‹ Retraite spirituelleChapitre 41 sur 52 · DE LA VIE NOUVELLE DE JÉSUS-CHRIST DANS SA RÉSURRECTION · texte numérisé non relu

DE LA VIE NOUVELLE DE JÉSUS-CHRIST DANS SA RÉSURRECTION

Quomodo Christus surrexit a mortuis, ita et nos in novitate vitœ ambulemus.

Comme Jésus-Christ est ressuscité d'entre les morts, il faut aussi que nous marchions dans une vie nouvelle. Rom. chap. 6.

PREMIER POINT

Jésus-Cbrist n'étoit pas descendu dans le tombeau pour y demeurer ; et s'il avoit subi la loi de la mort, c'étoit pour triompher ensuite de la mort même, et pour la soumettre à son empire. Or, ce qu'il y a d'abord de bien remarquable dans la résurrection de cet Homme-Dieu, c'est que ce fut lui-même qui se ressuscita.

Le Prophète avoit dit de lui qu'il seroit libre entre les morts; c'est-à-dire, qu'il mourroit quand il voudroit et comme il voudroit; mais qu'il sauroit aussi se dégager des liens de la mort au moment qu'il avoit marqué, et qu'il ne seroit pas moins puissant pour se ressusciter lui-même, qu'il Fauroit été pour ressusciter

les autres. Voilà ce qui s'accomplit dès le troisième jour depuis sa passion. Sans nul secours que cette vertu divine et toute miraculeuse, qu'il avoit exercée sur tant de sujets et fait éclater en tant d'occasions, l'heure venue, et dès le grand matin, il ouvre le sépulcre où son corps étoit enfermé ; il le ranime, et le tire du sein de la terre ; il paroît au milieu des soldats qui le gardoient, et il les saisit d'une telle épouvante qu'aucun d'eux n'ose faire le moindre effort pour lui résister et pour l'arrêter. 0 mort, ou est ta victoire ? o mort y ou est ton aiguillon ? Je serai moi-même ta mort (1) ; et après avoir étendu ta domination et porté tes coups jusque sur moi, ainsi que je l'ai permis, il faut à présent que tu cèdes malgré toi à mon souverain pouvoir. Parole du prophète Osée et de l'apôtre saint Paul, que l'Eglise applique à ce Dieu vainqueur de la mort, et qui nous font connaître par quelle vertu il opéra ce grand miracle de sa propre résurrection.

Ce seroit dans moi la plus grossière de toutes les erreurs et une présomption insoutenable, sijeprétendois être en état moi-même de me ressusciter selon l'esprit et selon Dieu. Aussi foible que je le suis, comment oserois-je me flatter de pouvoir, sans la grâce de mon Dieu, vaincre mes mauvaises habitudes et me défaire de toutes mes imperfections? L'exemple de Tésus-Christ ne doit donc point en cela me servir de règle, et là-dessus il n'y a nulle comparaison à faire. Mais cette grâce de Dieu supposée, comme un principe nécessaire et absolument requis; cette grâce sur laquelle je puis compter par la miséricorde du Seigneur, et qui, bien loin de se refuser à moi, vient au contraire de pcdoubler auprès de moi ses sollicitations, et s'est fait

(1) 2 Cor. 15.

sentir dans ces saints jours plus fortement que jamais: il est certain du reste, que je dois agir avec elle, que j'y dois coopérer, et qu'en ce sens, c'est de moi qu'il dépend de consommer l'ouvrage de ma résurrection spirituelle et de ma sanctification.

La résurrection de Jésus-Christ fut pour lui une victoire : voudrois-je que la mienne n'en fût pas une pour moi ? De même que le corps du Sauveur étoit lié dans le tombeau, j'ai mes liens qu'il faut briser ; ce sont mes inclinations naturelles et mes passions. De même que ce corps étoit couvert d'une grosse pierre, j'ai une pierre bien pesante à lever : c'est le penchant de mon cœur, et la lâcheté où j'ai si longtemps vécu et qui m'est devenue habituelle. Autour de ce corps, il y avoit une garde ennemie, qui veilloit sans cesse pour empêcher qu'on ne l'enlevât: et outre les ennemis invisibles de mon salut et de ma perfection, qui n'ont que trop d'attention et de vigilance pour me retenir, combien d'autres ennemis ai-je encore à craindre ! Certaines considérations humaines, certains exemples, certaines railleries et certains discours, certaines amitiés et certaines liaisons, certaines coutumes, certaines occasions fréquentes et engageantes dont il m'est si difficile de me défendre, en un mot tout ce qui m'a servi jusques à présent d'obstacle, et que je n'ai pas eu la force de surmonter. Mais malgré toutes les difficultés et tous les obstacles, le Fils de Dieu ne tarda pas à exécuter la parole qu'il avoit donnée à ses apôtres de ressusciter et de se faire voir encore à eux : et sans aller plus loin, pendant cette retraite que je vais finir, j'ai tant fait de promesses à Dieu, je lui ai donné tant de paroles, je lui ai tant protesté de fois que, par un changement réel et véritable, je

vouloir vivre dans la suite comme une âme ressuscitée. Or, voici le temps de lui montrer que je suis fidèle, et c'est dès ce jour qu'il faut mettre en pratique tout ce que j'ai résolu et tout ce que j'ai promis. Y suis-je bien déterminé ? J'en jugerai par l'effet. Ah ! Seigneur, mon courage m'abandonnera-t-il, lorsqu'il est question de le faire paroître? Vous ne me manquerez pas, mon Dieu : malheur à moi si je venois à vous manquer !

Jésus-Christ, en se ressuscitant, reprit une vie toute nouvelle : car ce fut désormais une vie glorieuse, et toute différente de celle qu'il avoit menée jusque là sur la terre. Ce Dieu sauveur, sujet auparavant à toutes les misères d'une vie obscure et pauvre, et à toutes les ignominies et toutes les douleurs de la plus cruelle passion, parut tout brillant de lumière : tellement que la gloire de son corps surpassa la plus vive splendeur du soleil. G'étoit dans la première vie un corps foible, sensible, capable de toutes les infirmités humaines ; mais dans cette seconde vie, il est revêtu d'une force qui le met hors d'atteinte à toutes les foiblesses de notre nature, et qui le rend invulnérable à tous les traits de ses persécuteurs. Sa clarté éblouit les yeux, son agilité le transporte dans un moment d'un lieu à un autre ; et avec ce don de subtilité, qui en fait comme un corps spirituel, rien ne l'arrête. Il passe au travers des murailles, et il pénètre partout. Ainsi peut-on dire que ce mystère fut pour Jésus-Christ une espèce de transfiguration, mille fois encore plus éclatante que celle du Thabor.

Si je veux que ma résurrection soit véritable, et aussi parfaite qu'elle le doit être, il faut qu'elle me trans-

forme de la même sorte, et quelle produise en moi les mêmes changemens. Et qu'y a-t-il en effet dans toute rua vie, qui n'ait besoin d'être réformé et renouvelé? Saint renouvellement, soit intérieur, soit extérieur ! Renouvellement intérieur et dans l'esprit : c'est ce .qu'il y a de plus important et de plus difficile. Car il me seroit aisé, après une retraite, de garder certains dehors", et de prendre un air plus composé et des i^rcs en apparence plus religieuses; mais tout 1 1 ici, que seroit-ce si le cœur n'y répondoit pas, et s'il demeurait toujours le même ? Il faut, donc que je règle ses désirs, que je purifie ses sentimens, que je rectifie ses vues et ses intentions, que je rabaisse ses enflures et ses hauteurs, que je ranime ses lenteurs et ses lâchetés. Il faut que je le détrompe de tant de fausses idées et de tant d'erreurs dont il se laisse prévenir; que je le dégage de mille petites attaches, qui tout innocentes qu'elles paroissent, ne sont ni de Dieu, ni selon Dieu; que je le déprenne de cet amourpropre qui le domine, et dont il est si esclave ; en un mot, il faut que j'en fasse un cœur tout nouveau.

De ce renouvellement du cœur, suivra le renouvellement extérieur. Je m'attacherai de point en,, point à ma règle, et je m'acquitterai avec fidélité de tous mes exercices. Autant que ma conduite a pu mal édifier la communauté et y causer de scandale, autant y (lonnerai-je d'édification, lorsqu'on me verra agir avec tout une autre exactitude et tout une autre ardeur. Je me soumettrai à tout, je passerai par-dessus tout. Que dis-je, mon Dieu, et en sera-t-il ainsi? Hélas! ces sentimens coûtent peu au pied d'un oratoire, et dans une méditation où votre grâce me touche; mais dans la pratique; ce n'est pas là l'ouvrage d'une simple médi-

tation, ni même d'une seule retraite. Du moins cette retraite en sera le fondement, et je sortirai de ma solitude en de si saintes résolutions. Ce sera beaucoup de les avoir bien imprimées dans mon cœur. Je les renouvellerai de jour en jour; et de jour en jour elles contribueront à me renouveler moi-même.

TROISIÈME POINT

La résurrection de Jésus-Christ eût été beaucoup moins parfaite, s'il n'eût repris, avec une vie glorieuse et nouvelle, une vie enfin immortelle. Mais Jésus-Christ ressuscité ne meurt plus (1). Oracle de l'Apôtre, qui s'est déjà vérifié depuis tant de siècles, et qui se vérifiera dans tous les siècles des siècles. Les morts qui sortirent de leurs sépulcres au moment que ce Dieu homme expira sur la croix, ne ressuscitèrent que pour quelques temps, et demeurèrent encore sujets à la mort; mais ce premier né d'entre les morts, quittant une fois le tombeau, n'y devoit plus rentrer, et en effet n'y rentrera jamais.

Bienheureuse immortalité, qui me représente une des vertus les plus nécessaires, mais en même temps les plus difficiles et les plus rares, qui est la persévérance. Il y en a bien peu qui, pour quelques jours, et même pour quelques semaines, ne profitent de la retraite. On en sort tout renouvelé, et comme ressuscité. Ce qu'on a promis à Dieu, on l'observe; et sans se borner, ni à des paroles, ni à des sentimens, on en vient aux œuvres. Mais que cette résurrection, que cette conversation est sujette à de prompts retours ! N'est-ce pas ce que j'ai tant de fois éprouvé; et sans juger des autres, n'en ai-je pas eu dans moi de fréquens exem-

(1) Rom. 6.

pies? Quel fruit ai-je retiré de tant de retraites, et quelle différence y a-t-il de ce que je suis maintenant à ce que j'étois dans les années précédentes ? Peut-être même seroit-il à souhaiter que je fusse au moins tel présentement, que j'ai été en d'autres temps de ma vie: car au lieu d'avancer et de m'élever, peut-être n'ai-je fait que déchoir d'année en année, et que me relâcher davantage.

Quoi qu'il en soit, d'où vient que j'ai si peu profité d'un moyen si saint, et dont l'usage m'a été si ordinaire? Ce n'est pas que dans chaque retraite, je n'aie été éclairé et touché de Dieu. Combien de fois, dans la sincérité de mon repentir et l'ardeur de ma prière, lui ai-je dit intérieurement comme David: C'est maintenant, mon Dieu, que je vais commencer (1) ? Hélas ! je l'ai dit, et j'ai en effet commencé ; mais je n'ai pas achevé. Le poids de la nature m'a rentraîné dans mes premières voies, et fait retomber dans la même langueur. En sera-t-il donc de même encore de cette retraite? Il me semble que je suis actuellement en d'assez bonnes dispositions: mais combien dureront -elles? Quelle espérance puis-je avoir d'y être constant, et de m'y maintenir? Ou plutôt, pourquoi ne l'espérerois-je pas? Malgré les vicissitudes de ma vie, le bras de Dieu n'est point raccourci, ni la source de ses grâces n'est point épuisée. Si ma volonté est changeante, il y a des moyens pour la fixer, et c'est à quoi je dois appliquer désormais tous mes soins. Pour peu que je veuille examiner quels ont été les principes de mes rechutes, je ]es découvrirai aisément: or, c'est à cela qu'il faut mettre ordre. J'y trouverai des difficultés ; mais Dieu m'aidera. Si dans le passé j'avois eu plus de courage

(1) Ps. 76.

à les vaincre, je jouirois maintenant de mes travaux et du fruit de mes combats. N'est-il pas temps de me déterminer tout de bon et de prendre un parti ferme ? Les années s'en vont, et peut-être suis-je plus près du terme que je ne pense. Est-ce trop de donner à Dieu ce qui me reste encore jusque là. Il n'y aura d'élus que ceux qui auront persévéré jusques à la fin.

CONCLUSION

Mettez, Seigneur, le comble à votre victoire. Employez à tirer mon âme de l'état de tiédeur où je languis, la même puissance qui a tiré votre corps du tombeau où la mort l'avoit réduit. Ne puis-je pas dire que l'un est un aussi grand miracle que l'autre? Votre seule vertu, sans qu'aucun y concourût avec vous, vous a ressuscité selon la chair ; mais afin que votre grâce me ressuscite selon l'esprit, vous voulez qu'il m'en coûte, et que je la seconde. 11 est bien juste, mon Dieu, que je fasse pour cela quelque effort, et que je contribue autant qu'il est en moi, à une résurrection qui m'est si nécessaire et si avantageuse. Elle m'engagera à une vie toute nouvelle ; mais n'est-ce pas par ma faute, que ce sera pour moi une nouvelle vie ? Car combien y a-t-il d'années que je devrois m'y être accoutumé et m'en être fait une sainte habitude ?

Grâce à votre miséricorde, il est encore temps, Seigneur, de l'embrasser, et la résolution en est prise. Oui, mon Dieu, il faut désormais que tout revive et que tout se renouvelle dans moi : mon esprit, mon cœur, toute ma conduite II faut que ce soit une résurrection, une réformation entière. Point de composition, ni de milieu. Je n'envisage plus l'avenir. Je n'examine plus si je serai toujours ce que je suis à cette heure,

pi j'aurai toujours les mêmes sentimens, et si je les suivrai toujours. Quand j'y fais attention, ma foiblesse naturelle m'étonne, et comment aurai-je toujours la force de la surmonter ? Vous y pourvoirez, Seigneur, et si je me défie de moi-même, ce ne doit être que pour redoubler ma confiance en vous et en votre secours tout-puissant. Vous ne me le refuserez point dès que j'aurai recours à vous, et que je vous le demanderai. Or avec votre secours, de quoi ne viendrai-je point à bout? Non, ne pensons point tant à ce qui arrivera dans la suite ; mais pensons bien au présent, parce que le présent me servira de préparation pour toute la suite, et qu'il me disposera à la sanctifier.

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