais grâce sur rien? Ce sont leurs mauvaises qualités qui doivent servir à perfectionner et à purifier ma charité, au lieu de l'afl'oibtir. Car si jenétois obligé d'avoir delà charité et de la douceur que pour des gens accomplis et à qui rien ne manque, tout ce que j'en aurois, ne seroit de nul mérite : ou pour mieux dire, je n'en aurois pour personne, puisqu'il n'y a personne sans défaut. Si je n'avois à vivre qu'avec des anges ou avec des hommes impeccables, cette charité douce et patiente ne me seroit pas nécessaire, parce qu'elle ne tnè seroit de nul usage. Mais j'ai à vivre avec des esprits qui ont leurs idées particulières, comme nous avons chacun les nôtres ; qui ont leurs humeurs, leurs caprices, leurs préjugés, leurs erreurs. D'entreprendre de les changer, c'est ce qui ne m'appartient pas, et de quoi je ne viendrois pas à bout. Il ne me reste donc pour le bien de la paix et pour l'entretien de la charité, que de m'accommoder à eux autant qu'il est possible, et de les gagner par ma douceur.
Bienheureux les débonnaires, parce qu'ils posséderont toute la terre (1), c'est-à-dire, qu'ils se concilieront tous les cœurs. Suis-je de ce nombre? ou plutôt, combien là-dessus ai-je de reproches à me faire ! Combien de fois, au lieu d'user envers le prochain d'une charitable indulgence, lui ai-je fait ressentir mes dédains et mes hauteurs ! Combien à son égard m'est-il échappé, et m'échappe-t-il sans cesse de paroles aigres, de manières brusques, de mépris ! Souvent même je n'y fais nulle attention, et je ne crois pas qu'il y ait rien en tout cela dont on doive s'offenser. Ce seroit bien pis, sijevenois, comme quelques-uns,
(1) Matth. 5.
à m'en applaudir et à m'en savoir bon grt. Voilà ce qui trouble toute une communauté ; voilà ce qui y fait naître les divisions, et ce qui y cause les différends et les démêlés. Un peu plus d'empire sur soi-même préviendroit tous ces maux, et qu'y a-t-il que je ne dusse sacrifier pour les arrêter?
SECOND POINT
La même charité qui fit supporter à Jésus-Christ avec tant de douceur et tant de patience les imperfections de ceux avec qui il eut à converser et à traiter, lui fît encore employer son pouvoir tout divin à les combler de ses grâces. Car ce fut une charité bienfaisante. 77 parcouroit les villes et les bourgades, en faisant du bien à tout le monde (1) ; chassant les démonc , consolant les affligés, guérissant les malades, ressuscitant les morts, annonçant le royaume de Dieu,' ci travaillant sans relâche au salut des âmes.
Je ne suis pas en état de faire, comme Jésus-Christ, des miracles en faveur du prochain. Il ne dépend pas de moi de rendre, comme ce Dieu sauveur, la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets, la santé aux paralytiques et aux moribonds. Mais du reste il y a chaque jour, surtout dans une communauté, mille occasions de se rendre des services mutuels, de s'entr'obliger et de s'entr'aider. Or voilà ce que fait la charité chrétienne, à plus forte raison la charité religieuse. Ai-je là-dessus tout le zèle et toute l'ardeur nécessaire? Ne suis-je point de ces âmes indifférentes, qui ne sont occupées que d'elles-mêmes, et qui ne veulent se gêner en rien pour faire plaisir aux autres? Si par mon office je me trouve dans une
{{) Act. 10.
obligation particulière de leur prêter secours et de pourvoir à leurs besoins, comment est-ce que je m'en acquitte? Le fais-je avec exactitude? le fais-je volontiers et avec affection? Du moins suis-je assez charitable pour leur souhaiter le bien que je ne puis leur procurer? Le suis-je assez pour prendre part à celui qui leur arrive, et pour m'en réjouir ? Le suis-je assez pour compatir à leur maux et pour entrer dans leurs peines, lorsqu'il leur survient quelque affliction et quelque disgrâce? Car la charité exige tout cela de moi.
Mais n'est-ce pas en tout cela que je l'ai mille fois Wessée et que je la blesse encore? Je n'ai que trop de vivacité quand il s'agit de moi-même, et je ne porte que trop loin les devoirs de la charité, quand je demande qu'on l'exerce à mon égard et que je crois qu'on me la refuse. Je ne lui prescris point alors de bornes, et je suis si touché de ne la trouver pas toujours disposée à me servir ! Est-ce ainsi que je la pratique envers les personnes à qui je la dois par tant de titres ? Tout me coûte, dès qu'il est question d'autrui. Au lieu de leur faire tout le bien qui est en mon pouvoir, peut-être envié-je celui qu'on leur tait, et peutêtre en certaines rencontres voudrois-je le traverser et y mettre obstacle. Au lieu de les prévenir sur les choses mêmes où nul devoir propre et personnel ne m'engage, combien peut-être dans mes ionctions et mes emplois me suis-je rendu difficile à leur accorder ce qui étoit de ma règle et de mon ministère ! Au lieu de m'intéresser dans leurs peines, et de chercher à les adoucir, n'en ai-je point eu peut-être une joie maligne, et n'en ai-je point même été quelquefois le sujet? Jésus-Christ nous a expressément avertis que nous serions traites
de son Père, comme nous aurions traité nos frères et les siens. Suivant cette mesure qu'aurois-je à espérer de Dieu, et avec quelle assurance pourrois-je le prier I de répandre sur moi l'abondance de ses grâces, si j'avois toujours un cœur aussi resserré que je l'ai eu à l'égard de ses membres et de ses enfants?
TROISIÈME POINT
En quoi la charité de Jésus-Christ fut enfin plus admirable, c'est dans son étendue : car ce fut une charité universelle. Gomme il avoit été envoyé de son Père pour tous les hommes, et que c'étoit en vue de son Père qu'il les aimoit, il se partageoit également entre tous, et leur donnoit à tous ses soins, sans acception de personne. Juifs et gentils reçoivent de lui les mêmes instructions et les mêmes guérisons, tant de l'âme que du corps. On ne le vit jamais ni se rebuter de la misère et de la pauvreté des uns; ni se laisser préoccuper en faveur des autres par leur éclat et leur opulence. Ceux-là même qui se déclaroient le plus ouvertement et avec plus d'injustice contre lui, il étoit disposé à leur faire tout le bien qu'ils en pouvoient attendre, et il ne tenoit qu'à eux, en recourant à ce divin Maître, d'en obtenir toutes les grâces dont il étoit le dispensateur. Non-seulement il y étoit disposé, mais pour cela il les appeloit, il les invitoit et les recherchoit. Si je ne porte jusque-là ma charité pour le prochain, je n'ai qu'une charité imparfaite, ou je n'ai même qu'une fausse charité, parce que ce n'est point une charité chrétienne. Car, la charité chrétienne nous fait aimer le prochain par rapport à Dieu et en vue de Dieu. Or, ce motif n'est peint limité, et vouloir le restreindre à certains sujets,
sans l'étendre aux autres, c'est le détruire absolument et l'anéantir.
Aussi le Fils de Dieu, et après lui les apôtres, en nous recommandant la pratique de la charité comme une de nos obligations les plus essentielles, se sont-ils servi d'un terme commun: aimez vos frères, aimez votre prochain. Cette qualité de frère, de prochain, ne convient pas moins à l'un qu'à l'autre, et par conséquent elle ne nous oblige pas moins envers l'un qu'à l'égard de l'autre. Si vous ne faites du bien, ajoutoit le Sauveur du monde, et si vous n'êtes préparés à en faire qu'à ce.ux qui vous plaisent, qu'à ceux avec qui vous êtes liés d'une société plus étroite, qu'à vos amis, par où différez-vous des païens? Car, ils ont comme vous leurs connoissances, leurs amitiés, leurs liaisons. Or, la charité évangélique doit avoir un caractère de distinction et de sainteté, qui la relève au-dessus d'une charité purement humaine, telle qu'étoit celle du paganisme, et telle qu'est encore celle du monde. C'est pourquoi le Sauveur des hommes dans le commandement qu'il nous a fait de nous aimer les uns les autres, et qu'il appelle son précepte et sa loi, comprend même ceux qui se tournent contre nous et dont nous avons reçu les plus sensibles offenses : Bénissez ceux qui vous maudissent, souhaitez du bien à ceux qui vous veulent du mal, priez pour ceux qui vous persécutent (1).
Que ce degré est éminent, mais qu'il est rare 1 Tout rare néanmoins et tout éminent qu'il est, c'est .un devoir nécessaire; et le christianisme, ni conséquemment la religion ne reconnoit point d'autre vraie charité que celle-là: Dieu n'en récompense point d'autre.
(i) Luc. 6.
Où en suis-je donc, et comment est-ce que je satisfais à cette obligation ? Car, ce que Jésus-Christ nous a lui-même annoncé, qu'il viendroit des temps où la charité de plusieurs se refroidiroit, ne s'accomplit pas seulement parmi les gens du monde, mais parmi les religieux. Elle ne s'y refroidit en effet que trop, et. autant qu'elle s'y refroidit, elle s'y rétrécit. On a ses inclinations et ses antipathies; et selon cette différence de sentimens, on tient une conduite toute différente. On a ses amis particuliers pour qui Ton n'épargne rien; mais on ne s'intéresse guère à ce qui regarde tout le reste de la communauté. Dans un office où l'on doit à chacun les mêmes soins, on a ses prédilections; et tandis qu'on est d'une attention et d'une vigilance infinie en faveur de quelques-uns, on est d'une négligence et d'une difficulté extrême envers les autres. Se sent-on blessé en quelque chose, on a ses ressentimens et ses peines dans le cœur; et au lieu que la charité devroitles étouffer, on sait bien dans l'occasion user de retour et les faire connoître.
Ce qui est encore très-ordinaire, et ce qui renverse tout l'ordre de la charité, c'est qu'on se montre plein de douceur et plein de zèle pour des étrangers, pour toutes les personnes du dehors; et qu'on n'a que de la froideur, et quelquefois de l'amertume pour ses frères, avec qui néanmoins on est uni par des liens si intimes et si sacrés. Où est la charité de Jésus-Christ? car ce ne l'est pas là. Elle n'est qu'en certaines âmes, dont Dieu, pour notre édification, nous met les exemples devant les yeux. N'en ai-je pas vu moi-même, et n'en vois-je pas? Il semble que ce soit la charité même; ou il semble que leur charité se déploie sans cesse et se multiplie, à mesure qu'il se présente des
sujets sur qui l'exercer. On les admire : mais y en a-t-il beaucoup qui les imitent ? Que me sert toutefois de les admirer, si je ne travaille pas à les imiter?
CONCLUSION
Dieu de charité, Seigneur, c'est dans les maisons religieuses que vous avez voulu conserver l'esprit de votre Église naissante et de ces premiers chrétiens qui la composoient. Or, ils n'étoient tous qu'un cœur et qu'une âme ; et comment, sans la charité, puis-je donc être vraiment religieux ? Il n'est pas en mon pouvoir de concilier ainsi tous les cœurs, et de les réduire à cette conformité parfaite et à cette sainte unité ; mais j'y dois au moins disposer le mien, je l'y dois former, et ce sera l'effet de votre grâce.
Donnez-moi, mon Dieu, cette charité patiente qui ne s'altère de rien, cette charité bienfaisante qui ne refuse rien, cette charité universelle qui n'excepte rien. Ah! Seigneur, quelque patiente que puisse être ma charité envers mes frères, jamais le sera-t-elle autant que la vôtre envers moi, et jamais aurai-je autant à supporter de leur part, que vous avez eu jusqu'à présent à supporter de moi? Quoi que je fasse pour eux, ou que je désire de faire en vue de vous, jamais, égalera-t-il tout ce que j'ai reçu de votre infinie libéralité ? Et dois-je enfin compter pour beaucoup d'étendre mon zèle sur tout ce qu'il y a de personnes avec qui j'ai à vivre, et de sujets qui me sont présens, après que vous avez rempli de votre miséricorde toute la terre, et que vous avez étendu votre amour jusqu'à ceux mêmes qui vous ont crucifié ?
Si donc sur la charité que je dois à mon prochain, aussi bien que sur toutes les autres vertus, je vous
envisage, Seigneur, comme mon modèle, j ai bien à me confondre du peu de ressemblance qui se trouve entre vous et moi. Mais ce qui redouble ma confusion et ce qui doit y mettre le comble, c'est que je sois si froid et si lent aux exercices de la charité, quand vous voulez bien accepter tout ce qu'elle me fait faire, comme étant fait à vous-même ; quand vous ne dédaignez pas d'en être le motif, que vous m'en savez gré! et que vous m'en faites un mérite auprès de vous. Eh , mon Dieu, si je vous aime, comment puis-je ne pas aimer ceux que vous avez substitués en votre place ? Or, ne sont-ce pas mes frères, et n'est-ce pas vousmême que j'aime dans eux ? N'est-ce pas à vous-même que je rends dans eux tous les bons offices que la charité m'inspire ? ^<ue me faut-il autre chose pour m'engager ? Un cœur est bien peu sensible pour vous, Seigneur, si cette seule considération ne lui suffU pas.